dimanche 9 novembre 2008

Lexique de Bergson (citations)


AFFECTION

MATIERE ET MEMOIRE
11 - si je fait abstraction de tout ce que je sais, restent des images, au sens le plus vague - il en est une qui tranche en ce que je ne la connais pas seulement du dehors par des perceptions, mais aussi du dedans par des affections : c’est mon corps - ces A viennent toujours s’intercaler entre des ébranlements que je reçois du dehors et des mouvements que je vais exécuter - il me semble que chacune d’elles contient à sa manière une invitation à agir, avec, en même temps, l’autorisation d’attendre et même de ne rien faire - tout se passe comme si, dans cet ensemble d’images que j’appelle l’univers, rien ne pouvait se passer de réellement ‘nouveau’ que par l’intermédiaire de certaines images particulières (affections) dont le type m’est fourni par mon corps
57 - on pourrait dire, par métaphore, que si la perception mesure le pouvoir réflecteur du corps, l’affection en mesure le pouvoir absorbant - mais il faut voir que la nécessité de l’affection découle de la perception elle-même - la perception mesure notre action possible sur les choses et par là, inversement, l’action possible des choses sur nous : il s’agit toujours d’une action virtuelle - mais plus la distance décroît entre l’objet et notre corps, plus l’action virtuelle tend à se transformer en action réelle - si maintenant la distance devient nulle, cad que l’objet se confond avec notre corps, au point d’être ce corps : alors c’est bien une action réelle que notre perception exprimera, et cette perception devient alors ‘affection’ - nos sensations (= affections) sont donc à nos perceptions ce que l’action réelle de notre corps est à son action possible ou virtuelle - c’est pourquoi sa surface, limite commune de l’extérieur et de l’intérieur, est la seule portion de l’étendue qui soit à la fois perçue et sentie - dans notre théorie de la perception pure, il faut donc tenir compte du fait que notre corps n’est pas un point mathématique, de ce que ses actions virtuelles se compliquent et s’imprègnent d’actions réelles, ou encore qu’il n’y a pas de perceptions sans affections - pourtant il est essentiel de maintenir entre les deux une différence de nature : profitant de ce que la sensation (à cause de l’effort confus qu’elle enveloppe) n’est que vaguement localisée, le psychologue la déclare tout de suite inextensive, et il fait dès lors de la sensation en général l’élément simple avec lequel nous obtenons par voie de composition les images extérieures - la vérité est que l’affection n’est pas la matière première dont la perception est faite, elle est bien plutôt l’impureté qui s’y mêle - il faut partir de la structure de la perception (cad de l’action) : elle-même, à l’état pur, ne va même pas de mon corps aux autres corps, elle est dans l’ensemble des corps d’abord, puis peu à peu se limite, et adopte mon corps pour centre - cela n’est possible justement que par la double faculté que ce corps possède d’accomplir des actions et d’éprouver des affections, en un mot le pouvoir sensori-moteur de cette image privilégiée qu’est le corps




ART

ESSAI SUR LES DONNEES
10 ss - les beautés de la nature ne sont pas antérieures à celles de l'art - les procédés de l'art rappellent ceux de l'hypnose - ainsi en musique le rythme "fixe" notre attention par la répétition - en poésie, les sentiments se développent en images, lesquelles ne sont rien sans le rythme qui nous berce et nous endort - les arts plastiques imposent une fixité à la vie qu'une contagion physique communique à l'attention du spectateur - ainsi les oeuvres de la statuaire antique qui expriment des émotions si légères, si imperceptibles qu'elles contrastent violemment avec la dureté et la pâle immobilité de la pierre : un je ne sais quoi de définitif et d'éternel où notre volonté se perd - l'art vise à imprimer en nous des sentiments plutôt qu'à les exprimer (et se passe volontiers de l'imitation de la nature) - il en résulte que le sentiment du beau n'est pas un sentiment spécial, mais que tout sentiment revêt un caractère esthétique pourvu qu'il ait été suggéré, et non pas causé - le sentiment esthétique comprend des degrés d'intensité (selon qu'il dérange plus ou moins, qu'il contamine le tissu des faits psychologiques : ‘lui-même’ n’est donc pas soumis à des variations de degré), mais aussi et surtout des degrés de profondeur ou d'élévation (quand la contamination elle-même est suggérée).

LE RIRE
3.1. - si la réalité venait frapper directement nos sens et notre conscience, si nous pouvions entrer en communication immédiate avec les choses et avec nous-mêmes, je crois bien que l’art serait inutile, ou plutôt que nous serions tous des artistes - quelle fée a tissé ce voile? fût-ce par malice ou par amitié? - il fallait vivre, et la vie exige que nous appréhendions les choses dans le rapport qu’elles ont à nos besoins - vire consiste à agir - les choses ont été classées en vue du parti que je pourrai en tirer - et c’est cette classification que j’aperçois, beaucoup plus que la couleur et la forme des choses - sans doute l’homme est déjà très supérieur à l’animal sur ce point - il est peu probable que l’oeil du loup fasse une différence entre le chevreau et l’agneau : ce sont là, pour le loup, deux proies identiques - nous faisons, nous une différence entre la chèvre et le mouton : mais distinguons nous un mouton d’un mouton? l’’individualité’ des choses et des êtres nous échappe toutes les fois qu’il ne nous est pas matériellement utile de l’apercevoir - ainsi, jusque dans notre propre individu, l’individualité nous échappe : nous nous mouvons parmi des généralités et des symboles - mais de loin en loin, par distraction, la nature suscite des âmes plus détachées de la vie - je ne parle pas de ce détachement voulu, raisonné, systématique, qui est oeuvre de réflexion et de philosophie - je parle d’un détachement naturel, inné à la structure du sens ou de la conscience, et qui se manifeste tout de suite par une manière virginale, en quelque sorte, de voir, d’entendre ou de penser - mais pour ceux mêmes d’entre nous qu’elle a faits artistes, c’est accidentellement, et d’un seul côté, qu’elle a soulevé le voile - c’est dans une direction seulement qu’elle a oublié d’attacher la perception au besoin - - nous mettre face à face avec la réalité même : de cet objectif naît le malentendu qu’est le débat entre réalisme et idéalisme en art - l’art n’est sûrement qu’une vision plus directe de la réalité, mais aussi pureté plus grande de perception, de sorte qu’on pourrait dire que le réalisme est dans l’oeuvre quand l’idéalisme est dans l’âme, et que c’est à force d’idéalité seulement qu’on reprend contact avec la réalité - - l’art vise toujours l’’individuel’ - ce que le peintre fixe sur la toile, c’est ce qu’il a vu en un certain lieu, certain jour, à certaine heure, avec des couleurs qu’on ne reverra pas - au contraire les généralités, les symboles, les types même, sont la monnaie courante de notre perception journalière - mais on confond souvent deux choses très différentes : la généralité des objets et celle des jugements que nous portons sur eux - de ce qu’un sentiment est reconnu généralement pour vrai (comme c’est le cas dans l’art), il ne s’ensuit pas que ce soit un sentiment général - pourquoi l’accepte-t-on comme vrai, surtout s’il est unique en son genre? nous le reconnaissons à l’effort même qu’il nous amène à faire sur nous pour voir sincèrement à notre tour


ATTENTION

ESSAI SUR LES DONNEES
21 - toute attention (effort intellectuel) est tension, guidée par une idée - mais cette idée (ne serait-ce que l'exclusion par la volonté de toute autre idée), pour être réelle, devient irréelle dès là que nous croyons avoir conscience d'une tension croissante de l'âme, d'un effort immatériel qui grandit - quoi d'autre en réalité qu'une pression, une contraction, une fatigue?
MATIERE ET MEMOIRE
1O9 - l’on parle souvent d’une ‘concentration de l’esprit’ ou bien d’un effort ‘aperceptif’ pour amener la perception sous le regard de l’intelligence distincte - quelques uns supposeront une tension particulière de l’énergie cérébrale, ou même une dépense centrale d’énergie venant s’ajouter à l’excitation reçue - mais l’on se borne à traduire ainsi le fait psychologiquement constaté en un langage physiologique qui nous paraît encore moins clair - de degré en degré, on est amené à définir l’A par une adaptation générale du corps plutôt que de l’esprit, et à voir dans cette attitude de la conscience, avant tout, la conscience d’une attitude - mais cela n’est que la condition négative du phénomène - on peut soutenir au contraire que les phénomènes d’inhibition (cette ‘tension’ physique) ne sont qu’une préparation aux mouvements effectifs de l’attention volontaire - supposons en effet que l’attention implique un retour en arrière de l’esprit qui renonce à poursuivre l’effet utile de la perception présente : il y aura d’abord une inhibition de mouvement, mais sur cette attitude générale viendront bien vite se greffer des mouvements plus subtils qui ont pour rôle de repasser sur les contours de l’objet perçu - avec ces mouvements commence le travail positif de l’attention : ils se continue par des souvenirs - notre mémoire dirige sur la perception reçue les anciennes images qui y ressemblent et dont nos mouvements ont déjà tracé l’esquisse - et l’opération peut se continuer sans fin, la mémoire fortifiant et enrichissant la perception, qui, à son tour, de plus en plus développée, attire à elle un nombre croissant de souvenirs - si l’attention est une faculté d’analyse, c’est au sens où cette analyse se fait par une série d’essai de synthèse, ou, ce qui revient au même, par autant d’hypothèses : notre mémoire choisit tour à tour diverses images analogues qu’elle lance dans la direction de la perception nouvelle - mais ce choix ne s’opère pas au hasard : toute perception attentive suppose une ‘réflexion’, cad la projection extérieure d’une image activement crée, identique ou semblable à l’objet - toute image-souvenir capable d’interpréter notre perception actuelle s’y glisse si bien que nous ne savons plus discerner ce qui est perception et ce qui est souvenir (cf. le mélange de lecture effective et de ‘divination’ dans la lecture) - on se représente volontiers la perception attentive comme une série de processus qui chemineraient le long d’un fil unique, alors qu’elle implique au contraire une telle solidarité entre l’esprit et son objet, c’est un circuit si bien fermé qu’on ne saurait passer à des états de concentration supérieure sans créer de toutes pièces autant de circuits nouveaux - c’est le tout de la mémoire qui entre dans chacun de ces circuits, simplement cette mémoire réfléchit sur l’ objet un nombre croissant de choses suggérées, tantôt les détails de l’objet lui-même, tantôt des détails concomitants pouvant contribuer à l’éclaircir - dans l’effort d’attention, l’esprit se donne toujours en entier, mais en se simplifiant ou se complexifiant - le cercle le plus étroit est celui le plus proche de la perception immédiate, tandis que les souvenirs dits ‘personnels’, dont la série dessinerait le cours de notre existence passée, constituent la dernière et la plus large enveloppe de notre mémoire - mais cette dernière enveloppe peut toujours se resserrer, se banaliser, et se rendre de plus en plus capable de s’appliquer à la perception présente


CAUSE

ESSAI SUR LES DONNEES
149 ss - la loi de la causalité veut que tout phénomène soit régi par ses conditions, et que les mêmes causes produisent les mêmes effets - or nous avons affirmé l'hétérogénéité radicale des faits psychologiques profonds - constater la succession régulière de deux phénomènes, c'est reconnaître que, le premier étant donné, en aperçoit déjà l'autre - mais le sens commun veut en outre que si le second phénomène est déjà impliqué dans le premier, il faut que le second existe objectivement, à l'état préformé, dans le premier - ce qui revient à faire du principe de causalité un principe d'identité au sens des mathématiques, où l'on dit qu'un certain nombre de théorèmes préexistent au sein de sa définition - mais le principe d'identité n'est que le principe de non contradiction : il dit que ce qui est pensé est pensé au moment où on le pense (la logique même dépend de ce présent), il ne fait que lier le présent avec lui-même et ne peut donc pas s'appliquer à la durée - tout rapport de détermination nécessaire établi entre des phénomènes successifs doit provenir de ce que l'on aperçoit derrière, confusément, un mécanisme mathématique (cette hypothèse n'est d'ailleurs pas innocente puisqu'elle justifie, chez les classiques, la substitution du simple rapport de succession en un rapport d'inhérence métaphysique) - or plus nous tendons à ériger la relation causale (des choses) en rapport de détermination nécessaire, plus nous affirmons par là que les choses ne durent pas comme nous, et plus nous consolidons finalement la liberté humaine - il y a une préformation (= idée de causalité) d'un autre genre, familière au sens commun, qui nous est fournie par le sentiment de l'effort : ce qui nous apparaît d'abord possible, puis provoqué progressivement, ne tarde pas à nous apparaître comme l'effet d'une cause certaine - par analogie, nous pouvons même prêter à l'univers une telle "qualité", telle que les phénomènes seront toujours causés par une force vague (Cf. l'hylozoïsme antique qui conservait à la matière son étendue tout en lui attribuant de véritables états de conscience), ou bien alors assimilés à nos idées (états simples ou monades de LEIBNIZ, assortis de l'hypothèse indispensable d'harmonie universelle) - au fond toutes ces hypothèses sauvegardent la liberté, sauf que l'idée de force, flattant notre imagination, et celle de nécessité, favorisant le sens logique, confortent ensemble l'idée générale de causalité, bien mal venue concernant la vie intérieure.
L’EVOLUTION CREATRICE
74 - une C peut agir par ‘impulsion’, par ‘déclenchement’ ou par ‘déroulement’ - la bille de billard qu’on lance contre une autre bille en détermine le mouvement par impulsion- l’étincelle qui provoque l’explosion de la poudre agit par déclenchement - la détente graduelle du ressort qui fait tourner le phonographe ‘déroule’ la mélodie inscrite sur le cylindre - ce qui distingue ces trois cas l’un de l’autre, c’est le plus ou moins grande solidarité, quantitative et qualitative, entre la cause et l’effet - mais en réalité c’est dans le premier cas seulement que la cause ‘explique’ son effet; dans les deux autres, l’effet est plus ou moins donné d’avance et l’antécédent en est l’occasion plutôt que la cause


COMIQUE

LE RIRE
1.1. - 3 thèses - 1° il n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain : on rira d’un animal, mais parce qu’on aura surpris chez lui une expression humaine -2° l’indifférence ou l’insensibilité est son milieu naturel : ils ‘adresse à l’intelligence pure - 3° notre rire est toujours le rire d’un groupe - il semble que le rire ait besoin d’un écho - écoutez le bien : ce n’est pas un son articulé, net, terminé, c’est quelque chose qui voudrait se prolonger en se répercutant de proche en proche, quelque chose qui commence par un éclat pour se continuer par des roulements - le rire cache une arrière-pensée d’entente, je dirais presque de complicité, avec d’autres rieurs, réels ou imaginaires - le rire dans sa signification sociale : c’est là précisément la dimension du ‘comique’
1.2. - un homme, qui courait dans la rue, trébuche et tombe - il aurait fallu changer d’allure ou tourner l’obstacle : mais par un effet de ‘raideur’ ou de vitesse acquise, les muscles ont continué d’accomplir le même mouvement (‘machinalement’) quand les circonstances demandaient autre chose - ici c’est une circonstance extérieure qui a déterminé l’effet - imaginons maintenant un esprit qui toujours à ce qu’il vient de faire, jamais à ce qu’il fait - le comique s’installera cette fois dans la personne même : ce le cas de l’éternel ‘distrait’ - mais l’effet de la distraction peut se renforcer à son tour lorsque nous connaissons parfaitement le personnage, lorsque la cause et la nature de sa n’a plus de secret pour nous - ce ne sont plus, purement et simplement, des ‘absences’, elles s’expliquent par la ‘présence’ du personnage dans un milieu bien défini, quoique imaginaire - sans doute une chute est toujours une chute, mais autre chose est de se laisser choir dans un puits parce qu’on regardait n’importe où ailleurs, autre chose y tomber parce qu’on visait une étoile - ces coureurs d’idéal qui trébuchent sur les réalités, ces grands distraits ont cette supériorité sur les autres que leur distraction est systématique, organisée - avançons encore : ce que la raideur de l’idée fixe est à l’esprit, certains vices ne le seraient-ils pas au caractère? - sans doute il y a des vices où l’âme s’installe profondément avec tout ce qu’elle porte en elle de puissance fécondante : ceux-là sont les vices tragiques (un drame incorpore si bien les vices dans le caractère qu personnage que leurs noms s’oublient, jusque dans le titre, au profit du seul nom propre : “Othello””) - mais le vice qui nous rendra comique est au contraire celui qu’on nous apporte du dehors comme un cadre tout fait où nous nous insérerons ( : “l’Avare”, “le Joueur”) - donc ici encore, c’est bien une espèce d’automatisme qui nous fait rire, augmenté du fait que le personnage comique l’est d’autant plus qu’il s’ignore lui-même : le comique est ‘inconscient’ - or ce que la vie et la société exigent de chacun de nous, c’est une conscience, une attention constamment en éveil - davantage : un accord tout fait entre les personnes ne lui suffit pas, elle voudrait un effort constant d’adaptation réciproque - toute ‘raideur’ du caractère, de l’esprit et même du corps, sera donc suspecte à la société - et pourtant la société ne peut intervenir ici par une répression matérielle, puisqu’elle n’est pas atteinte matériellement - c’est donc par un simple geste qu’elle y répondra: le rire est une espèce de ‘geste social’ - si la raideur est le comique, le rire en est le châtiment -
1.5.1 du mécanique plaqué sur du vivant - 1° en général - ex : la mode - toute mode est risible par quelque côté - seulement, quand il s’agit de la mode actuelle, nous y sommes tellement habitués que le vêtement nous paraît faire corps avec la personne qui le porte - l’idée ne nous vient pas d’opposer la rigidité inerte de l’enveloppe à la souplesse vivante de l’objet enveloppé - mais supposons qu’un original s’habille aujourd’hui à la mode d’autrefois : notre attention est appelée alors sur le costume, nous le distinguons absolument de la personne, nous disons que la personne se ‘déguise’ - et pourquoi rit-on d’un nègre? non pas parce qu’il est noir et différent, mais parce que l’on fait ‘comme si’ c’était un blanc déguisé en nègre - un mécanisme inséré dans la nature d’une part, une réglementation automatique de la société (au point qu’elle semble se déguiser), voilà les deux types d’effets amusants où nous aboutissons - et le résultat de la combinaison, c’est l’idée d’une réglementation humaine se substituant aux lois de la nature, ou encore l’idée de régler administrativement la vie -
1.5.2. - d’où vient jusqu’ici le comique? de ce que le corps vivant se raidissait en machine - mais le corps vivant est-il vraiment un modèle de souplesse et d’activité toujours en éveil ? - cette activité appartient à l’âme plutôt qu’au corps - ainsi, 2° : est comique tout incident qui appelle notre attention sur le physique d’une personne alors que le moral est en cause - par ex, le timide : une personne que son corps embarrasse, qui semble chercher autour d’elle un endroit où le déposer - aussi le poète tragique a-t-il soin d’éviter tout ce qui pourrait appeler notre attention sur la matérialité de ses héros (Napoléon avait remarqué qu’on passe de la tragédie à la comédie par le seul fait de s’asseoir - autre formule, plus large : le comique serait la former voulant primer le fond, la lettre cherchant chicane à l’esprit
1.5.3. - 3° : passons de l’idée précise d’une mécanique à l’idée plus vague de chose en général - nous rions toutes les fois qu’une personne nous donne l’impression d’une chose (cf les clowns allant, venant, se cognant, tombant, rebondissant...)
2.1. - d’où vient le comique de la répétition d’un mot au théâtre? - qu’il y ait dialogue ou pas, il y a généralement deux termes en présence, un sentiment comprimé qui se détend comme un ressort (la répétition), et une idée qui s’amuse à comprimer de nouveau ce sentiment - c’est le jeu du chat qui s’amuse avec la souris, le jeu de l’enfant qui pousse et repousse le diable au fond de sa boîte - bref le principe du ressort
2.2. - l’image du pantin à ficelles, l’image du personnage en apparence libre et conscient de ses actes, mais qui apparaît comme un simple ‘jouet’ entre les mains d’un autre qui s’en amuse
2.3. - image de la boule de neige, celle des soldats de plomb rangés à la file les uns des autres et chutant tous ensemble... - soit une grande cause aboutissant à un petit effet, soit un grand effet sortant d’une petite cause (comme ici) : mais la disproportion entre les deux n’est pas la vraie cause du rire, nous rions de l’arrangement mécanique spécial qu’elle nous laisse apercevoir - le comique exprime donc une imperfection individuelle ou collective (comme une ‘distraction’ de la vie) qui appelle la correction immédiate : le rire est cette correction même
3.1. - sur le comique de caractère - ce ne sont pas les défauts les plus légers qui nous font le plus rire, ce sont ceux qui nous laissent d’abord le plus insensibles - mais comment le poète comique s’y prendra-t-il pour m’empêcher de m’émouvoir? - simplement en ‘isolant’, au milieu de l’âme du personnage, le sentiment ou le trait dont on veut faire rire - de même, au lieu de concentrer notre attention sur les ‘actes’ du personnage (toujours centraux, conscients, dramatiques), la comédie la dirige plutôt sur les ‘gestes’ (toujours périphériques, partiels, inconscients) - donc en résumé, toujours ces deux conditions de base : insociabilité du personnage, insensibilité du spectateur - plus celle-ci, impliquée : l’automatisme - en un certain sens, on pourrait dire que tout caractère est comique, s’il correspond à ce qu’il y a de tout fait dans notre personne, cad ce par quoi on peut nous imiter (donc faire rire) : le personnage comique est un ‘type’ - le héros de tragédie est une individualité unique en son genre : il est inimitable (sauf, précisément, à faire rire) - au contraire on voit souvent un auteur comique, quand il a composé son personnage central, en faire graviter d’autres autour de lui qui lui ressemblent (d’où des titres comme “Les femmes savantes”) - de même, alors le poète tragique se penche sur des états tout intérieurs, le poète comique ne décrit que l’extérieur et le superficiel - d’ailleurs il se dépeint rarement lui-même : comment voir ce dont on n’est pas conscient? -
3.4. - comique et absurde - ce n’est pas n’importe quel absurde - quand Don Quichotte voit des géants là où nous voyons des moulins à vent, c’est absurde, mais ça n’est comique que parce que c’est une inversion spécifique du sens commun, qui consiste à prétendre modeler les choses sur une idée qu’on a, et son pas ses idées sur les choses, à voir devant soi ce à quoi l’on pense au lieu de penser à ce qu’on voit


CONSCIENCE

ESSAI SUR LES DONNEES
107 ss - l'état moléculaire du cerveau serait modifié par la matière environnante, et inversement produirait les réactions de notre organisme tels que les mouvements réflexes ou les actions dites volontaires - l'hypothèse centrale du déterminisme repose sur la conservation nécessaire de l'énergie (le fait qu'un même état, pour avoir les mêmes effets, doit pouvoir se répéter exactement) - mais 1) rien ne dit que cela soit le cas pour les états de conscience : a) la permanence d'une quantité d'énergie ne préjuge pas de sa nature (ce n'est qu'un principe formel, qui n'est autre que le principe de non contradiction, b) il est évident que, inscrits dans la durée, les sensations et les états de conscience se modifient sans cesse, 2) il faudrait d'abord prouver qu'à un état cérébral donné correspond un état psychologique déterminé rigoureusement - un tel parallélisme a été envisagé par LEIBNIZ et SPINOZA, mais c'était en vertu de présupposés métaphysiques (non physiques) - le déterminisme physique ne précise pas comment la conscience surgit des mouvements moléculaires et en illuminerait la trace à la manière d'une phosphorescence (un simple épiphénomène, surajouté) - la liaison constante des deux termes n'a été vérifiée expérimentalement que dans un nombre très limité de cas - mais la généralisation qui en est donnée provient, paradoxalement, d'un préjugé psychologique : on suppose les états de conscience déterminés les uns les autres, et l'on se croit obligé d'inventer un autre déterminisme plus "scientifique" - cette erreur montre que nous n'avons pas l'habitude de nous observer nous-mêmes (introspection : Bergson n'emploie pas le mot).
117 ss - l'idée d'une relation entre les états de conscience n'implique nullement celle de cause - il y a des cas où, nonobstant les raisons, les motifs et les délibérations, nous votons pour une résolution paradoxale (soit un coup d'état de la volonté, soit que cette résolution fût déjà prise) - dans ce cas l'effet précède la cause - le déterminisme associassioniste et ses adversaires (ceux qui parlent de conflits de motifs ou d'idées : Fouillé n'hésite pas à faire de l'idée de liberté elle-même un motif capable d'en contrebalancer un autre) se reconnaissent en ceci qu'ils prétendent distinguer nettement les uns des autres les faits psychologiques coexistants - or il faut distinguer entre une multiplicité de juxtaposition (que révèle extérieurement l'analyse) et une multiplicité de fusion ou de pénétration mutuelle (que le moi vit dans la durée).
MATIERE ET MEMOIRE
4 - qu’il y ait solidarité entre l’état de C et le cerveau, c’est incontestable - mais il ya solidarité aussi entre le vêtement et le clou auquel il est accroché, car si l’on arrache le clou, le vêtement tombe - dira-t-on, pour cela, que la forme du clou dessine la forme du vêtement - la solidarité est un fait, mais le parallélisme une hypothèse (assez absurde) - l’état cérébral n’en dessine qu’une petite partie, celle qui est capable de se traduire par des mouvements spatiaux, cad de s’extérioriser en action
156 - si la C n’est que la marque caractéristique du ‘présent’, cad de l’agissant, alors ce qui n’agit pas pourra cesser d’appartenir à la conscience sans cesser nécessairement d’exister - C n’est pas synonyme d’existence - l’idée préconçue est que la C soit une faculté essentiellement tournée vers la spéculation - mais si on lui restitue son véritable rôle, qui est d’être contemporaine de l’action, il n’y aura pas plus de raison pour dire que le passé, une fois perçu, s’efface, qu’il n’y en a pour supposer que les objets matériels cessent d’exister quand je cesse de les percevoir - que peut-être un objet matériel non perçu, une image non imaginée, sinon une espèce d’état mental inconscient? - nos perceptions, actuelles et virtuelles, s’étendent le long de deux lignes, l’une horizontale AB, qui contient tous les objets simultanés dans l’espace, l’autre verticale CI, sur laquelle se disposent nos souvenirs successifs échelonnés dans le temps - le point I, intersection des deux lignes, est le seul qui soit donné actuellement à notre conscience - d’où vient alors qu’une existence en-dehors de la conscience nous paraît claire quand il s’agit des objets, obscure quand nous parlons du sujet? - la conscience n’est-elle pas incluse, de toute façon, comme contenu particulier, dans la totalité de l’expérience? - les objets échelonnés le long de AB représentent à nos yeux ce que nous allons percevoir (c’est l’avenir tout entier, ou son schème que nous fournit l’espace), tandis que CI ne contient que ce qui a déjà été perçu : or le passé n’a plus d’’intérêt’ pour nous, il a épuisé son action possible - en réalité l’adhérence du souvenir à notre état présent est tout à fait comparable (‘inconsciente’) à celle des objets inaperçus aux objets que nous percevons - à ceci près que l’ordre des représentation est nécessaire dans un cas, et apparemment contingent et capricieux dans l’autre, ou plutôt les exigences de l’actions sont inverses, dans un cas, de ce qu’elles sont dans l’autre


CORPS

MATIERE ET MEMOIRE
14 - mon C est, dans l’ensemble du monde matériel, une image qui agit comme une autre image, recevant et rendant du mouvement, avec cette seule différence, peut-être, que mon corps paraît choisir la manière de rendre ce qu’il reçoit - et en effet les objets qui entourent mon C réfléchissent (en se modifiant) l’action possible de mon C sur eux - mais comment mon C en général, mon système nerveux en particulier, engendreraient-ils tout ou partie de ma représentation de l’univers? - mon C, objet destiné à mouvoir des objets, est donc un centre d’action, il ne saurait faire naître une représentation
45 - ma croyance en un monde extérieur ne peut pas venir de ce que je projette hors de moi des sensations inextensives - mais si l’on accorde que l’ensemble des images est donné d’abord, je vois très bien comment mon corps fint par occuper dans cet ensemble une situation privilégie, distincte, puisque les choses changent sans cesse et que lui-même demeure identique - il y a d’abord l’ensemble des images, puis des perceptions qui sont des ‘centres d’action’ : mon corps est ce qui se dessine au centre de ces perceptions - ma personne est l’être auquel il faut rapporter ces actions - mon corps se conduit donc comme une image qui en réfléchirait d’autres en les analysant au point de vue des diverses actions à exercer sur elles
82 - tandis que mon C, envisagé dans un instant unique, n’est qu’un conducteur interposé entre les objets qui l’influencent et les objets sur lesquels il agit, en revanche, replacé dans le temps qui s’écoule, il est toujours situé au point précis où mon passé vient expirer dans une action


DETERMINISME

ESSAI SUR LES DONNEES
138 ss - prédire le comportement de quelqu'un, ce n'est pas tant prévoir son comportement futur que porter un jugement sur son caractère présent - le déterministe pense que la contingence de notre solution tient à ce que nous ne connaissons qu'imparfaitement les conditions du problème - il faudrait donc, asymptotiquement, devenir cette personne pour connaître toutes les conditions de son existence : mais alors il ne pourrait plus être question de prévoir, seulement d'agir (au présent) - finalement, au sens strict, la prévision ne peut porter que sur des actions déjà accomplies .


DOULEUR

ESSAI SUR LES DONNEES
26 ss - l'intensité d'une douleur croissante s'apparente alors moins à une note de plus en plus forte qu'à une étendue symphonique - la douleur ne s'"'étend" pas au fur et à mesure qu'elle "grandit", mais elle grandit en intensité parce qu' elle s'étend - une douleur dite extrême (en intensité) est en une douleur insupportable, c'est-à-dire qu'elle n'existe en réalité que pour nous engager (en ampleur) à mille actions pour y échapper
MATIERE ET MEMOIRE
55 - chez l’amibe, perception et mouvement se confondent en une propriété unique qui concerne chaque partie du corps : la contractibilité - dans notre organisme, le travail de divise, les éléments aliénent leur indépendance - les fibres sensitives sont uniquement chargées de transmettre des excitations à une région centrale d’où l’ébranlement se propagera à des élements moteurs - mais elles n’en demeurent pas moins exposées, individuellement, aux mêmes causes de destruction qui menacent l’oragnisme dans son ensemble : et tandis que cet organisme a la faculté de se mouvoir pour échapper au danger, l’élement sensitif conserve l’immobilité relative à laquelle la division du travail le condamne - ainsi naît la douleur qui n’est qu’un effort désespéré et impuissant de l’élément isolé pour remettre les choses en place, une espèce de tendance motrice mais localisée - il y a donc une spécificité de la douleur, qui n’est pas seulement, comme le soutiennent certains, une sensation ‘intense’ (sans rien préciser d’ailleurs de cette ‘variation’ d’intensité) : c’est lorsque la portion intéressée de l’organisme, au lieu d’accueillir l’excitation , la repousse - c’est pas seulement une différence de degré avec la perception, mais de nature


DUREE

ESSAI SUR LES DONNEES
74 ss - on peut concevoir la succession sans la distinction, comme une pénétration mutuelle, une organisation intime d'éléments - on peut aussi concevoir les états psychologiques comme une chaîne ou une ligne, mais alors cette ligne ne peut s'apercevoir que d'un 3è point, qui est l'espace dans sa totalité - la vraie durée n'est pas mesurable, elle s'apprécie subjectivement, par ses effets : par exemple les oscillations régulières du balancier nous invitent au sommeil - tout comme nous mêmes, les choses semblent durer, et le temps a tout l'air d'un milieu homogène - mais en vain distinguera-t-on la durée intérieure du temps extérieur : lorsque je regarde l'horloge, je ne mesure ni le temps ni la durée, je compte des simultanéités, car en dehors de moi, dans l'espace, il n'y a jamais qu'une position unique de l'aiguille et du pendule - et c'est uniquement parce que je dure, moi , que je puis me représenter les oscillations passées du pendule en même temps que je perçois l'oscillation actuelle - or, entre cette succession sans extériorité et cette extériorité sans succession, se produit un phénomène d'endosmose, de contamination : nous en arrivons à compartimenter notre vie consciente et en même temps nous conservons, fictivement, les oscillations successives dans cette 4è dimension qui est le temps homogène.


EFFORT

ESSAI SUR LES DONNEES
16 ss - notre conception de l'effort entre également dans notre croyance en des grandeurs intensives - croyance que la force préexiste à ses manifestations, à l'état "comprimé" - exemple : impression du paralytique d'une force latente - contre exemple : en réalité ce même paralytique exécute bel et bien un mouvement, mais pas celui qu'il croit (le virtuel, celui du bras infirme) - nous n'avons pas conscience d'une émission de force, d' une "énergie" à l'intérieur de l'organisme - tout simplement : plus un effort nous fait l'effet de croître, plus augmente le nombre des muscles qui se contractent sympathiquement - serrer le point "de plus en plus" n'a aucun sens, si ce n'est que d'autres muscles, de plus en plus, participent de l'opération .


EMOTION

LE RIRE
2. - que resterait-il de nos émotions si nous les ramenions à ce qu’elles ont de strictement ‘senti’, si nous en retranchions tout ce qui est simplement ‘remémoré’? - qui sait même si nous ne devenons pas, à partir d’un certain âge, imperméables à la joie fraîche et neuve, et si les plus douces satisfactions de l’homme mûr peuvent être autre chose que des sentiments d’enfance revivifiés?


ESPACE

ESSAI SUR LES DONNEES
57 ss - le nombre, synthèse de l'un et du multiple, est une unité elle-même somme d'unités identiques entre elles - toute opération par laquelle on compte des objets implique leur représentation simultanée dans l'espace - on dira que, dans l'abstrait, toute sommation est répétition de l'unité, et se passe donc dans la durée : mais toute idée claire de nombre suppose une vision dans l'espace, car dans la durée, l'unité est inconsistante - unité suppose unification, à partir du multiple, donc de l'espace - l'unité est irréductible pendant qu'on la pense, et le nombre est discontinu pendant qu'on le construit, mais dès qu'on l'érige en chose on l'objectivise pour le diviser indéfiniment - pour compter des objets matériels, nous nous servons de la possibilité de les voir et de les toucher, mais pour les états affectifs (ou même les choses entendues) nous avons besoin d'une représentation symbolique : par exemple nous alignons les sons dans un espace idéal (et c'est ce que nous appelons la "pure durée") - lorsque nous parlons du temps, nous pensons à un milieu homogène où nos faits de conscience s'alignent, se juxtaposent comme dans l'espace, et réussissent à former une multiplicité distincte : ce n'est donc pas la vraie durée.
68 ss - les empiristes semblent avoir établi que les sensations sont inétendues elles-mêmes, et que l'étendue résulterait de leur synthèse - comme KANT ils détachent l'espace de son contenu, mais paraissent ignorer le rôle de l'intelligence, la nécessité d'une aperception unique (irréductible à une espèce d'alliance des sensations entre elles) - même les "synthèses chimiques" supposent la capacité humaine de les concevoir - nous devons bien avoir la conception (l'intuition) d'un milieu vide homogène, qui est la définition de l'espace : ce qui permet par ailleurs de distinguer plusieurs sensations identiques et simultanées, une réalité sans qualité - la faculté d'abstraire suppose déjà l'intuition d'un milieu homogène - tout milieu homogène, indéfini, inqualifié, sera espace : aussi, lorsque nous faisons du temps un milieu homogène, nul doute que nous rabattons la succession sur la coexistence, et le temps sur l'espace.


ESPRIT

MATIERE ET MEMOIRE
192 - l’esprit parcourt sans cesse l’intervalle compris entre ses deux limites extrêmes, la plan de l’action et le plan du rêve ( idée) - l’idée, pour être viable, doit toucher à la réalité présente par quelque côté, cad être plus ou moins jouée par le corps en même temps que représentée par l’esprit - notre corps est donc bien ce qui leste notre esprit, ce qui lui donne son équilibre - c’est ce qu’on pourrait appeler l’’attention à la vie’ - rompez cet équilibre, c’est le rêve ou l’aliénation qui commencent ( folie)


ETAT (D’AME)

L’EVOLUTION CREATRICE
2 - mon EA, en avançant sur la route du temps, s’enfle continuellement de la durée qu’il ramasse : il fait, pour ainsi dire, boule de neige avec lui-même - c’est dire que la transition est continue entre deux états - mais notre attention les sépare artificiellement, du coup elle les réunit ensuite par un lien artificiel : elle imagine ainsi un ‘moi’ amorphe, immuable, sur lequel défileraient ou s’enfileraient les E psychologiques qu’elle a érigés en entités indépendantes - mais un tel ‘moi’, un tel substrat n’est pas une réalité, tout au plus un signe de la vraie vie intérieure - de la survivance du passé dans les E de conscience, résulte l’impossibilité pour cette conscience de ttraverser deux fois le même état - c’est exactement l’inverse pour un objet matériel


EVOLUTION

L’EVOLUTION CREATRICE
86 - les néo-darwiniens ont raison quand ils enseignent que les causes essentielles de variation sont les ≠ inhérentes au germe dont l’individu est porteur, et non pas les démarches de cet individu au cours de sa carrière - ils ont tord quand ils tiennent les ≠ inhérentes au germe pour purement accidentelles et individuelles - la théorie des ‘mutations’, au contraire, dit qu’à un moment donné l’espèce tout entière est prise d’une tendance à changer : tendance qui ne peut être accidentelle - on aboutirait ainsi à une hypothèse, comme celle d’Eimer, d’après laquelle les variations des différents caractères se poursuivraient, de génération en génération, dans des sens définis - un organe tel que l’oeil, par ex, se serait constitué par une variation continue dans un sens défini : et comment expliquer autrment la similitude de structure de l’oeil dan sdes espèces qui n’ont pas du tout la même histoire? - où nous nous séparons d’Eimer, c’est quand il pense que des combinaisons de cause physiques et chimiques suffisent à assurer ce résultat - comme certains néo-lamarckiens, nous faisons intervenir une cause psychologique - mais si cette cause n’est que l’effort conscient de l’individu, elle ne pourra opérer que dans un nombre assez restreint de cas : tout au plus cela serait-il concevable si les caractères acquis se transmettaient héréditairement, en s’additionnant, mais on sait que ceci est trés rare - un changement héréditaire et de sens défini, qui s’accumulant et se composant avec lui-même de manière à construire une machine de plus en plus compliquée, doit sans doute se rapporter à quelque espèce d’effort, mais à un effort autrement profond que l’effort individuel, autrement indépendant des circonstances, commun à la plupartd es représentants d’une même espèce - nous revenons ainsi, par un long détour, à l’idée d’un ‘élan originel’ de la vie - la vie, au contraire du mécanisme, ne procède pas par association et addition d’éléments (comme l’ouvrier humain), mais par dissociation et dédoublement - ex.: si je lève la main de A en B, ce mouvement m’apparaît à la fois sous deux aspects - senti du dedans, c’est un acte simple, indivisible,; aperçu du dehors, c’est le parcours d’une certaine courbe AB, avec des positions à l’infini - le mécanisme consisterait ici à ne voir que des positions, le finalisme tiendrait compte de leur ordre, mais tous deux passeraient à côté du mouvement qui est la réalité même : en un certain sens le mouvement est ‘plus’ que les positions et que leur ordre - mais c’est ce que nous avons le plus de mal à comprendre, à force de nous représenter l’’organisation’ comme une ‘fabrication’ : la fabrication va de la périphérie au centre, tandis que l’organisation va du centre à la périphérie - toute la ≠ entre science et philosophie...


EXPERIENCE

MATIERE ET MEMOIRE
203 - si toute perception concrète est déjà la synthèse d’une infinité de ‘perceptions pures’ qui se succèdent, ne doit-on pas penser que l’hétérogénéité des qualités sensibles tient à leur contraction dans notre mémoire, l’homogénéité relatives des changements objectifs à leur relâchement naturel? - et l’intervalle de la quantité à la qualité pourrait alors être diminué par des considérations de ‘tension’ - partant, le tord de l’empirisme n’est pas de priser trop haut l’expérience, mais au contraire de substituer à l’expérience vraie, à celle qui naît du contact immédiat de l’esprit avec son objet, une expérience désarticulée par conséquent dénaturée, arrangée en tout cas pour la plus grande facilité de l’action et du langage - quant au dogmatisme, il accepte finalement lui aussi ces phénomènes détachés, discontinus, dont l’empirisme se contente, et s’efforce simplement d’en faire une synthèse qui, n’ayant pas étté donnée dans une intuition, aura nécessairement toujours une forme arbitraire - le dernier mot restera à une philosophie critique, qui tient toute connaissance pour relative et le fond des choses pour inaccessible - mais il y aurait une dernière entreprise à tenter : ce serait d’aller chercher l’expérience à sa source, ou plutôt au-dessus de ce tournant décisif où, s’infléchissant dans le sens de notre utilité, elle devient proprement l’expérience humaine - l’impuissance de la raison spéculative, telle que Kant l’a démontrée, n’est peut-être au fond que l’impuissance d’une intelligence asservie à certaines necessités de la vie corporelle et s’exerçant sur une matière qu’il a fallu désorganiser pour la satisfaction de nos besoins - notre connaissance des choses ne serait plus alors relative à la structure fondamentale de notre esprit, mais seulement à ses habitudes superficielles et acquises - en défaisant ce que les besoins ont fait, nous rétablirions l’intuition dans sa pureté première et nous reprendrions contact avec le réel - la question est de savoir si, dans cette “diversité des phénomènes” dont Kant a parlé, la masse confuse à tendance extensive pourrait être saisie en deça de l’espace homogène sur lequel elle s’applique et par l’intermédiaire duquel nous la subdivisons - on peut en effet constester qu’elle soit solidaire de l’espace amorphe et inerte qui la sous-tend -


FINALITE

L’EVOLUTION CREATRICE
39 - le finalisme radical (ex Leibniz) n’est qu’un mécanisme inversé : il implique que les choses et les êtres ne font que réaliser un programme une fois tracé - il met la lumière ‘en avant’ de nous - toutefois le finalisme a plus de ‘vérité’ que le mécanisme, en tout cas son principe, qui est d’essence psychologique, est beaucoup plus souple - il s’agit d’interpréter le finalisme, non pas de la fractionner à l’infini, comme on a pu le faire avec la doctrine de Leibniz : on n’accepte pas, on tourne même volontiers en ridicule l’idée d’une finalité ‘externe’, en vertu de laquelle les êtres vivants seraient coordonnés les uns aux autres, mais il y aurait une finalité ‘interne’, chaque être étant fait pour lui-même, toutes ses parties se concertant pour le plus grand bien de l’ensemble et s’organisant avec intelligence en vue de cette fin - l’ennui c’est qu’il ne saurait y avoir de finalité purement interne dans la mesure où il n’y a pas d’individualité absolument tranchée dans la nature - s’il y a finalité dans le monde de la vie, elle embrasse la vie entière dans une seule indivisible étreinte - le finalisme radical étend le préjugé de l’action propre à l’intelligence : nous pensons pour agir, et pour agir nous nous proposons un ‘but’ - donc intelligence = coordination de moyens en vue d’une fin - mais ‘fin’ ne veut pas dire en l’occurence création : l’intelligence travaille seulement sur des modèles qu’elle se contente de reproduire - et pour peu que l’action intéresse l’ensemble de notre personne et soit véritablement nôtre, elle n’aurait pu être prévue -
47 - en réalité notre conduite glisse entre mécanisme et finalisme et s’étend beaucoup plus loin - cela ne veut pas dire que l’acte libre soit l’action capricieuse, arbitraire : se conduire par caprice consiste à osciller mécaniquement entre duex ou plusieurs partis ‘tout faits’ et à se fixer pourtant enfin sur l’un d’eux : ce n’est pas avoir mûri une situation intérieure, ce n’est pas avoir ‘évolué’, c’est paradoxalement avoir plié la volonté à imiter le mécanisme de l’intelligence - l’acte libre est incommensurable avec l’idée, et sa rationalité doit se définir par cette incommensurabilité même
51 - contre le finalisme, disons que l’’harmonie’ se trouverait plutôt en arrière qu’en avant, elle tient à une identité d’’impulsion’ et non pas à une ‘aspiration’ commune - c’est en vain qu’on voudrait assigner à la vie un but, au sens humain du mot - si la vie est créatrice, productrice d’effets qu’on n’aurait pu prévoir, il eût été difficile de les prendre pour fin..., encore qu’une fois produits ils comportent une explication rationnelle - - bref la théorie des causes finales ne va pas assez loin quand elle se borne à mettre de l’intelligence dans la nature, et elle va trop loin quand elle suppose une préexistence de l’avenir dans le présent sous forme d’idée -


FOLIE

MATIERE ET MEMOIRE
195 - la rupture de l’équilibre mental dans l’aliénation tient tout simplement à une perturbation des relations sensori-motrices établies dans l’organisme - cette perturbation suffirait à créer une sorte de vertige psychique, et à faire ainsi que la mémoir et l’attention perdent contact avec la réalité


FORME

LE RIRE
1.3. - “Il est incontestable que certaines difformités ont sur les autres le triste privilège de pouvoir, dans certains cas, provoquer le rire” - peut devenir comique toute difformité qu’une personne bien conformée arriverait à contrefaire - ne serait-ce pas alors que le bossu fait l’effet d’un homme qui se tient mal? : son dos aurait contracté un mauvais pli : par obstination matérielle, par ‘raideur’, il persisterait dans l’attitude contractée (c’est le cas de la dire) - encore faut-il distinguer entre une certaine expressivité, belle ou laide, mais qui conserve une certaine mobilité, de la véritable expression comique du visage qui ne promet rien de plus que ce qu’elle donne : c’est une grimace unique et définitive - c’est pourquoi un visage est d’autant plus comique qu’il nous suggère mieux l’idée de quelque action simple, mécanique, où la personnalité serait absorbée à tout jamais - il y a des visages qui paraissent occupés à pleurer sans cesse, d’autres à rire ou à siffler, d’autres à souffler éternellement dans une trompette imaginaire - l’art du caricaturiste est de saisir ce mouvement parfois imperceptible, et de le rendre visible à tous en l’agrandissant - nous rions alors d’un visage qui est à lui-même, pour ainsi dire, sa propre caricature - si donc on voulait définir ici le comique en le rapprochant de son contraire, il faudrait l’opposer à la grâce plus encore qu’à la beauté : il est plutôt raideur que laideur


GRACE

ESSAI SUR LES DONNES
9 - la grâce : une certaine facilité dans les mouvements extérieurs, des mouvements s'enchaînant et s'indiquant les uns les autres - une sorte de sympathie physique qui plait et s'explique par son affinité avec une sympathie morale (et non une simple économie d'effort comme le prétend Spencer) - l'intensité croissante se résoud dans ce changement même de niveau


IDEE

MATIERE ET MEMOIRE
174 - sur l’idée générale - on peut enfermer dans un cercle le nominalisme et le conceptualisme, en disant que, pour généraliser il faut d’abord abstraire (noms), mais pour abstraire utilement il faut déjà savoir généraliser (qualités) - ces deux théories supposent l’une et l’autre que nous partons de la perception d’objets individuels : la première compose le genre par une énumération, la seconde le dégage par une analyse - pourtant il semble bien que la distinction nette des objets individuels soit un luxe de la perception, de même que la représentation claire des idées générales est un raffinement de l’intelligence - en fait nous commençons par une connaissance intermédiaire, par un sentiment confus de qualité marquante ou de ressemblance qui, là encore, témoigne dans une situation donnée d’un besoin ou d’une tendance, ce qui peut servir à l’action immédiate - après seulement l’analyse réfléchie l’épure en idée générale (au moyen du langage, l’entendement trouve à prolonger et imiter les mécanismes moteurs de l’habitude), et la mémoire discriminative le solidifie en perception de l’individuel - au total il y a un progrès dans la ‘qualité’ de ressemblance, par la généralisation, il n’y a donc plus cercle (car on ne généralise plus à partir d’individus mais de (différents niveaux de) ressemblances) - l’essence de l’idée générale est donc de se mouvoir sans cesse entre la sphère de l’action et celle de la mémoire pure, ou plus séchement dit : c’est l’idée entre l’action (jusqu’au langage) et le rêve
180 - l’association des idées - la question est maintenant de savoir comment s’opère la sélection entre une infinité de souvenirs qui tous ressemblent par quelque côté à la perception présente, et pourquoi un seul d’entre eux émerge à la conscience - à cette question l’associationnisme ne peut répondre, parce qu’il a érigé les idées et les images en entités indépendantes, spéculatives, méconnaissant totalement le rapport qu’elles ont pourtant à l’activité du vouloir - dans ces conditions la tendance générale à s’associer demeure aussi obscure que les formes particulières de l’association - la vérité est que cette image indépendante est un produit artificiel et tardif de l’esprit - en fait nous percevons les ressemblances avant les individus qui se ressemblent, et, dans un agrégat de parties contiguës, le tout avant les parties - ce qu’il faut expliquer alors, ce n’est plus la cohésion des états internes, mais le double mouvement de contraction et de d’expansion par lequel la conscience resserre ou élargit le développement de son contenu - supposons un instant que notre vie psychologique se réduise aux seules fonctions sensori-motrices - or il y a, dans ce mécanisme, une association par ressemblance, puisque la perception présente agit en vertu de similitude avec les perceptions passées, et il y a aussi une association ‘par contiguïté’, puisque les mouvements consécutifs à ces perceptions anciennes se reproduisent (mouvements relatifs à la tendance de tout organisme à extraire d’une situation donnée ce qu’elle a d’utile) - transportons-nous maintenant, d’un seul bond, à l’autre extrémité de notre vie mentale : un souvenir quelconque pourrait être rapproché de la situation présente - les nécessités de la vie ne sont plus là pour régler l’effet de la ressemblance et par conséquent de la contiguïté - mais ce ne sont là que deux limites extrêmes : de ce double effort résultent, à tout instant, une multitude indéfinie d’’états’ possibles de la mémoire mais qui sont autant de répétitions de notre vie passée toute entière - chacun de ces exemplaires de notre vie écoulée se découpera, à sa manière, en tranches déterminées, et le mode de division ne sera jamais le même parce que chacun d’eux est précisément catactérisé par la nature des souvenirs ‘dominants’ auxquels les autres s’adossent comme à des points d’appui - il y en effet toujours un souvenir dominant, et le processus de localisation d’un souvenir consiste en réalité dans un effort croissant d’’expansion’, par lequel la mémoire, toujours présente toput entière à elle-même, étend ses souvenirs sur une suface de plus en plus large et finit par distinguer ainsi, dans un amas jusque là confus, le souvenir qui ne trouvait pas sa place (dans l’’amnésie rétrograde’, d’ailleurs, on constate que les souvenirs qui disparaissent de la conscience sont vraisemblablement conservés sur les plans extrêmes de la mémoire, et le sujet peut le retrouver par un effort exceptionnel)


IMITATION

LE RIRE
1.4. - les attitudes, gestes et mouvements du corps humain sont risibles dans l’exacte mesure où ce corps nous penser à une simple mécanique - ce n’est plus de la vie, c’est de l’automatisme installé dans la vie et imitant la vie : c’est du comique - voilà pourquoi des gestes, dont nous ne songions pas à rire, deviennent risibles quand une nouvelle personne les imite - inversement on ne peut imiter de nos gestes que ce qu’ils ont de mécaniquement uniforme, car la vie bien vivante ne saurait se répéter -


INTELLIGENCE

ESSAI SUR LES DONNEES
95 ss - l'intelligence (séparatrice) a ses instincts, ses "préférences" inexplicables sinon par l'"élan commun" à toutes nos idées, c'est-à-dire leur pénétration mutuelle - nous tenons aux idées qui nous ressemblent, inversement beaucoup se contentent de flotter à la surface, comme des feuilles mortes sur l'eau d'un étang - ainsi la vie consciente se présente sous un double aspect, selon qu'on l'aperçoit directement ou par réfraction à travers l'espace - la tendance en vertu de laquelle nous nous figurons cette extériorité des choses est la même que celle qui nous porte à vivre en commun et à parler.


INDIVIDU

L’EVOLUTION CREATRICE
12 - les corps sont taillés dans la nature par une ‘perception’ dont les ciseaux suivent, en quelque sorte, le pointillé des lignes sur lesquelles l’’action’ passerait - mais le corps vivant n’est pas un corps comme les autres : tandis que la constitution de systèmes clos de points matériels est relative à notre science, le corps vivant a été isolé et clos par la nature elle-même - c’est un ‘individu’, et d’aucun autre objet, pas même du crital, on ne peut en dire autant, puisqu’un cristal n’a ni hétérogénéité de parties ni diversité de fonctions : l’I est paradoxament pluriel et imparfait - c’est que les propriéts vitales ne sont jamais entièrement réalisées, mais toujours en voie de réalisation : ce sont moins des états que des ‘tendances’, et une tendance n’obtient tout ce qu’elle vise que si elle n’est contrariée par aucune autre tendance - or si la tendance à s’individuer est partout présente dans le monde organisé, elle est partout combattue par la tendance à se reproduire - pour que l’I fût parfait, il faudrait qu’aucune partie détachée de l’organisme ne pût vivre séparément : mais la reproduction deviendrait alors impossible - l’individualité loge donc son ennemi chez elle - le besoin même qu’elle éprouve de se perpétrer dans le temps la condamne à n’être jamais complète dans l’espace - à vrai dire, pour que j’aie le droit de parler d’I, il n’est pas nécessaire que l’organisme ne puisse se scinder en fragments viables, il suffit que cet organisme ait présenté une certaine systématisation de parties avant le fragmentation et que la même systématisation tende à se reproduire dans les fragments une fois détachés


INTENSITE

ESSAI SUR LES DONNEES
1 ss - le problème: croissance et diminution des états de conscience - les nombres sont superposables dans un rapport de contenant à contenu - les intensités n'étant pas superposables, comment reconnaître en elles l'accroissement ou la diminution, c'est-à-dire la grandeur - nous traduisons l'intensif en extensif : la conscience nous donne l'image d'un contenant ou d'un contenu - une solution fictive : définir l'intensité d'une sensation par le nombre et la grandeur des causes objectives - mais 1) nous nous prononçons le plus souvent sur l'intensité de l'effet sans même connaître la nature de la cause et 2) cette intensité nous apparaît d'autant plus grande qu'elle est dépourvue de valeur objective. - il est possible qu'à l'intensité d'une sensation corresponde une certaine quantité de travail dans l'organisme, mais nous n'en savons rien -
54 - deux aspects de la notion d'intensité - 1) une certaine évaluation de la grandeur de la cause par une certaine qualité de l'effet (perception acquise) - 2) la multiplicité plus ou moins considérable de faits psychiques simples que nous devinons au sein de l'état fondamental (perception confuse) - l’idée d’intensité est donc située au point de jonction de deux courants, dont l’un nous apporte du dehors l’idée de grandeur extensive, et dont l’autre est allé chercher dans les profondeurs de la conscience l’image d’une multiplicité interne - question : que devient la multiplicité (concrète) de nos états internes, quelle forme affecte la durée quand on fait abstraction de l'espace où elle se développe?


JOIE

ESSAI SUR LES DONNEES
7 - le sentiment : cas exemplaires d'intensité pure - se réduit à une certaine qualité ou nuance dont se colore une masse d'états psychiques - comment un obscur désir devient une passion profonde - d'isolé il se fait envahissant, pénétrant, teignant un plus grand nombre d’éléments de sa propre couleur, alors que "lui-même" disparaît dans la masse des faits psychiques, en tout cas ne ‘grandit’ pas - extérieurement pourtant on suppose qu'il est passé par des grandeurs successives - par exemple la joie intense est comme une orientation de nos états de conscience dans le sens de l'avenir - puis comme si cette attraction diminuait leur pesanteur, nos idées et nos sensations se succèdent avec plus de rapidité et moins d'effort - la joie, en fait, a ‘contaminé’ nos autres états de la journée, mais cette nouvelle intensité n’ a rien à voir avec un changement de grandeur de la joie elle-même - au fur et à mesure que la joie nous gagne, nous établissons pourtant des points de division dans l'intervalle séparant deux formes successives de joie - (même démonstration avec la tristesse, qui commence comme une orientation vers le passé...)


LANGAGE

ESSAI SUR LES DONNEES
95 ss - l'illusion temporelle se déploie de la simple sensation dont nous objectivons la cause, à la symbolisation : ici c'est le mot qui est "en cause", puisqu'il ne fait que rappeler l'objet, cause de la sensation - non seulement le langage nous fait croire à l'invariabilité de nos sensations, mais il peut nous tromper en interposant entre nous et nos sensations des préjugés (j’aime plus le mot ‘purée’ que la purée) -


LIBERTE

ESSAI SUR LES DONNEES
122 ss - l'âme n'est pas déterminée par telle ou telle force, tel ou tel sentiment, elle est cette force ou ce sentiment - alors point n'est besoin d'associer plusieurs faits de conscience pour reconstituer la personne - elle est toute entière dans un seul d'entre eux, pourvu qu'on sache le choisir - et la manifestation extérieure de cette état interne sera précisément l'acte libre, puisque le moi seul (et entier) en aura été l'auteur - en ce sens la liberté n'est pas absolue (spiritualisme), elle admet des degrés, car il s'en faut que tous les états de conscience viennent se mêler à leurs congénères comme des gouttes de pluie à l'eau d'un étang - bref nous sommes libres quand nos actes émanent de notre personnalité entière (rapport de l'artiste à son oeuvre).
131 ss - l'acte libre n'est pas séparé de son choix, c'est-à-dire ce qu'il choisit vraiment : il n'y a pas plusieurs choix, comme deux directions différentes qui, posées au préalable, "incarneraient" la conscience avant même que celle-ci ne se décide - il faut chercher la liberté dans une certaine nuance ou qualité de l'action même, et non dans un rapport de cet acte avec ce qu'il n'est pas ou ce qu'il aurait pu être -
165 - on appelle liberté le rapport du moi concret à l'acte qu'il accomplit - ce rapport est indéfinissable, précisément parce que nous sommes libres - c'est pourquoi toute définition de la liberté donnera raison au déterminisme.
166 - l’acte libre se produit dans le temps qui s’écoule et non pas dans le temps écoulé
175 - l'erreur de KANT a été de prendre le temps pour un milieu homogène - dès lors la liberté devenait un fait incompréhensible, totalement en dehors du temps, et donc de notre faculté de connaître, et érigé d'autant plus en absolu -
MATIERE ET MEMOIRE
206 - empirisme et dogmatisme prennent les états intérieurs sous leurs formes discontinue, le premier s’en tenant aux états eux-mêmes pour ne voir dans le moi qu’une série de faits juxtaposés, l’autre comprenant la nécessité d’un lien, mais ne pouvant plus trouver ce lien que dans une forme ou dans une force (physique, en fait) - de là deux conceptions extrêmes et intenables de la liberté, le déterminisme d’une part, et l’idée d’une liberté pure agissant ex nihilo - le troisième parti à prendre est de se replacer dans la durée pure, de telle sorte qu’on retrouve dans un acte les antécédents qui l’expliquent, tout en y ajoutant quelque chose d’absolument nouveau, étant en progès sur eux comme le fruit sur la fleur - l’acte libre se présentera comme une synthèse de sentiments et d’idées


MATIERE

MATIERE ET MEMOIRE
236 - répondre à une action subie par une réaction immédiate qui en emboîte le rythme et se continue dans la même durée, être dans le présent, et dans un présent qui recommence sans cesse, voilà la loi fondamentale de la matière : en cela consiste la ‘nécessité’ - s’il y a des actions ‘libres’, elles ne peuvent appartenir qu’à des êtres capables de fixer, de loin en loin, le devenir sur lequel leur propre devenir s’applique - la plus ou moins haute tension de leur ‘durée’, qui exprime au fond leur plus ou moins grande intensité de vie, détermine ainsi et la force de concentration de leur perception (côté matière) et le degré de leur liberté (côté mémoire) - espace homogène et temps homogène , loin d’être des propriétés des choses ou des conditions essentielles de notre faculté de les connaître, ne sont que les ‘schèmes de notre action sur la matière’ -
244 - conséquence : d’une part les sensations doivent toutes être tenues pour extensives (contrairement à la thèse de Berkeley, réservant à la perception tactile le monopole de l’étendue, laquelle déterminait ensuite analogiquement les autres), cad en contact aussi bien avec l’esprit qu’avec l’étendue - d’autre part, ce n’est pas l’étendue concrète, cad la matière, qui est dans l’espace, mais l’espace que nous mettons en lui - l’espace n’est plus le support sur lequel le mouvement réel se pose : c’est le mouvement réel, au contraire, qui le dépose au-dessous de lui - mais comme on est habitué à voir l’inverse, on on trouve les mouvements aussi homogènes que l’espace et on s’interdit toute espèce de relation entre la quantité et la qualité, le mouvement et la conscience - ou du moins ce rapport (l’union de l’âme et du corps) ne s’explique plus sinon dogmatiquement - mais si l’on écarte tout préjugé d’interprétation ou de mesure, on ne trouve plus de distinction véritable entre la perception et la chose perçue, entre la quelité et le mouvement
247 - ma M étendue est comme une consience où tout s’équilibre, se compense et se neutralise - elle offre véritablement l’indivisibilité de notre perception - de sorte qu’inversement nous pouvons, sans scrupule, attribuer à la perception quelque chose de l’étendue de la matière -
250 - entre la M brute et l’esprit le plus capable de réflexion, il y a toutes les intensités possibles de la mémoire, ou ce qui revient au même, tous les degrés de la liberté - le ‘raccordement’ se fait, non plus à angle droit, mais selon une courbe plus souple - la distinction de l’âme et du corps persiste, mais l’union devient possible, puisqu’elle serait donnée, sous forme de coincidence partielle, dans la perception pure (plus bas degrés de l’esprit, plus haut niveau de la matière) -


MEMOIRE

MATIERE ET MEMOIRE
76 - l’importance capitale du problème de la mémoire vient de ce que toute philosophie matérialiste doit passer par une critique de la mémoire pour atteindre notre philosophie ‘matérielle’ de la perception (puisque c’est la mémoire qui communique à celle-ci son caractère subjectif) - or reconnaître le rôle de la mémoire dans cette théorie, cad le fait qu’elle ‘ajoute’ seulement quelque chose à la perception (qui en elle-même permet tout à fait de rendre compte de la matière ‘qu’elle est’), revient à reconnaître son caractère séparé et radicalement indépendant - il faudra ensuite établir que le processus cérébral ne repond qu’à une trés faible partie de la mémoire, qu’il en est l’effet plus encore que la cause, que la matière est, ici comme ailleurs, le véhicule d’une action et non le substrat d’une connaissance - rétrospectivement cette démonstration vaudra pour notre théorie de la perception, laquelle concernant des choses toujours plus ou moins présentes, se trouve privée d’une sorte de recul que seul permet l’approche de la mémoire (en effet, dans la perception, tout se passe toujours ‘comme si’ nos perceptions émanaient de notre état cérébral, et comment prouver le contraire tant qu’on ne peut pas ‘répéter’ pour vérifier?)
83 - 1) que le passé se survit sous deux formes distinctes : dans des mécanismes moteurs, dans des souvenirs indépendants - j’étudie une leçon, et pour l’apprendre par coeur je la lis d’abord en scandant chaque vers - je la répète ensuite un certain nombre de fois - le souvenir de la leçon, en tant qu’apprise oar cœur, a tous les caractères d’une habitude - au contraire, le souvenir de telle lecture particulière, la seconde ou la troisième, n’a aucun des caractère de l’habitude : c’est comme un événement de ma vie, il a pour essence de porter une date et de ne pouvoir par conséquent se répéter - dira-t-on que ces deux souvenirs, celui de la lecture et celui de la leçon, diffèrent seulement de plus et du moins? - même si la leçon y est effectivement de mieux en mieux sue, il est certain aussi que chaque lecture se suffit absolument à elle-même - le souvenir de telle lecture déterminée est une représentation, au contraire le souvenir de la leçon apprise est une action - que la première forme de mémoire débouche toujours sur la deuxième n’enlève rien à leur spécificité - de ces deux mémoires, l’une ‘imagine’ (tendue plutôt vers le passé), tandis que l’autre ‘répète’ (assise dans le présent et tendue vers l’avenir) - pour évoquer le passé sous forme d’images il faut pouvoir s’abstraire de l’action présente, il faut savoir attacher du prix à l’inutile, il faut vouloir rêver - en fait les souvenirs qu’on acquiert volontairement par répétition sont rares, exeptionnels, mais comme ces souvenirs appris sont les plus utiles, on les retient davantage - des seconds, il faut même dire qu’on ne les retient pas du tout, ils surgissent involontairement, par ex dans le rêve - et c’est pourquoi nous sommes obligés, pour ‘savoir’ réellement une chose, pour la tenir à notre disposition, de l’apprendre par coeur, cad de sustituer à l’image spontanée un mécanisme moteur capable de la suppléer - l’erreur de la psychologie, c’est, au lieu de dissocier d’abord les deux éléments, de ne retenir que le phénomène mixte qui résulte de leur coalescence - et comme on veut que ce soit un phénomène simple, il faudra donc supposer que le mécanisme cérébral, qui sert de base à l’habitude motrice, est en même temps le sustrat de l’image consciente - d’où l’étrange hypothèse de souvenirs emmagasinés dans le cerveau
250 - la M n’intervient pas comme une fonction dont la matière () n’aurait aucun pressentiment et qu’elle n’imiterait pas déjà à sa manière - si la M ne se souvient pas du passé, c’est parce qu’elle répète le passé sans cesse, parce que, soumise à la necessité, elle déroule une série de moments dont chacun équivaut au précédent et peut s’en déduire : ainsi son passé est véritablement donné dans son présent - mais un être quié volue librement crée à chaque moment quelque chose de nouveau : c’est donc en vain qu’on chercherait à lire son passé dans son présent si le passé ne se déposait pas en lui à l’état de souvenir -


MOI

ESSAI SUR LES DONNEES
95 ss - d'un côté l'addition des unités, de l'autre leur organisation intime et dynamique, comme la représentation purement qualitative qu'une enclume sensible aurait du nombre croissant des coups de marteau - l'illusion temporelle se déploie de la simple sensation dont nous objectivons la cause, à la symbolisation : ici c'est le mot qui est "en cause", puisqu'il ne fait que rappeler l'objet, cause de la sensation - non seulement le langage nous fait croire à l'invariabilité de nos sensations, mais il peut nous tromper en interposant entre nous et nos sensations des préjugés (j’aime plus le mot ‘purée’ que la purée) - l'intelligence (séparatrice) a ses instincts, ses "préférences" inexplicables sinon par l'"élan commun" à toutes nos idées, c'est-à-dire leur pénétration mutuelle - nous tenons aux idées qui nous ressemblent, inversement beaucoup se contentent de flotter à la surface, comme des feuilles mortes sur l'eau d'un étang - ainsi la vie consciente se présente sous un double aspect, selon qu'on l'aperçoit directement ou par réfraction à travers l'espace - la tendance en vertu de laquelle nous nous figurons cette extériorité des choses est la même que celle qui nous porte à vivre en commun et à parler.
122 ss - l'âme n'est pas déterminée par telle ou telle force, tel ou tel sentiment, elle est cette force ou ce sentiment - alors point n'est besoin d'associer plusieurs faits de conscience pour reconstituer la personne - elle est toute entière dans un seul d'entre eux, pourvu qu'on sache le choisir - et la manifestation extérieure de cette état interne sera précisément l'acte libre, puisque le moi seul (et entier) en aura été l'auteur -
conclusion - si nous trouvons, à l'intérieur de nous, des états qui se succèdent sans se distinguer, a fortiori nous ne pouvons les distinguer comme les effets de leurs causes


MOT D’ESPRIT

LE RIRE
2.2. - distinguer entre le comique que le langage exprime et celui que le langage crée - le second est géénralemnt intraduisible : il souligne les distractions du langage lui-même, c’est le langage qui devient comique - au sens large, on appelle ‘esprit’ une certaine manière ‘dramatique’ de penser : au lieu de manier ses idées comme des symboles indifférents, l’homme d’esprit les voit, les entend, et surtout les fait dialoguer entre elles comme des personnes, pour rien, pour le plaisir - mais si l’esprit consiste en général à voir les choses sub specie theatri, on conçoit qu’il puisse être tourné plus particulièrement vers une certaine variété de l’art dramatique, la comédie - on appellera cette fois esprit une certaine disposition à esquisser en passant des scènes de comédie - or ces petites scènes sont toutes des variations sur thème de comédie bien connu, celui du ‘voleur volé’: on saisit une métaphore, une phrase, un raisonnement, et on les retourne contre celui qui les fait ou qui pourrait les faire, de manière à lui faire dire le contraire de ce qu’il veut dire - entre le comique et le spirituel on découvre le même rapport qu’entre une scène faite et la fugitive indication d’une scène à faire - cela revient à dire que le comique du langage doit correspondre, point par point, au comique des actions et des situations - rit-on encore de la même raideur, des mêmes automatismes? - il ne suffit pas qu’une phrase soit toute faite pour pretter à rire, il faut encore qu’elle porteun signe dans lequel nous reconnaissions, sans hésitation possible, qu’elle a été prononcée automatiquement - et ceci ne peut guère arriver que lorsque la phrase renferme une absurdité manifeste - une autre loi du comique stipule que nous rions toutes les fois que notre attention est détournée sur le physique d’une personne alors que le moral était en cause... - parallèlement on obtient un effet comique quand on affecte d’entendre une expression au sens propre (dans sa matérialité), alors qu’elle était employée au figuré - plus géénralement, on obtiendra un effet comique en transposant l’expression naturelle d’une idée dans un autre ton - par ex. si lon transpose en familier le solennel, on a la parodie - inversement, parler des petites choses comme si elles étaient grandes, c’est ‘exagérer’ (forme héroï-comique) - la plus générale des oppositions serait peut-être celle du réel à l’idéal, de ce qui est à ce qui decrait être : tantôt on énoncera ce qui devrait être en feignant de croire que c’est précisément ce qui est (l’ironie), tantôt on décrira minutieusement ce qui est en affectant de croire que c’est bien là ce que les choses devraient être (l’humour) - l’ironie peut s’echauffer intérieurement jusqu’à devenir, en quelque sorte, de l’éloquence sous pression - on accentue l’humour, au contraire, en descendant de plus en plus bas à l’intérieur du mal pour en noter les particularités, avec la plus froide indifférence : l’humouriste est ici un moraliste qui se déguise en savant, quelque chose comme un anatomiste qui ne ferait de la dissection que pour nous en dégoûter


MOUVEMENT

ESSAI SUR LES DONNEES
81 ss - quand on déclare le mouvement homogène et divisible, c'est à l'espace parcouru que l'on pense - le mouvement, en tant que passage d'un point à un autre, n'est pas une chose mais un progrès, une synthèse mentale - si la conscience perçoit autre chose que des positions, c'est qu'elle se remémore les positions successives et en fait la synthèse - dans l'exemple, révélateur, d'une étoile filante, s'opère d'elle-même la séparation entre l'espace parcouru (indéfinissable) et la sensation bien réelle et indivisible de mouvement - l'illusion des Eléates : si l'intervalle qui sépare deux points est divisible infiniment, le mouvement lui-même, c'est-à-dire chacun des pas d'Achille ne l'ai pas - après une nombre donné de ces actes simples (sui generis), Achille aura dépassé la tortue, puisque ces actes correspondent à des grandeurs supérieures dans l'espace - les Eléates : à Achille poursuivant la tortue, ils substituent deux tortues réglées l'une sur l'autre - preuve que la durée ne compte pas pour la science, c'est que si tous les mouvements de l'univers se produisaient 2 ou 3 fois plus vite, il n'y aurait rien à changer ni aux formules ni aux nombres que nous y faisons entrer - les équations (qui prétendent mesurer le temps) sont toujours des faits accomplis, tandis que la durée et le mouvement sont toujours en voie de formation (synthèses mentales et non des choses).
MATIERE ET MEMOIRE
209 - tout mouvement, en tant que passage d’un repos à un repos, est absolument indivisible - ma vue saisie tout mouvement de A en B comme indivisible, car si elle divise quelque chose, c’est la ligne supposée parcourue et non pas le mouvement qui la parcourt - les points intermédiaires ne sont pas réellement des étapes tant qu’on ne s’y arrête pas : l’arrêt interrompt le mouvement, mais le passage ne fait qu’un avec le mouvement même - naturellement, tout point de l’espace m’apparaissant comme fixe, j’ai bien du mal à ne pas attribuer au mobile lui-même l’immobilité du point avec lequel je le fait momentanément coincider - les arguments de Zénon consistent tous à faire coincider le temps et le mouvement avec la ligne qui les sous-tend (en fait la ligne du ‘devenir’, celle des choses faisables) : mais on prouve seulement par-là qu’il est impossible de construire a priori le mouvement avec des immobilités -
215 - il y a des mouvements réels - tout mouvement est relatif pour le géomètre : cela signifie seulement qu’il n’y a pas de symbole mathématique capable d’exprimer que ce soit le mobile quis e meut plutôt que les axes ou les points auxquels on le rapporte - et c’est bien naturel, puisque ces symboles, toujours destinés à des mesures, ne peuvent exprimer que des distances - mais qu’il y ait un mouvement réel, dans le monde physique, personne le peut le contester sérieusement : sinon rien ne changerait dans l’univers, et surtout on ne voit pas ce que signifierait la conscience que nous avons de nos prorpes mouvements - Morus le dit : “Quand je suis assis tranquille, et qu’un autre, s’éloignant de mille pas, est rouge de fatigue, c’est bien lui qui se meut et c’est moi qui me repose.” ! - dira-t-on alors que le mouvement réel se distingue du mouvement relatif en ce qu’il a une cause réelle, en ce qu’il émane d’une force? - mais la force n’est qu’une fonction de la masse et de la vitesse, ce qui nous ramène à l’espace - c’est en vain que nous voudrions fonder la réalité du M sur une cause qui s’en distingue - je touche la réalité du mouvement quand il m’apparaît, intérieurement à moi, comme un changement d’état ou de qualité, et à l’extrême lorsquenje perçois des changement de qualité (par ex les couleurs) dans les choses : je ne saisis pas le mouvement comme une simple relation, mais bien comme un absolu - entre ces deux extrêmes, viennent se placer les mouvements des ‘corps’ extérieurs proprement dits : comment distinguer ici un mouvement apparent d’un mouvement réel? -
220 - toute division de la matière en corps indépendants aux contours absoluments déterminés est une division artificielle - un C se présente d’abord pour nous comme un système de qualités, où la résistance et la couleur (données de la vue et du toucher) occupent le centre et tiennent suspendues, en quelque sorte, toutes les autres - en effet il y a bine des intervalles de silence entre les sons, par exemple, car l’ouïe n’est pas toujours occupée, mais dès que nous ouvrons les yeux, notre champ visuel tout entier se colore, de même que notre toucher doit suivre le contours des objets sans rencontrer d’interruption - comment morcelons-nous la continuité primitivement aperçue de l’étendue matérielle en autant de corps? pourquoi ne constatons-nous pas purement et simplement que l’ensemble a changé, comme si l’on avait tourné un kaléidoscope? - déjà, mon propre corps, et par analogie les autres corps vivants sont ceux que je suis le mieux fondé à distinguer pour des raisons qui tiennent aux besoins fondamentaux de la vie - mais en aucun cas la reconnaissance de ces besoins ne justifie les hypothèses scientifiques que l’on fonde d’ordinaire, et ce, d’autant plus même, jusqu’à la théorie de l’atome : ainsi la chimie étudie-t-elle moins la matière que les corps - comme il nous est utile de fixer le siège de la ‘chose’ au point précis où nous pourrions la toucher, ses contours palpables deviennent pour nous sa limite réelle, et nous voyons alors dans son ‘action’ un je ne sais quoi qui s’en détache et en différe - alors que l’important est de montrer que le corps ne différe pas vraiment de l’action
226 - le mouvement réel est plutôt le transport d’un état que d’une chose - le M que la mécanique étudie n’est qu’une abstraction, mais envisagé en lui-même il est à chaque fois indivisible, exactement comme une qualité - sinon on est obligé de surajouter les qualités aux mouvements par les vertus du miracle - on dira que la qualité est subjective... et il est vrai qu’il faut distinguer entre notre propre durée et le temps en général, mais ne faut-il pas surtout et d’abord distinguer entre le temps et l’espace? - tant qu’il s’agit d’espace, on peut pousser la division aussi loin qu’on veut, on ne change rien à la nature et à la qualité de ce qu’on divise - mais si notre conscience ne peut démêler dans un intervalle qu’un nombre déterminés d’actes élémentaires (et aiussi de sensations, de qualités), si elle arrête quelque part la division, là s’arrête ausi la divisibilité - nous pressentons dans la nature des successions beaucoup plus rapides que celle de nos états intérieurs : comment les concevoir, et quelle est cette durée dont la capacité dépasse toute imaganitation? - ce n’est pas la nôtre, assurément, mais ce n’est pas non plus cette durée i, comme il n’y a pas un rythme unique de la durée, nous ne pouvons guère préjuger de l’échelle des êtres...


PERCEPTION

MATIERE ET MEMOIRE
30 ss - en fait il n’y a pas de perceptions qui ne soient imprégnées de souvenirs, d’une part, et d’autre part, qui n’occupe une certaine durée intrinsèque : ce serait là l’apport principal de la conscience dans la perception - mais cela ne nous apprend rien sur la structure de la perception ‘pure’, et cela complique peut-être inutilement notre approche de la conscience - nous allons montrer que, de la manière même que les images sont données, celle-ci n’a nullement besoin d’être ‘déduite’ - et d’abord le problème de la perception est-il en soi différent de celui des images? - il est vrai qu’une image peut être sans être perçue, cad présente sans être représentée - quelle est la différence? - s’il s’agissait de rajouter quoi que ce soit du premier cas au second, le passage de l’image à la perception nous demeurerait bien mystérieux - heureusement c’est l’inverse : pour transformer l’existence pure d’une image en une représentation, il suffit de la vider d’une partie de ses connections d’avec les autres images environnantes, de sorte de n’en conserver que la croûte, que la chose se tranforme en un tableau - ce qui est ‘isolé’ devient ‘perception’, de par son isolement même - les images tournent ainsi vers notre corps uniquement la face qui l’intéressent, cad ce qu’il est capable d’influencer - la perception ressemble à ces phénomènes de réflexion qui viennent d’une réfraction empêchée : il se forme du point lumineux une image virtuelle, qui symbolise, en quelque sorte, l’impossibilité où sont les rayons de poursuivre leur chemin - cela revient à dire qu’il y a pour les images une simple différence de degrés, et non pas de nature, entre être et être perçues - la réalité de la matière consiste dans la totalité de ses éléments et de leurs actions de tout genre - notre représentation de la matière est la mesure de notre action possible sur les corps - la conscience déside évidemment dans ce ‘choix’ - mais il y a dans cette pauvreté nécessaire de notre perception consciente, quelque chose de positif et qui annonce déjà l’esprit : c’est, au sens étymologique du mot, le discernement
38 - puisque toute image en un sens est perception et inversement, nous n’avons pas à expliquer comment la perception naît, mais comment elle se limite, puisqu’elle serait, end roit, l’image du tout, et qu’elle se réduit, en fait, à ce qui nous intéresse - mais si elle se dinstingue justement de l’image pure et simple en ce que ses parties s’ordonnent par rapport à un centre variable, sa limitation se comprend sans peine : elle se restreint à dessiner la pert d’indétermination laissée aux démarches de cette image spéciale que nous appelons le corps (en vue de l’action) - il ne faut donc pas s’étonner si tout se passe ‘comme si’ la perception résultait des mouvements intérieurs du cerveau - elle n’en saurait venir, mais comme la structure du cerveau donne le plan minutieux des mouvements entre lesquels j’ai le choix, perception consciente et modification cérébrale se correspondent rigoureusement - la dépendance réciproque de ces deux termes tient donc simplement à ce qu’ils sont, l’un et l’autre, fonctions d’un troisième, qui est l’indétermination du vouloir - on peut donc dire que le détail de la perception se moule sur celui des nerfs dit sensitifs, mais que la perception dans son ensemble, a sa véritable raison d’être dans la tendance du corps à se mouvoir, et dans les propositions ou les questions qu’il adresse à ce corps
48 - donc percevoir consciemment signifie choisir - les perceptions diverses du même objet que donnent mes divers sens ne reconstitueront donc pas, en se réunissant, l’image complète de l’objet - elles resteront séparées les unes des autres par des intervalles qui mesurent, en quelque sorte, autant de vides dans mes besoins - c’est pour combler ces intervalles qu’une éducation des sens est nécessaire - consience signifie action possible
67 - telle serait une théorie de la perception ‘pure’ - mais l’indétermination des actes à accomplir exige, pour ne pas se confondre avec le pur caprice, la conservation des images perçue - - on pourrait dire que n’avons pas de prise sur l’avenir dans une perspective égale et correspondance sur le passé, que la poussée de notre activité en avant fait derrière un vide où les souvenirs se précipitent, et que la mémoire est ainsi la répercussion, dans la sphère de la connaissance, de l’indétermination de notre volonté - disons d’abord que si l’on pose la mémoire, cad une survivance des images passées, ces images se mêleront à notre perception du présent et pourront même s’y substituer - ainsi nos perceptions sont imprégnées de souvenirs, et inversement un souvenir ne redevient présent qu’en empruntant le corps de quelque perception où il s’insère - mais l’erreur serait néanmoins de ne voir qu’une différence de degré et non une différence de nature entre perception et souvenir - on l’a vu, ce qui constitue notre perception pure, c’est, au sein même des images, notre action naissante qui se dessine - l’’actualité’ de notre perception consiste donc dans son activité, dans les mouvements qui la prolongent et non dans une plus ou moins grande intensité - ainsi la différence entre mémoir ete perception, ou passé et présent, c’est que le passé est purement idée, tandis que le présent est idéo-moteur - mais c’est là ce qu’on s’obstine à ne pas voir, parce qu’on tient la perception pour une espèce de contemplation, et alors évidemment plus aucune différence avec le souvenir qui est par essence ‘ce qui n’agit pas’!
72 - deuxième approche de la P dans son rapport à la mémoire : notre P pure, si rapide qu’on la suppose, occupe une certaine épaisseur de durée, de sorte que nos perceptions successives ne sont jamais des moments réels des choses, comme nous l’avons supposé jusqu’ici, mais ces moments de notre conscience - le rôle théorique de celle-ci dans la perception, disions-nous, serait de relier entre elles, par le fil continu de la mémoire, des visions intantanées du réel - mais en fait il n’y a jamais pour nous d’instantané
73 - on voit bien comment perception et matière se distinguent et comment elles coincident - l’hétérogénéité qualitative de nos perceptions successives de l’univers tient à ce que chacune de ces perceptions s’étend elle-même sur une certaine épaisseur de durée, à ce que la mémoire y condense une multiplicité énorme d’ébranlements qui nous apparaissent tous ensemble, quoique successifs - il suffirait de diviser idéalement cette épaisseur indivisée de temps, d’éliminer toute mémoire, en un mot, pour passer de la perception à la matière, du sujet à l’objet - point n’est besoin, comme dans l’idéalisme et le réalisme, de poser d’un côté l’espace avec des mouvements inaperçus, de l’autre la conscience avec des sensations inextensives - c’est au contraire dans une perception extensive que sujet et objet s’uniraient d’abord, mais selon deux modalités différentes (l’aspect subjectif de la perception pure consistant dans la contraction que la mémoire opère) - la perception étant à la matière dans la rapport de la partie au tout - la seule vraie différence de nature est entre perception et mémoire (même si elles sont contamment imbriquées), ou matière et mémoire - quant au matérialisme, qui prétend faire naître la conscience du seul jeu des éléments matériels, et au spiritualisme qui dénie toute qualité à la matière, ils s’accordent pour refuser d’établir que la matière est tout simplement comme elle paraît être - ce dernier point de vue est celui du sens commun, et c’est d’ailleurs pour cela que le sens commun croit également à l’esprit, à sa réalité indépendante


PHILOSOPHIE

MATIERE ET MEMOIRE
206 - la tâche du philosophe ressemble beaucoup à celle du mathématicien qui détermine une fonction en partant de la différentielle - c’est un véritable travail d’intégration


PLAISIR

ESSAI SUR LES DONNEES
27 - un plus grand plaisir est un plaisir préféré, c'est-à-dire une inclination ou encore un "mouvement", une attraction (comme en physique), mais l'acuité même du plaisir, pendant qu'on le goûte, n'est que l'inertie de l'organisme qui s'y noie (la grandeur ne résidant cette fois que dans la quantité de mouvements auxquels nous résistons afin de préserver cette paix).


PRESENT

MATIERE ET MéMOIRE
152 - le propre du temps est de s’écouler, et le présent est le temps qui s’écoule - il faut donc que mon ‘présent’ soit tout à la fois une perception du passé immédiat et une détermination de l’avenir immédiat - or le passé immédiat, en tant que perçu, est sensation, puisque toute sensation traduit une trés longue successions d’ébranlements élémentaires - et l’avenir immédiat, en tant que se déterminant, est action ou mouvement - mon présent est donc à la fois sensation et mouvement : sensori-moteur - c’est dire que mon présent consiste dans la conscience que j’ai de mon corps - or comme il ne peut y avoir, à un moment donné pour le corps, qu’un seul système de mouvements et de sensations, cela me donne l’impression que mon présent est chose absolument déterminée et immobile -  souvenir


RECONNAISSANCE

MATIERE ET MEMOIRE
96 - pour certains le sentiment de ‘déjà vu’ viendrait d’une juxtaposition ou d’une fusion entre la perception et le souvenir - mais si la R se faisait ainsi, elle serait abolie quand les anciennes images ont disparu, et elle aurait toujours lieu quand ces images sont conservées : or rien de cela ne se vérifie - il y a une 1ère R ‘dans l’instantané’, dont le corps seul est capable - entre un état où je ne distingue que ma perception (je me promène et je suis perdu) et un autre où je n’ai plus guère conscience que de mon automatisme (je me promène et connais par coeur le trajet), prend place un intervalle, une perception soulignée par un automatisme naissant - ne devons-nous pas présumer que la conscience d’un accompagnement moteur bien réglé est ici le fond du sentiment de la familiarité? - reconnaître un objet usuel consiste surtout à savoir s’en servir (le contraire est cette maladie nommée ‘apraxie’, que nous appelons nous ‘cécité psychique’) - nous sommes des êtres chez qui des impressions présentes se prolongent en mouvements appropriés : si maintenant d’anciennes images trouvent aussi bien à se prolonger en ces mouvements, elles profitent de l’occasion pour se glisser dans la perception actuelle et s’en faire adopter - on pourrait donc dire que les mouvements qui provoquent la R machinale (la 1ère) empêchent par un côté (étant tendus vers l’avenir), et de l’autre favorisent la R par images (la 2ème) puisqu’ils en sont toujours l’occasion - tandis que la 1ère nous ‘éloigne’ de l’objet perçu pour en tirer des effets utiles, la 2ème au contraire nous y ‘ramène’ pour en souligner les contours (de là le rôle prépondérant de l’’image’)
108 - mais si le rôle de l’ébranlement perceptif est simplement d’imprimer au corps une certaine attitude où les souvenirs viennent s’insérer, alors il faut chercher le souvenir ailleurs, et admettre que ce sont les souvenirs eux-mêmes qui se portent au-devant de la perception - dans cette hypothèse, les troubles de la mémoire occasionnés par des lésions cérébrales ne s’expliquent que parce que la région lésée concerne précisément cette action, empêchant par-là même le souvenir de s’actualiser -
119 - prenant l’exemple de la R auditive des mots, nous montrons 1) un processus automatique sensori-moteur, 2) une projection active et pour ainsi dire excentrique de souvenirs-images - 1) ainsi se déroulerait dans notre conscience, sous forme de sensations musculaires naissantes, ce que nous appellerons le ‘schème moteur’ de la parole entendue - il est à la parole même ce que le croquis est au tableau achevé - comme une répétition intérieure et une R des traits saillants de la parole entendue, servant de prélude à l’attention volontaire - 2) la R attentive, disions-nous, est un véritable ‘circuit’, où l’objet extérieur nous livre des parties de + en + profondes de lui-même à mesure que notre mémoire, symétriquement placée, adopte une plus haute tension pour projeter vers lui ses souvenirs - cela implique que l’auditeur se place ‘d’emblée’ parmi des idées correspondantes - la thèse contraire associationniste oublienotamment que ce ne sont pas des mots que nous apprenons d’abord à prononcer, mais des phrases - donc à moins de supposer à tous les hommes des voix identiques prononçant dans le même ton les mêmes phrases stéréotypées, je ne vois pas comment les mots entendus iraient rejoindre leurs images dans l’écorce cérébrale -
dans l’aphasie, tantôt c’est la totalité des souvenirs qui disparaît, la faculté d’audition mentale étant purement et simplement abolie, tantôt on assiste à un affaiblissement général de cette fonction - dans le 1er cas, tout porte à croire que le souvenir reste en fait présent, et même (pathologiquement) agissant - dans le 2è, il faut expliquer que l’amnèsie suive une marche émthodique, commençant par les noms propres et finissant par les verbes - on n’en verrait guère le moyen si les images verbales étaient véritablement déposées dans les cellules de l’écorce : ne serait-il pas étrange, en effet, que la maladie entamât toujours ces cellules dans le même ordre? - le fait s’éclaire mieux si l’on admet que les souvenirs, pour s’actualiser, ont besoin d’un adjuvant moteur, et c’est pourquoi les verbes s’oublient moins facilement que les noms car ils sont naturellement attachés à une action, voire à un effort corporel (cf l’emploie de la périphrase pour essayer de ‘sauver’ l’oubli d’un nom) - donc en résumé, nous partons de l’idée (= pur souvenir, l’idée a priori de comprendre l’autre, le ‘niveau’, soudure a priori des souvenirs auditifs), et nous la développons en souvenirs-images auditifs, capables de s’insérer dans le schème moteur pour recouvrir les sons entendus - donc il ne peut y avoir dans le cerveau une région où les souvenirs se figent et s’accumulent - la prétendue destruction des souvenirs par les lésions cérébrales n’est qu’une interruption du progrès continu par lequel le souvenir s’actualise - l’image-souvenir elle-même, réduite à l’état de souvenir pur, resterait inefficace : virtuel, ce souvenir pur (1) ne peut devenir actuel (souvenir image : (2)) que par la perception (3) qui l’attire - le mouvement général est centrifuge et non centripète


REPRESENTATION

MATIERE ET MEMOIRE
17 - comment supposer que les mouvements intérieurs du cerveau puissent créer la représentation du mond matériel tout entier? - cela reviendrait à poser une matière radicalement différente de la R et dont nous n’avons donc aucune image, et en face d’elle une conscience également vide d’images, en elle-même incompréhensible - mais la vérité est que les mouvements de la matière sont trés clairs en tant qu’images - il n’y a donc qu’une différence de degré, il ne peut y avoir une différence de nature, entre la faculté dite perceptive du cerveau (image lui-même, en tant que matière, il ne peut créer d’images) et les fonctions réflexives de la moelle épinière - il ne s’agit pas cependant de nier l’originalité du système-perception : il s’agit d’expliquer au contraire comment deux systèmes d’images, non radicalement différentes, peuvent coexister, l’un où chaque image varie pour elle-même et dans la mesure bien définie où elle subit l’action réelle des images environnantes, l’autre où toutes varient pour une seule, dans la mesure variable où elles réfléchissent l’action possible de cette image privilégiée qui est celle du corps - de là deux doctrines, l’une qui appartient à la science (et plutôt au réalisme), l’autre à la conscience (et plutôt à l’idéalisme) - mais le réalisme, pour expliquer la perception, doit évoquer quelque ‘deus ex machina’ improbable tel que l’hypothèse matérialiste de la conscience-épiphénomène - l’idéalisme qunt à lui ne peut rétablir l’odre de la nature qu’en supposant, par une hypothèse arbitraire, je ne sais quelle harmonie préétablie entre les choses et l’esprit - ces deux doctrines ‘accordent d’ailleurs pour concéder à la perception un intérêt tout spéculatif, savoir qu’elle serait la connaissance pure (simplement les premiers n’y voient qu’uen science confuse et provisoire, tandis que les seconds l’érigent en absolu) - or il suffit de comparer la structure du cerveau à celle de la moelle pour se convaincre qu’il y a seulement une différence de complication, et non pas de nature, entre les deux - le cerveau ne peut pas avoir la miraculeuse puissance de se transformer en représentation des choses - il ne doit pas être autre chose qu’une sorte de bureau téléphonique central : son rôle est de ‘donner la communication’ ou de la faire attendre, il n’ajoute rien à ce qu’il reçoit (perception) - il ne travaille pas spécialement à la connaissance : il ne fait qu’esquisser tout d’un coup une pluralité d’actions possibles, ou organiser l’une d’entre elles - plus il ‘organise’, plus il rend d’actions possibles, et plus grandit parallélement la latitude qu’il laisse à nos actions - il faut voir bien sûr dans cette indétermination l’origine et même la nécessité de la perception ‘consciente’ - remarquons d’abord que l’amplitude de toute perception mesure exactement l’indétermination de l’action consécutive, et énonçons cette loi : la perception dispose de l’espace dans l’exacte proportion où l’action dispose du temps - mais d’où vient que cette perception, qui n’intéresse que l’action et sa plus ou moins grande indétermination, puisse être dite ‘consciente’?
et pourquoi tout se passe-t-il ‘comme si’ cette conscience naissait des mouvements intérieurs de la substance cérébrale?


RIRE

LE RIRE
3. - est comique un personnage qui suit automatiquement son chemin sans se soucier de prendre contact avec les autres - le rire est là pour corriger sa distraction et pour le tirer de son r^ve - toujours un peu humilant pour celui qui en est l’objet, le rire est véritablement une espèce de brimade sociale - donc le plaisir de rire n’est pas un plaisr pur, je veux dire un plaisir exclusivement esthétique - s’il est toujours un plaisir, il peut ne pas être juste, ne pas être bon : il a pour fonction d’intimider en humiliant - au mieux, il peut se rendre complice, amical même, mais toujours méchant


SCIENCE

L’EVOLUTION CREATRICE
31 - le progrès d’une S se mesure à sa capacité de faire entrer ses résultats dans un ensemble nouveaun par rapport auquel ils deviennent des vues instantanées et immobiles prises de loin en loin sur la continuité d’un mouvement - telle est par ex la relation de la géométrie des modernes à celle des anciens : celle-ci, purement statique, opérait sur les figures une fois décrites, celle-là étudie la variation d’une fonction, cad la continuité du mouvement qui décrit la figure - de même on doit passer d’une mécanique de la translation à une mécalique de la ‘transformation’ - il faut, paradoxalement, embrasser franchement hypothèse évolutionniste pour voir confirmées nos considérations sur la durée - à l’inverse, deux conceptions ‘insuffisantes’ de l’évolution: - le mécanisme radical implique une métaphysique où la totalité du réel est posée en bloc, dans l’éternité, et où la durée apparente des choses exprime simplement l’infirmité d’un esprit qui ne peut pas connaître tout à la fois - mais le finalisme radical (ex Leibniz) n’est qu’un mécanisme à rebours : il implique que les choses et les êtres ne font que réaliser un programme une fois tracé


SENS COMMUN

LE RIRE
140 - le bon sens : c’est un emobilité de l’intelligence qui se règle exactement sur la mobilité des choses - c’est la continuité mouvante de notre attention à la vie


SENSATION

ESSAI SUR LES DONNEES
25 - thèse générale : qu’il n’y a pas de quantité dans les sensations, mais bien des sensations (qualitatives) de quantités -- les sensations nous apparaissent comme des états simples : comment expliquer l'invasion de la quantité dans un effet inextensif, et cette fois indivisible? - distinguer sensations affectives (plaisir ou douleur) et représentatives - plaisir et douleur traduisent peut-être un mouvement organique mais celui-ci reste inconscient (et inquantifiable) dès lors qu'il y a sensation - au lieu d’’exprimer’ ce qui se passe dans l’organisme, on peut se demander si plus profondément plaisir et douleur n’anticipent pas plutôt ce qui va se produire, non seulement la réaction automatique organique (jusqu'à la motricité) mais aussi la résistance de la volonté à cette réaction - la sensation affective (plaisir/douleur) est donc un commencement de liberté, ou plutôt elle est intermédiaire entre l’automatisme pur et la conscience: son rôle est de nous donner le choix entre cette réaction automatique et d’autres mouvements possibles - l’’intensité’ des sensations affectives ne serait donc que la conscience de la mesure que nous prenons des mouvements involontaires qui commencent, qui se dessinent en quelque sorte de ces états, et auxquels nous pouvons pourtant résister -
29 - quant aux sensations représentatives, elles se doublent souvent d'un caractère affectif dont nous tenons compte dans l'appréciation de leur intensité (l'accroissement de la lumière provoque la gêne) - toutefois en elles-mêmes elles ne s'apprécient plus par leur conséquences (parfois inexistantes) mais par leurs causes, extensives et mesurables - exemple du son : exepté le choc qu'il représente, nous ne pouvons le mesurer que par analogie avec la quantité déterminée d'effort qu'il nous aurait fallu produire (ou que nous avons déjà produit une fois précédente) pour obtenir son équivalent - idem la "hauteur" des sons s'apprécie par analogie avec l'élévation dans l'espace (en outre nous représentons les notes sur des portées verticales, et nous situons les effets de résonnance soit dans la tête soit dans le thorax) - la différence entre le froid et le chaud n'est pas une question de degré mais de nature (ils ne touchent pas les mêmes points à la surface du corps) et n'est donc pas quantifiable - en soi l'intensité de la chaleur ou du froid ne dépend que de notre éloignement par rapport à la source de chaleur (ou d'une comparaison avec une sensation précédente) : annulez ces mouvements et la sensation n'est plus quantitative mais qualitative - la sensation d'écrasement par le poids n'est que proportionnelle à l'effort que nous lui opposons - nous croyons à un accroissement (quantitatif) de sensation pour ce qui n'est qu'une sensation (qualitative) d'accroissement -
37 ss - la sensation de lumière : elle dépend de ce que nous démêlons des contours et des détails des objets et aussi des changements de teintes causés par l'éloignement de la source lumineuse - nous croyons dur comme fer aux couleurs intrinsèques des objets et ainsi quand un changement de teinte se produit (pour les raisons invoquées) nous pensons que cette couleur reste la même mais que c'est notre sensation d'intensité lumineuse qui évolue (‘on voit mal’) - dans le cas simple d'une altération du blanc en gris, ce n'est évidemment pas l'"éclat" lui-même que nous voyons disparaître mais l'ombre arriver (étant elle-même une réalité, c'est-à-dire tout simplement une qualité différente) - nous utilisons dans les deux cas la même sensation (qui ne peut même pas avoir "varié" intensivement, car si elle a varié elle est quantitative et si elle est quantitative elle se ramène à sa cause (laquelle varie effectivement)) pour la rapporter à des situations différentes .
45 ss - la théorie de Fechner : une quantité déterminée d'excitation produit une nuance déterminée de sensation , laquelle est en outre liée, dans un rapport constant, à la quantité minima d'excitation qu'il faut ajouter à la première pour que la sensation évolue - Fechner tente d'expliquer la qualité de la sensation par la notion d'égalité (proportionnelle) : ces mêmes différences minima - la sensation devient la somme obtenue par l'addition des différences minima que l'on traverse avant de l'atteindre - mais puisqu'ils sont égaux, comment puis-je distinguer l'accroissement de la sensation de l'accroissement de sa cause? - l'erreur consiste à prendre ce qui n'est qu'un simple passage pour une somme ou une différence arithmétique, ce qui a pour effet de l'annuler - cette science qui cherche à mesurer la sensation est en fait encouragée par ses adversaires eux-mêmes, ceux qui parlent de grandeurs intensives tout en déclarant les états psychiques réfractaires à la mesure.


SENTIMENT

ESSAI SUR LES DONNEES
6 ss - cas exemplaires d'intensité pure - se réduit à une certaine qualité ou nuance dont se colore une masse d'états psychiques - comment un obscur désir devient une passion profonde - d'isolé il se fait envahissant, pénétrant, teignant un plus grand nombre d’éléments de sa propre couleur, alors que "lui-même" disparaît dans la masse des faits psychiques, en tout cas ne ‘grandit’ pas - extérieurement pourtant on suppose qu'il est passé par des grandeurs successives -
23 ss - en vain on alleguera qu'il y a des fureurs contenues, et d'autant plus intenses - les manifestations de la fureur sont la fureur - idem la honte qui s'exprime par des mouvements qui en même temps la nourrissent - de même l'amour ou la haine ne se réduisent pas à leurs manifestations, mais dire qu'ils gagnent en violence c'est dire qu'ils se projettent au dehors - donc non pas les sentiments mais l'intensité des sentiments consiste toujours dans la multiplicité des états simples que nous y décelons confusément.


SOUVENIR

MATIERE ET MEMOIRE
151 - l’illusion qui consiste à n’établir qu’une ≠ de degré entre perception et souvenir vient de ce qu’on ne voit dans la perception que spéculation, connaissance pure... exactement comme dans le souvenir - or la différence, essentielle, tient en ce que les sensations occupent et mobilisent des portions déterminées de mon corps, alors que le souvenir n’y est aucunement lié - si l’on s’obstine à ne voir dans le souvenir qu’une perception plus faible, alors on est conduit à sur-matérialiser le souvenir et à sur-idéaliser la perception - s’agit-il du souvenir pur? ils ne l’aperçoivent que sous forme d’image, cad déjà incarné par des sensations naissantes - c’est qu’on ne peut pas admettre qu’il se conserve à l’état latent - nous subissons à un tel degré d’obsession des images tirés de l’espace, que nous ne pouvons nous empêcher de demander ‘où’ se conserve le souvenir - on a essayé de le mettre dans la substance cérébrale : c’était oublier que ce cerveau, en tant qu’image lui-même étendue dans l’espace, d’abord ne peut contenir d’images et de toute façon n’occupe lui-même qu’un moment présent - il faut cesser de penser que le passé a cessé d’être parce qu’il a cessé d’être présent, cad utile, cad ‘ce qui se fait’ - rien n’’est’ moins que le moment présent, si l’on entend par là cette limite indivisible qui sépare le passé de l’avenir - nous ne percevons, pratiquement, que le passé, le présent pur étant l’insaisissable progrès du passé rongeant l’avenir - mais si nous ne eprcevons jamais autre chose que notre passé immédiat, si notre conscience du présent est déjà mémoire, cela veut dire que les deux mémoires vont être enfin soudées, mais en partant du souvenir pur! - si je représente par un cône SAB la totalité des souvenirs accumulés dans ma mémoire, la base AB, assise dans le passé, demeure immobile, tandis que le sommet S, qui figure à tout moment de mon présent, avance sans cesse, et sans cesse aussi touche le plan mobile P de ma représentation actuelle de l’univers - ainsi, à l’extrême, trouvons-nous deux types d’individus : les impulsifs et les...rêveurs - entre ces deux extrêmes, le bon sens, l’équilibre - le premier voit partout des ressemblances, le second se complaît dans le souvenir des différences, et au confluent des deux courants, ceux qui percoivent l’’idée générale’


TEMPS

ESSAI SUR LES DONNEES
74 ss - on peut concevoir la succession sans la distinction, comme une pénétration mutuelle, une organisation intime d'éléments - on peut aussi concevoir les états psychologiques comme une chaîne ou une ligne, mais alors cette ligne ne peut s'apercevoir que d'un 3è point, qui est l'espace dans sa totalité - la vraie durée n'est pas mesurable, elle s'apprécie subjectivement, par ses effets : par exemple les oscillations régulières du balancier nous invitent au sommeil - tout comme nous mêmes, les choses semblent durer, et le temps a tout l'air d'un milieu homogène - mais en vain distinguera-t-on la durée intérieure du temps extérieur : lorsque je regarde l'horloge, je ne mesure ni le temps ni la durée, je compte des simultanéités, car en dehors de moi, dans l'espace, il n'y a jamais qu'une position unique de l'aiguille et du pendule - et c'est uniquement parce que je dure, moi , que je puis me représenter les oscillations passées du pendule en même temps que je perçois l'oscillation actuelle - or, entre cette succession sans extériorité et cette extériorité sans succession, se produit un phénomène d'endosmose, de contamination : nous en arrivons à compartimenter notre vie consciente et en même temps nous conservons, fictivement, les oscillations successives dans cette 4è dimension qui est le temps homogène.
174 - l’erreur de Kant a été de prendre le temps pour un milieu homogène, confondant le temps avec l’espace, et donc la représentation symbolique de moi avec le moi lui-même - de là encore la surestimation de la valeur de causalité, simplement mise en parallèle dans les deux mondes externes et internes (d’où encore sa conception dde la morale, qui suppose que les mêmes faits peuvent, cad doivent, engendrer les mêmes réactions, exactement comme dans le monde physique)
L’EVOLUTION CREATRICE
9 - le T abstrait attribué par la science à un objet matériel ou à un système isolé ne consiste qu’en un nombrez déterminé de ‘simultanéités’ ou plus généralement de ‘correspondances’ - pourtant la succession est un fait incontestable : l’histoire de ces sytèmes ne s’en dérole pas moins au fur et à mesure, comme si elle occupait une durée analogue à la nôtre - si je veux me préparer un verre d’eau sucrée, j’ai beau faire, je dois attendre que le sucre fonde - le temps que j’ai à attendre n’est plus le temps mathématique t, il coincide avec mon impatience, cad avec une certaine ‘portion’ de ma durée à moi - qu’est-ce à dire, sinon que le verre d’eau, le sucre et le processus de dissolution du sucre dans l’eau sont sans doute des abstractions, mais que le Tout dans lequel ils ont été découpés progresse peut-être à la manière d’une conscience? - l’univers dure, et durée signifie invention, création de formes, élaboration continue de l’absolument nouveau


VANITE

LE RIRE
3. je ne cois pas qu’il y ait de défaut plus superficiel ni de plus profond - les bressures qu’on lui fait ne sont jamais bien graves, et cependant elles ne veulent pas guérir - elle-même est à peine un vice, et néanmoins tous les vices gravitent autour d’elle et tendent, en se raffinant, à n’^tre plus que des moyens de la satisfaire - issue de la vie sociale, puisque c’est une admiration de soi fondée sur l’admiration qu’on croit inspirer aux autres, elle est plus naturelle encore, plus universellement innée que l’égoïsme, car de l’égoïsme la nature triomphe souvent, tandis que c’est par la réflexion seulement que nous venons à bout de la vanité - la modestie vraie ne peut être qu’une méditation sur la vanité - elle naît du spectacle des illusions d’autrui et de la crainte de s’égarer soi-même - elle est comme une circonspection scientifique à l’égard e ce qu’on dira et de ce que l’on pensera de soi - elle est faite de correction et de retourche, c’est une vertu acquise - il est difficile de dire à quel moment précis le souci de devenir modeste se sépare de ma crainte de devenir ridicule... - à cet égard, on pourrait dire que le remède spécifique de la vanité est le rire, et que le défaut essentiellement risible est la vanité


VIE

LE RIRE
2.3. - la vie se présente à nous comme une certaine évolution dans le temps, et comme une certaine complication dans l’espace - dans le temps, elle est le progrès continu d’un être qui évolue sans cesse, cad qui ne se répète jamais - dans l’espace, elle étale à nos yeux des éléments si intimement solidaires entre eux qu’aucun ne pourrait appartenir en même temps à deux organismes différents - 3° et en résumé : chaque être vivant est un système clos de phénomènes (une ‘individualité’), incapabbles d’interférer avec d’autres systèmes - voilà les caractères qui distinguent le vivant du simple mécanique - prenons le contre-pied : nous aurons la répétition, l’inversion (des rôles), et l’interférence des séries (quiproquo) - ces procédés sont par aillleurs ceux du vaudeville qui est à la vie réelle ce que le pantin articulé est à l’homme qui marche
16 - partout où quelque chose vit, il y a, ouvert quelque part, un registre où le temps s’inscrit
27 - la vie apparaît comme un courant qui va d’un germe à un autre par l’intermédiaire d’un organisme développé - création : que l’apparition d’une espèce végétale ou animale soit due à des causes précises, nul ne le contestera, mais de la prévoir il ne saurait être question : comme la conscience, à chaque instant la vie crée quelque chose - partout où quelque chose vit, il y a, ouvert quelque part, un registre où le temps s’inscrit - idem la création - mais contre cette idée notre intelligence s’insurge : celle-ci cherche le même, afin de pouvoir appliquer son principe que ‘le même produit le même’ - elle ne peut opérer que sur ce qui est censé se répéter, cad ce qui est soustrait à la durée - nous ne contestons pas l’identitié fondamentale de la matière brute et de la matière organisée; l’unique question est de savoir si les systèmes naturels (êtes vivants) doivent être assimilés aux systèmes artificiels que la science découpe dans la matière brute, ou s’ils ne devraient pas plutôt être comparés à ce système naturel qu’est le ‘tout’ de l’univers - parabole : un élément trés petit d’une courbe est presque une ligne droite; il ressemblera d’autant plus à une ligne droite qu’on le prendra plus petit; en chacund e ses points, donc, la courbe se confond avec sa tangente : ainsi la vitalité est tangente en n’importe quel point aux forces physiques et chimiques (quoique ces points ne soient que des vues de l’esprit : en réalité la vie n’est pas plus faite d’éléments physico-chimiques qu’une courbe n’est composée de lignes droites) -
74 - causalité a ici un sens intermédiaire entre ceux de déroulement et de déclenchement
(Pour LE RIRE, les références renvoient au N° de chapître)