samedi 6 décembre 2008

Georges Bataille : une double négation


"Je pose en principe un fait peu contestable : que l'homme est l'animal qui n'accepte pas simplement le donné naturel, qui le nie. Il change ainsi le monde extérieur naturel, il en tire des outils et des objets fabriqués qui composent un monde nouveau, le monde humain. L'homme parallèlement se nie lui-même, il s'éduque, il refuse par exemple de donner à la satisfaction de ses besoins animaux ce cours libre, auquel l'animal n'apportait pas de réserve. Il est nécessaire encore d'accorder que les deux négations, que, d'une part, l'homme fait du monde donné et, d'autre part, de sa propre animalité, sont liées. Il ne nous appartient pas de donner une priorité à l'une ou à l'autre, de chercher si l'éducation (qui apparaît sous la forme des interdits religieux) est la conséquence du travail, ou le travail la conséquence d'une mutation morale. Mais en tant qu'il y a homme, il y a d'une part travail et de l'autre négation par interdits de l'animalité de l'homme." (Georges Bataille)




a) Dégagez la thèse et les principales articulations du texte.

b) Expliquez les expressions : « donné naturel », « monde humain », « les deux négations », « mutation morale ».

c) Expliquez et appréciez pourquoi l’auteur lie nécessairement travail et éducation (dernière phrase du texte).



CORRIGE (plan détaillé)

1) Dégagez la thèse et les principales articulations du texte

Le thème: une définition de l'homme.
La thèse: l'homme est un animal qui nie le donné naturel, en lui et en-dehors de lui.
Le problème : quel rapport spécifique l'homme, en tant qu'être de culture, entretient-il avec la nature ?
Le plan du texte :
- Ligne 1 à 2: l'auteur énonce sa thèse. Il la pose comme un "fait peu contestable" : son point de vue se veut d'emblée objectif, sa démarche quasi-scientifique (c'est un élément de persuasion).
- Ligne 2 à 4 : La négation du donné naturel extérieur s'effectue par la technique et par le travail, générateurs d'un « monde humain ».
- Ligne 5 à 8: La négation de l'animalité de l'homme s'effectue par l'éducation. Ce processus est « parallèle » au premier. On remarque les termes « négatifs » : "nier", « refuser ».
- Ligne 8 à 15 : Le lien entre les deux négations est essentiel, il caractérise l'être humain. L'articulation se fait par "il est nécessaire encore" : l'auteur nous présente ceci comme une évidence logique. Le point commun entre ces deux négations égales, c'est l'homme ("tant qu'il y a homme").
Globalement, de la première à la dernière ligne, le texte se présente bien comme une définition de l'homme en tant qu'être de culture négateur de la nature.

2) - Le donné naturel - L'idée de "don" ou de "donation" indique que l'homme n'intervient pas directement dans la nature : celle-ci existe avant toute intervention de l'homme, mais l'homme n'existerait pas sans un don de la nature. Elle lui donne la vie, et elle le maintient en vie. Ce qui est donné à l'homme peut être inné (de naissance), ou bien donné après-coup.
Le monde humain - L'homme a le pouvoir de recréer un «monde», c'est-à-dire un nouvel environnement, en ajoutant ce que la nature est incapable par elle-même de produire. Il y parvient au moyen du travail et de la technique. Mais le monde "humain" caractérise aussi le monde de la culture en général, dont la technique fait partie.
- Les deux négations - Premièrement l'homme nie le donné naturel, c'est-à-dire la nature extérieure qu'il s'empresse de transformer par son travail. Cette négation n'est donc pas une destruction pure et simple (en principe), mais littéralement une «utilisatioID} (outils). Deuxièmement, l'homme nie sa propre animalité, c'est-à-dire sa nature propre initiale, qu'il remplace par une «essence}} ou une «nature» seconde: la culture, au moyen de l'éducation, en refoulant ses instincts, en s'imposant des règles ...
- Une mutation morale - "Mutation" indique un changement essentiel et durable, qui concerne en l'occurrence l'espèce humaine dans son ensemble. Ce n'est pas seulement une "évolution" (les animaux évoluent aussi), mais une sorte de révolution. «Morale» : qui concerne l'esprit humain, la conception que l'homme se fait de l'existence, de la nature et de lui-même. Dans le contexte, cette mutation morale est liée à l'éducation et plus particulièrement à la religion (première forme d'éducation puisqu'elle consiste à interdire certaines choses, à déclarer telles ou telles choses "sacrées" ou « tabous »).

3) Expliquez et appréciez pourquoi l'auteur lie nécessairement travail et éducation.

A propos du travail et de l'éducation, l'auteur refuse de se prononcer sur l'antériorité de l'un ou de l'autre, mais il juge essentiel de les relier entre eux. Pourquoi ? En quoi le travail implique t -il l'éducation et réciproquement ? Quelle est la raison profonde de ce double phénomène?
I - L'éducation est un travail. - On peut distinguer trois aspects dans l'éducation, qui évoquent chacun la notion de travail. Il y a d'abord l'aspect "discipline" qui implique une contrainte et un effort progressif pour se plier aux règles, donc un travail. Mais l'éducation est aussi une édification morale, c'est-à-dire tout un travail personnel pour contrôler et bien orienter ses désirs, ses envies, ses passions, pour assimiler la notion de "bien" moral et collectif. Enfin il y a l'aspect instruction, soit l'assimilation d'un savoir par l'exercice de la mémoire, la répétition laborieuse ("labor" : travail) d'exercices. - D'un point de vue social, il est évident aussi que le niveau d'éducation et surtout d'instruction est primordial pour "trouver" un emploi ...
II - Le travail implique l'éducation. - La travail est obligatoirement dépendant d'une technique, donc d'un savoir-faire, donc d'un apprentissage laborieux. - Le travail demande aussi des qualités morales (du courage, le sens des rapports sociaux, etc.). Enfin la valeur marchande du travail est fonction du niveau de formation (diplômes; etc.) .
III - La raison de fond de cette liaison : une double négation - Si le travail et l'éducation sont inséparables, c'est surtout parce qu'ils possèdent une caractéristique commune qui définit en même temps l'être humain: ce sont des "négations" du donné naturel, et plus positivement une reconstruction du monde. Le travail et l'éducation opèrent ensemble le passage de la nature à la culture. Ils incarnent la conscience de l'homme, dont le propre est précisément de "nier" ce qui n'est pas elle pour s'affirmer comme point de vue singulier sur le monde.
En conclusion, c'est l'essence même de l'homme qui impose de lier travail et éducation. La "négation" dont il s'agit n'est pas "négative" (et elle est encore moins "critiquée" par l'auteur qui simplement constate et raisonne), elle est au contraire la condition d'une édification de l'homme.


(Niveau : terminales technologiques)