jeudi 11 décembre 2008

Les époques de la philosophie

.
Très (très) brève histoire de la philosophie


La philosophie n’a pas toujours existé, ni comme discipline enseignée, ni même comme mode de pensée. Elle est donc un phénomène parfaitement historique. On peut affirmer que l’”ère” philosophique, faisant suite probablement à une ère religieuse voire superstitieuse, débuta avec la civilisation grecque pour s’épanouir essentiellement en Occident. A l’intérieur de cette “ère”, l’on distingue en général trois “époques” : antique et médiévale, moderne, contemporaine ; à quoi nous ajouterons l’”actualité” de la philosophie (il n’y a aucune raison de feindre l’ignorer, comme c’est souvent le cas dans les manuels). Dans ces époques, apparaissent des “périodes” où s’affirment des “courants”, eux-mêmes dérivés d’”écoles” philosophiques. Enfin au bout de la chaîne on retrouve le “philosophe” lui-même, ou plus précisément encore ses productions : les “œuvres”.




I. L’EPOQUE ANTIQUE ET MEDIEVALE


A) Période hellénique (grecque)

— On distingue un premier groupe d’écoles, dites ECOLES PRESOCRATIQUEs (précédant la venue de Socrate), qui s’occupaient essentiellement de physique, qui essayaient de comprendre le monde physique. Le premier philosophe grec connu est THALES (635-548 av. J.-C.), comme fondateur de l’ECOLE IONIENNE (la Ionie étant le lieu où il vivait). Il ne nous reste aucun écrit de lui, et on ne sait pas grand chose de ce qu’il enseignait... Le deuxième grand représentant de cette école ionienne est HERACLITE (VI siècle), dont il nous reste quelques fragments écrits. Il disait que “tout s’écoule”, c’est-à-dire tout est en mouvement, et il voyait dans le conflit des contraires (du chaud et du froid, du oui et du non) l’origine et la vérité de toutes choses. PYTHAGORE (VIè) de son côté a fondé L’ECOLE PYTHAGORICIENNE : il professait une philosophie où le Nombre est la mesure de toute chose. Il aurait été le premier à utiliser le mot “philosophie”. D’ EMPEDOCLE (494-444) on retiendra qu’il est l’inventeur de la théorie célèbre des “4 éléments” (terre-eau-air-feu). PARMENIDE (VIè) est le fondateur de L’ECOLE DES ELEATES (de la région d’Elée). Il a écrit un vaste “Poème”, dont il nous reste quelques fragments, et où il soutient contre Héraclite que l’être n’est pas mouvant, mais au contraire un et immuable. ZENON D’ELEE est le principal disciple de Parménide : il s’interroge, à l’aide d’une méthode dont il est l’inventeur génial et qui s’appelle la Dialectique, sur la notion d’Infini. LEUCIPPE et DEMOCRITE (Vè) sont les principaux représentants de L’ECOLE DES ABDERITAINS : Démocrite surtout eu une influence considérable, étant l’initiateur de la première théorie “des atomes”, théorie bien différente de la théorie actuelle ! Enfin il faut retenir une dernière école pré-socratique, celle des SOPHISTES avec leurs maîtres PROTAGORAS et GORGIAS (Vè) : ce sont des orateurs qui fondent toute leur philosophie sur l’art du discours, c’est-à-dire l’art de convaincre ; il en résulte pour eux qu’aucune vérité stable ne peut exister en dehors du discours, du discours humain (c’est Protagoras qui a dit : “L’homme est la mesure de toutes choses”).
— Enfin vient SOCRATE, valant à lui tout seul une école, tant son influence fut grande. Il n’a strictement rien écrit, on ne le connait que par les dialogues de Platon qui le mettent en scène. La philosophie de Socrate, c’est dans une certaine mesure la philosophie de Platon, du moins la première période de la philosophie de Platon. Socrate se distingue en ceci qu’il n’a pas de bonne nouvelle, qu’il n’a pas de message à apporter, sinon celui-ci, contenu dans sa célèbre formule : “connais-toi toi-même”. Sa méthode : interroger les gens, et les convaincre de leur ignorance. Son but : les convaincre par ailleurs qu’ils portent en eux un certain nombre de vérités, vérités dont on peut accoucher dans la discussion. Socrate est mort en 399 av. J.-C., condamné à mort par ses concitoyens, apparemment dérangés par une telle méthode.
— PLATON (427-347) est le fondateur de l’école de L’ACADEMIE. Ses principales oeuvres : “Le banquet”, “La république”, “Phèdre”, Timée”, etc. On peut dire sans risque d’erreur qu’il est le véritable père de la philosophie. Sa grande théorie est celle des “Idées”, c’est par elle qu’il prolonge l’enseignement de Socrate. Chaque chose de cette terre n’est que la copie d’un monde idéal - le monde des Idées - et c’est par la prise de conscience de celles-ci, sous la forme du souvenir, que l’homme accède à la sagesse. Le PLATONISME deviendra un courant de pensée extrêmement vivace jusqu’à nos jours.
— Elève de Platon, ARISTOTE (384-322) a fondé sa propre école : le LYCEE, dont les élèves s’appelaient les Péripatéticiens (car ils étudiaient, paraît-il, en déambulant...). La philosophie d’Aristote se présente comme une véritable encyclopédie traitant aussi bien de biologie, de politique que de métaphysique. Ses principales oeuvres sont du reste sa “Pysique” , sa “Métaphysique “ et “L’Ethique à Nicomaque” où il expose sa morale. Aristote refuse de croire, comme son maître Platon, en l’existence d’Idées séparées, mais il confère à chaque chose deux principes, qu’il appelle la matière et la forme, dont le principal est le second car il contient la vérité, c’est-à-dire l’essence des choses.

B) Période dite hellénistique et romaine (“hellénistique” signifie l’extension de la culture grecque à tous les pays méditerranéens ; “romaine” car elle a lieu en partie sous l’empire romain).

— La première école que l’on trouve est celle des CYNIQUES. A l’instar de DIOGENE (413-327), le cynique est une sorte de philosophe-clochard, tout à l’opposé du platonicien ou de l’aristotélicien. A la limite, la seule philosophie qu’on lui connaisse, c’est sa vie d’errant et de contestataire ; il est le précurseur, en quelque sorte, du “baba-cool”.
— La deuxième école importante est celle du STOICISME dite aussi Ecole du Portique, dont le fondateur fut ZENON DE CITTIUM (336-264 av. J.-C.). Nous connaissons surtout le stoïcisme à travers des auteurs romains : SENEQUE (mort en 65 ap. J.-C.), EPICTETE (“Manuel” ; esclave affranchi, 1er siècle), MARC-AURELE (“Pensées pour moi-même” ; empereur, mort en 180). Les stoïciens développent une philosophie plutôt fataliste, où les choses qui arrivent sont règlées par le destin ; en conséquence de quoi la conduite humaine doit s’y conformer : comme le dit Epictète, “il y a des choses qui dépendent de nous [c’est-à-dire de notre volonté et de notre raison], il y en a d’autres qui n’en dépendent pas”. Il convient de supporter ces dernières dignement : le stoîcien se veut un sage accompli.
— A l’opposé on trouve L’EPICURISME, du nom de son fondateur EPICURE (341-271 av. J.-C.). Sa doctrine nous est exposée principalement par le poète latin LUCRECE (98-54) dans son De natura rerum . Epicure adopte une explication mécaniste et matérialiste du monde ; sur le plan de la morale, le bonheur ne peut consister que dans le plaisir (à condition de distinguer les bons des mauvais plaisirs : ce n’est pas une apologie de l’orgie).
— A peu près contemporain de Zénon et d’Epicure, PYRRHON (365-275) est le principal représentant de l’école des SCEPTIQUES. Curieux gens que ces sceptiques : ils ne croient en rien, pensent que l’on ne peut rien savoir, et qu’il vaut mieux ne rien faire...
— Nous passons quelques siècles, marqués par le développement des diverses doctrines précédemment citées, et aussi par l’essor, évidemment essentiel pour l’histoire de la philosophie, du christianisme, et nous trouvons un courant de pensée important connu sous le nom de NEO-PLATONISME. Son chef de file est PLOTIN (205-270), son oeuvre principale s’intitule “Les Ennéades” : il développe une philosophie idéaliste très complexe, une vision globale et hiérarchisée du monde qui fait tout reposer sur un principe suprême, l’Un.
— SAINT-AUGUSTIN (354-430), qui donnera naissance à l’AUGUSTINISME, subit l’influence à la fois de Platon, de Plotin et du Christianisme. Ses oeuvres principales sont “Les Confessions” et “La Cité de Dieu”. Il réfléchit sur les rapports de la foi et de la raison, de la théologie et de la philosophie, et accorde plus d’importance aux premiers qu’aux seconds de ces termes. Il s’affirme aussi comme l’un des premiers philosophes de l’”intériorité”.

C) 3ème période : le moyen-âge et la renaissance.

— Dans les débuts du moyen-âge, on trouve moins de figures marquantes que par le passé, même si la philosophie, mêlée à la théologie, y est extrêmement vivace : retenir par exemple les noms de Saint Anselme (1034-1109), Pierre Abélard (1079-1142) (célèbre pour ses “aventures” avec Héloïse), Saint Bonaventure (1222-1274). Ne pas oublier également, sous l’influence conjuguée d’Aristote et du néo-platonisme, l’existence d’une philosophie arabe, surtout avec Avicenne (980-1036) et Averroès (Espagnol : 1126-1198), comme d’une philosophie juive avec Maïmonide (1135-1204).
— Le XIIè siècle a surtout été marqué par la domination du moine dominicain SAINT THOMAS D’AQUIN (1227-1272), et de sa doctrine, le THOMISME. Saint thomas a écrit une “Somme théologique” en laquelle il tente de concilier l’aristotélisme et la religion chrétienne, c’est-à-dire la raison et la foi. Sa solution consiste à affirmer que la vérité (des philosophes) est contenue en Dieu sous formes de “raisons éternelles”. Le thomisme a longtemps été la doctrine officielle de l’Eglise catholique et romaine.
— La doctrine REALISTE (réaliste car elle affirme la “réalité” des raisons éternelles) de saint Thomas devait être contestée notamment par l’école NOMINALISTE de GUILLAUME D’OCCAM (1349-1350) : celui-ci nie l’existence de ces raisons éternelles dites aussi “universaux”, en tout cas il nie que nous puissions y accéder puisque notre mode de connaissance limité nous condamne à l’individuel : c’est le langage seul qui peut nous donner l’illusion de l’universel.
— On trouve en Allemagne un courant de MYSTICISME représenté par MAITRE ECKHART (1260-1327) : il s’agit d’un mysticisme bien philosophique (à distinguer de la simple “mystique” des religieux, de certains poètes ou d’”illuminés”), hyper spéculatif, professant un retour à l”Unité” divine.
— La renaissance est marquée par plusieurs phénomènes contradictoires. D’abord un retour en force du platonisme et du NEO-PLATONISME avec Nicolas de Cuse (1401-1464) en Espagne, Giorano Bruno (1548-1600) en Italie, Jacob Boehme (1575-1624) en Allemagne : chez ce dernier on découvre l’ influence marquée de l’ésotérisme, en l’occurence de la Kabbale juive (doctrine secrète des juifs).
— Il faut réserver une place spéciale à MONTAIGNE (“Les essais”) qui renouvelle à sa manière le scepticisme : il ne croit plus du tout aux anciennes conceptions du monde, pleines de préjugés, à peine croit-il en la science naissante de son temps : il croit en l’homme seul. C’est donc un HUMANISTE.
— L’autre grande figure est FRANCIS BACON (1561-1626), auteur d’un “Novum organum” (“Nouvelle Logique”) : il est le premier qui a montré la nécessité de recourir à l’expérience pour découvrir quelque vérité.


II. L’EPOQUE MODERNE.

— On entend par “époque moderne”, essentiellement les 17è et 18è siècles, c’est-à-dire au fond la période classique et “Les Lumières”. (Moderne s’oppose ici à Antique.)

A). 17è siècle

— C’est que la philosophie y subit un changement radical, notamment sous l’influence de DESCARTES (1596-1650) et du CARTESIANISME. Principales oeuvres : “Le discours de la méthode”, “Les méditations métaphysiques”. La méthode se présente comme une recherche de l’”évidence”. L’évident étant ce dont on ne peut douter, la première proposition qui résiste au doute est “Je pense, donc je suis”. Ce qu’on appellera désormais le Cogito est une connaissance rationnelle, une connaissance de et par l’esprit ; cette primauté de l’esprit justifie à la fois un mode de connaissance, que l’on appellera désormais RATIONALISME, et l’obligation de distinguer deux ordres de réalité, l’âme et le corps, ou l’esprit et la matière, ce qui fonde le fameux DUALISME cartésien. Le rationalisme présuppose notamment que l’on puisse trouver “dans le trésor de mon esprit” des idées simples et innées.
— C’est précisément ce que conteste L’EMPIRISME, opposé en cela au rationalisme. Exemple le philosophe anglais JOHN LOCKE (1632-1704), auteur d’un “Essai sur l’entendement humain”. Il affirme au contraire que toutes nos connaissances proviennent de l’expérience.
— PASCAL (1623-1662) dans ses “Pensées” entame une vaste apologie de la religion chrétienne : il tire profit des idées mécanistes de Descartes pour ridiculiser et humilier l’homme, lequel, dit-il, n’a d’autre ressource que de se tourner vers Dieu pour conserver sa dignité. Il ne le fera pas au moyen de la raison, mais au moyen du “coeur”.
— MALEBRANCHE (1638-1715) (voir sa “Recherche de la vérité”), fortement influencé par Descartes, tente de concilier le rationalisme nouveau avec l’idéalisme de Saint Augustin : la Raison qui éclaire l’homme est la Sagesse de Dieu même.
— SPINOZA (1632-1677) expose dans “L’Ethique” des conceptions qualifiées de PANTHEISTES. Le Pan-théisme consiste à affirmer que Dieu est dans tout. Tout d’abord, pour Spinoza il n’existe qu’une seule réalité, une seule substance qui est Dieu (donc pas de dualisme). Le but avoué du philosophe est de parvenir à une connaissance de Dieu, et de parvenir ainsi à une joie suprême ; une théorie nouvelle de la connaissance et de la nature humaine en découle.
— LEIBNIZ (1646-1716) défend le rationalisme contre l’empirisme. (Cf. “Nouveaux essais sur l’entendement humain”, “La Monadologie”). Dans ce sens il va plus loin que Descartes, puisqu’il voit partout dans la nature des principes d’ordre spirituel ; toute chose dans le monde obéit à une “raison suffisante”. De là résulte que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes... C’est la doctrine de l’OPTIMISME.
— A l’opposé de Leibniz, revenons à l’empirisme et même au matérialisme anglais. Notamment HOBBES (1588-1679) est l’auteur d’une oeuvre maîtresse, “Léviathan”, où il entreprend de montrer que l’homme vit initialement dans un état de nature où ne règnent que la force et la violence ; il en tire la conclusion qu’il faut transférer cette force à un Souverain suprême, détenant un pouvoir absolu sur ses sujets, afin d’éviter le désordre et que la puissance soit compatible avec la civilisation.

B) 18è siècle

— Beaucoup plus libéral, un MONTESQIEU (1689-1755), décrit dans “L’esprit des lois” les conditions dans lesquelles les hommes de tous les pays s’octroient justement une telle souveraineté. Au contraire de Hobbes, la nécessité des lois découle pour lui de conditions positives, c’est-à-dire matérielles, géographiques et historiques.
— BERKELEY (1685-1753) (“Essai sur une nouvelle théorie de la vision”) conteste, dans la tradition empiriste (voir plus haut : Locke), l’existence des idées générales. Mais il fait preuve d’IDEALISME et même d’IMMATERIALISME en affirmant l’identité de l’être et de l’être-perçu ; pour lui, être c’est percevoir ou être perçu.
— HUME (1711-1776) est l’auteur d’un “Traité de la nature humaine”, où il essaie d’analyser les composantes élémentaires du psychisme humain : il en déduit qu’il ne saurait y avoir autre chose dans l’esprit que des données de l’expérience (empirisme), et la Raison elle-même se réduit à un ensemble d’habitudes (d’où le scepticisme).
— Le français CONDILLAC (1715-1780) dans son célèbre “Traité des sensations” (d’où sa doctrine le SENSUALISME) enquête sur la formation de l’intelligence à partir des sensations primitives ; toute opération de l’esprit se ramène à une sensation transformée.
— Toutes ces philosophies empiristes et sceptiques vont nourrir les théories de la nature de ce qu’on appelle les PHILOSOPHES DES LUMIERES : Diderot, D’Alembert, et aussi Voltaire : ce 18ème siècle, que l’on appelle celui des “philosophes”, n’est pourtant pas une période de grandes constructions philosophiques. — Le plus important reste sans nul doute ROUSSEAU (1712-1778), pour l’originalité de ses thèses développées notamment dans “Le contrat social” : Rousseau est le théoricien de la souveraineté du peuple, souveraineté qui est le fruit, dit-il, d’un contrat ou d’un pacte que les hommes ont passé entre eux et par lequel ils renoncent à leur liberté individuelle.
— Enfin cette période s’achève avec KANT (1724-1804). Dans ses trois grandes oeuvres , “La critique de la raison pure”, “La critique de la raison pratique” et “La critique de la faculté de juger”, Kant inaugure une nouvelle philosophie dite ‘philosophie critique’ ou CRITICISME. D’abord idéaliste, la méthode kantienne consiste à changer radicalement de point de vue : ce n’est pas à la connaissance de se régler sur les objets, mais aux objets à se règler sur la connaissance qu’on en a. Du coup, et cela définit ce qu’on appelle la méthode critique, on ne doit rien affirmer en dehors de ce que l’on sait pouvoir connaître des choses, en fonction des capacités propres de l’esprit humain, et tout le reste doit être taxé d’illusion métaphysique (notamment les grandes théories antérieures). Mais l’on ne doit pas sombrer pour autant (comme Hume) dans le scepticisme : que l’on ne puisse tout connaître n’empêche pas, au contraire, que l’on doive obéir à des impératifs (la loi morale en devient encore plus pure) et même croire en Dieu.


III. L’EPOQUE CONTEMPORAINE



A) 19è siècle

— En Angleterre un nouveau courant voit le jour qui a pour nom L’UTILITARISME. Bien dans l’esprit pratique anglais, cette philosophie met en avant, comme son nom l’indique, le principe d’utilité : rien ne conduit les hommes à agir sinon le plaisir, il faut donc construire une société compatible avec le plaisir. Leur chef de file s’appelle BENTHAM (1748-1832). Il sera suivi plus tard par STUART MILL (1806-1875) (“L’Utilitarisme”).
— En Allemagne, on est en plein romantisme, c’est-à-dire que l’on bâtit des systèmes qui sont à la fois des idéalismes et des philosophies de la nature : c’est cas de SCHELLING (“Idées pour une philosophie de la nature”) (1775-1854). — FICHTE (1762-1814) est l’auteur d’une “Théorie de la Science” qui se veut une démonstration “scientifique” de la liberté : théorie complexe destinée à compléter et à dépasser le kantisme.
— Avec Schelling et Fichte, HEGEL (1770-1831) est le troisième grand représentant de ce qu’on appelle l’IDEALISME ALLEMAND. Ses oeuvres maîtresses sont la “Phénoménologie de l’esprit” et la “Logique”. Hegel fait confiance en la Raison comme étant le seul instrument valable du philosophe. Le but de la Raison est de parvenir à un Savoir absolu qui peut être atteint grâce à la Dialectique : dialectique veut dire ici que c’est par un jeu d’oppositions et de contradictions sans cesse posées et résolues que la Raison avance. Hegel démontre en outre que cette Raison progresse bel et bien dans l’Histoire, et même qu’elle se réalise dans l’Etat. L’HEGELIANISME a eu une influence colossale sur la philosophie contemporaine.
— Tout à l’opposé, KIERKEGAARD (1813-1885) décrit le drame quotidien de l’existence ; il défend l’intériorité contre la lourde machinerie hégélienne. (Cf. “Le concept d’angoisse”, “Traité du désespoir”).— SHOPENHAUER (1786-1860) dans son livre “Le Monde comme volonté et comme représentation” pose comme principe premier le “vouloir vivre”; ce principe qui gouverne les hommes est en même temps cause de tous leurs maux : comme les bouddhistes, Shopenhauer propose de s’en détacher le plus possible.
— Critiquant lui aussi ce principe de Volonté, NIETZSCHE (1844-1900) (Cf. “Généalogie de la morale”, “Par-delà bien et mal”) entend renverser toutes les valeurs jusque là admises par la culture occidentale ; surtout qu’une GENEALOGIE de ces valeurs (une enquête sur leurs origines) fait apparaître qu’elles sont elles-mêmes le résultat d’une inversion du sens de la vie : au lieu d’être positives, elles sont négatives, au lieu d’être gaies elles sont tristes, au lieu d’être fortes elles sont faibles, finalement elles encouragent la mesquinerie plutôt que la puissance. Pour lui, le pire représentant de l’humanité est le prêtre...
— Or pendant tout ce temps la science fait de grands progrès : la science positive (c’est-à-dire la science des faits, et non la science de l’esprit comme chez Fichte) trouve son grand défenseur idéologique en la personne d’AUGUSTE COMTE (1798-1857), fondateur du POSITIVISME. On trouve dans ses “Cours de philosophie positive” l’idée que la philosophie pourrait être une science des sciences: ainsi les deux activités ne seraient plus séparées. Il tente également de poser les premiers principes d’une Sociologie.
— Il faut justement évoquer des différentes philosophies sociales naissantes au 19è siècle. Les courants ANARCHISTES ET SYNDICALISTES ont trouvé un père en la personne de PROUDHON (1809-1865). Dans son ouvrage “Qu’est-ce que la propriété?”, il répond : la propriété c’est du vol.
— Le MARXISME a pour fondateurs FEUERBACH, ENGELS et bien sûr KARL MARX (1818-1883). L’oeuvre maîtresse de Marx est “Le Capital” : il invente, en renversant l’idéalisme de Hegel, le MATERIALISME DIALECTIQUE. Cette fois, le mouvement (dialectique) de la pensée n’est que la réflexion du mouvement réel (matérialisme) ; le réel n’est pas le produit de la pensée : c’est l’inverse. L’homme se réalise dans l’histoire par une succession de luttes qui met en scènes des classes sociales: on y trouve à chaque fois des oppresseurs et des opprimés. Dans la société capitaliste, c’est le phénomène de la plue-value, c’est-à-dire l’exploitation du travail prolétarien, qui est le levier principal de l’oppression. La Révolution violente et la Dictature du prolétariat sont les phases nécessaires à l’avènement du communisme, c’est-à-dire une société sans classe.

B) Le 20è siècle

— Le siècle commence par la publication d’un livre de SIGMUND FREUD (1856-1939) intitulé “La Science des rêves” (1900) où est avancée l’hypothèse d’une pensée inconsciente, c’est-à-dire de l’Inconscient. C’est grâce à la PSYCHANALYSE que l’on peut avoir accès à cet inconscient, en interprétant un certain nombre de phénomènes comme les rêves, les lapsus, las actes manqués. Or que révèle cette recherche ? Essentiellement les motivations sexuelles du comportement humain (le “désir”). C’est par la compréhension de ces motivations, devenues inconscientes, que l’on a une chance de guérir les névroses. Freud aura de nombreux successeurs, et aussi des contradicteurs tels que ADLER ou encore JUNG, celui-ci contestant l’importance de la sexualité et préférant rapporter la teneur de l’inconscient à des “archétypes” universels.
— Ignorant la psychanalyse, également grand ennemi de l’hégélianisme, BERGSON (1849-1941) (“Essai sur les données immédiates de la conscience”, “La pensée et le mouvant”) tente de réhabiliter deux phénomènes selon lui sous-estimés : la durée (psychologique) et l’intuition comme mode de connaissance. Vladimir JANKELEVITCH (mort en 1985), philosophe du “je-ne-sais quoi”, est un des continuateurs de Bergson.— ALAIN (1868-1951) (voir ses “Propos”) est un cartésien vantant le caractère indépassable de l’esprit, de la volonté, et de la morale.
— En Allemagne prend alors naissance un grand courant de pensée, LA PHENOMENOLOGIE, dont le fondateur est le philosophe-mathématicien HUSSERL (1859-1938). Oeuvres principales :”Idées directrices pour une phénoménologie” et “Méditations cartésiennes”. Comme Descartes, Husserl part à la recherche d’un moi pur, qu’il appelle le “Je transcendantal”, distinct du “je” psychologique : cette distinction doit permettre justement de décrire ce dernier (ainsi que le monde et les choses) comme un pur phénomène pour le Je transcendantal. L’activité de ce Je n’est plus seulement la pensée, mais l’”intentionnalité”, cette propension de la conscience à se tourner vers les choses, leur conférant ainsi un sens.
— La Phénoménologie a directement donné naissance à cet autre courant de pensée célèbre : L’EXISTENTIALISME. En Allemagne, il est représenté et même dépassé par HEIDEGGER (1889-1976). Dans son premier ouvrage “Etre et Temps”, il pratique ce qu’il appelle “l’analyse existentiale”, décrivant l’individu comme être-là dans le monde, comme existant pur et simple : il en résulte un éclairage nouveau sur des questions comme l’angoisse, la mort, le souci. Plus tard, Heidegger met l’accent non plus sur l’existence mais sur l’Etre lui-même : soutenant que cette question a été très tôt occultée par les premiers philosophes, il s’en sert pour “déconstruire” l’ensemble de ce qu’il appelle la Métaphysique, c’est-à-dire toute la philosophie avant lui.
— En France, à côté de mouvements de moindre importance tels que le PERSONNALISME de E. MOUNIER, l’existentialisme s’affirme essentiellement avec SARTRE (1905-1980) et MERLEAU-PONTY (1908-1961). Le premier, dans “L’Etre et le Néant”, décrit l’être humain comme une concience n’ayant le choix qu’entre une réalité brute (l’en-soi, l’être) et une libre subjectivité (le pour-soi), qui est l’existence, et au travers de laquelle s’éprouve d’abord l’angoisse et le sentiment absurde de la vie. Par l’intermédiaire du thème de l’”engagement”, comme forme de l’existence authentique, Sartre pensera pouvoir intégrer l’existentialisme dans le marxisme, auquel il se rallie (“l’indépassable philosophie de notre temps”)... Avec le second, Merleau-Ponty (“Phénoménologie de la perception”), la philosophie se donne pour tâche de réapprendre à “voir le monde”, s’ouvrir à autrui, vivre son corps. Le phénomène premier de l’existence est la perception : aucune science positive ne peut en rendre compte. — En marge de l’existentialisme, mais issu également de la phénoménologie, mentionnons la présence du courant HERMENEUTIQUE (notamment avec Paul Ricoeur), qui se propre d’”interpréter”, de dégager la signification des symboles qui nous entourent et nous précèdent.
— Mentionnons également L’HISTOIRE DES SCIENCES ET L’EPISTEMOLOGIE, avec par exemple BACHELARD (1884-1963) (“Psychanalyse du feu”, “L’eau et les rêves”) : il montre que ce qui fait obstacle au progrès de la pensée scientifique ne sont pas uniquement des problèmes internes à la science, ce sont des préjugés tenaces, des raisons inconscientes qu’il est essentiel de pouvoir analyser. D’où l’idée d’une psychanalyse de la science, d’une étude comparée de l’imaginaire et de la raison, et finalement d’un rationalisme ouvert et pluraliste.
— L’école du POSITIVISME LOGIQUE est un autre grand courant de pensée contemporain. Il fut inspiré (sans s’y réduire) par le viennois WITTGENSTEIN (1889-1951) (voir le “Tractatus logico-philosophicus”) : pour lui la philosophie n’est pas une connaissance : elle n’a rien à “dire”, elle ne peut qu”’éclaircir”, notamment les confusions issues du langage. C’est aussi par l’analyse du langage, mais cette fois en le ramenant à une épure logique, que CARNAP (1891-1970) et RUSSELL pensent pouvoir réaliser l’unité de la science.
— Dans la deuxième moitié de ce siècle, l’attention portée au langage est générale. C’est le cas du mouvement dit STRUCTURALISTE qui est moins une philosophie qu’une famille assez hétéroclite de chercheurs. L’initiateur en est le linguiste FERDINAND DE SAUSSURE, (“Cours de linguistique générale”) inventeur d’une méthode d’analyse proprement structurale. En quoi consiste-t-elle? A considérer la langue, en l’occurrence, comme un système dont les éléments, les signes n’ont d’existence que dans leurs rapports réciproques (ce que Saussure appelle des “différences”). C’est le contraire d’un “substantialisme”, qui prônerait au contraire la “subsistance” en soi et indépendante de ces éléments. — ROLAND BARTHES par exemple (1915-1980) (“Eléments de sémiologie”, “Mythologies”) appliquera cette méthode au texte littéraire, avant d’en revenir à une approche plus subjective ou poétique. — L’anthropologue LEVI-STRAUSS (né en 1908) utilise par exemple dans “Anthropologie structurale” la méthode en question : appliquée à l’étude des formes de la parenté, il montre facilement que la parenté, comme le langage, est un système de communication. Même chose pour l’étude des mythes : on leur découvre alors une objectivité indépendante de leur contenu.— ALTHUSSER (né en 1918) renouvellera dans cet esprit la doctrine marxiste en essayant de la faire accéder au statut de “science”.— MICHEL FOUCAULT (1926-1984) (“Les mots et les choses”, “L’histoire de la folie”, “La volonté de savoir”) adopte une position à la fois d’historien et de philosophe : grâce à la méthode “archéologique”, il étudie de grands systèmes, de grandes couches de savoir qu’il appelle “épistémès”, et qui sont en fait l’ensemble des catégories objectives, liées aux structures sociales, qui à une époque donnée commandent la connaissance. Il constate notamment la faillite, à l’époque moderne, des notions d’”homme “ et de “sujet” au profit du “discours” et du “langage”. Le structuralisme passe alors, sans doute avec raison, pour un ANTI-HUMANISME.


IV. PHILOSOPHIE ACTUELLE


1. On trouve encore l’anti-humanisme dans un groupe de philosophies pourtant post-structuralistes, que l’on peut réunir sous l’appellation de PHILOSOPHIES DE LA DIFFERENCE car elles critiquent toutes la métaphysique, le logocentrisme, la science, et la “philosophie générale” telle qu’elle est souvent enseignée. On peut en énumérer quelques uns. — D’abord GILLES DELEUZE (“Différence et répétition”, “Capitalisme et Schizophrénie”), dans la lignée à la fois de Nietzsche et de Bergson, puis d’un freudo-marxisme très remanié : chez lui les différences deviennent des “réseaux”, des “rhizomes” ou des “machines désirantes”... — JEAN-FRANCOIS LYOTARD (“Le différend”) s’intéresse à Kant et aux jeux de langage : le but est que la pensée et le discours ne se referment pas sur eux mêmes, comme ils ont trop tendance à la faire ; plutôt un “différend” définitif qu’une phrase dernière. JACQUES DERRIDA (“L’écriture et la différence”, “De la Grammatologie”) poursuit et radicalise l’entreprise heideggerienne de “déconstruction” (jusqu’à déconstruire Heidegger, voire s’auto-déconstruire...), en se servant des concepts opératoires d’”écriture”, de “trace”, ou de “supplément”. Dans ce courant, on peut citer aussi J.L. NANCY et Ph. LACOUE-LABARTHE. MICHEL SERRES (avec EDGAR MORIN) serait plutôt un “philosophe de la complexité” : il s’applique à forger des “passages”, à jeter des ponts entre des ensembles théoriques ou culturels qui auparavant n’avaient pas de rapport.

2. En Allemagne, où la philosophie des différences n’est guère appréciée, le philosophe-sociologue JURGEN HABERMAS propose une “Théorie de l’agir communicationnel”, qui se veut une PRAGMATIQUE rationnelle fondée sur l’action, la communication et le dialogue. — En France, l’intérêt conjugué pour la pragmatique (science de la communication issue de la linguistique) et pour la LOGIQUE se retrouve avec une génération de chercheurs comme G.G. GRANGER, JACQUES BOUVERESSE, VINCENT DESCOMBES, FRANCIS JACQUES…

3. Toujours en France, la “philosophie des différences” continue de se répandre à partir d’un lieu para-universitaire appelé “collège international de philosophie” (situé Rue Descartes à Paris) où se tiennent des conférences parfaitement internationales et interdisciplinaires. — En ce lieu et ailleurs, il faut compter avec un courant dont le psychanalyste JACQUES LACAN (1901-1981) (“Ecrits”) fut l’initiateur. On peut à la limite inclure celui-ci dans le structuralisme des années 50. Mais les choses sont plus complexes, et l’influence du LACANISME comme de la PSYCHANALYSE toute entière sont bien trop vivaces. Initialement, Lacan propose une relecture de Freud, avec cette mention capitale: “l’inconscient est structuré comme un langage”, écrit-il. Il s’agit essentiellement d’une théorie du “sujet de l’inconscient”, articulée autour de trois concepts majeurs : le réel, l’imaginaire et le symbolique. A bien des égards, on peut considérer que la psychanalyse lacanienne (ou néo-lacanienne), à travers ses publications et ses ramifications, rivalise à elle seule en ampleur et en importance avec tout le reste de la philosophie contemporaine (où elle compte des amis comme des ennemis).— On trouvera une interprétation et une modification de cette théorie lacanienne dans les ouvrages du philosophe français ALAIN BADIOU (notamment “L’Etre et l’Evénement”, 1981).

4. On assiste pour l’heure à un certain “retour” de L’HUMANISME : retour aux valeurs (A. Finkielkraut), à la morale (A. Comte-Sponville), au sacré (Luc Ferry), etc. — A l’opposé de ces “retours”, on trouve une avancée audacieuse et très expérimentale, à la limite de la “philosophie-fiction”, avec la “NON-PHILOSOPHIE” de FRANÇOIS LARUELLE, laquelle se présente comme une critique impitoyable des croyances et des pratiques de la philosophie elle-même. Il s’agit moins d’une philosophie du sujet (comme le lacanisme) que d’une théorie de l’homme comme individu irréductible. Laruelle reproche à la philosophie de s’intéresser plus à elle-même qu’à l’homme réel, de penser l’homme par rapport à la philosophie (comme Kant et tous ces néo-humanistes qui ne voient en l’homme qu’une “essence”, des “droits”, des “valeurs”, des “qualités” — autant de choses qui le déréalisent) plutôt que de penser la philosophie à partir de l’homme.