jeudi 23 octobre 2008

L'exercice du doute est-il le monopole du philosophe ?


- quelques pistes -


Analyse du sujet

"Philosophe" : Celui qui exerce une réflexion essentiellement libre, quoique informée et rigoureuse. Il faudra se demander si cette définition s'applique indifféremment au « peuple » et au « professionnel » de la philosophie. D'où la question du ...

"Monopole" : l'exclusivité d'une pratique, d'un commerce. Domination sans partage. Cela pose le problème du « pouvoir » de la philosophie: peut-elle revendiquer un monopole, si elle est libre ? Un monopole devrait apporter l'assurance d'une domination, or le philosophe ...

"Doute". On peut à tout le moins distinguer deux sortes de doute: 1) le doute naturel et spontané: hésitation due à l'incertitude d'une assertion ou à la non-prépondérance de raisons d'agir ; 2) le doute philosophique: il repose sur la résolution de douter. Il présente lui-même deux figures, le doute sceptique et le doute méthodique. Le premier, qui peut aller jusqu'au trouble informulé, semble plutôt passif, tandis que le second, prenant l'aspect formel de l'interrogation, semble en effet le nerf de la philosophie.
Le terme « exercice » apporte un présupposé : le doute est précisément une activité, positive et volontaire.



Problématisation

Or le sujet semble remettre en cause ces définitions, ainsi que le clivage (déjà philosophique) entre deux formes de doute.
Si l'on ressaisit l'intégralité de la question « L'exercice du doute est-il le monopole du philosophe ? », on s'aperçoit que la question porte avant tout sur le sens de la philosophie elle-même. L'énoncé présuppose que l'exercice du doute caractérise déjà la philosophie. Néanmoins il faudra bien préciser ce qu'on entend par « philosophie », quels sont les pouvoirs et les limites de cette discipline (de cet état d'esprit ?).
S'il est avéré que tout philosophe pratique couramment le doute, tout homme entrain de douter serait-il un philosophe en puissance ? Ou bien le doute philosophique (le «vrai» doute) est-il décidément spécifique, comme réservé ? Mais alors, de quelle espèce de doute parle-on exactement ? Pourquoi douter ? L'enjeu est-il la connaissance ou l'existence elle-même ? Le doute n'est-il pas finalement une chose trop sérieuse pour le laisser aux seuls philosophes ?

l - Les formes communes ou « pré-philosophiques » du doute

1) Les formes psychologiques et affectives du doute : a) Je doute de mes capacités ou de la valeur de mes actions lorsque j'ai peur (éprouver le «trac» quand on se donne en représentation). b) Je peux douter de mes pensées, de mes souvenirs, de mes paroles: l'inconscient se manifeste dans ces troubles que seul le vaniteux semble ignorer (un spécialiste du doute existentiel : le névrosé « obsessionnel »).

2) Les formes idéologiques et sceptiques du doute : a) l'incrédulité, qui consiste à refuser systématiquement toute pensée autre et revient à une croyance intenable ("j'ai toujours raison"), et le relativisme vulgaire ("à chacun son opinion"), intolérant en fait puisqu'il veut rendre l'opinion (la sienne) inattaquable. b) Le scepticisme universel ou « pyrrhonien », du nom de Pyrrhon d'Elis : s'inspirant du relativisme du sophiste Protagoras, les pyrrhoniens reconnaissent l'impossibilité de distinguer le vrai et du faux et opposent leur méthode chercheuse ou « zézétique » à l'attitude dogmatique (reconnaissance d'une vérité absolue).

> Nous avons démontré qu'un doute non-philosophique ou pré-philosophique était possible. Mais ne risque-t-on pas de réduire ainsi le doute à une forme caricaturale ?

II - Le doute philosophique, critique et interrogatif

1) Le doute méthodique. a) Il a sa première manifestation dans l'« aporie » des dialogues socratiques de Platon. Même si la recherche de la vérité reste « en plan », elle reste bien la finalité de toute « suspension du jugement ». b) Il apparaît exemplairement dans la philosophie de Descartes : révoquer en doute toutes mes opinions « si je voulais établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences ». Ce doute possède, chez Descartes, les caractéristiques suivantes : il est provisoire et non constant, rationnel car motivé par des raisons de douter, volontaire car reposant sur une pure décision de douter, radical et même « hyperbolique » dans la fiction du « Malin Génie », où l'impossibilité réelle de la tromperie conduit à la certitude du Cogito.

2) Le scepticisme philosophique et méthodologique. Un scepticisme modéré apparaît avec le philosophe Hume (18ème), lequel met en question les fondements qui garantissent la sûreté du savoir. Pour autant il n'est pas impossible de philosopher, ni surtout de mener à bien la recherche scientifique.

> Le doute est donc compatible avec la philosophie, et fait même partie intégrante de sa démarche. Mais pourquoi devrions-nous le réserver aux philosophes ?

III - Généralisation du doute philosophique

1) L'exercice du doute dans les sciences. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, les sciences positives ne sont nullement pré-philosophiques ou extra-philosophiques : elles supposent au contraire la philosophie, et pratiquent un scepticisme méthodologique. Elles font osciller en permanence pratique et théorie (expérience et formalisation) de telle manière que l'une soit toujours la critique de l'autre. Par rapport au Cogito (qui constitue pourtant l'assise de toute la science moderne), la science substitue simplement au doute « subjectif » de la philosophie un doute « objectif ». Le caractère non-vulgaire de ce doute n'est pas à démontrer.

2) L'exercice du doute dans l'existence. Le doute existentiel n'est pas forcément passif, compulsif ou irresponsable. Pour autant il échappe à la vocation critique et interrogative de la philosophie. Par exemple, je peux douter de la valeur sociale, morale ou émancipatrice du « travail » ou de la « vie de famille » ; je peux lui préférer d'autres expériences ("douteuses" pour certains) dont rien ne prouve qu'elles soient « philosophables » (voyager, créer, écrire ... ), d'autant qu'elles ne sont pas toujours « volontaires ». Toute révolte constitue un doute, une mise à distance radicale.

Conclusion : L'exercice du doute n'est pas le monopole du philosophe, car la philosophie est cette pensée qui rend possible d'autres formes de pensée, une manière spécifique de douter qui en appelle d'autres.