samedi 28 mars 2009

Faut-il toujours dire la vérité, toute la vérité ?

Dissertation : introduction et plan détaillé


Le mensonge est bien souvent considéré comme la faute morale par excellence, et la Religion fait état d’une « Sainte horreur du mensonge »… Pourquoi ? Pourquoi faudrait-il toujours dire la vérité, toute la vérité ? Ne dit-on pas, au contraire, que « toute vérité n’est pas bonne à dire » ?
La vérité est, par excellence, ce que nous désirons savoir. Elle possède un sens formel (la cohérence du discours) et un sens matériel (la conformité avec le réel). Mais les deux sont liés, spécialement quand il s’agit d’être sincère, honnête, bref de ne pas mentir : je dis la vérité quand mon discours est cohérent parce que conforme à la réalité ! C’est du moins ce qu’autrui attend de moi quand je m’adresse à lui. Il est clair que l’expression « dire la vérité » sous-entend qu’on s’adresse à autrui. Le problème prend donc immédiatement une tournure éthique ou morale : quand il s’agit de parler et de communiquer, le respect pour la vérité est inséparable du respect pour autrui. Le devoir est ainsi au cœur du problème (« faut-il »). Quelle va être la priorité de mon devoir : la vérité absolue et sans condition, le bien et l’intérêt d’autrui, ou les deux réunis ? Dire la vérité, est-ce toujours « bon » pour moi-même et pour autrui ?

 
Deux mots permettent de préciser le problème : « toujours » et « toute ». « Toujours » indique le caractère inconditionnel et universel d’une action (quelques soient les circonstances, de temps et de lieux, etc.). « Toute » renvoie à la totalité et, d'une certaine façon, à l’idée d’absolu. Dire toujours la vérité, ou dire toute la vérité, est-ce la même chose ? Peut-on séparer, ou du moins distinguer les deux obligations, comme le suggère l’articulation de la phrase marquée par la virgule ?
Dans un premier temps, nous tenterons de maintenir ensemble les deux obligations, toujours et toute ; puis nous les relativiserons également ensemble (pas toujours, pas toute), avant de proposer une solution faisant droit à la moralité mais non à l’intransigeance aveugle : toujours certes, mais pas toute tout le temps, à tout moment et n’importe comment.

I – Dire toujours toute la vérité ?

1) Le concept d’une vérité absolue s’impose de lui-même, dira-t-on : si la vérité représente l’adéquation de l’Idée et de la chose, une vérité amputée n’exprime plus aucune unité et se commue en erreur. Dieu dans la religion, l’Un ou l’Etre en métaphysique, sont les autres noms de la vérité. Ceux qui la représentent sur terre (prêtres) ne peuvent mentir et exigent en retour une soumission totale à cette vérité. Critique : on voit que cela définit à merveille le fanatisme !
2) Un cas particulier : le serment. Il arrive que la Justice exige qu’on dise « toute la vérité, rien que la vérité ». Si le mot « Justice » a une signification, il faudrait aller jusqu’à dénoncer un frère meurtrier ! Cependant de telles situations sont rares, et enfin la vérité n’est pas absolue pour autant : on demandera au témoin de dire ce qu’il sait, mais rien de plus. Dire la vérité (sincérité) et être dans le vrai restent deux choses différentes. L’honnêteté consiste précisément à reconnaître que la vérité, on ne la connaît jamais toute !

II – Ne pas dire toujours ni toute la vérité

1) « A chacun sa vérité » : la vérité est relative car essentiellement subjective, propre à chacun. L’important n’est pas la conformité des paroles avec la réalité, mais le sens de ce que l’on affirme. Celui qui cherche le sens plus l’exactitude ne cherche pas davantage à mentir ; il cherche aussi la vérité mais il sait que son approche est personnelle. De ce fait il est plus tolérant que le fanatique ou même le moraliste.
2) Il est parfois plus intéressant de mentir plutôt que de dire la vérité. On ne peut pas séparer le devoir de l’intérêt, sauf à sombrer dans une morale stérile et punitive (« il faut parce qu’il faut »). Selon Nietzsche, on ne dit jamais la vérité par respect pour la vérité, mais par intérêt et par commodité (mentir est plus compliqué que dire la vérité). Critique : ce perspectivisme ne risque-t-il pas de se transformer en cynisme ?

III – Dire toujours mais pas toujours toute la vérité ?

1) Il faut toujours dire la vérité : il est difficile, voire contradictoire de renier ce principe ! Sinon, autant dire qu’il ne faut pas respecter la loi ! Simplement, l’universalité du principe n’implique pas son application automatique, irréfléchie ou insensible. N’oublions pas que la vérité est le produit d’un jugement qui reste humain par définition. D’autre part, se taire n’équivaut pas à mentir lorsqu’on ne nous demande rien. Le mensonge « suppose qu’au moins implicitement on a promis de dire la vérité » dit Alain. Il ne faut donc pas confondre « mensonge pas omission » (lorsque que l’on doit témoigner en Justice par exemple) et discrétion, lorsqu’on ne veut se mêler des affaires d’autrui…
2) Il faut choisir la bonne manière et le bon moment. Il n’y pas que les « principes », l’opportunité est un critère de moralité à part entière. Choisir le bon moment, présenter une vérité par paliers est une conduite morale et respectueuse d’autrui. Le sens du devoir, c’est avant tout le respect pour autrui, et non le respect pour la vérité en soi ! Il y a des vérités qui choquent, qui blessent, voire qui tuent. Ce n’est pas la vérité, c’est le jugement (le choix opportun) qui est moral. L’honnêteté n’est pas synonyme d’intransigeance, mais plutôt un mélange de sincérité (vis-à-vis de soi-même), de générosité (vis-à-vis d’autrui) et d’exactitude (vis-à-vis des faits).

Conclusion. La vérité est toujours à dire, mais non au sens où l’on applique une règle de logique froide et inhumaine. La vérité est à dévoiler, éventuellement « toute », mais cela peut prendre du temps en fonction des circonstances, l’essentiel étant le respect de l’humanité, en la personne d’autrui comme en la mienne.