samedi 13 décembre 2008

Le monde de la technique et du travail est-il le meilleur des mondes possibles ? (cours)



Introduction

Comme activité naturelle, le travail est en général la transformation de la matière ("travail de l'érosion" par exemple). Comme activité humaine – qui seule nous intéresse ici - le travail implique un effort de production qui débouche sur une véritable transformation du monde. C'est pourquoi en un sens le travail fait partie de la "culture" qui s'ajoute à la simple "nature". Toutefois, l'aspect proprement "culturel" du travail ne réside-t-il précisément dans les règles et les techniques, toujours particulières, qui l'accompagnent par définition ? La technique accompagne le travail pour plus d'efficacité, mais nous le verrons aussi, la technique dans un certain sens réduit le travail…
A propos de la technique, on oublie trop souvent qu'elle est une composante essentielle de la culture, au point qu'on oppose parfois artificiellement le caractère pratique et concret de la première au caractère soi-disant "intellectuel" de la seconde. On oublie que la technique est un savoir, plus précisément un "savoir-faire", conformément à l'origine grecque du mot et de la notion (technè) : au départ il s'agit simplement d'un ensemble de règles ou de procédés empiriques, acquis par l'expérience puis transmis par l'homme, destinés à permettre la production d'un objet ou la réalisation d'une tâche. Or "règles" et "transmission" sont deux éléments constitutifs de toute culture.

Mais la technique a évolué au fil des siècles, au point que le mot désigne maintenant un ensemble d'applications concrètes et utilitaires de la science (physique), toujours plus ou moins liées à la fabrication ou à l'utilisation des machines : dans ce cas on parlera plus précisément de "technologie". Est apparu plus récemment le vocable composé "techno-science" qui suggère bien le caractère indissolublement lié des deux notions : en effet les conditions d'exercice de la science et de la recherche dite "pures" sont devenues dépendantes du progrès technique lui-même et sont soumises à la même finalité sociale utilitaire.
C'est pourquoi on est de plus en plus fondé à généraliser le sens du mot "technique" pour l'appliquer finalement au "monde" dans lequel nous vivons, le monde contemporain qui est bien devenu un "monde de la technique" : la technique, au sens le plus général, n'est rien d'autre que la "civilisation technicienne" ! Parallèlement, ce monde est bien devenu tout autant le "monde du travail", un monde où le mot d'ordre général (hérité de la Bible) semble être plus que jamais : "travaillez (plus) et prenez de la peine (pour gagner plus)" ! Si bien que le mot travail a subi lui aussi une sorte de généralisation : qu'est-ce que "le travail" sinon la "société" elle-même ?

Herbert Marcuse, 20è - "L'a priori technologique est un a priori politique dans la mesure où la transformation de la nature entraîne celle de l'homme, et dans la mesure où les "créations faites par l'homme" proviennent d'un ensemble social, et où elles y retournent. On peut toujours dire que le machinisme de l'univers technologique est "en tant que tel" indifférent aux fins politiques — il peut révolutionner ou il peut retarder une société. (…) Cependant, quand la technique devient la forme universelle de la production matérielle, elle circonscrit une culture tout entière ; elle projette une totalité historique — un "monde"."

Le progrès technique et les modifications sociales qu'il entraîne sont souvent perçus comme inquiétants ou même effrayants. Le célèbre roman d'anticipation d'Aldous Huxlay, Le meilleur des mondes, publié en 1932, dénonçait déjà les conséquences proprement tyranniques d'une course au progrès incontrôlée. L'ironie même du titre constitue un désaveu (après Voltaire dans Candide et bien d'autres ensuite) de la célèbre formule de Leibniz (17è) selon laquelle "tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles". Isolée de son contexte philosophique, cette phrase se prête naturellement à toutes les critiques et toutes les railleries. Mais pour nous, hommes du XXIè siècle, qui sommes confrontés au fait d'une technique toujours plus sophistiquée et surtout envahissante, il est pour le moins légitime d'exercer notre conscience critique et de nous demander si "ce monde là", présenté comme l'unique présent et l'inéluctable futur, est bien le "meilleur possible"… Avons-vous pris la bonne direction, y avait-il d'autres choix de civilisation, et y a t-il éventuellement d'autres voies à explorer – plus "humaines" et peut-être moins risquées ?
Pour répondre, deux problèmes doivent être examinés successivement. 1) D'abord d’où "vient" la technique ? Comment a-t-elle accompagné logiquement la nécessité du travail ? Est-elle bien un aspect essentiel de l'intelligence et donc de la culture de l'homme ? 2) Une fois réglée cette question anthropologique, il faudra se pencher sur la question même du "progrès" : comment juger le progrès technique ? Ne s'est-il pas quelque peu "emballé" ? Quelles sont ses conséquences sur l'organisation politique de la société, sur le travail, et sur notre mode de vie en général ?



I – Une donnée anthropologique fondamentale. (La technique et le travail sont le propre de l'homme)

1) L'origine de la technique. Le mythe d'Epiméthée et de Prométhée

a) Le récit. - Dans Protagoras, Platon raconte à sa manière le célèbre mythe de Prométhée. Cette fable nous "apprend" comment les dieux firent naître les créatures terrestres, en particulier les hommes et les animaux. Deux Titans furent alors chargés d'attribuer à chaque créature des qualités et des pouvoirs, suffisamment et équitablement de manière à ce que tous puissent survivre. Epiméthée exécuta d'abord cette tâche avec une certaine efficacité, sauf que dans sa distribution il oublia finalement les êtres humains qui se retrouvèrent "nus" et totalement démunis. Si bien que Prométhée, frère du premier titan, décida de combler ce déficit en attribuant aux hommes ce qui était jusque ici l'apanage des dieux : le feu (qu'il vola au dieu forgeron Héphaïstos), et les arts, c'est-à-dire les techniques (qu'il vola à Athéna, censée les conserver). Mais, de ce fait, les hommes furent privilégiés et, bien qu'ils ne disposassent pas de la politique (Prométhée n'eut pas le temps de voler cet art suprême…), ils finirent par dominer les animaux. Etc… on connaît la suite ! Bien entendu les dieux furent outrés par l'audace de Prométhée et on raconte que Zeus, en représailles, attacha Prométhée sur la montagne du Caucase où il se fit dévorer le foie à petit feu par un rapace…

Jean Delville, Prométhée

b) Les enseignements qu'on peut tirer du mythe. – D'abord ce n'est pas le mythe lui-même qui "demande" une interprétation, c'est sa présence dans l'œuvre d'un philosophe et l'usage que celui-ci en fait. Platon, comme la plupart des penseurs de son temps, nourrit la plus grande méfiance envers l'invention et la nouveauté d'une manière générale. Le travail et la technique sont des domaines secondaires par rapport à la seule activité qui compte à ses yeux : la contemplation des idées, la réflexion… Globalement, on retire du mythe de Prométhée l'impression que l'invention technique est marquée dès l'origine par une faute inexpiable, voire un sacrilège perpétré par le titan en faveur des humains. Le vol symbolise de toute évidence l'ambition illégitime des hommes et leur désir (une fois de plus…) d'égaler ou de dépasser les dieux. C'est d'ailleurs pour cela que ceux-ci sont furieux et punissent le titan, bien conscients que la technique donnerait aux humains un savoir et un pouvoir incontrôlables. Mais examinons les symboles du mythe plus en détail.
Epiméthée : il ne fait que symboliser et appliquer l'ordre naturel des choses, l'équilibre des forces en présence (chacun son dû !). Nonobstant son étourderie, son erreur, il est un bon messager des dieux.
Prométhée : celui-ci, tout au contraire, symbolise la rupture avec cet ordre naturel, c'est déjà la "culture" qui nie et qui dérègle la nature. Surtout, son forfait relève bien de la faute (voire du sacrilège) et non simplement de l'erreur : on en déduit que l'essor de la technique est bien le fruit d'une décision et non le résultat d'une évolution naturelle.
Les dieux : ils symbolisent l'intelligence et surtout la puissance créatrice. Dans ce monde gouverné par les dieux, il n'y a pas de place pour l'invention et le génie de l'homme.
Le feu : c'est l'élément naturel qui, d'une façon très générale, symbolise la transcendance, le dépassement de l'homme par lui-même. D'une part c'est l'"instrument", l'outil naturel qui permet de construire des outils artificiels (il s'agit feu d'Héphaïstos, dieu forgeron) ; d'autre part c'est le symbole de l'intelligence, de l'esprit, de l'"élévation" en général.
La signification profonde du mythe est dévoilée au détour d'une remarque concernant la politique : Prométhée envisageait également de voler cet art supérieur qui consiste à savoir s'organiser collectivement, à connaître et pratiquer la justice, autrement dit à être efficace et sage à la fois. Mais il n'en a pas eu le temps… On comprend par là que les dieux ne sont pas prêts à céder aux humains la vertu principale qui ferait d'eux des quasi-dieux ; on comprend aussi que les humains ne disposent, avec les techniques et la maîtrise du feu, que d'une partie de la puissance. Autrement dit, ce que veut sans doute exprimer Platon, c'est que la technique sans la sagesse représente un pouvoir extrêmement dangereux, qui n'empêchera pas les hommes de s'entretuer (bien au contraire !).
Donc, si d'après le mythe lui-même la technique semble bien attribuée aux hommes dès l'origine, comme faisant partie de ses attributions propres, elle n'est certainement pas "naturelle" ni anodine : ses implications pour le devenir de l'humanité sont immenses, pas seulement sur un plan pratique mais aussi moral.

2) L'apport de l'anthropologie : l'intelligence fabricatrice et l'outil

L'anthropologie (science moderne de l'homme, multidisciplinaire, basée sur l'observation) confirme bien le fait que l'homme est avant tout un homo faber et même un homo habilis. C'est dire que l'homme se caractérise immédiatement par le travail et par la technique, l'outil faisant le lien entre les deux notions. Sa intelligence est d'abord pratique et fabricatrice avant d'être théorique.

Henri Bergson (20è) - "Si nous pouvions nous dépouiller de tout orgueil, si, pour définir notre espèce, nous nous en tenions strictement à ce que l’histoire et la préhistoire nous présentent comme la caractéristique constante de l’homme et de l’intelligence, nous ne dirions peut-être pas Homo sapiens, mais Homo faber. En définitive, l’intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils, et, d’en varier indéfiniment la fabrication."

Pressé par la nécessité, sinon de produire, du moins de transformer dans un premier temps le donné naturel, on peut supposer que l'homme mania des outils avant de manier les symboles. Pourtant il y a un rapport assez évident entre l'outil et le mot. Qu'est-ce qu'un outil ? C'est un objet confectionné par l'homme dans le but de rendre ses tâches plus efficaces et moins pénibles. L'outil permet de réaliser une économie d'efforts mais aussi de gagner du temps. C'est pourquoi deux principes président à la définition de l'outil, plus essentiels encore que son aspect fabriqué non-naturel, c'est la conservation et la répétition. Le propre de l'outil est de servir plusieurs fois. Exactement comme un mot permet de désigner une même chose (ou un genre de choses) plusieurs fois, l'outil sert à effectuer une même tâche un nombre indéfini de fois. Le langage articulé et le maniement de l'outil ont dû apparaître en même temps. Mais pour cela, il faut avoir l'idée – la simple idée ou intention – de conserver cet objet. Par exemple, un singe peut se servir d'une branche cassée en guise de massue pour fracasser le crâne d'un de ses congénères, mais il n'aura certainement pas la "bonne idée" de conserver ce "bâton magique" à l'intérieur de sa tanière pour en faire littéralement une "arme"… On pourrait aller jusqu'à dire que l'outil est l'incarnation d'une idée ou d'une intention. Le maniement de l'outil est bien la première forme d'une intelligence spécifiquement humaine.
On peut donc redéfinir la technique comme étant le fait de répondre aux exigences vitales, non par des dispositions corporelles comme les animaux (merci Epiméthée), mais par un savoir-faire lié au maniement de l'outil. L'homme compense ainsi un affaiblissement de ses instincts animaux par un apport extérieur (merci Prométhée).
L'homme possède pourtant une disposition corporelle singulière qui s'apparente à un outil, le plus polyvalent de tous (prendre, frapper, caresser…) : la main. Mais elle n'est pas un vrai outil, elle sert plutôt à tenir l'outil. Elle est le prolongement de la conscience, elle sert d'intermédiaire entre la conscience et l'outil, lui-même en contact avec la matière qu'il transforme.
Là où l'instinct animal est répétitif, automatique, le maniement de l'outil apporte à chaque fois une acquisition supplémentaire, un apprentissage. Le geste technique est en soi une connaissance, et une connaissance qui progresse. C'est pourquoi les notions de technique et de progrès sont indissociables.
La technique n'est pas seulement un pouvoir d'agir plus efficace, elle correspond à un véritable mode de vie, à une culture… C'est-à-dire qu'une invention technique modifie globalement le mode de vie des hommes. Que l'on pense à la découverte de l'agriculture (grâce à l'invention d'outils spécifiques), qui a transformé des hordes nomades primitives en sociétés stables et organisées, qui a changé définitivement le monde sauvage en "monde du travail".



3) Le monde du travail et l'évolution de la technique

Si l'on en croit Platon, l'origine du travail serait le besoin, autant dire la nécessité de survire dans un environnement pas toujours propice. Que la "rareté" des ressources soit réelle ou redoutée et fantasmée, que l'homme ait besoin de travailler ou qu'il ait envie de travailler pour améliorer ses conditions d'existence, qu'il cherche et trouve la reconnaissance de sa propre valeur dans cette activité, etc., ne change rien fondamentalement à l'essence du travail : par le travail, la production remplace la consommation pure et simple. Au-delà, la production par le travail correspond à la tendance profonde chez l'homme à se projeter dans un monde conçu ou imaginé par lui, bref à la volonté de se construire un monde. Il en va de la "nature humaine" ou plus proprement de sa "condition" d'être culturel. C'est pourquoi le temps paradisiaque où l'homme pouvait se contenter de consommer les biens généreusement prodigués par une nature bienveillante relève évidemment du mythe, pas forcément de bon aloi selon Kant et Marx :

Emmanuel Kant (18è) - "Il est de la plus haute importance que les enfants apprennent à travailler. L’homme est le seul animal qui doit travailler. Il lui faut d’abord beaucoup de préparation pour en venir à jouir de ce qui est supposé par sa conservation. La question de savoir si le Ciel n’aurait pas pris soin de nous avec plus bienveillance, en nous offrant toutes les choses déjà préparées, de telle sorte que nous ne serions pas obligés de travailler, doit assurément recevoir une réponse négative : l’homme, en effet, a besoin d’occupations et même de celles qui impliquent une certaine contrainte. Il est tout aussi faux de s’imaginer que si Adam et Eve étaient demeurés au Paradis, il n’auraient rien fait d’autre que d’être assis ensemble, chanter des chants pastoraux, et contempler la beauté de la nature. L’ennui les eût torturés tous aussi bien que d’autres hommes dans une situation semblable."

Karl Marx (19è) - "Une nature trop prodigue retient l’homme par la main comme un enfant en lisière ; elle l’empêche de se développer en ne faisant pas de son développement une nécessité de nature".

Le travail combine les deux notions de technique et de production. Au départ, nous trouvons la notion d'effort et surtout de contrainte non-naturelle. C'est ce que confirme l'étymologie puisque "travail" vient du latin tripalium, qui était un outil de contention appliqués et boeufs et aux chevaux dans l'antiquité. On pourrait donc définir le travail comme l'effort consenti pour produire, selon un plan défini et grâce à une certaine technique, divers biens de consommation extra-naturels (fussent-ils "agricoles", car leur mode de production ne l'est pas). De ce point de vue le travail est bien le propre de l'homme, car les animaux travailleurs (fourmis, etc.) ne réfléchissent pas, n'emploient pas d'outils et ne font jamais qu'accélérer ou détourner certains processus naturels.

Karl Marx - "Notre point de départ c'est le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l'homme. Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l'abeille confond par la structure de ses cellules de cire l'habileté de plus d'un architecte. Mais ce qui distingue dès l'abord le plus mauvais architecte de l'abeille la plus experte, c'est qu'il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit, préexiste idéalement dans l'imagination du travailleur. Ce n'est pas qu'il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d'action, et auquel il doit subordonner sa volonté."

De plus la notion de production doit être évidemment étendue, dans le cadre du travail moderne, à toutes sortes de tâches et de services – justement parce que le travail, au début strictement productif (agricole et artisanal) a peu à peu envahi la sphère de l'action et même celle de la transmission des savoirs.
Sur le plan social, dès qu'il y a travail, il y a une organisation sociale spécifique. Le travail, à commencer par l'agriculture, apporte une division des tâches et une multiplication des métiers (laboureur, forgeron, etc.) : les habitants ne font plus tous la même chose, contrairement à ce qui se passe dans un village de chasseurs… où tout le monde chasse par définition ! Cela entraîne une coopération toujours plus grande et donc une organisation sociale toujours plus subtile (il ne faut plus seulement un "chef" mais des "responsables", domaine par domaine).
Autre conséquence : plus le travail se spécialise, plus la technicité des tâches augmente. Finalement l'artisan maniant l'outil cède la place au technicien utilisant la machine, pour une productivité accrue et une pénibilité moins grande. Le technicien ne se contente pas de répéter un savoir-faire ancestral, il applique une science théorique qu'il a dû étudiée préalablement avant de l'appliquer à un domaine concret particulier.
Une des conséquences de la technologie n'est plus seulement la spécialisation des métiers, mais la libéralisation des emplois. C'est toute une conception hiérarchisée de la société qui se trouve remise n question par le progrès technique. Par exemple, c'est bien la technologie et la science qui permettent aujourd'hui à une femme d'être agricultrice ("technicienne", voire "exploitante" agricole) au même titre qu'un homme : ce n'est plus la force physique qui prime mais la compétence technique. Il n'en a pas toujours été ainsi… Dans l'Antiquité, prédominait une conception dite "finaliste" selon laquelle chaque être devait faire "ce pour quoi il était fait", selon une "nature des choses" intangible. Déjà, le simple travail productif était déconsidéré par rapport aux activités nobles et élevées qu'étaient le combat ou la méditation… Le travail était généralement dévolu aux esclaves. Si le progrès technique a été si lent voire quasiment nul pendant toute une période de l'antiquité, c'est bien parce qu'en fonction d'un système de valeur particulier le progrès en question n'était tout simplement pas recherché ! Le traditionalisme n'a jamais fait bon ménage avec la technique. Dans l'Antiquité on n'imaginait pas qu'une femme puisse accomplir autre chose qu'une des tâches dévolues traditionnellement ("par nature") aux femmes, ni même qu'un fils de laboureur puisse devenir autre chose que laboureur. C'est bien la technique qui a changé tout cela, plus précisément la technologie en apportant à la fois plus de technicité dans le travail et plus de mobilité dans l'emploi.
Parallèlement à la différence technique/technologie, la différence entre l'outil et la machine s'avère capitale. Au départ, l'outil est un prolongement de la main, voire remplace la main. Mais la machine est plus complexe et surtout plus autonome : son énergie n'est plus le muscle ! Cela signifie cette fois que la machine peut remplacer un homme. Les conséquences sociales et politiques du machinisme sont évidemment considérables. Nous les examinerons plus loin.
Mais le vrai danger de la technologie au sein de la civilisation, et pas seulement celui du machinisme au sein du monde du travail, c'est son caractère de plus en plus envahissant. C'est la question du progrès et de la valeur du progrès qu'il faut maintenant examiner.

II – Que penser du progrès technique ?

1) La notion de "progrès"

On l'a dit, la notion de progrès reste étrangère au mode de pensée en vigueur dans l'antiquité, période historique essentiellement soucieuse de permanence, voire nourrissant un véritable culte à l'idée d'éternité. Par contre ce qu'on appelle la Renaissance (15è – 16è siècles) manifeste un formidable désir de savoir, de voir, et de comprendre, qui se manifeste également par une inventivité exceptionnelle chez certains savants et artistes comme Léonard de Vinci… Découvrir et voir le monde, étudier l'homme et les choses, disséquer les corps… Entre toutes les grandes découvertes de la Renaissance, il faut citer sans doute la plus importante : l'imprimerie (Gutenberg). Tel est l'esprit d'ouverture de la Renaissance, curieux et novateur sans être véritablement "scientifique" au sens moderne du mot.
En revanche le 17è siècle se présente comme le siècle de la Raison et de la fondation de la "science" moderne. Le progrès continu des connaissances devient clairement un critère de véracité des sciences. Or il serait absurde de parier sur un progrès purement théorique ; le progrès des connaissances scientifiques ne peut avoir de sens que dans ses applications techniques ou pratiques en général, lesquelles deviennent les seules véritables finalités de la science. Descartes oppose à la vieille philosophie "spéculative" une philosophie moderne, "pratique" et inventive. C'est ainsi que Descartes présente l'ordonnancement du savoir en reprenant la vieille métaphore de l'"arbre de la connaissance" : de même que l'arbre n'existe que pour donner des fruits, les sciences théoriques ne se justifient que par leurs applications. Ainsi la métaphysique (les racines) et la physique (le tronc) n'existent que pour le développement des trois branches principales que sont la mécanique (la "technique" au sens étroit du mot), la médecine (science vitale s'il en est) et la morale (en tant que résultat d'une connaissance rigoureuse de l'homme et de ses passions). La philosophie pratique de Descartes se présente donc bien comme une allégeance à l'idée de progrès, le but n'étant pas seulement de "devenir comme maître et possesseur de la nature" mais aussi d'oeuvrer pour le bonheur de l'humanité.

René Descartes (17è) - "Car [ces notions générales touchant la physique] m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette philosophie spéculative, qu’on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce n’est pas seulement à désirer pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui feraient qu’on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le fondement de tous les autres biens de cette vie ; car même l’esprit dépend si fort du tempérament et de la disposition des organes du corps que, s’il est possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu’ils n’ont été jusqu’ici, je crois que c’est dans la médecine qu’on doit le chercher."

Au 18è siècle, Diderot et une équipe de philosophes savants matérialisent l'esprit des "Lumières" dans une œuvre ambitieuse : l'Encyclopédie. Cet ouvrage, qui fait la part belle aux termes et inventions techniques en tous genres, rompt avec la présentation hiérarchisée des connaissances – comme les "sommes" médiévales - ne serait-ce qu'en adoptant le principe des entrées par ordre alphabétique. Diderot pourfend l'esprit conservateur qui porte au pinacle les "arts littéraires" et qui méprises les "arts mécaniques", pourtant principaux vecteurs de progrès à ses yeux.

Denis Diderot (18è) - "En examinant les productions des arts [inventions et créations en général], on s’est aperçu que les unes étaient plus l’ouvrage de l’esprit que de la main, et qu’au contraire d’autres étaient plus l’ouvrage de la main que de l’esprit. Telle est en partie l’origine de la prééminence que l’on a accordée à certains arts sur d’autres, et de la distribution qu’on a faite des arts en arts libéraux et en arts mécaniques. Cette distinction, quoique bien fondée, a produit un mauvais effet, en avilissant des gens très estimables et très utiles, et en fortifiant je ne sais quelle paresse naturelle, qui ne nous portait déjà que trop à croire que donner une application constante et suivie à des expériences et à des objets particuliers, sensibles et matériels, c’était déroger à la dignité de l’esprit humain ; et que de pratiquer ou même d’étudier les arts mécaniques , c’était s’abaisser à des choses dont la recherche est laborieuse, la méditation ignoble, l’exposition difficile, le commerce déshonorant, le nombre inépuisable, et la valeur négligeable."

Pourtant, dès le 18è siècle, les critiques du progrès ne tardent pas à se faire entendre. On veut parler des critiques "positives", elles-mêmes "progressistes" à leur manière, mettant simplement en cause le progrès dans sa version "technicienne" ; on ne parle pas des thèses conservatrices ou réactionnaires qui ne proposent rien d'autre qu'un simple statut quo, c'est-à-dire le plus souvent qui s'en tiennent à l'autorité morale de la religion. L'idée commence à pointer selon laquelle le progrès technique correspondrait à une dénaturation de l'homme. L'accumulation des biens matériels et l'enrichissement qu'entraîne la technique développeraient la convoitise, le désir au-delà du nécessaire, et exacerberait le sens de la propriété. Plus précisément, la nature relativement paisible de l'homme serait mise à mal par des sollicitations toujours plus inutiles, le progrès de la technique équivaudrait à la tentation permanente du pouvoir. Ajoutons à cela que, selon Rousseau par exemple, le progrès n'aurait fait que creuser les inégalités et accentuer les injustices. Bref le progrès technique, à travers ses conséquences sociales et morales désastreuses, causerait peu à peu la perte de l'humanité.

Jean-Jacques Rousseau (18è) - "Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu'ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou à embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique, en un mot tant qu'ils ne s'appliquèrent qu'à des ouvrages qu'un seul pouvait faire, et à des arts qui n'avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu'ils pouvaient l'être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d'un commerce indépendant. Mais dès l'instant qu'un homme eut besoin du secours d'un autre, dès qu'on s'aperçut qu'il était utile à un seul d'avoir des provisions pour deux, l'égalité disparut, la propriété s'introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu'il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l'esclavage et la misère germer et croître avec les moissons."

On voit bien que cette critique prend rapidement une tournure plus politique, puisque ce que l'on redoute avant tout, avec le progrès illimité de la technique, c'est l'exercice lui-même incontrôlé du "pouvoir".

2) Technique et politique

Cette critique politique est notamment l'œuvre de Karl Marx. Celui-ci ne se déclare nullement hostile à la technique, au progrès, ou même au "machinisme" qui ne cesse de se développer depuis le XVIIIè siècle. Seulement il entend en tirer toutes les conséquences politiques, théoriquement et pratiquement. Ce qui change avec l'ère des machines et de la production industrielle, c'est que étant donné le coût très élevé des instruments de travail et des conditions de production en général, ceux qui possèdent ces moyens et ceux qui travaillent ne sont plus les mêmes personnes (alors que l'artisan restait propriétaire de son outil de travail). Changent donc en même temps les formes contractuelles du travail : le travail salarié devient prépondérant et se développe ce qu'on appelle le Capitalisme, soit la recherche exponentielle du profit sur la base d'une exploitation du travail salarié. Pour le travailleur salarié (le "prolétariat"), le machinisme entraîne une "aliénation" spécifique, c'est-à-dire littéralement une perte de soi dans quelque chose d'autre, en l'occurrence le travail salarié prive le travailleur de la jouissance du fruit de ses efforts. Cette aliénation s'avère double : 1) vis-à-vis de la machine d'abord, puisque l'ouvrier n'est plus le maître de celle-ci mais plutôt son esclave (cf. le film de Charlie Chaplin, Les Temps modernes) – encore faut-il relativiser ! ; 2) vis-à-vis du patron ensuite puisque celui-ci prélève un bénéfice qui réduit d'autant le salaire de l'employé, et surtout parce qu'il peut miser sur une nouvelle concurrence entre la machine et le travailleur, faisant jouer la première contre le second… Deux textes sur cette double aliénation, "machinique" d'abord (Annah Arendt), et "politique" ensuite (Karl Marx) :



Annah Arendt (20è) - "On ne s’était jamais demandé si l’homme était adapté ou avait besoin de s’adapter aux outils dont il se servait : autant vouloir l’adapter à ses mains. Le cas des machines est tout différent. Tandis que les outils d’artisanat à toutes les phases du processus de l’œuvre restent les serviteurs de la main, les machines exigent que le travailleur les serve et qu’il adapte le rythme naturel de son corps à leur mouvement mécanique. Cela ne veut pas dire que les hommes en tant que tels s'adaptent ou s'asservissent à leurs machines ; mais cela signifie bien que pendant toute la durée du travail à la machine, le processus mécanique remplace le rythme du corps humain. L'outil le plus raffiné reste au service de la main qu'il ne peut ni guider ni remplacer. La machine la plus primitive guide le travail corporel et éventuellement le remplace tout à fait."

Karl Marx (19è) - "Et la machine n’agit pas seulement comme un concurrent dont la force supérieure est toujours sur le point de rendre le salarié superflu. C’est comme puissance ennemie de l’ouvrier que le capital l’emploie et il le proclame hautement. Elle devient l’arme de guerre la plus irrésistible pour réprimer les grèves."

Les conséquences pratiques de l'analyse marxiste tiennent tout simplement dans le projet révolutionnaire élaboré par Marx et Engels : la Révolution prolétarienne consistera à confisquer les moyens de production aux propriétaires bourgeois, pour les redistribuer aux travailleurs. Ce passage ne peut s'effectuer que par une phase transitoire de "dictature du Prolétariat", ce qui signifie concrètement la confiscation de l'appareil d'Etat par le Parti (unique) des travailleurs, et une collectivisation-étatisation de la production. C'est bien là l'erreur historique et philosophique du marxisme, puisqu'elle entraîna une nouvelle forme de perversion du Pouvoir, connue sous le nom de "Technocratie". En terme de "couleur" politique, la technocratie serait plutôt une maladie "de gauche", elle correspondrait à une tyrannie "totalitaire" exercée par l'Etat, celui-ci étant investi par une poignée de spécialistes réduisant la politique à une technique de gestion des systèmes administratifs, confondant en somme le gouvernement des hommes avec l'administration des choses. Se parant d'une mission collective et nationale, les "bureaucrates" reforment en réalité une caste de privilégiés, coupés de la réalité du monde du travail. Dans le cadre d'une technocratie, ce n'est pas tant l'utilisation des techniques (au sens large) qui est en cause que l'identification même du pouvoir gouvernemental à une sorte de machine impitoyable et inhumaine, conçue pour broyer les individus.

Mais la technocratie n'est qu'un des aspects de la tentation totalitaire inhérente à tout pouvoir politique, dont l'autre face est bien le capitalisme notamment sous la forme mondialisée que l'on connait aujourd'hui. Les analyses de Marx n'ont pas perdu toute leur pertinence, d'autant moins que la situation n'a guère changé fondamentalement : celui qui possède l'argent (la bourgeoisie au 19è siècle, la "finance" aujourd'hui) contrôle aussi les moyens de production (usines, industries, etc.), donc la technologie ; or celui qui possède l'argent et la technologie possède aussi le pouvoir politique, directement ou indirectement. C'est bien ce qu'affirmait Marx : l'Etat n'est pas neutre, il est mis naturellement au service de la classe dominante, et quand ce n'est pas le cas, il ne pèse pas lourd face au pouvoir économique.
Pour comprendre l'alchimie secrète qui noue le pouvoir politique (voire étatique, de gauche comme de droite), le pouvoir de l'argent et celui de la technique, il faut considérer le domaine des techniques militaires c'est-à-dire l'armement. Le domaine militaire a toujours été, par excellence, le domaine de pointe et le vecteur du progrès technologique : même Internet a été inventé par l'armée américaine ! Si l'on ajoute le problème de l'armement nucléaire, qui ne cesse de proliférer de façon de moins en moins contrôlée, comment ne pas craindre pour la planète et pour l'humanité à cause du progrès technique, puisque ses manifestations les plus actuelles représentent un danger – ou du moins présentent un risque – extrême ?
Face au Pouvoir que représente plus que jamais la technique, et surtout face aux formes politiques de ce pouvoir, que nous reste-t-il pour résister ou simplement pour exister en paix ? Rien d'autre que la Démocratie – laquelle n'est pas technique par définition, mais seulement humaine. Là où la technique utilise des moyens puissants, contraignants, parfois violents, la démocratie repose sur la seule faiblesse de l'individu auquel elle donne simplement la parole. Distinguons pour le moins l'Etat et la démocratie : le premier, dont on ne peut contester l'importance, tend toujours plus ou moins vers la technocratie, par définition, et c'est la démocratie seule qui peut lui donner un visage humain. La démocratie n'est pas opposée à l'Etat ni même à la technique, elle en propose simplement un mode d'emploi humaniste.
La dernière question qui se pose est celle-ci : avons-nous encore les moyens, en tant qu'individus rien-qu'humains, en tant que sujets libres, de résister à la toute puissante technologie ou du moins à ses effets pervers ?

3) Technique, travail et liberté





La Science-fiction nous a souvent présenté une image catastrophique du Futur, soit parce que la technique y est utilisée par un groupe d'humains pour opprimer et exploiter les autres, soit parce que les machines elles-mêmes ont pris le pouvoir et ont réduit les hommes en esclavage (cf. le film Matrix).
Y a t-il une nouvelle fatalité qui nous lie à la technique ? une fatalité qui pourrait s'exprimer par un double constat d'impuissance : 1) "on n'échappe pas à la technique" , 2) "on n'arrête pas le progrès". On entend dire également dans certains milieux : "tout ce qui peut être fait (= ce qui peut être techniquement réalisé) sera fait". Etc.
Mais qui décide finalement, qui est ce "on" sinon des êtres humains socialement et politiquement organisés ? Les machines – ni d'ailleurs les techniciens – ne peuvent pas faire la loi ; il est toujours pertinent de distinguer l'invention technique et l'usage qui en est fait. On ne voit pas bien comment on pourrait "condamner" une invention, car après tout "inventer" ou "créer" n'est pas "agir". Il ne faut donc pas tout mélanger. N'avons-nous pas le pouvoir de légiférer, tant qu'existe la démocratie, pour interdire certaines expérimentations non (encore) fiables (culture des OGM par ex.), pour limiter les conséquences d'une utilisation polluante de l'industrie, etc. ?
Non seulement il faut dire que nous avons encore la liberté de choix, mais il faut soutenir que la technique nous apporte un pouvoir de décision, et donc une liberté de choix supplémentaire. En effet que serait un choix, en général, sans la connaissance des différentes options, et que serait une bonne décision sans les informations adéquates permettant d'anticiper les conséquences d'un choix ? Or n'est-ce pas justement l'un des avantages de la technique que de nous informer ? Dans la vie quotidienne, les techniques de l'information (téléphonie, etc.) nous permettent par exemple de d'agir plus vite et en "connaissance de cause". Mais il en va de même pour toute sorte de technique : d'une façon générale, la technique nous fait gagner du temps. Elle contribue ainsi à l'autonomie de l'être humain, elle le libère des chaînes du travail, elle accroît la durée de la vie, etc. Bref, il faudrait être aveugle, ou particulièrement borné, pour nier les effets civilisateurs de la technique…
De plus, notre conception de la machine doit s'affranchir de certains préjugés. Nous partons du principe que l'essence de la machine réside dans son automaticité, et nous fantasmons ce fait comme un danger pour l'homme comme si lui-même était en voie d'automatisation, prêt à se soumettre à la machine ou à devenir lui-même une machine ! Et si le principe de la machine était au contraire l'intelligence… ?

Gilbert Simondon (20è) - "La culture se conduit envers l'objet technique comme l'homme envers l'étranger quand il se laisse emporter par la xénophobie primitive. Le misonéisme [rejet de toute innovation] orienté contre les machines n'est pas tant haine du nouveau que refus de la réalité étrangère. Or, cet être étranger est encore humain, et la culture complète est ce qui permet de découvrir l'étranger comme humain. De même, la machine est l'étrangère ; c'est l'étrangère en laquelle est enfermé de l'humain, méconnu, matérialisé, asservi, mais restant pourtant de l'humain. La plus forte cause d'aliénation dans le monde contemporain réside dans cette méconnaissance de la machine, qui n'est pas une aliénation causée par la machine, mais par la non connaissance de sa nature et de son essence, par son absence du monde des significations, et par son omission dans la table des valeurs et des concepts faisant partie de la culture. (…) En fait, cette contradiction inhérente à la culture provient de l'ambiguïté des idées relatives à l'automatisme, en lesquelles se cache une véritable faute logique. (…) Le véritable perfectionnement des machines, celui dont on peut dire qu'il élève le degré de technicité, correspond non pas à un accroissement de l'automatisme, mais au contraire au fait que le fonctionnement d'une machine recèle une certaine marge d'indétermination. C'est cette marge qui permet à la machine d'être sensible à une information extérieure. C'est par cette sensibilité des machines à de l'information qu'un ensemble technique peut se réaliser, bien plus que par une augmentation de l'automatisme. (…) Loin d'être le surveillant d'une troupe d'esclaves, l'homme est l'organisateur permanent d'une société des objets techniques qui ont besoin de lui comme les musiciens ont besoin du chef d'orchestre."

D'autre part, le lien si essentiel qui unit le travail et la technique est lui-même entrain de muter… Au départ, la technique se contente d'accompagner le travail ; maintenant la technique allège et même supprime dans certains cas le travail. On a dit que la machine peut remplacer l'homme comme l'outil peut remplacer la main. Qui ne voit en outre que la technologie de pointe fraye de plus en plus en plus avec le "virtuel", avec l'information ? Qui n'aperçoit combien le "monde du travail" devient peu à peu un "monde de la communication" ? - lequel fait peur au moins autant, sinon plus, que le "monde des machines"... En tout cas le travail manuel, ou même le travail comme "production" cède peu à peu la place au travail virtuel comme "communication".
Cela aurait-il une conséquence idéologique ou philosophique telle que désormais, la nécessité de travailler pourrait cesser d'apparaître en même temps comme une sorte d'obligation sociale autant que morale, de bienfait universel ? Quand en aurons-nous terminé avec la productivité, la rentabilité, le stress, le "travailler plus pour gagner plus" ? Bref, avec le monde du travail ? Visiblement, malgré les exhortations toujours inactuelles d'un Nietzsche, pareille révolution morale n'est pas à l'ordre du jour…

Friedrich Nietzsche (19è) - "Dans la glorification du « travail », dans les infatigables discours sur la « bénédiction du travail », je vois la même arrière pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, ce qu’on sent aujourd’hui, à la vue du travail – on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir -, qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure ders satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l’on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme la divinité suprême. – Et puis ! épouvante ! Le « travailleur », justement, est devenu dangereux ! Le monde fourmille d’ « individus dangereux » ! Et derrière eux, le danger des dangers – l’individuum !
(…) Etes-vous complices de la folie actuelle des nations qui ne pensent qu’à produire le plus possible et à s’enrichir le plus possible ? Votre tâche serait de leur présenter l’addition négative : quelles énormes sommes de valeur intérieure sont gaspillées pour une fin aussi extérieure ! Mais qu’est devenue votre valeur intérieure si vous ne savez plus ce que c’est que respirer librement ? si vous n’avez même pas un minimum de maîtrise de vous-même ?"

Conclusion

Si la technique a toujours été et reste dangereuse autant que bénéfique, si elle se présente toujours comme "le plus grand risque" ou le plus grand pari de l'humanité, à cause des conséquences sur son environnement et sur son mode de vie, il n'en demeure pas moins que l'homme est seul responsable de sa "progéniture". Il est absurde de placer "face à face" l'homme et la machine, comme si une compétition décisive devait s'engager entre ces deux "espèces" dans les siècles à venir. Il n'y a qu'une seule espèce, une seule intelligence et une seule volonté : celles de l'être humain, qui décidera lui-même de son avenir.
C'est pourquoi la question nous paraît maintenant quelque peu étrange : "y a-t-il un autre monde possible ?", "le monde de la technique et du travail est-il le meilleur des mondes ?" De toute façon, il n'y a qu'un monde, celui de l'homme. Quant à l'avenir, il ne saurait justement être envisagé en terme de "mondes"… Si l'homme dispose d'un pouvoir de décision quasi-illimité concernant son existence et son avenir (par exemple, il est certain que le "réchauffement climatique" de la Terre est encore gérable… si, etc…), ce n'est pas de monde qu'il faut parler mais plutôt d'univers. Un monde, par définition, est toujours un espace clos. L'homme, s'il a bien constitué un monde (que nous fantasmons peut-être à tort comme un monde "de la technique", dominé par la technique), n'appartient à aucun monde préfini ou définitif ; son espace à lui, que permet de créer et d'anticiper son intelligence, est un univers infini, ou bien alors une pluralité d'univers. Nul ne sait ce que l'homme deviendra, ce qu'il fera de lui demain. Mais comme ni la technique ni le progrès technique ne sont étrangers à cette "perfectibilité" (Rousseau) et à ce pouvoir d'auto-détermination propre à l'homme, on peut difficilement imaginer que ce changement n'implique également la fonction et la place future des machines. Quant au travail, si l'on commence à apercevoir la dose de préjugés (cf. Nietzsche) qui nous lie à cette "pratique sociale" ancestrale… on ne voit pas bien comment on pourrait actuellement s'en passer !