mercredi 11 mars 2009

Une aventure intérieure : la Passion

Introduction

1) aventure. — La passion peut se définir comme un intérêt très vif pour quelque chose ou pour quelqu’un. Mais l’important est de savoir ce que la passion révèle de l’être humain en son intériorité. La passion révèle notre intériorité en l’exposant, en la manifestant. Dévoiler quelque chose de soi en le vivant, en le déroulant temporellement, c’est ce qu’on peut appeler une aventure. Ou encore mieux : une épreuve. Seulement “épreuve” a un double sens : le mot peut désigner simplement ce que l’on éprouve intérieurement, passivement, mais il peut aussi montrer la voie d’une quête, d’une recherche active souvent non dépourvue de risque. Quel risque ? Celui de se perdre dans la passion, alors même qu’on tente de s’affirmer et de se réaliser par elle. Si le désir était le cœur et le moteur de l’être humain, la passion n’est-elle pas son point d’écartèlement, le lieu d’une déchirure profonde et d’une division infinie ?
2) passivite. — Le plus grand danger est signalé d’emblée par l’étymologie grecque, qui évoque l’idée de passivité. Pathos en grec est l’aspect passif du changement, l’effet qui résulte d’une cause, elle-même conçue comme action (ou production) : poiein.  On oppose aussi le pathique au dramatique (action), le patient à l’agent. — Appliqué au domaine de l’âme, pathos devient proprement “passion” et désigne aussi bien les impressions de l’âme, les sentiments de plaisir et de douleur qui les accompagnent, ainsi que les dispositions à leur égard (désir/crainte) : bref une bonne partie de la “vie intérieure”, à l’exception de la conscience. — Pathos est traduit en latin par Patio, du berbe Pati (subir). La passion est ce que l’on subit. Elle prend alors un sens franchement négatif, de souffrance et de maladie. Etre soumis aux passions, c’est éprouver une fatalité, une catastrophe : celle d‘avoir un corps.
3) incarnation. — Voire même d’être un corps, être incarné. Le fait d’avoir un corps nous livre aux passions, à ses joies et à ses souffrances ; mais le fait d’être un corps fait de nous une souffrance pure, davantage qu’une épreuve : un sacrifice et un destin. Sacrifice, souffrance et même calvaire : on découvre par-là le sens religieux du mot passion, notamment dans la “Passion du Christ”. 1° Il y a passion du fait de l’incarnation du dieu, le dieu fait chair, par quoi il se révèle (la passion comme révélation), se montre. — 2° Il y a passion du fait du sacrifice que cela représente, par quoi le dieu montre sa passion (son amour) pour les hommes. — 3° Il y a passion du fait de la “mise en croix”, de la souffrance propre­ment dite (calvaire, martyre).
4) passion et passions. — Il n’y a guère de place pour la subjectivité dans cette conception religieuse et catastrophique de la passion, puisqu’elle est pure passivité (le Christ est celui qui se “laisse faire”, et qui pâtit). En philosophie, nous avons deux solutions. 1° Soit l’on considère plutôt les passions (au pluriel), comme le fait la philosophie classique, et celles-ci restent des phénomènes passifs et relativement dangereux liés à notre existence corporelle : on étudie alors leur genèse et on tente de les décrire. Ce point de vue est dualiste (comme le religieux, d’ailleurs), il oppose la raison unique et forte aux passions multiples et faibles. 2° Soit l’on considère plutôt La passion (au singulier), comme les romantiques, en considérant qu’une seule passion peut dominer la vie de l’esprit, et l’on y voit une impulsion subjective pleine de sens, un aventure intérieure synonyme de liberté et d’action. On se dit alors “passionné” (tout court), sans trop chercher à savoir laquelle des passions prédomine en nous. On s’aperçoit quand même que cette passion unique, cette passion tout court équivaut à l’ambition. 3° Cependant une autre grande passion semble rivaliser avec celle-ci, et même la dépasser, au point de devenir “la” passion par ecxellence, la seule et unique passion : la passion amoureuse. L’amour n’est-il pas cela même qui fait exister un sujet ?




I. ORIGINE ET DESCRIPTION DES PASSIONS

1) L’affectivité et les causes corporelles des passions

1) affections et affectivite. — Les passions s’inscrivent dans le cadre général de l’affectivité, au même titre que les sensations, les émotions ou les sentiments. En-deça de l’affectivité, on trouve les besoins, instincts, désirs ; au-delà se profile le monde de la conduite morale, des vices et des vertus, bref de l’éthique. Quant au terme plus précis d’affection, il ne désigne pas dans la philosophie classique les sentiments ou les états d’âme, mais plutôt les sensations primordiales de plaisir et de douleur.
2) la these rationaliste. — Les auteurs classiques s’accordent généralement pour  attribuer à la passion une cause corporelle. C’est le corps qui agit malencontreusement sur l’âme, et c’est donc l’âme qui pâtit. L’argument rationaliste consiste à expliquer la passion par une faiblesse passagère de la raison :”On peut généralement appeler passions toutes les pensées qui sont excitées en l’âme sans le concours de sa volonté” (Descartes). A son tour, Spinoza précise que la passion est une affection du corps (c’est-à-dire une modification physique du corps, ainsi que l’idée que l’on en a) mais dont nous ne sommes pas cause entièrement parce que sa compréhension (“idée adéquate”) nous échappe : “Quand nous pouvons être la cause adéquate de quelqu’une de ces af­fections, j’entends donc par affection une action ; dans les autres cas, une passion.” Autrement dit les affections et les mouvements de l’âme que nous ne maîtrisons pas sont définies comme passions. Il s’agira donc de parvenir à les résoudre et de les changer en activité (par exemple en vertu) par la raison. Pour le rationalisme, la passion se caractérise bien comme passivité.
3) la these empiriste. — Dans le même temps, un autre explication est proposée par les auteurs “empiristes” : pour eux la passion est moins le résultat d’une action du corps sur l’âme que le développement de certaines sensations corporelles, devenant de plus en plus subtiles et de plus en plus subjectives. Pour Locke ou Hume, tout part de sensations de plaisir et de douleur :“La plai­sir et la douleur (...) sont les pivots sur lesquels roulent toutes les passions” (Locke). On définit la passion à partir de la sensation, et non à partir d’une défaillance de la raison. Elle n’est plus synonyme de passivité, mais d’activité. La thèse rationaliste plaçait les passions dans l’âme (se donnant celle-ci comme une sorte de réservoir ou de substrat = sujet), sous l’effet d’une modification corporelle, mais n’expliquait pas comment elles pouvaient venir là. La thèse empiriste rend possible au contraire d’expliquer la formation des passions, mais elle l’explique elle-même assez mal en confondant trop souvent sensations et passions. Il reste à décrire précisément le mécanisme qui permet de passer de la sensation, ou de l’affection au sens précis du terme, à la passion. Ce passage obligé s’appelle : l’émotion.

2) Des affections aux passions

1) de l’affection a l’emotion. — L’épreuve de la douleur, en elle-même, est pleine et entière, elle ne concerne, si l’on peut dire, que la subjectivité du corps : elle est pure surprise et, dans un sens, pure passivité. La douleur, c’est ce que l’on “sent passer”. Cependant, ce que l’on sent dans la douleur, ce n’est pas l’objet extérieur qui peut causer cette douleur (cela est la sensation, non l’affection de la douleur ou du plaisir), c’est notre propre corps. Dans la douleur, je me sens, je me sens mal, mais il s’agit d’abord d’un rapport à soi. La douleur est un “se sentir”, un “s’éprouver” pur, une expérience qui exclut toute incertitude, toute hésitation et aussi généralement toute accoutumance réelle : quand j’ai mal, j’ai mal, et quand cela se répète, cela fait toujours aussi mal. On n’est jamais blasé de sa douleur. Mais encore une fois, quand j’ai mal, c’est bien moi qui a mal. Quand j’ai mal à une oreille, je résume en disant : “j’ai mal”. Or de “me” sentir mal, je fais l’expérience que cela fait encore plus mal (différence homme/animal). Que passe-t-il ? Simplement je rajoute à la douleur l’émotion tout subjective de ressentir cette douleur. On appellera “souffrance” cette douleur émue. Je souffre, donc, quand j’ai mal d’avoir mal (par extrapolation, la souffrance de cette souffrance, dans la mesure où elle dure, s’appelle le “malheur”). Le contraire de la souffrance, ce qui provient donc du plaisir, est la “jouissance”.
2) de l’emotion a la passion. — Ainsi l’émotion est-elle une force affective majeure, celle qui conduit à la passion. Comment ? Par extrapolation et par passage à la limite des deux facettes propres à l’émotion, l’une par où elle s’éprouve : l’impression, et l’autre par où elle se montre : l’expression. L’impression est une image mentale très simple, une sorte de pensée primitive, tandis que l’expression est comme une ébauche d’action. (Naturellement c’est l’expressivité du monde qui fait impression sur moi, tandis que mes expressions n’ont d’autre but que d’impressionner le monde.) Prenons l’exemple de la peur. L’impression qu’elle me fait est celle d’un choc, d’une déroute intérieure où je perd le contrôle de mon corps : cette fissure peut se manifester par le frisson. Dans une passion dérivée de la peur, comme la jalousie, j’ai une “impression” infiniment plus diluée (mais aussi intense) de “perte” de moi-même : le jaloux, qui a peur de perdre celui qu’il aime, se sent perdu, au fond de lui, à cette seule idée. Passons à l’expression : de même que la peur peut s’exprimer par des gestes de panique, brusques, incontrôlables, comme des tics, des rictus, de même le jaloux exprime-t-il sa jalousie par une activité aussi intense que brouillonne, par des gestes obsessionnels orientés vers une surveillance délirante de l’autre, et parfois même par le tragique et l’imprévisible du meurtre. Comme l’a remarqué Kant, ce sont deux modes de temporalité qui distinguent essentiellement l’émotion de la passion :“L’émotion est une surprise de l’âme par la sensation, qui hôte l’empire sur soi-même. Elle est donc précipitée. (...) La passion au contraire (...) se donne le temps ; elle est réfléchie. L’émotion agit comme une eau qui rompt la digue ; la passion comme un torrent qui se creuse un lit de plus en plus profond.”  De même pour Bergson le passage de l’émotion à la passion n’a rien d’intellectuel. L’image adéquate est celle de l’envahissement progressif, exactement de la manière dont une goutte de vin peut se diluer dans un verre d’eau.

3) Ambiguïté des passions

1) vertige et complaisance. — On a dit de l’émotion et surtout de l’affection qu’elles étaient tout d’un bloc, ne laissant aucune place à la ruse ou au doute : il n’y a pas d’émotion “trompeuse” ou “sceptique”. En revanche, les passions sont par nature ambiguës. J’aime haïr (passion), et non être dégoûté. Dans la haine, la répugnance devient une passion, et si je finis par trouver du goût au dégoût c’est parce que ce dégoût supérieur et volontaire qu’est la haine me gratifie, me valorise moi-même. De même la colère craint la répartie, mais l’espère en même temps pour y rebondir. Le désespéré n’est pas toujours mécontent de l’être, puisqu’il se passionne pour son désespoir, et idéalise sa tristese (émotion) elle-même. Etc. La passion donne l’irrésistible impression de double jeu. Passivité et activité. Emotion et passion. La passion instaure un usage nouveau de la passion : s’émouvoir à volonté. La passion porte l’émotion à ses limites, cherche à stabiliser l’instable : un état que l’on pourra qualifier de vertige,  et aussi de complaisance.
2) la fin des passions. — Et après ? a-t-on envie de dire. On voit comment les passions vivent, voyons maintenant comment elles meurent. 1° solution : le passionné peut emmener sa passion dans la mort, quand ce n’est pas celle-ci qui la provoque. 2° La folie : c’est bien le comble de la frénésie passionnelle, mais en même temps sa fin car, dans la folie, plus aucun double jeu n’est possible, et l’on est finalement dépossédé (aliéné) de soi comme de sa passion. 3° L’habitude : fin peu glorieuse et fade des passions, qui se dégradent ainsi en vagues sentiments. L’amour devient estime, la haine dédain, la colère susceptibilité, le désespoir désabusement…
4° Enfin la transformation et la substitution d’une passion en d’autres, comme l’amour en haine, l’ambition en cupidité, la colère en désespoir ou l’inverse...


II. SENS DE LA PASSION

1) Critique de la passion : passion et raison

1) le proces des passions. — Dans la philosophie classique, la passion apparaît presque toujours comme contraire à la raison, comme un phénomène contre na­ture, dans la mesure précisément où celle-ci est assimilée souvent à la raison. Ainsi pour les Stoïciens, la passion est un mouvement irrationnl de l’âme contraire à la nature (donc à la raison), ou encore une tendance sans mesure. — Pour Descartes la passion est une erreur dont nous ignorons la cause (cf. le texte : “une fille louche”) — De même, ce qui définit la passion pour Spinoza, c’est l’inconstance et la méconnaissance : “Il faut no­ter ensuite que les afflictions et l’infortune ont pour origine principale l’amour excessif pour un être qui change et varie tout le temps et dont nous ne pouvons jamais être maître [connaître].”  — Pour Malebranche également, c’est une erreur, une projection ou une extériorisation d’un état intérieur que l’on prend pour la réalité. — Enfin pour Kant (18è), la passion, comme variété du désir sensible, exclut la maîtrise de la raison : “L’inclination que la raison du sujet ne peut pas maîtriser ou n’y parvient qu’avec peine est la passion. (...) Etre soumis aux émotions et aux passions est toujours une maladie de l’âme puisque toutes deux excluent la maîtrise de la raison.” Or la raison est cependant première, puisque c’est l’existence même de la raison, c’est-à-dire la liberté, qui autorise a contrario de parler de passion : Les passions ne sont toujours que des désirs d’hommes à hommes et non pas d’hommes à choses (...) — Chez Pascal, passion et raison sont également inséparables pour le plus grand malheur des hommes ; elles forment une dualité fatale qui divise l’être d’avec lui-même : “Guerre intestine de l’homme entre la raison et les passions. (...) ainsi il est toujours divisé, et contraire à lui-même.” La thèse de Pascal est intéressante à plus d’un titre, car elle ne fait pas spécialement l’apologie de la raison, mais comme on le sait, du “cœur”, lequel n’est pas pour autant assimilable au sentiment. Pascal fait l’apologie du centre mystique et spirituel de l’homme (le cœur lui-même), mais il passe son temps à décrire la faille de l’homme, sa division “intestine” constituée par l’opposition raison-passion. Au point que l’on peut se demander si la passion n’est pas cette faille elle-même, cette dualité plutôt que l’un des termes de cette dualité…
2) la passion est-elle vraiment irrationnelle ? — Il faut d’emblée distinguer deux choses : si l’on admet que la passion est irrationnelle, le contraire de la raison, cela ne prouve pas pour autant que la passion ne puisse s’expliquer rationnellement et qu’on ne puisse en trouver les raisons. — Mais en elle-même, il est vrai que la passion n’obéit pas aux exigences fondamentales de la raison, qui sont l’objectivité et la cohérence. 1° L’objectivité découle de ce grand principe énoncé par Leibniz, dit “principe de raison suffisante” : “toute chose existante a sa raison d’être”, c’est-à-possède des lois objectives qu’il s’agit de déterminer. Le contraire de ces lois serait le hasard, et il semble bien que la passion obéisse en effet au hasard. Mais peut-on vraiment assimiler le hasard et la subjectivité des passions ? Ce serait confrondre folie et passion ! Et encore, la folie elle-même n’a-telle pas ses motivations ? — 2° L’autre condition, à savoir la cohérence, est-elle davantage délaissée par la passion ? La cohérence découle d’un second principe de la raison qui s’appelle le “principe de non-contradiction” : il énonce que rien ne peut être, sous le même rapport, dans un état donné et dans l’état contraire (on ne peut pas être à la fois mort et vif, gai et triste, petit et grand, etc.). Il est bien vrai sans doute que dans la passion, le bien et le mal, le laid et le beau, le rouge et le noir, l’amour et la haine coincident en dépit de ce fameux principe de non-contradiction. Ainsi la jalousie se justifie par l’amour et justifie la haine. La “raison”, si l’on peut dire, de cette irraison, c’est que la passion est par nature totalisatrice, veut tout avaler. La passion est insassiable : comment s’étonner dès lors, dans son militantisme effréné, qu’elle n’englobe les contraires et ne s’en nourrisse ?

2) Utilité de la passion : passion et vertu

1) maitriser ses passions. — Descartes nous a expliqué (à sa manière) les causes corporelles, physiques de la passion. Mais il n’a pas dit que c’était une catastrophe en soi. Elles correspondent souvent à des erreurs, mais l’on peut rectifier ces erreurs et donc contrôler, “dresser” ses passions : puisqu’on peut , avec un peut d’industrie, changer les mouvements du cerveau dans les animaux dépourvus de raison, il est évident qu’on le peut encore mieux dans les hommes (...)”  — Pour Spinoza aussi, être passif est normal puisque çela n’est que le corrélat d’être actif. Nous ne sommes qu’une partie de la Nature divine, aussi sommes-nous passifs par rapport à elle comme elle-même est active par rapport à nous — c’est-à-dire qu’elle nous dé-passe. Mais dans notre effort pour nous y adapter (c’est-à-dire pour comprendre) nous retrouvons l’action. “Il suit de là que l’homme est nécessairement toujours soumis aux passions, suit l’ordre commun de la Nature et lui obéit, et s’y adapte autant que la nature des choses l’exige.”  S’y adapter, lorsqu’on est un homme, signifie comprendre et d’une certaine façon dé-passer la passion : “Une affection qui est une passion, cesse d’être une passion, sitôt que nous en formons une idée claire et distincte. Une affection qui est une passion est une idée confuse.” — Pour certains, comme Hume, ceci est même un faux problème car il ne faut pas oublier que la passion existe en tant que telle indépendamment de la rai­son. Et s’il faut juger, rectifier ou maîtriser quelque chose, ce sont les jugements qui éventuellement l’accompagnent comme en supplément, mais pas elle-même : Une passion est une existence primitive ou si vous le voulez, un mode primitif d’existence et elle ne contient aucune qualité représentative (...). Il est donc impossible que cette passion puisse être combattue par la vérité et la raison ou qu’elle puisse les contredire (...). — De même pour Fourier, c’est la civilisation qui pervertit les passions : Nos passions les plus décriées sont bonnes telles que Dieu nous les a données ; il n’y a de vicieux que la civilisation ou industrie morcelée qui di­rige toutes les passions à contresens de leur marche naturelle (...).
2) la passion est-elle toujours déraisonnable ? — Prenant l’exemple de la colère, st Thomas d’Aquin montre l’utilité morale de la passion. En effet la co­lère est une passion par laquelle on désire punir celui dont on a reçu un dommage injustement causé. En ce sens elle irait donc dans le sens de la justice. — La passion n’est pas vraiment une vertu, mais on peut dire avec Descartes que la vertu, spécialement la vertu de générosité, relaye et assiste les passions :“on peut exciter en soi la passion et ensuite acquérir la vertu de générosité, laquelle étant comme la clef de toutes les autres vertus et un remède général contre tous les dérèglements des passions (...). La vertu est donc ici la solution naturelle aux passions. — Rousseau va plus loin. Pour lui la vertu est une passion, la plus haute de toutes. Il préconise d’agir sur les passions à l’aide d’autres passions, de provoquer une dynamique salutaire, et ainsi atteindre la plus élevée d’entre elles : la vertu : “Comment réprimer la passion même la plus faible, quand elle est sans contrepoids ? (...) l’on ne triomphe des passions qu’en les opposant l’une à l’autre. Quand celle de la vertu vient à s’élever, elle domine seule et tient tout en équilibre. Voilà comment se forme le vrai sage, qui n’est pas plus qu’un autre à l’abris des passion, mais qui seul sait les vaincre par elles-mêmes, comme un pilote fait route par les mauvais vents.”  Mais c’est aussi la vertu, et donc la passion, qui fait avancer le bateau... Il faut bien admettre que la vertu ou la moralité, comme souci obstiné et comme exigence parfois vertigineuse du bien, est elle-même une passion (ici pour le bien). Et qu’inversement une passion qui permet la réalisation du bien est elle-même une... bénédiction. Une passion qui tient lieu de projet existentiel et constructif s’appelle une “vocation”. C’est aussi bien la marque de l’ambition (“l’ambition de toute une vie”). Il est vrai que nous ne sommes plus dans le pluriel des passions mais dans le singulier et même l’unité de La passion.

3) Apologie de la passion : ambition de la passion ou passion de l’ambition ?

1) la passion comme impulsion. — Pour rivaliser avec la raison, unique et universelle, la passion doit être considérée à son tour comme une force unique et active, permettant de donne un sens à la vie. — Pour Pascal, déjà,  il s’agit de prendre la mesure de la passion : 1° ne pas mêler les deux grandes passions que sont l’amour  et l’ambition ; 2° réserver plutôt l’amour à la jeunesse et l’ambition à l’âge mûr ; 3° se souvenir que les passions croissent en même temps que l’esprit, dont elles dépendent finalement : “Quelque étendue d’esprit que l’on ait, l’on n’est capable que d’une grande passion (...). A mesure que l’on a plus d’esprit, les passions sont plus grandes (...). Dans une grande âme tout est grand.”  Cette dernière réplique surtout montre que la passion est tout entière recentrée sur un sujet, qui pour Pascal est “esprit” (repérable dans le “cœur” de l’homme), un sujet d’ailleurs divisé entre passion et raison (on l’a vu) mais pouvant trouver dans l’esprit (mystique) sa vraie voie et son vrai salut. — Toute la philosophie du 18è et du 19è siècles s’accorde sur l’aspect impulsif, créatif de la passion. Pour Rousseau par exemple, “Il n’y a que des âmes de feu qui sachent combattre et vaincre ; tous les grands efforts, toutes les actions sublimes sont leur ouvrage.”  Il dé­crète même que la passion est ce qui anime les langues : “l’origine des langues n’est point due aux premiers besoins des hommes (...) Ce n’est ni la faim, ni la soif, mais l’amour, la haine, la pitié, la colère qui leur ont arraché les premières voix.”  — Pour Stendhal la passion est l’instrument du bonheur : “La passion c’est l’effort qu’un homme qui a mis son bonheur dans telle chose est capable de faire pour y parvenir.”— Enfin  chez Schelling et les romantiques al­lemands, la passion est un moyen de fusion et de réalisation de la personnalité en un autre que soi. 
2) la ruse de la raison selon hegel.—  Chez Hegel la passion est une forme de grandeur et même d’héroïsme, même si la raison a quand même le dernier mot. — 1° L’enthousiasme est cette capacité humaine de se passionner pour un objet qui devient alors le vut de la vie : L’homme qui produit quelque chose de valable y met toute son énergie. (...) C’est un penchant presque animal qui pousse l’homme à concen­trer son énergie sur un seul objet”. —  2° L’intérêt est que ce but, au départ personnel, puisse se faire universel. Comme c’est le cas des grands hommes : “Ces grands hommes semblent obéir unique­ment à leur passion, à leur caprice. Mais ce qu’ils veulent est l’universel. (...) L’intérêt peut être tout à fait parti­culier mais il ne s’ensuit pas qu’il soit opposé à l’Universel. L’Universel doit se réaliser par le particulier. (...) En ce sens, nous devons dire que rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion.” —  3° Mais en réalité c’est la Raison qui triomphe car elle se sert de la passion des hommes comme d’un instrument, un faire-valoir, pour assouvir son ambition (la passion de la raison !) : devenir l’Esprit absolu universel. La Raison en effet est engagée dans un vaste mouvement historique et dialectique où elle a à se réali­ser comme principe universel, notamment au moyen de la passion qui incarne le particulier : “C’est le particulier qui s’entre-déchire et qui, en partie, se ruine. (...) C’est ce qu’il faut appeler la ruse de la raison”.
3) la volonte de puissance chez nietzsche. — Enfin un autre point de vue est possible qui consiste à valoriser la passion sans se laisser intimider par le Chant de l’Idée universelle, ni par la rumeur de la “foule” qui incarne la morale établie. Déjà Calliclès disait : “il faut entretenir en soi-même les plus grandes passions au lieu de les réprimer.” Les valeurs morales sont le fruit de la faiblesse et du ressentiment de la foule. Pour Nietzsche également : — 1° il faut faire confiance à la vie propre de la passion qui passe naturellement de la bêtise au sublime. — 2° il faut combattre le ressentiment, le remords et la honte de ceux qui ont écarté les passions de leur vie et veulent imposer cette emputation aux autres. Il s’agit de “spiritualiser” nos passions. Mais le sujet de la passion est alors individuel : c’est l’artiste ou le philosophe libre qui l’incarnent le mieux. Et la raison est à son service.


III. LA PASSION AMOUREUSE

1) la passion comme catastrophe chez platon. ­—  “Catastrophe” est à prendre ici au sens initial de “bouleversement”, “changement d’état”. 1° Première catastrophe, c’est le fait pour une âme de devoir subir la vie terrestre. Cela se produit quand l’âme a perdu ses ailes, et s’écrase. C’est un chute, qui ouvre ou expose à la passion. 2° Deuxième catastrophe, au sens plus étroit de la passion, lorsque l’âme rivée à son sort terrestre et impuissante perçoit quand même des réminiscences d’un passé plus “glorieux”, par exemple à travers la beauté terrestre : “A sa vue, comme s’il avait le frisson de la fièvre, il change de couleur, il se couvre de sueur, il se sent brûlé d’un feu inaccoutumé. A peine a-t-il reçu par les yeux les effluves de la beauté qu’il s’échauffe, et que la substance de ses ailes en est arrosée.” L’âme amoureuse doit alors gravir les échelons d’une passion pour une beauté de plus en plus idéale, de plus en plus absolue : l’amour de la beauté “en soi”. On peut y voir tout simplement l’amour (philosophique) de la vérité.
2) La passion amoureuse comme illusion. — A l’âge classique, on retrouve essentiellement le conflit raison/passion et donc un certain discrédit jeté sur l’amour en tant que passion. — Puis l’idée survient que la passion amoureuse ne serait pas seulement une erreur eu égard à la raison ; intrinsèquement,  elle pourrait bien être une illusion. Elle serait tout d’abord un mirage de nature égocentrique, une projection de l’amour de soi, et donc un phénomène essentiellement ambivalentambigu. — Ferdinand Alquié, dans un livre célèbre, Lé désir d’étermité,  révèle ainsi l’égoïsme à la source selon lui de toute passion amoureuse, qu’il oppose au véritable amour (actif et non passif) : “Tout amour passion, tout amour du passé, est donc illusion d’amour et, en fait, amour de soi-même. Il est désir de se retrouver, et non de se perdre ; d’assimiler autrui, et non de se donner à lui (...)” . L’amour passion, se penchant vers le passé, ne peut reposer que sur le premier amour connu : l’amour de soi. — Preuve peut-être de l’ambiguïté de la passion amoureuse, il est vrai que parfois l’amour se confond avec la haine, ou bien la sup­pose. L’amour est souvent le résultat d’un sentiment de haine inconscient : Lacan parle d’”hainamoration”. Pour Freud,”A l’exception de quelques situations, nos attitudes amoureuses les plus tendres et les plus intimes sont nuancées d’une hostilité qui peut comporter un souhait de mort inconscient. (Comme le prouvent certains sentiments de culpabilité.) L’”hainamoration” se porte sur des êtres que nous croyons aimer, que nous aimons peut-être, mais parce que nous les identifions d’abord à nous-mêmes ou plutôt à notre “image idéale”. La haine ferait donc le fond de l’amour, 1° parce qu’il y a erreur sur la personne (c’est pas lui, c’est moi que j’aime), 2° parce qu’il n’est pas sûr que l’on s’aime soi-même (aimer l’autre “comme soi-même”, c’est peut-être justement le haïr). — Finalement il vaudrait mieux en rire. C’est ce que dit Lacan: “l’amour est un sentiment comique.”   Pour­quoi comique ? Parce qu’il y a manifestement un écart, une inadéquation réellement comique entre le but, l’idéal apparemment recherché et les efforts pour y parvenir : ce sont — comme le montrent les comédies — toutes les in­trigues dites “amoureuses”, les rebondissements, les épisodes, les agitations des uns et des autres...
3) coup de foudre et cristallisation selon stendhal. — L’amour, considéré comme illusion, ne va donc pas sans une certaine “bêtise”, un certain ridicule. Dans un sens, on peut aussi le dire du fameux coup de foudre qui suppose un certain aveuglement, c’est-à-dire un effet de surprise. Mais en réalité il n’y pas de surprise du tout puisqu’il s’agit de se placer dans un état de disponibilité to­tale où l’on attend  la surprise. Donc on la provoque. Comme dit Stendhal, il s’agit surtout d’aimer d’avance , et c’est pourquoi selon le même Stendhal “une femme rendue méfiante par les malheurs n’est pas susceptible de cette révolution de l’âme.” D’ailleurs, par le coup de folie qui nous fait dire : “c’est lui”, ou “c’est elle” (dont je rêve depuis toujours !), ou plus vulgai­rement : “c’est exactement mon genre”, n’avoue-t-on pas ainsi connaître avant d’aimer, puisqu’aussi bien il s’agit plus d’une reconnaissance que d’une rencontre, presqu’une retrouvaille... De quoi, sinon de soi-même ? — Plus sérieux, pour Stendhal, est le phénomène de cristallisation qui peut suivre le coup de foudre. Cependant il fait intervenir l’imagination. En effet à mesure qu’une passion grandit, l’imagination y prend plus de place. La cristallisation c’est l’opération de l’esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfection , et donc en tire des satisfactions infinies.
4) amour ou amour passion ? ­— On distinguera peut-être l’amour-passion, l’amour illusion, de l’amour altruiste, le véritable amour. Mais encore faut-il s’entendre sur l‘identité de cet autre. S’il s’agit d’un autre moi, un moi en miroir, on risque fort de retomber dans la fascination réciproque. Pourtant on ne veut pas non plus d’un amour-de-l’absolu, l’amour platonique désincarné, ou bien d‘un amour mystique visant l’unité avec l’autre. Il n’y a pas d’unité à rechercher, mais plutôt co-existence réelle, effective, pacifique, et pourquoi pas, par-dessus le marché, passionnelle ? Co-exister avec l’autre (et non seulement ad-mirer l’autre) suppose sans doute la passion de l’autre, laquelle suppose à son tour un vrai désir : celui de voir l’autre comme vraiment autre, c’est-à-dire comme n’étant pas ce qu’on croit qu’il est ou ce qu’il croit lui-même être. On appellera “sujet” cet autre moi (et réciproquement ce ”soi-même”) qui est toujours un “non-moi”, ou plutôt un “autre-moi”. Je est un autre (Rimbaud)…


Conclusion

1) ambiguite. — Toute passion est bâtie sur une double contradiction : 1° on part d’une surprise émotionnelle que l’on tente d’exploiter en en faisant une constante de nous-mêmes (nous constituant ainsi comme “sujets”), jusqu’à l’obsession ; 2° en voulant d’affirmer soi-même dans et par la passion, on court aussi le risque de se perdre irrémédiablement, de dilapider ses forces, de se vider intérieurement.
2) exister. — Certes la passion peut devenir une véritable machine à rêver. Elle peut entraîner toute l’existence vers une finalité illusoire, et dangereuse :  que cherche le joueur, par exemple? N’est-ce pas s’exposer à quelque chose ? Jouer avec lui-même, avec la vie et avec la mort ? Mais ce jeu n’est-il pas nécessaire pour s’affirmer “soi-même” comme sujet, c’est-à-dire soi-même “comme autre” ? N’est-ce pas tout simplement ek-sister ?

3) passibilite. — D’une part la passion répond au manque du désir, en donnant une saveur et un sens à la vie. D’autre part elle fragilise l’homme, le livre tout entier à son destin, plus exactement au désir-de-l’Autre (que cela soit Dieu, la Nature ou les petits caprices des “petits autres”…). On retiendra l’idée que la passion expose l’homme et ainsi en fait un sujet passible de passion, disposé à la passion, capable de la recevoir. Et notamment la meilleure d’entre elle, peut-être l’unique : la passion de l’amour.