mardi 13 janvier 2009

Contexte et origine du savoir philosophique

.
Ce qui nous préoccupe ici est proprement l’origine de la philosophie comme Savoir, ou si l’on veut comme Discipline, comme formation théorique. 1) Tout d’abord, on ne peut faire surgir un savoir véritable qu’en lui opposant l’ignorance, et en dégageant la philosophie de l’opinion. 2) Nous suivrons ensuite le combat que mène et mènera toujours la même philosophie contre le phénomène de la croyance, notamment religieuse. 3) Puis nous verrons comment une culture, une littérature, une mythologie en l’occurrence grecques ont pu donner naissance à une discipline nouvelle comme la philosophie. 4) Enfin nous constaterons combien les premiers rudiments de recherche scientifique ont en réalité décidé du sort et du succès, d’ailleurs tout relatif, de la philosophie. La philosophie ne serait jamais apparue sans un certain nombre de conditions culturelles favorables, historiquement et géographiquement réunies en Grèce entre les 6è et 4è siècles avant notre ère. Ce que l’on appelle "contexte et origine" fonctionnent en réalité à la fois comme des causes, des déclencheurs et des obstacles à l’essor de la philosophie : disons que la philosophie aura à lutter contre des éléments avec lesquels elles devra aussi composer, parce qu’ils constituent ses propres origines. 


Ignorance, opinion, idéologie

IGNORANCE — Il y a deux aspects dans l’ignorance, un aspect négatif : c’est la bêtise, et un aspect positif : c’est l’étonnement, le désir de savoir. L’enfant qui ignore tout n’est pas bête pour autant. Pour Platon et Aristote, d'autres auteurs encore, la philosophie est “fille de l’étonnement”. “Avoir l’esprit philosophique, c’est être capable de s’étonner des événements habituels et des choses de tous les jours, de poser comme sujet d’étude ce qu’il y a de plus général et de plus ordinaire” (Schopenhauer). Ceci est proche de l’étonnement enfantin : qu’est-ce que ceci, qu’est-ce que cela. Comparer avec le questionnement adolescent : beaucoup plus systématique, l’adolescent commence à construire des systèmes justificatifs, car sa question n’est plus qu’est-ce que, mais pourquoi. — Le philosophe ressemble peut-être à l’enfant, mais à la différence de ce dernier, son questionnement se fait rationnel. Et puis l’enfant questionne pour savoir ; le philosophe pour mettre en jeu, ou en cause, son savoir ou le savoir des autres.

OPINION — L’opinion n’est pas un savoir mais bien souvent une prétention au savoir, un savoir faux, un ensemble de préjugés. Un préjugé est un savoir non critiqué, non examiné. Comment traque-t-on l’opinion fausse ? En amenant celui qui présente ses opinions comme étant des vérités à se contredire lui-même. — Mais il existe aussi une bonne opinion : c’est l’opinion que l’on se fait, et même que l’on doit se faire en l’absence de tout savoir approprié et certain. Mieux vaut avoir, à propos d’une question qui m’engage dans la vie, une opinion qui risque d’être fausse que pas d’opinion du tout. Comme le dit Descartes, lorsque l’on est perdu au milieu d’une forêt, il faut bien se décider pour une direction et n’en pas changer, au risque de se perdre plus longtemps encore. Mieux vaut se diriger vers une fausse destination que vers nulle part, tourner en rond, ce qui reviendrait en l’occurrence à se laisser mourir. L’opinion est bonne à condition qu’on la reconnaisse comme telle, c’est-à-dire provisoire.

IDEOLOGIE — Au sens propre l’Idéologie est un système, un ensemble d’idées. Le sens est nettement péjoratif lorsque cet ensemble est décrit comme incohérent, arbitraire, ou bien comme un amas d’opinions non critiquées. On oppose alors l’idéologue au philosophe, ce dernier étant seul garant de la rigueur. Du côté de l’idéologie se trouve l’”intelligentsia”, c’est-à-dire l’ensemble des gens simplement cultivés... On parlera d’”idéologie dominante” à propos des opinions les plus communément partagées, voire imposées : les idées les plus simplistes, et souvent aussi les plus dangereuses. On parlera non d’une philosophie raciste, mais d’une idéologie raciste, par exemple. Une idéologie bourgeoise ; une idéologie populiste, etc.

Croyance, religion, foi

LA CROYANCE. — La croyance “pure” est “pure naïveté”, dégagée de toute religion, et la philosophie ne peut jamais s’en acquitter absolument : nous verrons pourquoi. Mais d’abord : la croyance est-elle plutôt l’origine, le contexte, ou bien l’ennemie désignée de la geste philosophique ? Il semble bien en effet qu’originairement, toute philosophie se dresse contre une croyance comme elle se dresse contre l’ignorance. Croire peut sembler le contraire de penser, le contraire de raisonner. La croyance se fonde donc sur l’irrationnel, c’est à peu près sûr, mais l’irrationnel doit-il être déclaré irréel ? Qu'est-ce qu'un dieu ou un esprit (paradigme de l’irrationnel, de l’objet de croyance) ? C’est une présence, une présence rassurante, rendue pour une raison ou une autre nécessaire dans l’économie humaine. Pour autant qu’elle n’est pas attestée — c’est-à-dire vérifiée, constatée empiriquement — cette présence relève de la croyance. D'ailleurs la croyance en général n’a pas besoin de justification ; c’est en cela encore qu’elle touche au réel. Le côté négatif de cette croyance au réel, c’est son aspect assez vite contraignant, imposé, socialement organisé — dans ce cas une croyance se transforme en religion. Le réel halluciné comme tel se transforme en état de fait où précisément ce sont les faits qui dictent leur loi... Une loi qui n’est autre que celle de l’arbitraire, de la force, de la violence. C’est ici que le philosophe intervient, pour mettre un terme à une situation d’injustice et de "bêtise". A ceci le philosophe oppose le raisonnement, la réflexion, la question. Mais comme il n’a pas la force avec lui, et parce qu’il ne parvient pas à convaincre tout à fait, le voici obligé de transiger, de garder une place pour la religion dans son système. C’est ainsi que philosophie et croyance aboutissent, un peu par la force des choses, à une situation sinon de compromis du moins de tolérance réciproque : alors on peut parler d’un contexte véritable, la croyance formant le contexte, c’est-à-dire ce fond sur lequel s’enlève la philosophie nouvelle. — Dans quel sens maintenant peut-on parler d’une origine “croyante” de la philosophie ? Celle-ci ne surgit-elle pas au contraire d’une rupture, une coupure nette d’avec la superstition, la magie, les dieux ? Extérieurement, oui. Mais elle n’est pas pour autant délivrée du “mécanisme” même de la croyance, s’il est vrai que ce mécanisme est le plus ancien, le plus tenace des formations de l’esprit. Le nerf de cette affaire, qui est aussi le point de résistance, on a vu que c’était le réel, halluciné dans un premier temps (le dieu), puis auto-halluciné (la croyance elle-même : il faut croire). La philosophie n’y échappe pas. Elle y plonge, elle y court. Ne serait-ce que parce que, au plus fort de la certitude de soi, de son auto-nomie (et auto-nomination), la philosophie se retourne en croyance, croyance en ses propres forces, notamment rationnelles. La philosophie contre la croyance se retourne alors en croyance en la philosophie…

LA RELIGION. — La religion n’est pas la croyance. Elle repose certes sur la croyance, mais institue surtout un ordre qui dans un certain sens la nie (du moins dans son côté fou-fou, arbitraire), un ordre dit à juste titre religieux, c’est-à-dire propre à relier les hommes entre eux sous l’autorité d’une Eglise, d’une chefferie quelconque. C’est un phénomène très spécifique qui est moins dépendant d’une “révélation” particulière (conception surtout abrahamique) qu’il ne suppose une totale obéissance des sujets à la dite autorité. A cet égard la philosophie, tout en se séparant de la religion, doit lui payer sa dette et même n’en finit pas de la lui payer. La philosophie très idéaliste de Platon, qui a quand même posé toutes les bases de la pensée pour 2000 ans, possède un caractère “religieux” très marqué. Il s'agit moins d'un fondement irrationnel que d'un fond de soumission, d’obéissance, qui est l’autre pendant (insoupçonné) du prétendu aristocratisme platonicien. C’est en quelque sorte l’”impensé” de la pensée elle-même : chez Platon ce sera ce monde mystérieux des Idées, qui n’a pu germer que dans un cerveau très... religieux. Nietzsche ne disait-il pas du christianisme qu’il était “un platonisme pour le peuple” (Au-delà du bien et du mal, préface), sous-entendant une complicité entre les deux ? Pourtant une telle proximité ne va pas sans problèmes. L’œuvre platonicienne n’est pas franchement ordonnée autour d’un mythe (au sens religieux, comme les Evangiles par exemple), mais d’une histoire réelle, celle du procès et de la mort de Socrate. Une telle histoire n’est pas essentielle seulement au platonisme, mais aussi à la philosophie, puisque c’est l’histoire de sa fondation. Or l’histoire de la condamnation et de la mort du héros fondateur de la philosophie est irreligieuse dans son fond même, puisque Socrate est mort victime d’un procès d’impiété. L’un des chefs d’accusation porté contre Socrate est en effet de ne pas reconnaître les dieux que reconnaît la cité, mais d’introduire d’autres “démons” nouveaux. En réalité Socrate n’était ni athée ni impie ; il était de notoriété publique qu’il offrait aux dieux tous les sacrifices requis. Alors où était le fond de l’accusation ? Il portait bien plutôt sur la nature même du “démon” de Socrate, ce “quelque chose de démoniaque et de divin” (Cf. L’Apologie de Socrate, Platon), cette “voix” qu’il entendait depuis l’enfance et, lorsqu’elle se faisait entendre, le détournait de ce qu’il allait entreprendre. La faute était d’autant plus grave que le démon de Socrate ne le poussait jamais à agir, mais se bornait à le dissuader d’agir : il était un esprit d’autant plus mauvais qu’il était un esprit critique. Quel était ce démon, ce fameux “génie” qui gênait tant les pieux athéniens ? Bien évidemment, on l’a deviné, ce n’est autre que le génie propre de Socrate, c’est-à-dire sa raison en laquelle il avait une absolue confiance, une confiance suffisante ! Là est évidemment, pour la religion, la faute de la philosophie. Toute religion s’établit en effet sur une autorité institutionnelle et sur le droit exclusif de cette autorité à la révélation de la vérité. A ceci la philosophie oppose l’exercice libre de l’esprit : voilà la véritable impiété, bien plus grave qu’un éventuel athéisme lui-même. — Maintenant, il ne faut pas sous-estimer la charge de religiosité véhiculé par la philosophie elle-même, notamment dans ses formes et discours institutionnels. La bêtise consiste à croire — c’est un discours hélas encore soutenu — que l’on entre "en philosophie" comme on entre "en religion”. Par vocation...

LA FOI. — Par suite, d’ailleurs, l’on trouvera maintes manières d’accommoder religion et philosophie, ne serait-ce que dans la théologie chrétienne qui domina tout le moyen-âge. Celle-ci n’a rien inventé : elle se contente de reprendre l’idéal contemplatif de la philosophie grecque. Du point de vue chrétien, il suffit par exemple de déclarer que la philosophie participe à la pensée par laquelle Dieu se pense lui-même... Ainsi la raison humaine participe-t-elle de la béatitude divine. Notons bien que si la théologie est en effet une interprétation philosophique de la foi, rien ne dit qu’il faille assimiler la foi et la croyance, voire même la foi et la religion. La croyance est d’abord purement extérieure, purement partagée : elle repose sur une révélation commune et culturelle. La religion est un phénomène également social, extrêmement canalisé, c’est-à-dire politisé. La foi au contraire est d’abord intérieure : elle repose — c’est là, il faut le dire, le point fort du christianisme — sur une révélation personnelle et spirituelle. De là l’extrême souplesse de la foi chrétienne envers la philosophie : toutes deux en effet reposent sur une subjectivité agissante, sur une prise de conscience. La foi est toute disposée à admettre que la raison soit une voie d’accès à la vérité. Seulement la réciproque est loin d’être systématique, et la raison conserve une supériorité indéniable : en effet, si dans un sens, la foi n’a guère le choix, si elle doit à plus ou moins long terme composer avec la raison, ne serait-ce que pour ne pas disparaître (pour des raisons essentiellement culturelles), en revanche rien n’empêche la raison d’ignorer purement et simplement la foi. 

Mythologie, poésie, littérature

Pythagore, Parménide, Empédocle traduisent encore leur pensée en poèmes et utilisent des rythmes et des mètres tout à fait classiques. La forme poétique présente une signification et une utilité évidentes dans un pays qui s’est donné pour éducateurs et pour théologiens ses deux plus grands poètes, Homère (“L’Iliade” et “l’Odyssée”) et Hésiode (“Les Travaux et les Jours”, “La Théogonie”)). Outre le poème, qui convient assez mal à l’abstraction philosophique, on utilise aussi fréquemment la maxime qui est un genre hérité du proverbe populaire. Mais cette “popularisation” de la forme littéraire, par exemple chez Héraclite ou Démocrite, est significative à plus d’un titre. D’abord elle engage la philosophie sur la voie d’une expression résolument prosaïque, aisément transmissible, donc plus rationnelle. Enfin la maxime présente un intérêt certain pour l’éthique, la pensée morale. Pour l’abstraction, elle ne serait que trop performante ; trop ramassée, elle conduit au paradoxe ou à l’obscurité (Héraclite n’a pas volé sur surnom “d’Obscur”...). Enfin on utilise volontiers le mythe, la fable, comme Platon très fréquemment, lorsque le raisonnement se trouve en défaut ou bien cherche à s’illustrer par quelque récit. Or toute l’ambiguïté est là : d’un côté Platon récuse la mythologie de son temps, la réserve aux bonnes femmes et aux enfants, de l’autre il n’hésite à y recourir pour appuyer son discours. Il est vrai que le mythe n’a plus alors une signification fondatrice et première. 
En somme, que reprochent principalement Socrate et Platon à la fois au mythe, à la poésie et à toute la littérature de leur époque ? Pour la mythologie, il se trouve que la morale des héros paraît bien dépassée et s’oppose aux progrès politiques et moraux que préconisent ces philosophes grecs. A l’art et à la poésie on reprochera de ne s’adresser qu’à la sensualité et aux passions, ce qui contrarie les exigences rationnelles de la philosophie. Surtout, l’artiste en général n’est qu’un marchand d’illusion car son art n’est qu’imitation et même imitation des apparences. En fait c’est toute une vision du monde, une vision sans doute “poétique” pourrait-on dire, qui se trouve contestée. La philosophie elle-même se veut une vision globale du monde, mais elle trouve la version “poétique” de cette vision un peu trop facile, un peu trop mystifiante. A l’art, la critique socratique préfère par exemple l’efficacité technique. Au peintre qui se contente de dessiner un lit, elle oppose l’artisan qui va le fabriquer, le comprendre en ses moindres détails et donc s’en faire une vision beaucoup plus complète, beaucoup plus réelle que celle, tronquée, du peintre... Au total l’expression idéale pour le philosophe sera le dialogue, le dialogue parlé. Premièrement il a une teneur assurément prosaïque, anti-poétique, deuxièmement il repose tout entier sur la raison et la logique. C’est sans doute la raison pour laquelle Socrate a refusé la littérature jusque dans son support matériel : l’écriture ; c’est sûrement la raison aussi pour laquelle il n’a strictement rien écrit, laissant à Platon le soin de lui servir de Scribe (ce qui est paradoxal pour ce même Platon qui, par ailleurs, n’a pas manqué lui même de dénigrer l’écriture !). 
Donc la philosophie cherche à se dégager du mythe et de la poésie. Faisons pour conclure trois remarques très importantes. 1) Elle ne peut le faire qu’en composant, bon gré mal gré, avec eux, et ce dégagement reste progressif. Cela vaut pour les origines grecques de la philosophie ; cela vaut aussi pour la philosophie contemporaine. D’une part le texte philosophique contient des éléments éminemment poétiques ou littéraires : je peux faire le récit d’une expérience ou d’une vie dont je vais me servir comme d’un “modèle” ou un sujet de réflexion ; je peux également faire le récit d’une découverte ou d’un itinéraire philosophique (voir Descartes, les Discours de la Méthode) ; tout comme je peux me laisser aller à l’exaltation poétique d’une idée particulièrement enthousiasmante... D’autre part, la littérature elle-même (roman, théâtre, ou poésie) n’est pas exempte de parenthèses philosophiques, quand ce n’est pas l’oeuvre tout entière qui n’affiche ouvertement une signification philosophique : voir au 18è siècle, voir les oeuvres de Jean-Paul Sartre, Michel Tournier, la littérature “à thèses”, etc. Et l’espèce des romanciers-philosophes n’est pas encore en voie d’extinction.... 2) Si la philosophie s’acharne contre la poésie, il n’en est pas moins vrai que la philosophie commence dans la poésie. Platon et Aristote le disent en cœur. Le premier : “Car cette passion est vraiment d’un philosophe : l’émerveillement” (Théètète, 155 d.). Le second : “c’est par l’émerveillement que les hommes (...) ont commencé à philosopher” (Métaphysique, A2, 982b). L’émerveillement dont ils parlent n’est rien d’autre en effet que le premier témoignage de la conscience qui au lieu de s’attaquer aux choses pour les transformer ou les consommer, les accueille dans leur nature propre et s’étonne de ce qu’elles sont. Ce n’est pas autre chose que la théorie, la fameuse theoria grecque. Or qui nierait que l’émerveillement n’ait sa source dans la “louange” poétique des choses ? Quant au mythe lui même, dans son aspect “archétypal” ou “paradigmatique”, il est au fond l’ancêtre de l’Idée et en tout cas une incitation à la pensée. Platon en use lorsqu’il doit énoncer une vérité peu démontrable... Bien entendu, seul le “fond” philosophique est censé être vrai. 3) Il n’est pas exclu que la pensée sous sa forme logique la plus accomplie ne soit autre chose, finalement, qu’”un” mythe parmi d’autres, “un” poème d’une espèce particulière... 

Mathématiques, science, technique

Que la philosophie soit née en Grèce, et plus généralement en Occident, n’est pas sans rapport avec le développement sans précédent dans cette région du monde des sciences et techniques. Il ne faudrait pas s’imaginer en effet que la science “succède” à ou soit en voie de “supplanter” simplement la philosophie à l’époque moderne. C’est d’abord le contraire qui se passe : la Science (ou techno-science) a donné naissance à la Philosophie, et nullement le contraire. 
Il faut d’abord comprendre la science dans son acception la plus générale comme recherche et désir de savoir : “Tous les hommes par nature désirent de savoir” écrit Aristote au début de sa “Métaphysique” (A, I, 980a). D’une certaine façon ce désir de savoir — et donc le Savoir — est antérieur à toute distinction entre la science et la philosophie. Mais ce qui permet à l’esprit de philosopher, c’est bien, comme on va le voir, une première ébauche scientifique, et plus précisément technique, de ce savoir. Et tout d’abord il faut bien que l’esprit trouve à sa disposition un certain nombre de notions empiriques, résultant de l’expérience, propres à constituer par accumulation et généralisation une chose ou un objet digne de réflexion. C’est exactement ainsi qu’Aristote définit un Art, au sens d’art & métiers : “Il y a art, quand de nombreuses notions empiriques donnent naissance à une seule conception générale de cas semblables.” (“Métaphysique”, A, I, 981a). Les sciences et même toute forme de pensée théorique se constituent dans le prolongement des arts et métiers. 
Dans cette chaîne de relations, qu’est-ce qui définit en propre, dès lors, l’activité théorique qui donnera naissance à la philosophie ? L’art (ou le métier) lui-même contient un élément purement scientifique : la connaissance des causes de l’efficacité. Il s’en déduit une science particulière des causes et des principes relatifs à telle ou telle production. Dès lors il est facile d’en conclure, comme le fait d’ailleurs Aristote, que la science théorique pure — qu’il assimile à la philosophie — doit être une recherche pure des causes et des principes. En outre Aristote, théoricien acharné, entend démontrer la toute puissance et la souveraineté absolue de cette science suprême : cela se démontre par le fait que pour prouver la non-souveraineté de la philosophie, ... il faut encore philosopher. 
La chose semble entendue, la spécificité de la philosophie dégagée. Mais on voit bien que cela ne se fait pas, du moins à l’origine, au détriment de la notion de science ou d’expérience. Ce n’est que par la suite, un certain idéalisme aidant, et face précisément à la montée en puissance des sciences dites exactes, que la philosophie — en guise de défense — opèrera un partage draconien : à elle reviendra les principes, les causes, l’essentiel ; à la science reviendra les expériences, les applications, l’accessoire. C’est oublier, comme on l’a dit, les liens plus qu’étroits qui unissent la science et la philosophie. Nous les résumerons en deux points : 
— 1) Si le modèle de toute science pure ou exacte sont les mathématiques, il convient de rappeler alors que le premier utilisateur du mot “philosophie” fut un mathématicien, du moins un “philosophe du Nombre” : Pythagore. Et Platon : “que nul n’entre ici s’il n’est géomètre”. Toute “posture” théorique ou philosophique suppose un minimum de savoir logique et de mathématiques. C’est seulement alors, pourrait-on même dire, que l’on peut parler réellement de Théorie. La Théorie, comme Vision, Contemplation, Grand Aperçu Général, n’est rien d’autre que l’idée même des Mathématiques. C’est alors ainsi que Sophie (dans philo-sophie) peut s’identifier à Théorie. Il n’y a pas de meilleure définition de la philo... Par la suite, la philosophie rationaliste place les mathématiques au rang de modèle de rigueur. (Accordant au moins à la mathématique la fonction d’une discipline propédeutique : c’est déjà le cas de Platon, qui néanmoins recherche surtout les principes anhypothétiques qui sont ceux de la dialectique). Voir l’”Ethique” de Spinoza, etc. Pourtant les démonstrations mathématiques sont bien spécifiques : à la différence des définitions empiriques, les définitions mathématiques sont génétiques, elles créent leurs objets. La méthode est ici entièrement déductive. “Les termes propres à la théorie n’y sont jamais introduits sans être définis ; les propositions n’y sont jamais avancées sans être démontrées, à l’exception d’un petit nombre d’entre elles” (Blanché). La mathématique tient tout entière dans le lien hypothético-déductif qui unit des prémisses (axiomes) à des conclusions (théorèmes). Mais si le philosophe imitait cette méthode entièrement, il ne construirait, selon Kant, qu’un “château de cartes”. De plus l’évolution de la notion de vérité en mathématique (devenue “validité”) fonde a contrario la spécificité de la recherche philosophique. La philosophie doit combiner induction et déduction.
— 2) La technique elle-même, tant décriée, tant relativisée par les philosophes, n’est pas étrangère à l’essence du savoir philosophique pourtant défini comme la science des causes. On a vu déjà que la recherche des causes avait un but bien pratique : observons un mécanicien, il passe son temps à rechercher des causes... L’essence de la technique est bien cette technè que les grecs opposaient à la phùsis ; c’est le désir de changement en soi, l’activité par opposition à l’être-là naturel des choses. Rien ne serait plus erroné d’ailleurs que de voir en la “technique” une simple “application” de la science (la “recherche” moderne tend d’ailleurs à invalider de plus en plus cette idée : d’abord parce que la recherche, c’est d’abord de la technique, de l’expérimental et donc de l’instrumental, et en plus cela se passe de plus en plus dans le “privé” — donc plus moyen d’opposer la “science”, la “recherche” d’Etat aux “applications” en entreprise...) : en vérité la technique est plutôt l’essence de la science, plus exactement l’essence de la version philosophique de la science. En effet que cherche la philosophie ? Elle cherche les principes et les causes pour changer le monde ; c’est là son désir le plus profond. La technique n’est plus seulement dès lors l’instrument de la philosophie, elle est la philosophie elle-même dans son essence, dans son principe. 
En résumé, les rapports qu’entretiennent philosophie, science, et technique ne sont nullement des rapports d’exclusion, mais plutôt de “compossibilité” : elles se rendent possibles mutuellement et dérivent toutes trois d’un même désir de savoir originel. Quant à savoir laquelle est la plus “proche” de l’origine... Il faut sans doute dire : la Science. Mais alors il faut cesser de définir celle-ci comme la recherche des causes ; il faut cesser aussi de la définir dans son rapport à la technique. La Science ne recherche rien du tout, elle trouve. Sans doute, dans ces conditions, n’avons nous pas encore trouvé la Science... de l’avoir trop cherchée ? Au contraire la philosophie et la technique marchent exactement de pair en vue d’une transformation de la réalité. Cette “intention” — ce rêve d’une réalité meilleure — est forcément seconde.