samedi 22 novembre 2008

La décomposition de la personnalité psychique

" Un adage nous déconseille de servir deux maîtres à la fois. Pour le pauvre moi la chose est bien pire, il a à servir trois maîtres sévères et s'efforce de mettre de l'harmonie dans leurs exigences. Celles-ci sont toujours contradictoires et il paraît souvent impossible de les concilier ; rien d'étonnant dès lors à ce que souvent le moi échoue dans sa mission. Les trois despotes sont le monde extérieur, le surmoi et le ça. Quand on observe les efforts que tente le moi pour se montrer équitable envers les trois à la fois, ou plutôt pour leur obéir, on ne regrette plus d'avoir personnifié le moi, de lui avoir donné une existence propre. Il se sent comprimé de trois côtés, menacé de trois périls différents auxquels il réagit, en cas de détresse, par la production d'angoisse. Tirant son origine des expériences de la perception, il est destiné à représenter les exigences du monde extérieur, mais il tient cependant à rester le fidèle serviteur du ça, à demeurer avec lui sur le pied d'une bonne entente, à être considéré par lui comme un objet et à s'attirer sa libido. En assurant le contact entre le ça et la réalité, il se voit souvent contraint de revêtir de rationalisations préconscientes les ordres inconscients donnés par le ça, d'apaiser les conflits du ça avec la réalité et, faisant preuve de fausseté diplomatique, de paraître tenir compte de la réalité, même quand le ça demeure inflexible et intraitable. D'autre part, le surmoi sévère ne le perd pas de vue et, indifférent aux difficultés opposées par le ça et le monde extérieur, lui impose les règles déterminées de son comportement. S'il vient à désobéir au surmoi, il en est puni par de pénibles sentiments d'infériorité et de culpabilité. Le moi ainsi pressé par le ça, opprimé par le surmoi, repoussé par la réalité, lutte pour accomplir sa tâche économique, rétablir l'harmonie entre les diverses forces et influences qui agissent en et sur lui : nous comprenons ainsi pourquoi nous sommes souvent forcés de nous écrier : "Ah, la vie n'est pas facile !" "

S. Freud, Nouvelles conférences de Psychanalyse


EXPLICATION

Ce passage décrit la situation difficile du moi au cœur du psychisme. En effet le moi est divisé et doit servir trois « maîtres » à la fois : le ça, la réalité, le surmoi. Le problème est donc : comment faire pour garder l’équilibre et la maîtrise de soi face à de tels tyrans ? En effet, concilier leurs exigences contradictoires n’est pas une chose aisée. La philosophie classique se serait-elle trompée ? Le moi ne serait-il pas « maître dans sa propre maison » ?
Dans un premier temps, le texte évoque donc la situation globalement servile du moi, ainsi que la détresse et l’angoisse formant son quotidien (l. 1 à 7). Suit alors un portrait minutieux des différents « protagonistes », en commentant par le ça et par la réalité (l. 7 à 13) qui contraignent le moi à jouer les modérateurs, puis c’est le tour du Surmoi (l. 13 à 17) qui s’y entend pour inculquer au moi le sentiment de culpabilité (l. 17 à 20). La dernière partie du texte (l. 20 à 23) revient sur la condition existentielle du moi, et nous comprenons alors mieux pourquoi « la vie n’est pas facile »…

D’emblée, le texte présente le moi comme un esclave devant servir - comble de malchance - « deux maîtres à la fois ». « Le « pauvre » moi, dans la théorie de Freud, n’est qu’un aspect assez limité de l’appareil psychique. Contrairement à l’enseignement de la pensée classique, le moi n’est pas assimilé ici à la conscience maîtresse d’elle-même et chef incontesté de la personnalité. Cependant, d’autres philosophes avaient déjà souligné la faiblesse et la fragilité du moi : par exemple Pascal décrivait le « misérable » moi tiraillé entre deux infinis (spirituel et matériel), entre raison et passion, etc.
Donc les maîtres du moi sont contradictoires. L’être humain est complexe, tissé de contradictions, confronté le plus souvent à l’échec. En même temps, le rôle du moi est important, irremplaçable, puisqu’il lui revient de concilier les exigences des autres parties du psychisme, tout en tenant compte des contraintes de la réalité. Les maîtres du moi dont donc : le ça et le surmoi quand à l’aspect interne, et la réalité quant à l’aspect externe. La réalité ne compte évidemment pas pour une instance psychique.
La personnification classique du moi s’explique justement par ce rôle de coordinateur. Si le moi est Un, c’est par la fonction qu’il remplit, et non par sa nature plutôt divisée, instable. D’ailleurs cette unité est sans cesse menacée, remise en cause ; le moi fait un effort de synthèse, laquelle n’est jamais assurée. Quelle différence avec la thèse classique selon laquelle le Je est une substance toujours disponible (la « chose pensante », Descartes) ou même une activité de synthèse omniprésente (selon Kant) !
Les termes de « détresse », de « danger », et d’« angoisse » sont négatifs. Le danger ou le risque est celui de la désunion. La détresse est synonyme de perte de pouvoir, un sentiment d’abandon. L’angoisse est la conséquence d’une impasse psychique, lorsque l’on ne peut réagir face à la demande d’autrui (par exemple dans la vie affective, ou professionnelle).
Telle est le contexte. Voyons maintenant à quels maîtres obéit précisément le moi.

Le premier est constitué par la redoutable, l’incontournable réalité extérieure. Comme la conscience, le moi prend naissance et forme dans les premières expériences de la perception. Le moi est pour Freud l’un des éléments psychiques assurant le contact avec la réalité extérieure. Cela signifie qu’il synthétise les perceptions sensorielles de la réalité, ce qui donne lieu aux « représentations », ce que l’on appelle plus simplement la pensée.
Mais le moi est aussi en contact avec le ça. La ça est le siège psychique des pulsions, essentiellement libidinales, avec ce que cela représente de violence, d’intransigeance, et d’effets de destabilisation sur l’équilibre psychique. Généralement, le ça n’obéit qu’à une seule règle : le principe de plaisir. Principe qui s’oppose, précisément, au « principe de réalité »… La réalité veut que les êtres individuels s’adaptent les uns aux autres et ne tolère par conséquence qu’une liberté restreinte. Or le ça, par nature, veut tout le pouvoir, veut jouir de tout, et tout de suite ! C’est une machine à désirer aveugle. Le texte fait également référence au « préconscient » : il s’agit d’une instance rationnelle intermédiaire, servant généralement de filtre ou de censure pour camoufler et déguiser les ordres du ça. L’arme par excellence du moi, qui s’allie au préconscient, est donc la ruse (« insincérité diplomatique »). De ce point de vue, notons que le moi est puissant, car il gère les potentialités de la mémoire.
Le surmoi, soit l’intériorisation des interdits parentaux, est là aussi pour imposer ses normes. Ce sont des lois imposées (et non délibérées) parce qu’elles proviennent, en dernière instance, d’autrui. Mais ici la loi n’est pas objective, elle est durement ressentie, et se mêle à toutes sortes d’émotions, d’amours, de haines, de ressentiments. Ce n’est pas la conscience morale kantienne avec ses maximes rationnelles et universelles… Le surmoi aussi veut s’imposer par la force, sans doute parce qu’il est lui aussi porteur de libido (en contact avec le ça). Mais en façade, le surmoi ne veut rien savoir du ça, son ennemi, son envers, sa « face obscure »… Le surmoi ne se contente pas de punir, il sait instiller dans le moi le sentiment de culpabilité, le sentiment d’infériorité, jusqu’au désir d’autodestruction. Le culpabilité est un sentiment qui ronge la conscience et nourrit un désir d’être puni…
Un tel tableau dessine une sorte de piège global, duquel le moi ne semble pas pouvoir s’échapper. Illusion ou réalité ?

Poussé, entravé, rejeté : le sort de moi apparaît tragique, pathétique, presque comique. Pourquoi le moi peine-t-il à accomplir sa « tâche économique » et de quoi s’agit-il ? Freud emploie ce terme d’économique car pour lui le psychisme est régi comme un système énergétique, avec des forces et de flux. Le tout ne fonctionne, comme tout système, que par un minimum de stabilité et d’harmonie. Le moi est normalement le vecteur de cet équilibre. C’est son travail. Evidemment, ce n’est pas facile comme travail !
Mais le sens de la formule va au-delà. Elle a un sens profondément humain, et pas seulement économique. C’est l’être tout entier qui s’exclame et qui gémit : « la vie n’est pas facile ! ». « Pas facile » ne signifie pas « impossible ». Il y a donc un espoir. Et la question qui se pose est la suivante : le moi est-il le sujet sur lequel repose cet espoir ? Comment s’y prendre pour trouver un équilibre aussi délicat ?
Observons d’abord que tous ces phénomènes décrits dans ce texte sont largement inconscients. Telle est l’originalité de la théorie freudienne. Ces contradictions, auxquelles le moi doit faire face, ne sont pas rédhibitoires. Que le moi ne soit pas conscient à cent pour cent ne l’empêche pas d’exister et de fonctionner. Ce texte est un constat « clinique », un peu ironique, un peu compatissant. Toutefois on peut supposer qu’une prise de conscience reste possible. D’ailleurs, la dernière phrase précise bien : « nous comprenons que ». Pour Freud, cette compréhension est fournie par la discipline dont il est l’inventeur : la psychanalyse.

Le moi décrit par Freud dans ce texte apparaît comme un véritable « personnage », très différent de ce que les doctrines classiques ont proposé. Les caractéristiques du moi dont le conflit, la division, la lutte - et donc également un certain courage.
Il semble que la solution aux conflits réside, pour Freud, dans une sorte de pessimisme assumé et de regard ironique : « la vie n’est pas facile ! ». Formule à laquelle pourrait faire écho celle-ci, non moins populaire, en plus optimiste : « on y arrivera » !