mardi 3 mars 2009

LA RAISON ET LE REEL ou le problème de la Connaissance

Introduction : définitions et problématique

La Raison est, au sens le plus général, la faculté spécifiquement humaine de juger (distinguer le vrai du faux), de connaître et de comprendre.  La connaissance, en particulier, repose sur notre faculté de concevoir, c’est-à-dire produire des représentations objectives, en quoi la raison se distingue des simples pensées qui restent par définition « subjectives ». La raison se distingue de la conscience ou de la  pensée pure, puisque la première peut être confuse, et la seconde existe également sous une forme « affective » ou « imaginative ». La raison est une faculté, c’est-à-dire une opération spécifique de notre esprit, elle n’est l’esprit lui-même ("l’âme") et encore moins le "vécu" intérieur. 
 Le Réel désigne, dans un premier sens, tout ce qui existe, ou le fait d’exister. Notons qu’il ne s’agit pas exclusivement de la « réalité matérielle ». Plus particulièrement, l’adjectif Réel vient confirmer ou attester l’existence de quelque chose et il s’oppose dans ce sens à l’illusoire. Autrement dit le Réel désigne ce qui existe vraiment, il réunit dans son concept l’Etre + la Vérité. La Vérité est le but, la finalité (sinon l’objet) de la connaissance : l’homme cherche toujours à connaître la vérité de quelque chose.
Sens et enjeu de leur relation : le problème de la connaissance. Or ces termes de Raison et de Réel sont liés, ils s’impliquent mutuellement. En effet la Raison se fixe avant tout pour finalité de connaître ou de comprendre le Réel (humain ou naturel, spirituel ou matériel), tout en chassant l’erreur et l’illusion. Le Réel semble son objet ; c’est bien en utilisant la Raison que l’on peut déterminer ce qui est réel ou non. Mais la Raison, dans quelle mesure est-elle « réelle » ? La raison se « réalise » t-elle en connaissant et en changeant le monde par exemple ? Corollairement, ne faut-il pas admettre que le Réel se trouve déterminé par la Raison ? A partir du moment où la Raison prend le Réel pour objet de connaissance, voire de champ d’expérience, le Réel est-il (ou devient-il) par là-même rationnel ? Bref, lorsque la Raison se penche sur le Réel, elle se penche aussi nécessairement sur elle-même ; elle a même comme fâcheuse tendance à se prendre elle-même pour Objet Réel… Et si au contraire la Raison n’était finalement qu’un instrument, une grille arbitrairement plaquée sur ce réel qu’on appelle le Monde pour mieux le manipuler ?
La Raison peut-elle connaître le Réel ? A défaut de le connaître tel quel, ce qui suppose purement l’identification de la Raison et du Réel, peut-elle connaître quelque chose du Réel ? C’est en ces termes que peut être posé le problème de la connaissance.


I. – Les formes historiques de la relation Raison/Réel

1) La raison ontologique

En grec ancien,  la raison se dit logos, d’un terme qui signifie d’abord la parole ou le langage, et par extension le discours visant la vérité (par opposition à muthos, mythe). Mais chez les plus anciens des philosophes grecs, comme Héraclite, le Logos a également un sens ontologique, c’est-à-dire qu’il désigne un mode d’Etre : c’est l’âme du Monde, ou plus simplement la Nature en tant qu’organiquement constituée, ordonnée, la Raison universelle. Voici pourquoi la problématique (l’opposition/relation) de la Raison et du Réel est constitutive de la Raison et de toute réflexion philosophique portant sur la connaissance des choses.
Il faut attendre Socrate pour que le discours rationnel se désintéresse de la nature pour se concentrer sur l’humain : le problème de Socrate n’est plus de savoir si la nature est rationnelle mais si ce que disent les humains est rationnel ; ce n’est plus « qu’est-ce que la raison ? mais « qu’est-ce que avoir raison » ?

2) La raison dogmatique

L’expression désigne le « rationalisme » des philosophes du 17è siècles, comme Descartes, Spinoza ou Leibniz. Pour ces philosophes déjà « modernes », la raison n’est certes plus la « réalité » ou la « nature », mais bien d’abord la faculté humaine de connaître la réalité.
Descartes affirme au tout début du Discours de la Méthode : « Le bon sens est la chose au monde la mieux partagée » (le bon sens n’est pas autre chose que la raison). Et il lui attribue deux caractéristiques principales : l’Universalité et l’Unité. La raison est universelle en ce sens que tous les hommes la possèdent, c’est la marque même de l’humain. D’autre part la raison est une : en effet tous les hommes la possèdent et ils la possèdent toute, en entier. Il n’y a pas de demi-raison. Cette unité essentielle de la raison se justifie par l’indivisibilité des actes mêmes de la raison, à  savoir les jugements. En effet un jugement est un acte de l’esprit qui reste indivisible, même s’il est le résultat d’une série d’approximations qui elles-mêmes restent des jugements dans leur ordre.  
Bien sûr, on n’utilise pas toujours toute notre raison, cependant nous le pourrions et nous le devrions : cette question est d’emblée d’ordre moral. Pour Descartes ce qui distingue un homme raisonnable d’un autre déraisonnable, ce n’est pas la possession ou non de cette faculté, c’est le fait de l’utiliser effectivement ou non, et d’autre part le fait d’être instruit ou non d’une méthode pour bien conduire ses pensées. C’est cette méthode que justement Descartes se propose d’examiner dans l’ouvrage cité en référence.
Le caractère « unitaire » de la raison, la confusion dans le « bon sens » du rationnel (faculté de connaître la nature, théorique) et du raisonnable (faculté de comprendre les hommes, essentiellement pratique), d’autre part le caractère infaillible d’une raison « bien conduite » et la possibilité absolue de connaître le réel, tout ceci justifie le qualificatif de « dogmatique » appliqué généralement à la conception cartésienne. La raison serait non seulement la reine des facultés (bien supérieure à l’imagination par exemple) mais elle nous permettrait d’appréhender le réel « lui-même », sans reste. Or cette affirmation ressemble étrangement à une croyance ou tout au moins à un postulat. En effet une faculté aussi parfaite n’a pu échoir à l’homme que par les bons soins d’un Etre lui-même parfait, à la fois infiniment intelligent et réel, le Créateur (Dieu). Ce qui est « dogmatique » (= se prétend évident et indiscutable), c’est justement ce fait de postuler l’existence même et l’unité de la raison dans l’homme, comme faisant partie de son essence, sans imaginer qu’elle puisse être le résultat d’une formation individuelle, lente et imparfaite, plus ou moins aléatoire en fonction de l’éducation, des facteurs sociaux, génétiques ou autres.

3) La raison critique

Ces prétentions quasiment délirantes de la Raison doivent être relativisées, on doit abandonner les prétentions à une connaissance absolue, donc relativiser les pouvoirs de la raison, sans pour autant perdre de vue la dimension universelle de ses principes. Ce travail critique sur la raison est l’œuvre de Kant, notamment dans sa Critique de la Raison Pure. « Critique » s’oppose à « dogmatique » en ce sens que la Raison doit être capable d’apercevoir ses propres limites.
Sur la question de savoir si l’on peut connaître le Réel, Kant fait une série de distinctions capitales. 1) Il faut distinguer la réalité « en soi » (les « noumènes ») et ce que nous pouvons en apercevoir effectivement (les « phénomènes »), d’abord par l’intermédiaire de nos sens ; même après le travail de conceptualisation et d’abstraction,  jamais l’esprit ne peut prétendre cerner l’Etre d’une chose, d’abord parce que l’Etre ne se donne pas à connaître, ce n’est pas une « qualité ». 2) Il faut distinguer ensuite la Raison pure, qui est proprement la faculté des Principes, c’est-à-dire une capacité de saisir et de formuler des règles universelles, et l’entendement ou l’« intelligence » à proprement parler qui est la faculté des concepts, capacité de conceptualiser, et donc de connaître. Mais cette faculté est humainement limitée, il n’y a pas, il ne peut y avoir de connaissance absolue. 3) Il faut distinguer la Raison théorique, qui prétend connaître la nature, et la Raison pratique, qui prétend former les règles et les principes de la conduite humaine. Toutes deux prétendent légitimement à une forme d’universalité, mais elles ne procèdent pas de la même manière et ne s’appliquent pas aux mêmes objets. Cette opposition recoupe la distinction plus commune entre le rationnel et la raisonnable, écrasée sous la notion cartésienne du « bon sens »…

4) La raison dialectique

Hegel réunit dialectiquement tout ce que Kant a séparé formellement… La grande découverte des philosophies du 19è siècle, en général, est la dimension intrinsèquement historique (et certainement plus « naturelle ») de la Raison. 1) Hegel ré-unit donc la Raison et le Réel grâce à l’Histoire comprise comme processus logique. « Tout ce qui est rationnel est réel » et « tout ce qui est réel est rationnel » selon Hegel. La Raison est historique parce que la Raison se réalise à travers l’Histoire et la Culture : elle devient alors effectivement universelle. 2) Hegel réunit du même coup le rationnel et l’irrationnel : il y a bien un Savoir absolu, car au moins en droit rien n’échappe au processus rationnel, ce qui n’est pas ou ne paraît pas rationnel le devient ou nous apparaît comme tel peu à peu… Même la violence, même les guerres dans l’Histoire se justifient car elles réalisent, à notre insu, une Idée universelle… 3) Enfin Hegel ré-unit le théorique et le pratique, la connaissance et l’action dans la reconnaissance : le « sujet » humain est identiquement pensant et agissant, il n’est lui-même et se connaît lui-même qu’à travers l’altérité.

5) La raison scientifique

A nouveau il faut relativiser, et revenir aux distinctions kantiennes : l’identification de la Raison et du Réel, même sous sa version dialectique ou historique, conduisant à affirmer que « tout ce qui est réel est rationnel », apparaît difficilement soutenable. Aujourd’hui, nous savons bien qu’un Savoir absolu est irréalisable parce que la notion même du Réel nous échappe, tandis que les connaissances se font de plus en plus complexes et de moins en moins unitaires (ou systématiques). Ce n’est pas la Science de la Logique (Hegel), ce sont les mathématiques et les sciences expérimentales qui nous apportent cette leçon de modestie.
D’une part les sciences (physique, biologie, etc.) permettent une connaissance objective et vraie, mais d’autre part elles en souligne le caractère toujours plus ou moins relatif, à cause de la complexité même du Réel. D’ailleurs le Réel n’est pas un concept scientifique, comme le disait Kant la connaissance ne s’occupe que des phénomènes, de ce qui est effectivement objectivable. Elle cherche à en découvrir les lois – en ce sens on peut, certes, affirmer que la science découvre le réel -, afin de pouvoir expliquer (éventuellement prévoir) les faits qui s’y déroulent.
Une question demeure : le Réel est-il seulement ce qui se donne à connaître, même partiellement ? Ne faut-il pas revenir à la différence (kantienne) entre connaître et penser ? C’est bien pourquoi la science n’a nullement mis un terme à la spéculation philosophique (de même que la philosophie, de son côté, n’a nullement éradiqué la religion…). Que penser, par exemple, du réel humain, de la psychè, des sociétés, de la culture ? Comment l’esprit aborde-il les productions de l’esprit ? Nous verrons que ceci est la fonction propre de l’interprétation, dont on peut se demander si elle est encore une forme de connaissance. Comment les esprits s’abordent-ils entre eux ? Lorsque deux hommes discutent, cherchent-ils à se connaître ou plutôt à se comprendre, à s’entendre ?

6) La raison communicationnelle

L’époque contemporaine fait droit à une forme de rationalité qui, sans être nouvelle, n’avait jamais été exploitée à sa juste valeur : certains la nomment « raison dialogique » (F. Jacques), d’autres « raison communicationnelle » (J. Habermas), etc. Dans tous les cas on conteste un usage globalement dogmatique de la raison, dans toute la tradition philosophique, un usage qualifié de « monologique » quasi-délirant. Monologique, car fondé sur une surestimation de la conscience individuelle, de la réflexion personnelle et du style philosophique spéculatif qui en découle, au détriment de la discussion et de la recherche systématique du consensus - ce qui devrait être, notamment pour Habermas, la finalité principale de toute réflexion rationnelle.
Par ailleurs, la « raison communicationnelle » stigmatise la « techno-science » et l’accuse d’exercer un pouvoir absolu sur les consciences et sur la société. En effet si la « raison instrumentale » des scientifiques et des politiques (technocratie, etc.) s’est imposée en devant presque tyrannique, c’est parce qu’elle complète en quelque sorte la « raison spéculative » des philosophes, inévitablement déficiente pour ne pas dire délirante. La raison communicationnelle éviterait ces deux écueils, justement en tant que communicationnelle d’abord (tournée vers l’autre, dialogiquement, et non vers le monde ou vers soi-même), et en tant qu’essentiellement pragmatique (Habermas parle d’un «agir » communicationnel). C’est donc cet agir – explicitement défini comme social – qui réunirait cette fois la Raison et le Réel. Ce point de vue est-il finalement trop sociologique ? Le débat est ouvert.


II – Les modalités de la relation Raison/Réel et la connaisance scientifique

1) La méthode expérimentale : théorie et expérience

Théorie et Expérience sont les deux aspects d’une connaissance objective et scientifique. Cette opposition reprend, à l’intérieur de l’investigation scientifique, l’opposition générale de la Raison et du Réel. Les termes en jeu ne sont pas univoques, ils laissent place également à leur contraire. La théorie, comme ensemble cohérent de thèses et lois explicatives applicable à un domaine donné du Réel, semble évidemment abstraite ; cependant elle désigne originellement, étymologiquement (theoria) une vision et une contemplation du Réel (chez Platon, ce Réel est néanmoins celui des Essences, non la réalité sensible). Quant à l’expérience, elle est au sens le plus général la mise en relation du sujet avec le Réel par l’intermédiaire des sens (intuition sensible, perception) ; mais c’est aussi dans le cadre de l’expérimentation scientifique, une mise en pratique de la théorie, donc une « grille » posée sur le Réel.

Avant que la corrélation théorie expérience ne soit clairement établie, deux grandes doctrines philosophiques se sont affrontées sur la question de savoir si la connaissance du réel relevait plutôt de la théorie ou plutôt de l’expérience. Ces deux doctrines sont le rationalisme et l’empirisme. Le rationalisme fait procéder la connaissance de principes a priori. Si l’on tient à l’expérience, selon Spinoza, "on ne percevra jamais autre chose que des accidents dans les choses de la nature, et de ces derniers nous n'avons d'idée claire que si les essences nous sont d'abord connues." A l’inverse, l’empiriste Hume déclare : "toutes les lois de la nature sans exception se connaissent seulement par l'expérience." Une fois de plus la solution est apportée par le criticisme de Kant : celui-ci montre bien que la connaissance ne saurait dériver entièrement de l'expérience : ses énoncés, en tant qu'ils ont universels, ne sauraient reposer sur elle. La connaissance procède donc d’un composé d’expérience et de concept a priori de l’entendement : "Si toute notre connaissance débute AVEC l'expérience, cela ne prouve pas qu'elle dérive toute DE l'expérience, car il se pourrait bien que même notre connaissance par expérience fût un composé de ce que nous recevons des impressions sensibles et de ce que notre propre pouvoir de connaître (simplement excité par des impressions sensibles) produit de lui-même..." De ce fait, théorie et expérience sont requises toutes deux pour définir une connaissance objective.

La « méthode expérimentale », telle que définie par Claude Bernard (Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, 1865) ne dit pas autre chose. Celle-ci peut être décomposée en trois phases. D'abord il y a l’observation des faits relatifs au domaine étudié par le savant. Ces faits doivent paraître énigmatiques et demander une explication inédite, autrement dit l’observation inclut la perception d’un problème. Ensuite est élaborée une hypothèse, valant comme "explication anticipée" à la fois suggérée par les faits et inventée par le savant. Enfin a lieu l'expérimentation proprement dite, c’est-à-dire l'élaboration d'un montage savant (= nécessitant de connaître les théories afférentes au problème) qui permettra d'éprouver la validité de l'hypothèse.
On en arrive à cette affirmation de Bachelard : "Rien n'est donné, tout est construit ", du moins est-ce incontestable en matière de connaissance scientifique. Le Réel, contrairement à ce que pensaient les empiristes, est l'objet d'une conquête progressive menée avec méthode. Les événements qui se produisent dans le Réel ne sont, eux-mêmes, perçus comme problématiques qu’au regard d’une théorie déjà existante. Entre la théorie et l'expérience, la relation est dialectique. C’est dire que la connaissance ne procède que par une série de contradictions qu’il s’agit de résoudre. Les contradictions constatées équivalent à une sorte d'interrogation face au réel, presque à une forme de scepticisme. Le doute est la première condition de l'objectivité scientifique parce qu'il évite de se refermer sur un savoir faux, bien souvent une croyance. Ensuite l'objectivité implique une modestie face au réel : il faut admettre que le réel en soi, "tout" le réel, n'est pas connaissable scientifiquement : différence kantienne entre chose en soi et "objet". Les objets de la science, ce sont les faits. La science cherche à expliquer les phénomènes, ce qui apparaît à chacun, et une fois expliqués par la théorie, ceux là deviennent des faits établis, reconnaissables, en tant que vérifiés par l'expérience. Pour cela il aura fallu entre-temps établir une loi des phénomènes observés. Une loi est un rapport constant entre des phénomènes qui justement les explique, en ce sens qu'il est possible, dans une certaine mesure, de les prédire, ou même de les provoquer. Le rapport entre les lois et les faits semble analogue à celui de la théorie et de l'expérience : une loi est d'abord théorique, et un fait relève bien de l'expérience. C'est pourquoi ce qu'on appelle les "lois scientifiques" ne sont pas à proprement parler les "lois de la nature" (expression qui personnifie la nature) : elles restent humaines et conçues par l'homme. Il en va de même des faits et de l'expérience, dont on a vu qu'il ne fallait pas les confondre avec les "phénomènes". Ne dit-on pas "les faits sont faits" ?

2) La méthode mathématique : logique et démonstration

La démarche du scientifique consiste à s’efforcer de prouver ce qu’il avance. Il le fait soit en montrant que ce qu’il affirme correspond bien à la réalité – c’est le rôle de l’expérience couplée à la théorie -, soit en montrant que cela correspond bien à ce que l’on sait déjà : c'est le rôle de la démonstration.
La démonstration est un raisonnement par lequel on tire la vérité d’une proposition à partir d'une autre considérée comme vraie, sans qu’il soit besoin de constater qu’elle correspond à la réalité. La science des démonstrations est la logique. A ce sujet Kant écrit : “une connaissance peut fort bien être complètement conforme à la forme logique, c'est-à-dire ne pas se contredire elle-même, et cependant être en contradiction avec l'objet ” (Kant, Critique de la Raison pure).
Entrons dans le détail d’une démonstration. La proposition que l’on démontre se nomme « conclusion », et  celles qui servent à la démonter sont les  « prémisses ». La démonstration consiste en une inférence, soit le passage rigoureux d’une proposition à une autre au moyen de la déduction, qui consiste à tirer les diverses conséquences de propositions initiales. On utilise également l'induction qui consiste à appliquer au tout, par généralisation, ce qui a été établi pour les parties.

Aristote a développé dans son Organon la célèbre théorie du syllogisme, dont il fournit le prototype : tout homme est mortel (majeure), Socrate est homme (mineure), donc Socrate est mortel (conclusion). Puisque la réalité n’est pas en cause, les noms propres peuvent être remplacés par des variables abstraites. Par exemple : tout x est y, or z est x, donc z est y. Si l’on remplace la majeure par « tout homme est immortel », la conclusion « Socrate est immortel » n’en sera pas moins valide logiquement : et pourtant elle sera fausse dans l’absolu. Plus exactement on aura affaire à un sophisme qui veut nous tromper sur la vérité des prémisses. Que tous les hommes soient mortels, cela ne se démontre pas, cela se constate d’expérience. Bref, le syllogisme a des limites. C'est ce que Descartes fera remarquer : cet art de raisonner ne nous fait pas découvrir de vérités, il constitue simplement une manière d'exposer correctement ce que l'on sait déjà.

D’autre part, on ne peut évacuer le problème suivant : peut-on jamais trouver une prémisse qui ne soit pas elle-même le résultat d'une inférence ? « Il faut bien finir par s'arrêter », disait Aristote. Celui-ci admet la nécessité de poser un élément indémontrable, rien moins que le grand « principe de non-contradiction » en vertu duquel « il est impossible que le même attribut appartienne et n'appartienne pas en même temps, au même sujet et sous le même rapport » (Aristote, Métaphysique). Ce premier principe fait de la logique classique, dite encore « formelle », une logique du tiers exclu (il n’y a pas d'intermédiaire entre ce qui est vrai et ce qui est faux) ; une logique « réelle » ou « dialectique » comme celle de Hegel, tentera de rétablir la Réalité dans ses « droits » à la contradiction.
Quoi qu’il en soit,  la démonstration repose donc nécessairement sur un élément indémontrable. Parmi les propositions premières indémontrables, on distingue généralement les axiomes et les postulats. Les axiomes sont des propositions évidentes par elles-mêmes. Ce sont en fait des hypothèses ou des conventions pures : par exemple 1+1=2 est vrai tant que l'on se situe en base 10, cela devient 11 en base 2, le système binaire du langage informatique.  Les postulats sont de nature différente : ce sont des propositions indémontrables mais que l’on demande d’admettre parce qu’elles correspondraient à quelque chose de réel, et parce qu’elles sont nécessaire pour la démonstration.
On postule toujours quelque chose... Quand je parle, je postule que je vais être compris, parce que je ne peux pas tout expliquer. Le principe de non-contradiction lui-même ne saurait être démontré, et pourtant on est bien obligé de l'admettre. Si l'on avait le droit de se contredire, ce serait reconnaître que le langage n'a aucune signification ; il faudrait donc nier la signification de cette dernière proposition, celle qui prône le droit de se contredire, etc. Le plus évident, c'est que la démonstration correspond à un besoin éthique élémentaire : celui de s’accorder avec autrui ! La démonstration a donc une finalité concrète. D’autre part nous avons vu dans le paragraphe précédent qu’elle possède également une modalité concrète. Si la démonstration peut rester purement formelle en logique ou en mathématiques pures, elle devient concrète et réclame l'appoint de la preuve expérimentale dans une démarche scientifique complète. En science (et certes non en mathématiques pures) il faut montrer pour bien démontrer.

D’autre part l’importance de la logique et des mathématiques doit être relativisée. Descartes avait érigé les mathématiques, « science de l’ordre et de la mesure »,, en modèle normatif de toute connaissance scientifique. Les « chaînes de raison » (les déductions) des géomètres lui assurent que “toutes les choses, qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes, s'entre-suivent en même façon” (Discours de la Méthode). On rejoindrait la thèse de Galilée selon laquelle « le livre de la nature est écrit en caractères géométriques ». Or cette tentative de mathématiser le Réel se heurte à de sérieux obstacles, comme le fait que les axiomes mathématiques sont conventionnels, ou bien le fait qu’on ne peut pas mathématiser le « vivant » : le monde physique se prête seul à cet exercice...
En généralisant un peu, c’est toute la civilisation occidentale qui s’est constituée sur le modèle démonstratif de la logique mathématique, laquelle soutient évidemment l’idéal du progrès technique et matérialiste. La philosophie elle-même, avec Socrate, Platon et Aristote, s’est constituée en discours rationnel argumentatif. Mais la démonstration ne fait pas l’unanimité ; il existe un autre mode de recherche de la vérité, plus sensible et plus subjectif, plus humain et donc peut-être plus profond : l’interprétation.

3) La méthode herméneutique : l’interprétation

Nous avons vu que la connaissance objective promue par la science restait souvent partielle et provisoire ; nous avons vu d’autre part qu’il était impossible de tout démontrer. Faut-il pour autant renoncer à comprendre ce que l’on ne peut connaître ou démontrer avec exactitude ?
L'interprétation a pour fonction d'élucider le sens d'un texte, d'un acte ou d'une événement à chaque fois que ce sens n’apparaît pas clair. L’interprétation a donc à voir avec la part d’inconnu, d'énigme, peut-être la part d’irrationnel qui nous entoure, mais toujours dans l’optique de parvenir à une forme d’élucidation et de compréhension.
La notion de sens reçoit plusieurs acceptions. 1) Le sens désigne d’abord une fonction sensorielle, la faculté d’éprouver une sensation. Après tout, il n’est pas exclu que le « sens des choses » n’ait pas un rapport avec cela, avec une capacité de sentir, de goûter, de jouir de la vie. 2) La seconde acception est plus intellectuelle : le sens est synonyme de signification, il est ce que communique à l’esprit un mot ou un signe. La signification peut être expliquée. 3) Enfin le sens évoque la direction, comme par exemple le sens des aiguilles d’une montre. C’est la dimension spatio-temporelle du sens. Temporelle parce que la bonne direction, a priori, est celle de l’avenir ; or, par excellence, c’est la dimension temporelle de la conscience (tournée vers). Du point de vue de la conscience, point de vue subjectif, on parlera plutôt d’orientation. Se demander quel est le sens de la vie, par exemple, cela revient à se demander comment orienter sa propre vie.
L’interprétation prend plusieurs formes et s’exerce dans plusieurs domaines. La discipline initiale prend le nom d’"Herméneutique", d'un mot grec qui signifie interprète, dérivé d'un nom propre, Hermès, nom du messager des dieux et interprète de leurs ordres. L'herméneutique est d'abord l'interprétation des textes bibliques. Par extension, on parle d'herméneutique pour tout dévoilement du sens d'un texte, voire même de réalités énigmatiques (oeuvres d'art, types de sociétés, modes de comportement). On tentera donc de définir le type de vérités que peuvent délivrer un mythe ou une fiction, objets respectivement de l'"exégèse" et de la "critique : cela se présente-t-il sous la forme d’un savoir ? Et comment éviter les conflits d’interprétation si sensibles notamment en matière de religion…
Ensuite l’interprétation prend place dans le champ des sciences humaines : l’homme ne peut être étudié comme un simple phénomène naturel, précisément parce qu’il n’est pas objet mais sujet, de sorte que le projet de connaître l’homme rejoint la nécessité de le comprendre par l’interprétation de ses paroles et de ses comportements. Question : ces disciplines interprétantes sont-elles des sciences, et dans quel sens ? C’est pourquoi l’on se demande si l’interprétation est une forme de connaissance
Les philosophes ne séparent pas l'interprétation de la réflexion autonome. Pour cela, il faut supposer un ordre de réalité sous-jacent, implicite ou inconscient, déterminant la réalité explicite ; c'est ce qu'admettent chacun à leur manière des penseurs comme Nietzsche, Marx ou Freud, surnommés pour cela les "maîtres du soupçon". Enfin c’est encore le propre des philosophies de l’existence de baser la réflexion sur l’interprétation : elles assignent à l’homme en tant que projet et producteur de sens le devoir d’interpréter le sens de sa présence au monde…