vendredi 2 janvier 2009

« L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. » Robert Filliou



Introduction


On pense ordinairement que l’art est une représentation, une abstraction, voire une « illusion unilatérale » (Hegel), mais comment séparer la création artistique de l’existence singulière d’un sujet, de ce que l’on appelle « la vie » ? En écrivant « l’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art », Robert Filliou nous donne sa définition de l’art et, dans le même temps, dévoile sa philosophie de la vie. Il s’agit de préciser quelle est la valeur de l’art, son intérêt ou son importance au regard simplement de la « vie ». Robert Filliou a illustré, par la singularité de son parcours à la fois artistique et personnel, le bien-fondé d’une articulation telle que Vie et Art.



Le redoublement du mot « art » dans la phrase indique une double signification, comme si l’art était partagé entre une intention et une réalisation, ou encore entre un processus et un résultat, les deux occurrences du mot correspondant à cette dualité. L’art en tant qu’action ou création permanente, en tant que vécu, compterait plus que l’art en tant que production d’objets reconnus officiellement comme « artistiques ». Il y a toutefois une ambiguïté : l’Art comme création est-il équivalent à la « vraie » Vie, ou bien n’est-il qu’un encouragement, par un ensemble de représentations ironiques et auto-dérisoires, à vivre « vraiment » la Vie ? Autrement dit, l’art est-il une fin en soi ou simplement un moyen, et à quelle nécessité existentielle ou vitale correspond ce dernier ? Faut-il considérer la vie comme une expérience artistique ? Faut-il être un artiste pour enfin se considérer comme « vivant » ?

Nous devrons d'abord examiner les caractéristiques d’un « art vivant » selon les propres expériences de Robert Filliou, qui ne correspondent pas tout à fait aux critères esthétiques traditionnels. Mais jusqu’où peut-on pousser la démocratisation de l’art ? La conception de Filliou ne consiste-t-elle pas finalement à critiquer, voire à condamner toute possibilité de création artistique en terme de « beauté » ou d’esthétique ? Enfin nous recentrerons le débat sur la notion même d'artiste en tant que "vivant", seule manière de dépasser l'opposition problématique de l'art et de la vie.



Plan du développement



I. L’art "comme" la vie : la pratique artistique de Filliou

1) Prééminence du projet ou de l'intention sur la création : le "principe d'équivalence" entre le "bien fait" (oeuvre), le "mal fait" (sa transgression), le "non fait" (le simple concept). Le désir de créer est plus important que l'exécution matérielle d'un objet.

2) Prééminence du processus de création sur le résultat : le "principe de création permanente" ou la création en tant qu'infinie, imprévisible. L'"autrisme" : quoi que tu penses pense autre chose, quoi que tu fasses, fais autre chose !

3) L'art concret et populaire : l'art de Filliou s'apparente plus à un "bricolage" ironique qu'à une représentation esthétique. Une démarche à la fois plus concrète que le réalisme prenant la réalité pour modèle, et plus fantasque que le surréalisme qui prétend s'affranchir de la réalité conventionnelle.


II. L'art classiquement défini comme représentation : critique du non-art de Filliou

1) Rappel des principes de la création artistique (cf. le cours, I) : l'art se fonde sur une création originale, subjective, imaginative, de sorte qu'il est impossible de confondre l'oeuvre (a fortiori le chef d'oeuvre) avec l'objet quelconque, ni l'acte de créer avec l'action ordinaire. La création n'est pas un jeu.

2) Hegel (cf. sujet 2) a bien montré que l'art correspond à une sublimation, à une spiritualisation de la vie, c'est-à-dire les réalité naturelles ou sociales : comment celles-ci pourraient-elles devenir plus "intéressantes" que l'art?

3) Rappel des principes de l'esthétique (cf. le cours, II) : le jugement de goût et le "bon goût". Comment universaliser la beauté si celle-ci n'est plus la finalité de l'art, comme chez R. Filliou ?

> Transition : il s'agit de démocratiser plutôt que d'universaliser au sens classique du mot




Robert Filliou : " Everything Looks Beautiful
If YouPut Your Heart In It "



III. L'artiste, un "génie sans talent" et un "vivant"

1) "Le talent" : une qualité superflue selon Filliou, qui n'a de valeur que conventionnelle et faussement naturelle.

2) "Le génie" : renversement de la conception traditionnelle. Le génie n'est plus l'artiste inspiré, doué, l'esprit à travers lequel "la nature donne ses règles à 'art" (Kant), mais l'homme ordinaire dans sa naïveté et son innocence. Extrême démocratisation de l'art.

3) Un art collectif : le public est invité à participer, de sorte que la distinction artiste/public est abolie. (Cf le "Poïpoïdrome" (1963) en même temps que la distinction création/action.


Conclusion - L'art est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art au sens où l'art n'est plus défini comme une simple représentation du réel (objectif ou subjectif) mais une participation à la vie. L'artiste est celui qui se dit simplement "vivant". L'art n'est pas une fin en soi, mais un moyen ou un passage nécessaire pour mieux "goûter" la vie.


*


Mieux rédigé :



On pense ordinairement que l’art est une représentation, une abstraction, voire une "illusion unilatérale" (Hegel), mais comment séparer la création artistique de l’existence singulière d’un sujet, ou de ce qu'on appelle tout bêtement la "vie" ? En déclarant "l’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art", Robert Filliou nous donne sa définition de l’art et, dans le même temps, dévoile sa philosophie de la vie. Il a d'ailleurs illustré, par la singularité de son parcours à la fois artistique et personnel, le bien-fondé d’une articulation entre l'art et la vie.

Le redoublement du mot "art" dans la phrase indique une double orientation, comme si l’art était partagé entre une intention et une réalisation, ou encore entre un processus et un résultat. L’art en tant qu’action ou création permanente, en tant que vécu, compterait plus que l’art en tant que production d’objets reconnus officiellement comme "artistiques". Il y a toutefois une ambiguïté : l’art comme création est-il équivalent à la "vraie" vie, ou bien n’est-il qu’un encouragement, par un ensemble de représentations ironiques et auto-dérisoires, à vivre "vraiment" la vie ? Autrement dit, l’art est-il une fin en soi ou simplement un moyen, et à quelle nécessité existentielle ou vitale correspond ce dernier ? Faut-il considérer la vie comme une expérience artistique ? Faut-il être un artiste pour enfin se considérercomme"vivant" ?
Considérons d'abord les caractéristiques d’un "art vivant" selon les propres expériences de Robert Filliou, qui ne correspondent pas spécialement aux critères esthétiques traditionnels… Filliou affirme assez nettement la prééminence du projet ou de l'intention sur la création : c'est le fameux  principe d'équivalence entre le "bien fait" (oeuvre), le "mal fait" (sa transgression), le "non fait" (le simple concept). Le désir de créer est plus important que l'exécution matérielle d'un objet – du moins, il lui est équivalent, ce qui au regard de la conception traditionnelle, fait révolution ! Ensuite, prééminence du processus de création sur le résultat : c'est le principe de création permanente ou la création en tant qu'infinie, imprévisible. Et la sorte d'éthique révolutionnaire qui en découle directement : l'"autrisme", qui se ramène à une maxime unique : quoi que tu penses pense autre chose, quoi que tu fasses, fais autre chose ! Par ailleurs l'art "vivant" n'a pas d'autre choix que de se faire concret et populaire. L'art de Filliou s'apparente plus à un "bricolage" ironique qu'à une représentation esthétique. La démarche est à la fois plus concrète que le réalisme prenant la réalité pour modèle, et plus fantasque que le surréalisme qui prétend s'affranchir de la réalité conventionnelle.

Mais jusqu’où peut-on pousser la démocratisation de l’art ? La conception de Filliou ne consiste-t-elle pas finalement à critiquer, voire à condamner toute possibilité de création artistique en terme de "beauté" ou d’esthétique ? C'est sûr que l'art classiquement défini comme Représentation en prend pour son grade…Selon les principes classiques forgés par des générations de philosophes et d'esthètes, l'art est censé se fonder sur une création originale (mais exemplaire), subjective (mais universalisable), de sorte qu'il est impossible de confondre l'oeuvre ( a fortiori le chef d'oeuvre) avec l'objet quelconque, ni de rabattre l'acte de créer sur l'agir ordinaire. La création n'est pas un jeu ! Hegel a bien montré que l'art correspond à une sublimation, à une spiritualisation de la vie : comment celle-ci pourrait-elle devenir plus "intéressante" que l'art ? Comment universaliser la beauté si celle-ci n'est plus la finalité de l'art, comme le pense Filliou (et avec lui, il est vrai, tout l'art contemporain) ?

Mais peut-être est-il plus utile de  démocratiser réellement la création artistique, plutôt que de chercher à universaliser, au sens classique du mot, les expériences de quelques uns. Peut-être faut-il recentrer le débat sur la notion même d'artiste en tant que "vivant", seule manière de dépasser l'opposition problématique de l'art et de la vie. Filliou se "définit lui-même comme un "génie sans talent" et avant tout comme un "vivant". Le talent ? Une qualité superflue et tyrannique n'ayant de valeur qu'historique et conventionnelle. Le génie ? Procédant à un renversement de la conception traditionnelle, le génie selon Filliou n'est plus l'artiste inspiré ou doué, l'esprit à travers lequel "la nature donne ses règles à l'art" (Kant), mais l'homme ordinaire dans sa naïveté et son innocence. Extrême démocratisation de l'art, comme l'atteste la mise en place d'un art vraiment collectif : le public est invité à participer (le "Poïpoïdrome", 1963), de sorte que la distinction artiste/public est abolie en même temps que la distinction création/action.
L'art est bien ce qui rend la vie plus intéressante que l'art au sens où l'art n'est plus défini comme une simple représentation imaginaire du réel/irréel, ni abstraitement comme une fin en soi ("l'art pour l'art"), mais une "participation" à la vie, un "morceau" de vie. Cela va plus loin que la seule recommandation qui est faite d'enrichir notre expérience de la vie "au moyen" de l'art ; avec Filliou il n'y a plus de séparation, plus de frontière nette entre l'art, l'artiste, et le vivant.