vendredi 31 décembre 2010

Philosophie et Science et de l'Histoire (cours)

0.0.0. - Introduction
0.0.1. — LES DEUX SENS DU MOT HISTOIRE. Le terme d’Histoire est ambigu et désigne deux ordres de réalité fort différents. D’une part, les événements, les actes, les faits du passé, c’est-à-dire la réalité historique objective ; d’autre part, la connaissance de ce passé : réflexion et recherche, voire science rigoureuse du devenir des hommes et des sociétés, qui représentent la face subjective de l’histoire. La situation de l’homme par rapport à l’Histoire - sa condition d'observateur-observé, est à l’origine de cette ambiguïté.
0.0.2. - PHILOSOPHIE ET SCIENCE DE l'HISTOIRE. L'Histoire comme connaissance du passé peut prendre à son tour deux formes : il y a d'une part la philosophie de l'Histoire, comme réflexion, compréhension du passé, et d'autre part la science de l'Histoire comme discipline scientifique. Les procédures et finalités de ces deux formes de discours sont assez différentes. La première tente de comprendre la fois la totalité de l'Histoire et le sens des grands évènements historiques. La seconde étudie les faits historiques, les établit dans leur vérité et tente de les expliquer; enfin elle se prolonge comme chronique du présent (journalisme).

0.0.3. — HISTOIRE OU HISTOIRES ? Une autre ambiguïté subsiste, provenant cette fois du fait que l’Histoire (comme recherche) consiste d’abord en un récit des événements passés. Après tout, “raconter une histoire” s’entend généralement d’abord à propos des fables et des fictions, même si l'Histoire, en tant que discipline, peut aussi revêtir la forme d'un récit. Tel est bien le sens du mot latin "historia" ; mais par ailleurs son équivalent en grec signifiait plutôt "recherche", "enquête", mettant alors l'accent sur la connaissance. C’est donc le problème de la vérité qui se trouve posé, mis en question dans le terme même d’”histoire”. Et c’est clairement l’objectif premier de la science historique de découvrir la vérité… Mais l’histoire est-elle une vraie science ? N’est-elle pas tout autant un art du récit - du récit vrai ?

0.0.4. – LE SENS DE L'HISTOIRE ? - Mais le problème spécifiquement philosophique reste celui du sens de l'Histoire. D’abord l’Histoire a-t-elle un sens ? Car cela n’est nullement évident. Le mot « sens » désigne tout à la fois : la signification d’une chose, son orientation, et son but. Comment les hommes doivent-ils interpréter d’abord leur présence sur terre (qui sont-ils vraiment, pourquoi sont-ils là), puis leur évolution, leur transformation collective ? Si l’on admet l’hypothèse d’un « progrès » à travers l’histoire, comment le caractériser ? L'humanité est-elle promise à une fin, à un progrès indéfini, voire à un achèvement glorieux… ou au contraire à une disparition sans reste et catastrophique, comme si tout cela n’avait aucun sens précisément ? Comment s’articule la connaissance de l’Histoire humaine que l’on peut obtenir grâce à la science de l’Histoire, et le sens de l’Histoire que la philosophie lui présuppose – car c’est le propre de la philosophie de trouver du sens ? Est-ce la science de l’Histoire qui, par elle-même et peu à peu, permet de dégager un sens à cette « cohue bigarrée » comme le disait Hegel ?
0.0.5. – CONSCIENCE DE L’HISTOIRE ET MEMOIRE - L'Histoire a donc un sens… ou pas, mais ce qui importe, n'est-ce pas plutôt la conscience de l'Histoire, c'est-à-dire précisément cette forme de conscience historique – au présent – qu'on appelle la Mémoire ? C'est l'obligation de mémoire qui s'impose à toute société et à chaque citoyen : l'Histoire est une conscience partagée, à la condition (non évidente) qu'elle soit concrètement entretenue.

0.0.6. – PLAN - Or c’est en associant étroitement la quête philosophique du Sens (partie I) et la quête scientifique de la Vérité (partie II) - sans quoi la quête du sens se perd en illusions, et sombre en idéologies - qu’une conscience historique (partie III) vraie peut émerger, au plan collectif comme au plan individuel.
L’on pourra enfin de se demander s’il est possible d’établir un parallèle entre Histoire individuelle et Histoire collective…


1.0.0. - LA PHILOSOPHIE DE L’HISTOIRE ET LA QUESTION DU SENS DE L'HISTOIRE


1.1.0. • L’ère historique : l'Histoire a-t-elle un commencement ?
- On peut définir de trois façons différentes l’"ère historique", c'est-à-dire la réalité de l'Histoire, le fait que l'homme vit "dans" l'Histoire et en a conscience (ce qu'on ne suppose pas chez l'animal). La question est de savoir ce qui distingue l'Histoire (humaine) de la simple Evolution (naturelle). Trois critères peuvent être proposés, allant du plus large (et ancien) au plus étroit (et récent), qui permettent à chaque fois de caractériser l'existence de l'Histoire par opposition à un état "préhistorique". Ces trois critères sont liés au propre de l'homme, soit le langage articulé (effet de sa « nature sociable » comme le pensait Aristote).
1.1.1. — LE LANGAGE ET LA PAROLE : HISTOIRE CONTRE NATURE - Ce qui signe comme telle l’apparition de l’homme est sans conteste le langage articulé, le seul fait dont on puisse dire qu’il soit littéralement sans précédent. Dans ce sens, l'Histoire a commencé avec l'apparition de l'Homme en tant qu'être parlant. C'est que le langage humain, comme consistance même de la conscience, donne la possibilité de raconter et de se raconter, de segmenter l'évocation du passé et de projeter un avenir. Le langage constitue un accès privilégié au temps, et donc à l'histoire.
1.1.2.— L'ECRITURE : HISTOIRE CONTRE PREHISTOIRE. L’opposition classique entre histoire et préhistoire repose sur l’apparition de l’écriture (environ 3000 ans av. J.-C). L'écriture, davantage que la communication orale, permet de fixer des repères dans le temps ; elle fixe les repères dans leur vérité ; elle est synonyme de mémoire fiable.
Le préhistorien travaille sur les vestiges ; l'historien travaille sur les archives.

1.1.3. — LE DISCOURS : SOCIETE HISTORIQUE CONTRE SOCIETES TRADITIONNELLES - Enfin il est un autre critère venant spécifier l’avènement d’une “ère historique” : en un sens plus restreint, “historique” s’oppose à “traditionnel”. Deux types de sociétés se sont succédés ayant deux conceptions radicalement différentes du temps.
- Les sociétés "traditionnelles" croyaient en un temps cyclique, où les événements étaient censés se répéter conformément aux mythes fondateurs — références essentiellement anhistoriques — et où l’idée même d’évolution n’avait pas de sens.
- Les sociétés historiques (en fait il n'y en a qu'une, elle est "mondialisée") au contraire admettent un temps linéaire et l'idée d’un “progrès”. Elles remettent en question le mythe (mythos) et lui substitue un discours (logos). Désormais l’Histoire est ouverte, incertaine de par la liberté humaine, elle n’est plus fermée par le mythe et la conception cyclique du temps.
En Grèce, c'est la philosophie qui a supplanté les mythes. En effet le discours philosophique, c'est-à-dire l'exercice de la Raison mais aussi le Questionnement sur l'existence des choses, ouvre une perspective proprement "historique" (par opposition à la pensée mythique ou "symbolique") car elle conditionne le Destin de l'humanité à sa propre intelligence, à sa responsabilité. – Enfin, n’oublions que ce sont les Grecs du Vè siècle av. J.-C qui ont inventé proprement la science de l’Histoire avec Hérodote et Thucydide !
Mais dès avant les penseurs grecs, l'avènement du monothéisme (la Bible) a rompu également avec la conception cyclique (païenne) du temps et de l'Histoire. Le Messianisme est la croyance selon laquelle un Messie (rédempteur, sauveur) viendra affranchir les hommes du péché et établir le royaume de Dieu sur la terre. Indirectement cela signifie que, pour sa part, l'Homme doit préparer cet avènement – la « fin des temps » comme il est prédit - en instaurant sur terre un monde juste, et pour cela d’abord en se conformant à la Parole divine. C’est pourquoi cette Révélation ne se contente pas de raconter des mythes fondateurs, elle délivre un discours spécifique, celui de la Loi qui est à observer… Au final pour les trois religions monothéistes, l'Histoire a donc eu un début (la Chute) et elle aura une fin (le Jugement dernier). Elle a donc bien un sens.

1.2.0. • Les grandes philosophies de l'Histoire (18è, 19è) : l'Histoire a-t-elle une fin ?
1.2.1. — KANT et l'idée d'une Histoire universelle.
- Quelle est la thèse des grandes philosophies de l’histoire ? C’est l’idée que l’histoire des hommes connaîtrait un ordre profond, un but ultime, une finalité. Elle irait vers un achèvement final (dans les deux sens du mot “achèvement” : terme, et perfection). L'Histoire est devenue un thème philosophique majeur au 18è siècle. Comme l'indique le titre de l'ouvrage de Kant, l'Histoire est pensée explicitement comme "universelle"
Que signifie l'expression "Histoire universelle" ?

« Un plan caché de la nature ». - Pour Kant, la finalité de l'Histoire est à chercher dans la nature elle-même. La supposition d’une fin [but] de la nature visant au développement complet des facultés originellement données dans la nature humaine doit rendre possible une compréhension rationnelle et systématique de l’Histoire. Celle-ci peut être présentée en sa totalité “comme la réalisation d’un plan caché de la nature pour produire une constitution politique parfaite” (Kant). Le "plan" en question n'est rien d'autre que le développement de l'homme en tant qu'être libre et rationnel, jusqu'à constituer une société de Droit, internationale et pacifiée. Evidemment, le point le plus discutable de cette thèse est la référence constante faite à la Nature et le "finalisme" qu'elle induit : comment concilier le fait que la Nature ait programmé un être… échappant finalement au contrôle de la Nature, puisqu'il est libre ?
Voici les 9 propositions qui forment la table des matières de l'ouvrage de Kant, Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique (1784) :
« Proposition 1 : Toutes les dispositions naturelles d'une créature sont destinées à se développer un jour complètement et en raison d'une fin.
Proposition 2 : Chez l'homme (en tant qu'il est la seule créature raisonnable sur terre), les dispositions naturelles, dont la destination est l'usage de la raison, devaient se développer seulement dans l'espèce, pas dans l'individu.
Proposition 3 : La nature a voulu que l'homme tire entièrement de lui-même ce qui va au-delà de l'agencement mécanique de son existence animale, et qu'il ne participe à aucune autre félicité ou à aucune autre perfection, que celles qu'il s'est procurées lui-même par la raison, en tant qu'affranchi de l'instinct.
Proposition 4 : Le moyen dont se sert la nature, pour mener à terme le développement de toutes les dispositions humaines est leur antagonisme dans la société, jusqu'à ce que celui-ci finisse pourtant par devenir la cause d'un ordre conforme à la loi.
Proposition 5 : Le plus grand problème pour l'espèce humaine, celui que la nature la force à résoudre, est de parvenir à une société civile administrant universellement le droit.
Proposition 6 : Ce problème est en même temps le plus difficile et celui qui sera résolu le plus tard.
Proposition 7 : Le problème de l'établissement d'une société civile parfaite est dépendant de celui de l'établissement de relations extérieures entre les États régies par des lois, et ne peut être résolu sans que ce dernier ne le soit.
Proposition 8 : On peut considérer l'histoire de l'espèce humaine, dans l'ensemble, comme l'exécution d'un plan caché de la nature, pour réaliser, à l'intérieur, et dans ce but, aussi à l'extérieur, une constitution politique parfaite, car c'est la seule façon pour elle de pouvoir développer complètement en l'humanité toutes ses dispositions.
Proposition 9 : Une tentative philosophique d'étudier l'histoire universelle d'après un plan de la nature visant l'union civile parfaite dans l'espèce humaine doit être considérée comme possible et même comme susceptible de favoriser cette intention de la nature. »

1.2.2. — L'IDEALISME DIALECTIQUE ET LA RUSE DE LA RAISON (Friedrich HEGEL, 19è)

Le 19è siècle est véritablement, pour la philosophie, le siècle de l'Histoire, le siècle où elle essaie de découvrir l'Histoire dans sa Logique interne et où elle se découvre elle-même comme historique (les idées aussi ont une histoire !). Pour Hegel, il s’agit essentiellement de dépasser la “cohue bigarrée de l’histoire”, cette impression de grand désordre que l'on peut ressentir au spectacle des guerres et les événements, parfois absurdes, qui agitent l'humanité depuis la nuit des temps. « Là, un immense déploiement de forces ne donne que des résultats mesquins, tandis qu’ailleurs, des causes insignifiantes produisent d’énormes résultats. Partout, c’est une mêlée bigarrée qui nous emporte, et dès qu’une chose disparaît, une autre aussitôt prend sa place. » (HegelLa raison dans l’histoire).
Or cette mêlée incohérente n'est justement qu'une impression, plus exactement elle manifeste une "ruse de la Raison". Car tous ces événements, cette violence, ces passions doivent bien avoir un sens, une logique qu'il s'agit de découvrir.
Pourquoi une « ruse de la Raison » ? Il s’agit de la Raison universelle, de toute la rationalité dont l’espèce humaine dans son ensemble est capable. Il y a « ruse » en général lorsque quelque chose est dissimulé, pour parvenir plus efficacement à une fin. Or au plan de l’Histoire, l’aspect rationnel, logique et nécessaire des événements n’apparaît pas toujours, car ce n’est pas au nom de la Raison, au prime abord, que les hommes - et notamment ceux qu'on appelle les "Grands Hommes" (Alexandre, Napoléon, de Gaulle, etc.) agissent. Ils sont bien davantage sous l’empire de la Passion, de l'Ambition. De même ce n’est pas toujours l’intérêt collectif qui pousse à agir, mais bien souvent l’intérêt individuel : et cependant, au bout du compte, quelque chose de logique, de cohérent, de "grand", se sera réalisé. Tout se passe comme si la Raison se dissimulait derrière la Passion, laissant la Passion agir, laissant les individus s’affronter, afin que finalement la Raison réconciliatrice l’emporte. Donc si la Raison universelle est l’ordre profond de l’Histoire, la Passion personnelle en est le moteur. Naturellement, cette « ruse » n’est en rien consciente ou volontaire, puisque le « sujet » de l’Histoire n’est pas une personne mais l’Humanité tout entière. Ce n’est pas non plus le fameux « plan caché de la Nature » selon Kant…
Pourquoi « l'idéalisme » ? — Selon Hegel c’est l’Idée, principe spirituel suprême, qui gouverne l’Histoire. L'Histoire, littéralement, réalise (rend réelle) l'Idée dans le temps. Au fond, Hegel pense que l'Histoire se confond avec le devenir d’un principe spirituel et supérieur qui n’est autre que la Raison, la Raison universelle. L’Histoire représente l’ldée, c’est-à-dire la Raison en marche et le progrès de l’Humanité. Le texte ci-dessous montre que la Raison n’est pas un principe abstrait mais au contraire qu’elle accompagne concrètement tout ce qui apporte de l’Ordre, de la Justice, de la Liberté.
L’Idée selon Hegel est-elle comparable à l’Essence selon Platon ? Pas vraiment puisque l’Idée platonicienne est éternelle et n’a pas besoin du monde pour exister (le Beau en soi, le Juste en soi, etc.), tandis que l’Idée hégélienne est… historique justement : elle est immanente au monde, elle n’existe qu’avec lui, mais il n’empêche qu’elle dirige le monde. Comme elle n’existe pas avant de se réaliser, on ne peut pas la définir in abstracto. Comment pourrait-on définir la Raison autrement qu’en produisant la Raison, dans un discours rationnel ?

G.W. F. Hegel (19è), Introduction à la philosophie de l'histoire (extrait) — « En ce qui concerne le concept provisoire de la philosophie de l'histoire, je voudrais remarquer ceci : le premier reproche qu'on adresse à la philosophie, c'est d'aborder l'histoire avec des idées et de la considérer selon des idées. Mais la seule idée qu'apporte la philosophie est la simple idée de la Raison — l'idée que la Raison gouverne le monde et que, par conséquent, l'histoire universelle s'est elle aussi déroulée rationnellement. (…) Elle [la raison] est la substance c'est-à-dire ce par quoi et en quoi toute réalité trouve son être et sa consistance. Elle est l'infinie puissance : elle n'est pas impuissante au point de n'être qu'un idéal, un simple devoir-être, qui n'existerait pas dans la réalité, mais se trouverait on ne sait où, par exemple dans la tête de quelques hommes. Elle est le contenu infini, tout ce qui est essentiel et vrai, et contient sa propre matière qu'elle donne à élaborer à sa propre activité. Car elle n'a pas besoin, comme l'acte fini, de matériaux externes et de moyens donnés, pour fournir à son activité aliments et objets. Elle se nourrit d'elle-même. Elle est pour elle-même la matière qu'elle travaille. Elle est sa propre présupposition et sa fin est la fin absolue. De même, elle réalise elle-même sa finalité et la fait passer de l'intérieur à l'extérieur non seulement dans l'univers naturel, mais encore dans l'univers spirituel — dans l'histoire universelle. L'Idée est le vrai, l'éternel, la puissance absolue. Elle se manifeste dans le monde et rien ne s'y manifeste qui ne soit elle, sa majesté et sa magnificence: voilà ce que la philosophie démontre et qui est ici supposé démontré.
La réflexion philosophique n'a d'autre but que d'éliminer le hasard. La contingence est la même chose que la nécessité extérieure : une nécessité qui se ramène à des causes qui elles-mêmes ne sont que des circonstances externes. Nous devons chercher dans l'histoire un but universel, le but final du monde — non un but particulier de l'esprit subjectif ou du sentiment humain. Nous devons le saisir avec la raison car la raison ne peut trouver de l'intérêt dans aucun but fini particulier, mais seulement dans le but absolu. Ce but est un contenu qui témoigne lui-même de lui-même : tout ce qui peut retenir l'intérêt de l'homme trouve son fondement en lui. Le rationnel est ce qui existe de soi et pour soi — ce dont provient tout ce qui a une valeur. Il se donne des formes différentes ; mais sa nature, qui est d'être but, se manifeste et s'explicite avec le plus de clarté dans ces figures multiformes que nous nommons les Peuples. Il faut apporter à l'histoire la foi et l'idée que le monde du vouloir n'est pas livré au hasard. Une fin ultime domine la vie des peuples ; la Raison est présente dans l'histoire universelle — non la raison subjective, particulière, mais la Raison divine, absolue : voilà les vérités que nous présupposons ici. »

Pourquoi « dialectique » ? Ce terme indique chez Hegel le mouvement même de la pensée, de l’Idée, et donc de l’Histoire puisque celle-ci réalise l’Idée. Mouvement en trois phases logiquement enchaînées : thèse (être, identité), antithèse (non-être, différence), synthèse (devenir, totalité). Toute Idée se présente d’abord comme une thèse que l’on pose, affirmant l’existence, plus précisément l’identité (être statique) de quelque chose. Puis il s’avère nécessaire de poser son contraire, l’antithèse, soit cette même chose mais en tant que différente, en train de changer (être agissant) et donc de se nier par rapport à son premier état. Vient enfin le troisième moment, celui de la synthèse ou du dépassement des contraires, présentant l’être au-delà de ses aspects statiques ou même différenciés, l’être comme résultat ou totalisation. Traduction au niveau de l’Histoire : 1) les hommes et en particuliers les nations commencent naturellement par affirmer leur existence, leur identité ; mais 2) il faut bien confronter celles-ci à l’adversité (les autres nous nient en s’affirmant eux-mêmes), pour 3) finalement être vraiment ce que l’on est, c’est-à-dire en tant que reconnu également par les autres. Ainsi s’expliquent la plupart des guerres, dont l’aspect négatif est la destruction et la tuerie, mais dont l’aspect positif est de consolider l’existence même des nations.
C'est ainsi également que cette notion de « dialectique » permet de comprendre le rapport entre Tradition et Progrès. Le progrès n'est pas une négation pure et simple de la tradition ; bien au contraire il la conserve en l'intégrant dans une réalité humaine plus riche.

- Le lien entre Histoire, Raison et Liberté – La Raison n’est pas pour Hegel une sorte de nécessité naturelle ou cosmique comme chez les stoïciens. Elle est parfaitement compatible avec la liberté. D’abord « Le rationnel est ce qui existe de soi et pour soi » avons-nous lu plus haut, ce qui traduit bien l’idée d’autonomie. La raison, c’est la liberté elle-même. Ensuite : « L'histoire mondiale est le progrès dans la conscience de la liberté » écrit Hegel, ceci est essentiel.  Car la Raison universelle possède un « sujet », l’Humanité consciente d’elle-même, qu’elle rend progressivement, laborieusement, libre et autonome. Il est évident que l’Histoire manifeste la liberté humaine selon Hegel. Les hommes n’auraient pas avancé s’ils n’avaient pas eu à cœur d’exprimer leur liberté fondamentale. Cette liberté est au cœur des affrontements sociaux, notamment du processus historique décrit par Hegel comme « dialectique du maître et de l’esclave ». Dans un premier temps en effet le « maître » s’impose comme tel en affirmant sa liberté non négociable (autorité), par exemple en préférant mourir plutôt que de subir le déshonneur (définition même de la « noblesse »). Les autres, les soumis, les esclaves, devront se libérer autrement (de la domination des maîtres), notamment en travaillant, ce qui leur permettra peu à peu de prendre possession du monde, économiquement et même socialement.

- Quelle est donc la « fin » de l’Histoire ? Là où Kant parlait de « Constitution politique parfaite » (internationale), pour Hegel c’est l’Etat comme forme politique (nationale) qui est le mieux susceptible d’incarner la Raison. Car l’Etat n’est pas seulement l’Ordre, gardien de la paix, il est aussi la Liberté réalisée et garantie… Affirmation que bien des philosophes auront à cœur de contester, arguant que l'Etat ne représente pas vraiment le peuple dans son ensemble : telle est la position de Marx.
1.2.3. — KARL MARX ET LE MATERIALISME DIALECTIQUE

Pourquoi « matérialisme » ? - Marx inverse la conception de Hegel, mais il en conserve la méthode dialectique. C’est-à-dire que l’Histoire est bien un processus rationnel fait d’affrontements et de dépassements successifs. L’Histoire est bien la réalisation progressive (et douloureuse) de la Liberté des hommes et des peuples. Simplement pour lui c’est la production économique et matérielle de la vie qui fait l’Histoire, ce ne sont pas les idées (qui ne sont que les reflets de la réalité sociale et du monde du travail).  « A l’encontre de la philosophie allemande qui descend du ciel sur la Terre, c’est de la Terre au ciel que l’on monte ici. Autrement dit, on ne part pas de ce que les hommes disent, s’imaginent, représentent, ni non plus de ce qu’ils sont dans les paroles, la pensée, l’imagination et la représentation d’autrui... non, on part des hommes dans leur activité réelle. » (Marx et Engels, L’Idéologie allemande)
La lutte des classes et la révolution. - Si c’est la « matière » qui est déterminante et non l’« esprit », alors il faut analyser l’action réciproque des forces productives (techniques et économiques) et des rapports de production (sociaux et politiques). Les forces productives représentent l’ensemble des moyens matériels et des puissances de tous ordres dont dispose la société humaine. Les rapports de production désignent les relations sociales nouées dans le processus de production. — Or, cette sphère du travail, loin d’être exempte d’antagonismes, suscite perpétuellement des conflits, le travail devenant toujours plus aliénant à l’époque du machinisme. C’est donc la lutte des classes, qui est, pour Marx, le noyau de l’histoire unitaire, c’est elle qui donne un sens global à l’évolution historique. Elle est le moteur ultime du devenir.  Aux yeux de Marx, la révolution prolétarienne annonce la venue d’un temps où l’homme maîtrise enfin sa condition et son destin, chassant le capitalisme et annonçant une société sans classes et sans Etat, vraiment égalitaire : le communisme. Ainsi commence le “règne de la liberté” selon lui ; l’humanité s’arrache alors au joug du destin, de l’injustice et de la nécessité. Mais l’Histoire du 20è siècle n’a pas donné raison à Marx sur ce point : la « dictature du prolétariat » n’a pas conduit au règne de la liberté mais à un totalitarisme redoutable.
Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du Parti communiste (1848), Chapitre I, extrait : « L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire de luttes de classes.
Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte.
Dans les premières époques historiques, nous constatons presque partout une organisation complète de la société en classes distinctes, une échelle graduée de conditions sociales. Dans la Rome antique, nous trouvons des patriciens, des chevaliers, des plébéiens, des esclaves ; au moyen âge, des seigneurs, des vassaux, des maîtres de corporation, des compagnons, des serfs et, de plus, dans chacune de ces classes, une hiérarchie particulière.
La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale, n'a pas aboli les antagonismes de classes. Elle n'a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles conditions d'oppression, de nouvelles formes de lutte à celles d'autrefois.
Cependant, le caractère distinctif de notre époque, de l'époque de la bourgeoisie, est d'avoir simplifié les antagonismes de classes. La société se divise de plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat. »

  
1.2.4. — Conclusion provisoire

Ces grands systèmes philosophiques (Kant, Hegel, Marx) semblent aujourd’hui problématiques. Les philosophies de l’histoire du 19è siècle nous donnaient à voir un genre humain enfin libre et raisonnable dans un monde libre et raisonnable. Tout au contraire, la réalité historique du 20è siècle apparaît comme la chronique de l’enfer... D’où la réaction critique de nombreux philosophes à l’égard de la notion même de « sens ou de « fin de l’histoire ». « La fin de l’histoire n’est pas une valeur d’exemple et de perfectionnement. Elle est un principe d’arbitraire et de terreur. » (A. Camus, L’homme révolté, 1951). D’une façon générale, postuler comme Kant, Hegel ou Marx que l’Histoire a un Sens (ou une « Fin » : terrible ambiguïté du mot !) n’est-il pas dangereux ? Au vu de qu’a été le 20è siècle, peut-on admettre en suivant Hegel que chaque guerre a son utilité, voire sa nécessité historique ? N’a-t-on pas atteint en ce siècle, au contraire, l’Injustifiable et l’Inconcevable même au titre d’une « ruse de la Raison » ?
Donc de plus en plus les grandes synthèses cèdent donc la place au relativisme historique, lequel réclame un savoir le plus rigoureux possible du passé effectif : c’est l’objet de la science historique. A quoi cela sert-il de disserter sur le « sens de l’histoire » si cette réflexion se fait au mépris de la vérité historique ?


2.0.0. - LA SCIENCE DE L’HISTOIRE ET LA VÉRITÉ HISTORIQUE


2.1.0. • Qu’est-ce qu’un fait historique ?
2.1.1. — La construction du fait : fait et phénomène
Le discours historique est une reconstruction intellectuelle du passé, une re-création. L’établissement du fait historique représente le produit d’une d’abstraction. Tout d'abord, comme en toute science, l'historien étudie des "phénomènes" (= ce qui nous apparaît) – signes, traces, témoignages : il "s'est passé quelque chose chose ici, par ex. une bataille" – et il lui appartient d'en tirer la connaissance des "faits" (quelle bataille, dans quelles circonstances, pourquoi ?). Son travail consiste à établir des faits dans leur vérité, avec le plus de précision et d'exactitude possibles.
Une masse immense de matériaux est à la disposition de l’historien sous forme d’archives, de témoignages ; il faut choisir, sélectionner et construire des faits historiques privilégiés qui rassemblent et expliquent ces éléments épars. Pour qualifier ce travail de l’historien, on pourrait reprendre l’image de la “trame” qui illustre bien cette nécessité de raconter, mais en renouant les fils, en retrouvant une cohérence. Ainsi c’est l’historien qui produit le fait historique véritable, et non l’histoire qui en elle-même est une succession incohérente de phénomènes.
2.1.2. — Fait et événement
- Mais de quoi se compose un “fait historique” ? A partir de quand un fait est-il considéré comme historique, c’est-à-dire comme un événement ? Justement, après avoir distingué "phénomène" et "fait", il faut distinguer "fait" et "événement". Qu’est-ce qu’un événement ? Est-ce simplement un fait historique remarquable et important ? 
- L'événement représente toujours une rupture dans le cours linaire de l'Histoire des sociétés et des peuples. Il est la cause d'un changement profond, dont les effets ne se feront sentir qu'après-coup, et durablement. Ces effets atteignent souvent l'humanité tout entière. Ils demandent à être interprétés au niveau de leur sens (et pas seulement établis dans leur vérité, comme les faits simples). 
- Mais l'Histoire ne se focalise pas uniquement sur les grands Evénements. Il faut distinguer au moins deux façons d'étudier l'Histoire. 1) L’histoire événementielle. Trop souvent, par le passé, l’on a confondu l’événement avec le spectaculaire, parfois avec le catastrophique qui n’est jamais qu’accidentel, ou bien encore avec l’individuel comme les faits et gestes des grands hommes, des grands chefs. Tout ceci est sans doute plus facile à mémoriser et possède parfois une valeur symbolique donc pédagogique (on aime bien poser des repères comme : Charlemagne a “inventé” l’école, etc.). L’histoire a longtemps consisté en une présentation enchaînée et chronologique des actes d’une élite politique et militaire. C’est ce qu’on nomme l’histoire événementielle. On peut dire qu’elle est mal dégagée du mythe, de la légendeTrès peu scientifique, cette méthode est délaissée par les historiens. 2) L'École des Annales (fondée par Lucien Febvre (1878-1956) et Marc Bloch (1886-1944)) est un courant historique français qui inaugure une nouvelle manière d’étudier l’histoire, en prenant en compte les faits de société dans leur ensemble et tachant de se dégager des seuls « événements ». La première suppose toujours que l’histoire est commandée par les intentions et les décisions de quelques hommes : elle est finaliste ; la seconde cherche à décrire les conditions géographiques, sociales, idéologiques, économiques, techniques et autres qui peuvent expliquer le déroulement de l’histoire : elle est scientifique et empiriste. Pour les historiens de cette « Nouvelle Histoire » (Leroy-Ladurie, Ariès, Duby, Braudel, etc.), tout peut être objet d’étude historique, et la dimension politique ou guerrière des faits n’a pas à être spécialement privilégiée.

2.1.4. — Les trois temps de l’histoire.
Fernand Braudel (1902-1985) a proposé une solution qui consiste à distinguer trois temps fort différents mais superposables, correspondant en quelque sorte à trois angles de vue allant du plus large au plus étroit. — 1° Un temps “géographique” tout d’abord qui est la toile de fond ou le décor de l’histoire, un temps “immobile” caractérisé par un rapport constant entre les hommes et le milieu géographique (il est possible de décrire ainsi “en synchronie”, par exemple l’histoire du monde méditerranéen). Pour utiliser une métaphore théâtrale, ce temps correspond donc au décor de la pièce. — 2° C’est devant ce décor que viennent se jouer en de très longues périodes les lentes évolutions spécifiques du temps social, faites davantage d’évolutions que de changements profonds (ces derniers ne pouvant intervenir qu’avec le milieu). C'est l'action de la pièce de théâtre, où plusieurs personnages interviennent simultanément — 3° Enfin, sur l’avant-scène, s’actualise le temps individuel, le temps des événements (surtout politiques et guerriers), ponctué par leur singularité instantanée et éphémère. Au théâtre, l'"avant-science" est le devant de la scène, où s'avance le personnage conduisant, à un moment donné, l'action.

2.2.0. • L’histoire est-elle une vraie science ?
2.2.1. — PETITE HISTOIRE DU MOT "HISTOIRE" : HISTOIRE ET SCIENCE (> plutôt oui)
Le mot “histoire” (historia en grec) signifie originellement étude, enquête ou recherche et, par suite, la connaissance qui en résulte. Chez Platon, l’on trouve déjà une opposition entre deux formes de connaissance : l’une relative aux données sensibles, c’est-à-dire aux faits, dont on cherche à connaître les causes dites “prochaines” (les plus proches) ; l’autre relative aux Idées ou essences qui constituent les causes dites “premières”, c’est-à-dire les causes principales des choses. — Cette opposition se retrouvera aux 17è et 18è siècles entre la connaissance de fait qui dérive de la perception et que la mémoire conserve et la connaissance qui procède par raisonnement. On appelle la première histoire, et la seconde philosophie. A son tour, l’histoire se divise en histoire naturelle et en histoire humaine. Donc, ce qu’on appelle “histoire”, à l’âge classique, n’est autre que ce que nous appelons aujourd’hui la “science”.
2.2.2. — FAIT HISTORIQUE ET FAIT SCIENTIFIQUE (plutôt oui)
Effectivement, il y a un rapport nécessaire entre la recherche scientifique des causes et l’écriture de l’histoire comme récit : 1° parce que ces causes appartiennent nécessairement au passé (une cause est antérieure à son effet, de même que l’histoire est une évolution dans le temps) ; 2° parce qu’elles appartiennent au domaine des faits (ce sont des faits que l’on explique de même que ce sont des faits que l’on raconte). Donc expliquer c’est raconter (voir exemple de la cosmologie : expliquer l’univers, c’est raconter l’histoire de l’univers). Comme l’écrit Karl MarxNous ne connaissons qu’une seule science, celle de l’histoire. (...) On peut la scinder en histoire de la nature et histoire des hommes. Les deux aspects cependant ne sont pas séparables : aussi longtemps qu’existent des hommes, leur histoire et celle de la nature se conditionnent réciproquement”. Donc, pour l'instant, l'Histoire nous apparaît bien comme une science.
2.2.3. — L’objectivité de l’histoire en question (oui et non)
- Mais une science doit être objective, et non subjective ou partisane. Or s’il existe des conditions géographiques, linguistiques, culturelles au sens large qui peuvent créer une sorte de structure mentale invariante, comme des a priori inconscients, ne peut-on par ce même argument mettre en doute, sinon forcément la sincérité de l’historien, du moins peut-être la lucidité et donc l’objectivité de son travail ? Par exemple, l’historien européen peut-il faire une histoire de l’Orient, de la Chine ou de l'Inde, sans projeter abusivement sur une autre civilisation ses propres modes de pensée ? L’historien est-il fatalement ethnocentriste ? Le colonialisme par exemple n'a-t-il pas laissé des traces, des habitudes de pensée plus ou moins inconscientes?
Problème inverse : peut-on faire l’histoire de son propre pays, de sa propre famille ? N’est-ce pas en quelque sorte vouloir écrire son autobiographie, en étant à la fois l’observateur et l’observé ?

Qu'est-ce qu'une connaissance objective et rigoureuse, et est-ce le cas de l'Histoire ? Plusieurs critères sont à retenir. 1) Toute science doit porter sur un "objet" précis et défini : c'est la première condition, évidente, de l'objectivité. De ce point de vue, l'Historien possède bien un objet précis, ne serait-ce que les faits et leur trame qu'il s'agit d'établir dans leur vérité. On dira que l'Histoire est une science positive ou empirique (au sens où empirique s'oppose à "transcendantal"). (La philosophie n'est pas une science positive pour cette même raison : elle n'a pas d'"objet" factuel défini.) – 2) Les désirs, les opinions, les croyances – bref la subjectivité - du chercheur doivent être mis à l'écart, justement pour laisser place à l'objectivité (au sens où objectif s'oppose à subjectif). Or, on l'a dit, de ce point de vue l'Histoire n'est pas toujours objective : il est très difficile, pour l'Historien, de s'effacer en tant qu'être humain lorsqu'il s'agit d'expliquer les comportements d'êtres humains. 3) D'autre part une science doit disposer d'une méthodologie précise et rigoureuse, lui permettant de progresser et de vérifier ses résultats selon des protocoles stricts. C'est le cas en Histoire : que cela soient les préhistoriens travaillant sur les vestiges et les historiens proprement dit travaillant sur les archives, les enquêtes se font désormais avec grand renfort de procédures et de moyens scientifiques (carbone 14 utilisé pour la datation, etc.). 4) Enfin la vérité scientifique est plutôt collégiale, voire consensuelle, elle est le fruit d'un ensemble de travaux collectifs où chacun apporte sa pierre à l'édifice de la connaissance (ce n'est pas forcément le cas en philosophie). Ce principe s'applique manifestement à l'Histoire.
Dans le texte suivant, Paul Ricoeur (20è) explique que l’histoire, comme toute science humaine, comporte une part d’objectivité et une part de subjectivité. L’histoire est une discipline qui doit composer avec un certain nombre de manques, de frustrations, et donc d’imprécisions : en particulier parce que les faits étudiés sont passés par définition, donc jamais observables au présent. La compréhension, l’empathie, voire la culture générale sont autant de qualités en quelque sorte « interprétatives » que l’historien peut utiliser pour recomposer la trame de l’histoire, quand les données empiriques se révèlent insuffisantes.
Paul Ricoeur (20è), Histoire et Vérité, 1955 – « Nous attendons de l'histoire une certaine objectivité, l'objectivité qui lui convient : c'est de là que nous devons partir et non de l'autre terme. Or qu'attendons-nous sous ce titre ? L'objectivité ici doit être prise en son sens épistémologique strict : est objectif ce que la pensée méthodique a élaboré, mis en ordre, compris et ce qu'elle peut ainsi faire comprendre. Cela est vrai des sciences physiques, des sciences biologiques ; cela est vrai aussi de l'histoire. Nous attendons par conséquent de l'histoire qu'elle fasse accéder le passé des sociétés humaines à cette dignité de l'objectivité. Cela ne veut pas dire que cette objectivité soit celle de la physique ou de la biologie : il y a autant de niveaux d'objectivité qu'il y a de comportements méthodiques. Nous attendons donc que l'histoire ajoute une nouvelle province à l'empire varié de l'objectivité. Cette attente en implique une autre : nous attendons de l'historien une certaine qualité de subjectivité, non pas une subjectivité quelconque, mais une subjectivité qui soit précisément appropriée à l'objectivité qui convient à l'histoire. Il s'agit donc d'une subjectivité impliquée, impliquée par l'objectivité attendue. Nous pressentons par conséquent qu'il y a une bonne et une mauvaise subjectivité, et nous attendons un départage de la bonne et de la mauvaise subjectivité, par l'exercice même du métier d'historien. »
- En fin de compte, l'Histoire nous apparaît plutôt comme une science ou en tout cas comme une connaissance véritable, laissant une certaine part à l’interprétation. Certes, le savoir historique ne vise pas une objectivité comparable à celle des sciences de la nature, et l’historien ne s’efface jamais totalement derrière les documents. L’établissement des faits historiques s’appuie cependant sur des règles de recherche très strictes (critique et multiplicité des documents) qui en font une connaissance acceptable.
2.2.4. — IL N'Y A PAS DE « LOIS HISTORIQUES » (> mais une science singulière)
Cependant, il existe un autre argument susceptible de mettre en question la scientificité des recherches historiques. Il consiste à prétendre que l’histoire ne saurait être une science en raison de la singularité de ses objets. Depuis Aristote, on soutient en effet qu’"il n’y a de science que du général". C’est-à-dire des objets à partir desquels l’on puisse établir des principes. Depuis Descartes et Galilée, les conditions sont plus strictes encore puisque, avec le principe du déterminisme ("les mêmes causes produisent les mêmes effets"), une vraie science a pour but d’établir des lois à partir desquelles l’on puisse reproduire et donc prédire un phénomène. Or en histoire, il est clair qu’on ne peut, à partir d’un fait historique singulier, tirer une loi générale telle que l’on puisse prévoir sa répétition. En effet le comportement des hommes et des sociétés n'est pas prévisible à ce point ; il faut bien admettre qu'une part d'imprévu, de hasard, d’indétermination voire de …liberté sert de moteur à l'Histoire.
Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation, 1819 "L'histoire est une connaissance, sans être une science, car nulle part elle ne connaît le particulier par le moyen de l'universel, mais elle doit saisir immédiatement le fait individuel, et pour ainsi dire, elle est condamnée à ramper sur le terrain de l'expérience. (...) Les sciences (...) ne parlent jamais que des genres ; l'histoire ne traite que des individus. Elle serait donc une science des individus, ce qui implique contradiction. Il s'ensuit encore que les sciences parlent toutes de ce qui est toujours, tandis que l'histoire rapporte ce qui a été une seule fois et n'existe plus jamais ensuite. De plus si l'histoire s'occupe exclusivement du particulier et de l'individuel, qui, de sa nature, est inépuisable, elle ne parviendra qu'à une demi-connaissance toujours imparfaite. Elle doit encore se résigner à ce que chaque jour nouveau, dans sa vulgaire monotonie, lui apprenne ce qu'elle ignorait auparavant." 
Il n'y a pas de lois historiques. L'Histoire reste donc une science singulière, puisqu'elle a pour objet des singularités dont elle ne tire aucune loi, sinon toutefois des liaisons, les trames qui unissent ces singularités (faits, événements…): cette trame n'est rien d'autre que l'Histoire (réelle…), objet de l'Histoire ! Notons que l’Histoire n’est pas la seule science « singulière » : on pourrait en dire autant de la psychologie et surtout de la psychanalyse pour qui chaque « sujet » est « singulier ».

2.2.5. – LA SUBJECTIVITE REFLEXIVE DE L’HISTORIEN ( > et aussi une réflexion philosophique)

L'Histoire n'est pas seulement l'objet de l'Historien, elle est également l'objet de réflexion du philosophe, donc de tout homme, et relève d'une subjectivité philosophique élevée.
Paul Ricœur (ibid.) : "Ce n'est pas tout : sous le titre de subjectivité nous attendons quelque chose de plus grave que la bonne subjectivité de l'historien ; nous attendons que l'histoire soit une histoire des hommes et que cette histoire des hommes aide le lecteur, instruit par l'histoire des historiens, à édifier une subjectivité de haut rang, la subjectivité non seulement de moi-même, mais de l'homme. Mais cet intérêt, cette attente d'un passage - par l'histoire - de moi à l'homme, n'est plus exactement épistémologique, mais proprement philosophique : car c'est bien une subjectivité de réflexion que nous attendons de la lecture et de la méditation des œuvres d'historien ; cet intérêt ne concerne déjà plus l'historien qui écrit l'histoire, mais le lecteur - singulièrement le lecteur philosophique -, le lecteur en qui s'achève tout livre, toute œuvre, à ses risques et périls. Tel sera notre parcours : de l'objectivité de l'histoire à la subjectivité de l'historien (…)".
- Bilan – Nous avons enregistré l'échec (historique, aussi bien : seconde guerre mondiale, chute du mur de Berlin…) des grandes philosophies du Sens du l'Histoire, en ce sens que nulle "Fin" de l'Histoire ne saurait être prophétisée et encore moins réalisée sans que cela ne tourne à la catastrophe (partie I). Par ailleurs nous avons montré la nécessité de confier à une science de l'Histoire la connaissance rigoureuse du passé et l'exhaustion des faits dans leur vérité (partie II). Reste que chaque homme, chaque conscience doit s'approprier l'Histoire et y insérer sa propre histoire individuelle : cette démarche, comme le dit Ricoeur, est pleinement philosophique.



3.0.0. – LA CONSCIENCE HISTORIQUE ET « LE DEVOIR DE MEMOIRE » (et conclusion ouverte)


3.1.0. – La "conscience historique" et l'"historicité"
3.1.1. – CONSCIENCE HISTORIQUE – Si la Raison est historique (Hegel), a fortiori la Conscience l'est aussi. Rappelons d'abord que la capacité en général de se "re-présenter" quelque chose est liée au temps. Comme l’écrit Kant, « Le temps n’est autre chose que la forme du sens interne, c’est-à-dire de l’intuition de nous-même et de notre état intérieur. » La conscience est une forme élaborée de ce « sens interne ». Donc un homme qui aurait perdu toute conscience de son passé, c'est-à-dire sa mémoire, ne pourrait être dit pleinement conscient. On comprend que les troubles de la mémoire tels que l’amnésie soit un drame pour un sujet…
Comme l’écrit Raymond Aron : « Nous pensons tous historiquement, nous cherchons spontanément des précédents dans le passé, nous nous efforçons de situer le moment présent dans un devenir » (Dimensions de la conscience historique, 1961).

3.1.2. – HISTORICITE – Ce terme est important dans le contexte des philosophies existentialistes notamment. L'homme se définit comme un être historique : c'est ce que résume le terme d'"historicité". Sur un plan métaphysique général, l’historicité de l’homme marque le caractère “terrestre” de sa vie et sa condition mortelle : dépendre d’une matière, vivre et mourir, et ne relever peut-être d’aucune transcendance (de toute façon, dans la religion, l’existence de Dieu n’exonère pas l’homme de son historicité, son passage obligé dans l’histoire).
Le terme d’historicité désigne par conséquent la « condition humaine », et non la « nature humaine ». Précisément l'homme a une histoire (ou une existence) parce qu'il n'a pas de nature (ou d'essence) selon le mot de Sartre ("l'homme n'a pas de nature parce qu'il a une histoire"). L'historicité caractérise l'Homme en général comme la temporalité (le fait de se pro-jeter*) caractérise la conscience en particulier, soit une structure d'ouverture à l'à-venir. Cela signifie que l'homme se construit lui-même en expérimentant sa liberté fondamentale ; il se surprend et se dépasse même au risque de se perdre…
Nous comprenons que l’historicité n’est pas spécialement liée au passé, elle est constitutive de l’ex-istence humaine, et donc aussi une affaire d’à-venir. Nous comprendrons mieux ainsi que le « devoir de mémoire » est aussi bien, pour l’humanité, une façon d’envisager – peut-être même de préserver – l’avenir…

(*) Remarques sur les notions d’« intentionnalité « et de « temporalité » chez Husserl et Sartre.
Pour Husserl, la conscience est temps. C’est cela qu’il nomme “temporalité”. La conscience n’est pas une intériorité fermée sur elle-même mais elle se définit comme intentionnalité, c’est-à-dire comme rapport avec le monde. La conscience n’est rien d’autre que les diverses formes de mon rapport avec le monde. Le monde se présente comme un réservoir d’objets visés par ma conscience, mais en même temps le monde demeure toujours comme un “horizon” derrière chaque objet. Le monde est toujours au-delà, par-devant, et la conscience est toujours en train de viser le monde, de s’extérioriser, de « s’éclater » (comme dit Sartre). Donc, si la conscience “est” le temps, “Le temps n’est pas une ligne, mais un réseau d’intentionnalités” (Husserl) [cad de relations entre ma conscience et le monde]. De plus, l’extériorisation de la conscience implique une direction, une tension vers l’avenir qui caractérise le temps. Je suis une ek-sistence ek-statique. C’est finalement parce que je suis une intentionnalité ouverte sur le monde que je suis une temporalité. Sartre : "Tachez de saisir votre conscience et sondez-la, vous verrez qu’elle est creuse, vous n’y trouverez que de l’avenir". Je ne suis pas un ob-jet, mais un pro-jet ; je ne suis pas seulement ce que je suis, mais encore ce que je vais être, ce que je veux avoir été (futur antérieur). Mon temps est synonyme de mon avenir, de ma liberté, et bien sûr, en bout de course, de la mort symbole de ma finitude. Le temps, sous le masque risible et/ou tragique de la mort, est proprement ce qui (nous) at-tend. 


3.2.0. – Le "devoir de mémoire" ou la "mémoire citoyenne"
« Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c'est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui ou pour un non.
Considérez si c'est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu'à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N'oubliez pas que cela fut,
Non, ne l'oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur,
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants,
Ou que votre maison s'écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous. »

Primo Lévi, Si c’est un homme (1947)


De même que la mémoire fait partie constitutivement de la conscience, il existe un" devoir de mémoire" que nous préférons appeler "mémoire citoyenne" c'est-à-dire une obligation collective de conserver le passé, ne serait-ce que pour nous donner une chance d'avancer vers le futur. Freud a montré, avec sa théorie du trauma, que le passé non symbolisé, non raconté, a tendance à revenir de manière troublante ou même violente. C'est ici que la formule "l'histoire se répète" prend tout son sens : si l'on ne veut pas que le passé revienne réellement, il est nécessaire de l'entretenir symboliquement. Il y a au moins trois manières d'entretenir le souvenir collectif.

1) - La commémoration : elle passe par l'évocation orale et collective des événements marquants de l'Histoire.
L’émotion et l’empathie que ces instants de recueillement procurent est un moyen efficace de de souvenir que le destin de tous les hommes est lié, car ainsi que l’écrit Blaise Pascal, « la suite des hommes, pendant le cours de tous les siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement… » (Pensées)

2) - La conservation des archives écrites : que deviendrait une société sans ses livres ?
Discussion - La "civilisation de l'image" qui s'annonce sera-t-elle "post-historique" (comme la civilisation d'avant l'écriture est dite "pré-historique") ? Que peut signifier cette expression ?
L’image d’une façon générale apporte-t-elle un supplément de conscience ou bien correspond-elle à un appauvrissement, par rapport à ce que les mots apportent à la pensée ?
Vaut-il mieux apprendre à coder (langage informatique) plutôt que de maîtriser la langue classique ?

3) - La préservation des vestiges matériels du passé (le « patrimoine »). N'oublions pas que les œuvres du passé forment notre environnement immédiat, donc notre présent.


Discussion - Que seraient, géographiquement (et pas seulement historiquement) nos villages sans leurs églises, leurs monuments ? La préservation du "patrimoine", vestiges des hommes du passé, n’est-elle pas porteuse de Sens pour les hommes d'aujourd'hui ? Pourquoi les fameuses « cités » péri-urbaines sans âme et sans passé sont-elles exposées, presque fatalement, à devenir des zones de non-droit, de trafics en tous genre, de violence et de « barbarie »… voire de prosélytisme extrémiste,  sinon parce que le Sens – celui où le progrès se noue à la tradition – y fait défaut ?