dimanche 18 novembre 2018

Liberté ou libération ? Sommes-nous libres ou devons-nous le devenir ?


Introduction

- Une fausse évidence : faire ce qu’on veut (liberté d’action) - Immédiatement, l'on serait tenté de définir la liberté comme le pouvoir de faire ce que l’on veut, ce qui revient à assimiler la liberté avec un pouvoir d'agir, une puissance. Or, considéré dans l’absolu, ceci ne s’applique qu’à une forme « naturelle » de liberté, beaucoup plus fantasmée que réelle, en ce sens que les limites justement « naturelles » de cette puissance d’agir sont bien vite atteintes. Le contraire de la liberté se rencontrerait dans l’impossibilité d’échapper à la nécessité naturelle.

- Approfondissement : vouloir ce qu’on fait (liberté de l’esprit) - De toute façon il faut bien vouloir d’abord ce que l’on peut faire, afin que cette action puisse être considérée comme libre. La liberté ne consisterait-elle pas plutôt à vouloir ce que l'on fait ? Liée fondamentalement à la volonté comme telle, la liberté serait la faculté de choisir et de juger par soi-même, de se déterminer de façon autonome, en dehors de toute contrainte extérieure (autrui, la famille…) ou même intérieure. Or, justement, qu’est-ce qui me prouve que mes propres décisions ou mes propres choix sont effectivement libres ? Ne peuvent-ils pas être secrètement influencés, directement ou indirectement, voire déterminés par des pressions psychologiques internes (peur, folie…) ? Le contraire de la liberté relèverait d’une aliénation intérieure. Quoi qu’il en soit la liberté de l’esprit semble bien essentielle, la condition même d’une liberté de la personne…

- Prolongement : la liberté en commun (morale et politique) - Cependant si la liberté de l’esprit est une condition nécessaire, elle n'est pas une condition suffisante. Qui oserait prétendre qu'on est libre en prison? Pour réaliser la liberté, il faut encore tenir compte de l’existence nécessairement sociale de l’homme. De ce point de vue la liberté ne peut s’envisager que « en commun », ce qui implique de définir des limites, sociales et morales. D’un point de vue social et juridique la liberté se limite à « ce qui est permis », je ne suis libre de faire que ce que la loi autorise… « Etre libre de... » signifie simplement « avoir le droit de... ». Politiquement, je suis libre quand je ne suis pas soumis à une tyrannie qui bafoue mes droits élémentaires de citoyen et en général d’être humain.  Enfin l’aspect moral est inséparable de l’aspect social, car en effet le premier devoir est de respecter la loi. Donc d’un point de vue moral, je ne peux vouloir que ce que je dois (auto-nomie), car notre conscience nous interdit d’enfreindre la loi : je suis libre si j’obéis volontairement aux règles, et pas seulement sous la contrainte. Le contraire de la liberté résiderait donc dans ces contraintes extérieures qu’impose la société (même si en conscience je les accepte).

- Liberté donnée ou liberté conquise ? - Enfin et surtout, si l’on ne peut nier l’existence d’une liberté – au moins relative et limitée – qu’elle soit physique ou intellectuelle, rien ne prouve que cette liberté soit immédiatement donnée. Peut-être est-elle, au contraire, toujours à conquérir, surtout dans ses dimensions politiques et sociales : auquel cas l’on se demandera si le cœur problématique de cette question de la liberté n’est pas une tension entre liberté et libération. On peut même nier la liberté naturelle de l’homme (y compris comme liberté spirituelle) et militer pour que l’homme se libère de ses chaînes.
Toute liberté n’est-elle pas, finalement, liberté d’expression ? Exprimer, n’est-ce pas délier, désaliéner les choses, les libérer non seulement de la contrainte mais aussi de la raison, de la loi, pour leur rendre une certaine légèreté d’être? De ce point de vue donc, le contraire de la liberté résiderait dans l’impuissance à s’exprimer et donc à se libérer de toute servitude…


I - Les doctrines niant la liberté au nom de la nécessité

Le fatalisme et le déterminisme correspondent à deux positions ambiguës relativement à la liberté, soumettant celle-ci à une forme de Nécessité (surnaturelle ou naturelle). Ambiguës car elles ne font pas disparaître totalement la notion de liberté.

1) Le fatalisme

La notion de Destin relève d’abord de la religion ou de la mythologie, puis de la tragédie, ensuite seulement de la philosophie grecque. Chrysippe, philosophe grec stoïcien, définissait le Destin comme « disposition inviolable du tout [c’est-à-dire la Nature] depuis l’éternité ». Le destin est donc l’ordre immuable et éternel des choses en même temps que le déroulement implacable des événements.
Si « tout est écrit » d’avance, les hommes ne sont que les jouets du destin, ils ne sont donc pas libres de choisir leur vie. Le fatalisme (comme la superstition) revient pour l’homme à se démettre de toute responsabilité : position guère acceptable en philosophie…
En même temps… les tragédies ne racontent-elles pas des événements qui surgissent d’une contradiction, précisément entre les décrets inexorables du Destin et les décisions, parfois hautement condamnables mais souvent hautement courageuses, de héros affrontant précisément le Destin – même si c’est pour y succomber à la fin ? Une part de choix, une part de liberté est toujours par définition le fait d’un héros….

De son côté la religion fait dépendre la destinée du « libre arbitre » divin. L’homme reste soumis à la volonté divine et à sa toute puissance.
Pourtant…. là encore une forme de liberté existe nécessairement : la liberté de conscience ouvrant à la possibilité de la faute, du péché...  Comment, en effet, prétendre laver ou racheter mon âme souillée par le péché originel, comment affronter le Jugement dernier, comment mériter le paradis si je ne peux pas choisir d’accomplir le bien plutôt que le mal ? – Bref, on le voit, un fatalisme strict est intellectuellement intenable.

2) Le déterminisme

- Le déterminisme en général - Si le fatalisme correspondait à une vision superstitieuse ou religieuse du monde, le déterminisme correspond à une vision « scientifique ».
Le « déterminisme » est l’idée selon laquelle tout phénomène naturel résultant d’une série de causes suffisantes et nécessaires, il suffit que les mêmes causes se reproduisent, dans les mêmes conditions, pour que le phénomène se répète nécessairement, d’où la célèbre formule « les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets ». Plus précisément, certaines conditions (déterminations) étant données (déterminables) et connues (déterminées), les faits qui s’ensuivront sont prévisibles avec précision. L’épistémologue allemand Karl Popper (20è) écrit : « Je désigne par déterminisme scientifique, la doctrine selon laquelle la structure du monde est telle que tout évènement peut être rationnellement prédit, au degré de précision voulu, à condition qu’une description suffisamment précise des évènements passés, ainsi que toutes les lois de la nature, nous soient données. » Au 19è, le savant Claude Bernard écrit : « Il y a un déterminisme absolu dans les conditions d’existence des phénomènes naturels, aussi bien dans les corps vivants que dans les corps bruts. »

- Un déterminisme anthropologique ? – Le déterminisme se vérifie dans l’ordre naturel, surtout en physique. Mais y a-t-il un déterminisme anthropologique, applicable à l’être humain ? Le déterminisme anthropologique prétend dégager des lois et même une logique des comportements humains. Selon cette hypothèse, tout comportement humain pourrait s’expliquer par une série de causes et de déterminations naturelles (éventuellement sociales), et rien de ce qui compose l’être humain (désirs, conscience, etc., comportements sociaux) n’échapperait finalement à des lois scientifiques et objectives. C’était déjà l’avis du Baron d’Holbach, au 18è, pour qui "l’homme n’est libre dans aucun des instants de sa durée. Il n’est pas maître de sa conformation qu’il tient de la nature ; il n’est pas maître de ses idées ou des modifications de son cerveau (...) ; il n’est point maître de ne pas aimer ou désirer ce qu’il trouve aimable" (...) etc. De même David Hume, opposant nécessité et liberté, fait de celle-ci à peu près l’équivalent du hasard, qui, « de l’aveu de tout le monde, est dénué d’existence ». Donc celui qui affirme un déterminisme naturel étendu à la vie humaine rejette non seulement le hasard mais aussi l’existence de la liberté humaine, soit la possibilité d’actes subjectifs, imprévisibles extérieurement et objectivement, sans causes nécessairement (naturellement ou même socialement) déterminées.
Aujourd’hui, une thèse déterministe caricaturale consiste à prétendre expliquer l’essentiel des comportements humains par l’hérédité, la science génétique, et par la neurologie. Nos décisions (que l’on croit « libres ») ne pourraient pas aller contre des « déterminations » innées, et/ou seraient le résultat des réactions chimiques de notre cerveau face à un environnent à la fois interne (le corps) et externe (le monde).

Cependant… la difficulté est la suivante : quand bien même le comportement humain serait-il entièrement déterminé en théorie, comment pourrait-il être déterminable en pratique, a fortiori prédictible scientifiquement, étant donné le caractère spécifiquement subjectif et historique des comportements humains ? Comment pourrait-on connaître scientifiquement le « vécu » humain, selon quel type d’observation fiable ?
1) Il est difficile de réduire l’esprit humain au fonctionnement du cerveau et du corps (réduction physicaliste). 2) s’agissant du déterminisme social, il faudrait admettre que le milieu social détermine tous les comportements individuels. Or les sciences humaines (comme la psychologie, la sociologie…) sont loin d’expliquer intégralement les comportements humains et elles n’ont pas prouvé qu’elles pourraient, même tendanciellement, y parvenir…

- Quelle liberté selon le déterminisme ? - Si l’on admet le déterminisme, ne subsiste qu’une définition très réduite de la liberté, à savoir la liberté d’action (« pouvoir faire ce que l’on veut »), une liberté physique elle-même limitée de toute façon. Je suis libre d’agir conformément à mon désir ou à ma volonté tant que rien ni personne ne m’en empêche (ce qui se produit très souvent)… C’est bien ce qu’énonçait Hume : "On ne peut donc entendre par liberté que le pouvoir d’agir ou de n’agir pas conformément aux déterminations de la volonté ; c’est-à-dire que si nous choisissons de demeurer en repos, nous le pouvons aussi. Or personne ne nie que tous les hommes n’aient cette liberté hypothétique, à moins que d’être emprisonnés et enchaînés."

Or cette approche de la liberté est réductrice puisqu’elle refuse de rapporter la liberté à l’homme en tant que personne. Elle s’en tient à la liberté physique, la liberté d’action, et refuse de traiter le problème de la liberté de pensée. La liberté physique s’applique à celui qui agit sans empêchement. Comme l’a fait remarquer Leibniz, une telle forme de liberté correspond plutôt à ce qu’on appelle simplement la spontanéité. "Aristote a déjà bien remarqué que pour appeler les actions libres, nous demandons non seulement qu’elles soient spontanées, mais encore qu’elles soient délibérées. (...) On ne demande pas si l’homme peut faire ce qu’il veut, mais s’il a assez d’indépendance dans sa volonté même. On ne demande pas s’il a les jambes libres, ou les coudées franches, mais s’il a l’esprit libre, et en quoi cela consiste."
Il faut donc poser et traiter le problème de la liberté de l’esprit.


II - La liberté de l’esprit

1) L’indépendance de la volonté. Exemple de la sagesse stoïcienne

Pour les stoïciens, c’est la force morale (la volonté) et non le pouvoir d’agir qui définit la liberté d’une personne.
Les stoïciens croient au Destin (voir plus haut), et certes nous ne maîtrisons pas notre destinée. Cependant nous maîtrisons notre volonté. Il ne s’agit donc pas de forcer le destin (faire tout ce que l’on veut), mais de l’accepter (vouloir ce qui nous arrive).
Epictète : "Est libre celui qui vit comme il veut, qu’on ne peut ni contraindre, ni empêcher, ni forcer, dont les volontés sont sans obstacles, dont les désirs atteignent leur but, dont les aversions ne rencontrent pas l’objet détesté." Encore faut-il ne pas désirer le contraire de ce que la vie (le destin) nous impose de toute façon (la mort par ex.), ou encore convoiter des biens dont la réalisation dépend de facteurs externes à notre volonté.
Pour être libre, le sujet doit selon Epictète se détacher de toutes les valeurs sur lesquelles autrui peut avoir prise, pour ne conserver que ce qui dépend de lui-même : sa volonté, sa raison.
Il faut également se méfier des contraintes intérieures, comme les passions, qui sapent notre autonomie. En effet, "on n’a point l’esprit libre quand on est occupé d’une grande passion, car on ne peut point alors vouloir comme il faut, c’est-à-dire avec la délibération qui est requise" disait Leibniz.
Bref la liberté consiste à ne vouloir que ce qui dépend de nous (nos pensées, notre vie intérieure), et à éviter de vouloir ce qui n’en dépend pas (les événements extérieurs). Cela revient évidemment à fuir bien des aspects de l’existence, à restreindre bien des désirs pour se concentrer uniquement sur l’utile et sur le possible. Cette volonté d’indépendance peut sembler même bien égoïste. Mais l’intérêt de cette philosophie, c’est d’avoir placé la liberté au niveau de la personne elle-même, au niveau de ce que l’on est et non au niveau de ce que l’on fait.

2) La liberté du sujet et La théorie du libre arbitre (Descartes)

Descartes va encore plus loin. Il affirme la liberté absolue de l’esprit, principalement de la volonté, en tant qu’elle se rapporte à un « ego cogito », un sujet pensant. C’est ce qu’on appelle le « libre arbitre » : pouvoir penser, vouloir, choisir, juger, décider… par soi-même et ce de façon (apparemment) imprévisible.
Descartes : "Il est si évident que nous avons une volonté libre, qui peut donner son consentement ou ne pas le donner quand bon lui semble, que cela peut être compté pour une de nos plus communes notions."
La liberté est la capacité de choisir, de décider, de juger. Les déterministes diront que ces actes de l’esprit sont conditionnés, déterminés par des facteurs extérieurs. Mais même si nos motifs de choisir, de décider, de juger nous échappent, même s’il sont inconscients, même s’ils nous sont extérieurs, cela n’empêche pas que, par définition, nos choix sont personnels (se rapportent à un « sujet » dont ils proviennent), et c’est en ce sens qu’il faut entendre le « libre arbitre ». Ce n’est pas tant l’aspect « hasardeux » (ou perçu comme tel de l’extérieur) de nos choix qui mérite d’être appelé libre, mais bien l’aspect personnel. Dans un premier temps. Nous allons voir qu’il n’y a pas de hasard en effet, mais, au lieu d’affirmer que nos choix sont déterminés par des causes extérieures ou physiques (position du déterminisme), Descartes affirme que nos choix sont motivés par notre volonté, et ils sont d’autant plus libres que cette volonté est elle-même en accord avec la raison ; autrement dit un acte volontaire est pleinement libre quand il est réfléchi (il est libre aussi en tant que précipité, dans l’absence de réflexion ou dans l’erreur, mais pas de la même façon). Voyons cela.

Dans les Méditations métaphysiques de Descartes, la liberté apparaît dès la faculté de douter, de suspendre son jugement en toute indépendance. La liberté apparait comme un véritable pouvoir de dire non ! Le libre arbitre est défini comme cette puissance « qui fait que nous pouvons nous abstenir de croire les choses douteuses, et ainsi nous empêcher d’être trompés ».
Notre volonté libre permet même de nous déterminer aux choses auxquelles nous sommes indifférents. 
Pour Descartes il faut distinguer, dans l’esprit humain, deux aspects : l’entendement et la volonté. C’est-à-dire d’un côté l’intelligence (toujours plus ou moins bornée) qui établit des relations entre les choses et présente des « raisons » d’agir, et de l’autre côté les choix que finalement nous faisons, librement, en accord ou non avec les données de l’entendement. Ce choix est toujours libre car comme l’écrit Leibniz « les plus fortes raisons ou impressions que l’entendement présente à la volonté n’empêchent point l’acte de la volonté d’être contingent ».
Cela signifie-t-il que nous pourrions agir « sans raison », dans une situation donnée choisir telle ou telle option « au petit bonheur la chance », comme « par hasard » ? C’est ce que semble recouvrir la notion d’ « acte gratuit », un acte pour rien, sans raison, sans motivation particulière… En théorie peut-être… mais en réalité un tel acte semble inconcevable… Même à imaginer un acte (comme un crime par exemple, pourquoi pas ?) commis avec l’unique intention de prouver ma liberté absolue, mon libre arbitre, cela constituerait déjà une motivation minimale (et cela donnerait des arguments aux déterministes qui auraient beau jeu d’invoquer des déterminations inconscientes « derrière » cette décision absurde). Il n’est donc pas si facile d’agir sans raison ou de commettre un acte insensé (l’on pourra toujours affirmer que ce sens nous était simplement caché).
De la même façon, en théorie nous pouvons faire volontairement le contraire de ce que la raison nous dicte… Notre désir nous indique l’option A et mais la raison l’option B, nous pouvons effectivement faire jouer la raison contre le désir ou inversement… Mais dans tous les cas cela ne sera jamais sans motivation.
Descartes règle le problème à sa manière, en bon rationaliste, en prenant le parti de la raison : pour lui le choix de l’erreur, ou même le choix indifférent « sans raison » (à supposer qu’il soit possible), ne sont jamais que "le plus bas degré de la liberté" (Descartes) et font "plutôt apparaître un défaut dans la connaissance qu’une perfection dans la volonté". La véritable liberté est rationnelle : elle consiste à s’incliner devant l’évidence claire et distincte, devant les vérités rationnelles qui finissent par s’imposer à l’esprit. Cette fois la volonté dit oui à la raison et à la vérité. Nos pensées, nos choix, nos actes sont vraiment libres lorsqu’ils découlent d’une réflexion ou d’un raisonnement qui nous sont propres. Donc il ne faut pas confondre la liberté théorique en tant que principe même de la volonté (la volonté est libre par définition, un choix est libre par définition…) et la liberté réelle au niveau de notre personne que nous apporte les bons choix, les choix raisonnables D’une manière générale, choisir le raisonnable, choisir en connaissance de cause, nous rend plus libre c’est-à-dire autonome. Et le savoir apporte un supplément de choix.

3) La critique de Spinoza : retour à la Nécessité et la voie de la libération

- Nécessité contre liberté - Spinoza (17è) critique cette doctrine cartésienne du libre arbitre. “Les hommes se trompent quand ils se croient libres ; cette opinion consiste en cela seul qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminésécrit-il. En réalité la nécessité des lois naturelles s’impose à tous les êtres y compris à l’homme, mais seul l’homme, en tant que conscient, peut se croire libre. Il s’agit d’une illusion par laquelle la conscience (qui a tendance à se représenter et donc à s’essentialiser elle-même) sépare abusivement, d’une part le sujet (« je ») de l’acte lui-même, d’autre part la décision de ce même sujet de la série des causes qui l’ont déterminé à agir.
Mais tous les êtres agissent en fonction de leur nature propre (qui constitue leur unique « raison » d’agir), et les hommes n’échappent pas à cette loi qui est celle de la Nature (et Spinoza assimile la Nature à Dieu : panthéisme).

- Raison et libération – Cependant toute forme de liberté n’est pas exclue de ce système. Spinoza : "Je dis que cette chose est libre qui existe et agit par la seule nécessité de sa nature, et contrainte cette chose qui est déterminée par une autre à exister et à agir selon une modalité précise et déterminée". Pour Spinoza, être libre consiste pour chaque être à connaître et à développer les conséquences de sa nature ; être non-libre consiste à être sous l’influence d’un être tiers, nous imposant des modes de vie contraires à notre nature. (Descartes plaçait la liberté dans le sujet, Spinoza la place donc dans la nature.) Cela pourrait se dire aussi bien d’un animal (lequel vit librement dans les conditions naturelles qui sont propres à son espèce). Or l’homme est un être conscient et rationnel, donc sous cet aspect il a accès à une certaine liberté, celle justement que lui permet sa nature rationnelle. Être libre, c’est d’abord penser et agir rationnellement, étant donné que l’erreur nous précipite dans la confusion, l’aliénation et l’impuissance. La vraie liberté n’est pas le « libre arbitre » (notion illusoire selon Spinoza) de la volonté, elle consiste plutôt à connaitre le plus précisément possible les causes naturelles et nécessaires (à nouveau la notion de nécessité) qui nous déterminent.
Or – avec le recul - nous sommes fondés à employer le terme de « libération » plutôt que de « liberté » pour l’appliquer à cette doctrine… Spinoza fait partie d’une tradition philosophique, qui se prolonge avec Marx notamment, selon laquelle l’homme n’est pas libre a priori, mais il peut se libérer des chaines qu’il s’impose lui-même lorsqu’il vit dans l’illusion (plutôt qu’en raison) ou selon l’idéologie (plutôt que selon la science, d’après Marx) : or la croyance en la liberté et surtout dans le libre arbitre est précisément l’une de ces illusions (fortement teintée par l’idéologie bourgeoise selon Marx). Selon Spinoza la connaissance adéquate que l’homme acquiert des causes naturelles qui l’affectent et qui le déterminent (pour Marx la prise en compte des conditions matérielles de son existence), constitue la voie de sa libération. Par la connaissance, l’homme s’aperçoit qu’il n’est pas « libre » d’échapper à sa nature et à la nature divine (il en fait partie), mais en le sachant il se « libère » de l’illusion inverse. L’autre tradition, celle dont fait partie Descartes, tend au contraire à affirmer a priori une liberté absolue de la volonté (le libre arbitre)… mais c’est pour la relativiser après-coup au nom de la raison mathématicienne, la liberté passant « sous condition » de la raison (et politiquement, en parallèle, ce courant va affirmer le principe absolu d’un droit à la liberté (les fameux « droits de l’homme »), avec le libéralisme économique et politique qui l’accompagne, mais cette fois c’est pour s’opposer à toute idée de libération par la révolution).
Une idée forte réunit pourtant Descartes et Spinoza… : pour l’ensemble des philosophes classiques, qu’ils privilégient la volonté du sujet (Descartes) ou au contraire la nécessité de la nature (Spinoza), être libre signifie d’abord doué de raison, capable par nature de connaître la vérité. Être libre c’est d’abord penser par soi-même : libre examen, libre jugement, et non-soumission à une autorité extérieure.

4) Liberté et Conscience, Liberté et Existence (doctrine existentialiste)

- La liberté de la conscience comme négation et création - Expliquer la liberté de l'esprit par l'autonomie de la volonté s'avère cependant trop restrictif. Pour les philosophes contemporains, l'esprit se définit mieux, dynamiquement, par la "conscience". Or celle-ci n'est pas seulement perception de soi : elle s’assimile à un authentique pouvoir de dépassement de l’homme par lui-même. Pour Hegel, ce pouvoir ne peut pas exister sans la négation de tout ce qui n’est pas lui : aussi repose-t-il sur la négativité qui est le propre de la conscience. La liberté est cette puissance que détient la conscience de nier tout donné objectif (= ce que “vise” la conscience), quel qu’il soit. Si la nature et les choses coïncident avec elles-mêmes (elles n’« existent » pas, elles « sont »), au contraire l’homme “néantise” tout donné. En toute circonstances, la conscience peut mettre à distance ce qui semble la déterminer.
Sartre au 20è siècle va développer ce grand principe de la négativité, en le couplant avec la théorie cartésienne du libre arbitre. Il s’agit en fait d’opposer le pouvoir séparateur de la conscience (au sens hégélien) au pouvoir unificateur de la raison (au sens classique du terme). Sartre fait remarquer que la théorie cartésienne est double. En tant que mathématicien, Descartes a pu privilégier une expérience intellectuelle au cours de laquelle la liberté s’éprouve comme l’irrésistible adhésion de l’esprit à l’évidence d’essences fixes et nécessaires. Mais, en même temps, le libre arbitre est défini par Descartes comme cette puissance « qui fait que nous pouvons nous abstenir de croire les choses douteuses, et ainsi nous empêcher d’être trompés » (Descartes) : nous l’avons vu, dans le doute, la liberté se révèle bien pouvoir de négation. C’est la face “libre arbitre” de la liberté cartésienne, celle que revendique Sartre. Mais, selon ce dernier, Descartes aurait privilégié à cette conception de l’autonomie du choix (qu’il rabat sur la “liberté d’indifférence”) le principe de l’adhésion “automatique” de l’esprit mis en présence de l’idée claire (c’est la liberté rationnelle, mais ce n’est plus vraiment le libre arbitre !). Descartes aurait en outre reporté en Dieu l’autonomie absolue que Sartre, pour sa part, revendique comme propre à la condition humaine. En effet, pour Descartes, Dieu est l’être suprêmement libre car non seulement sa volonté est infinie mais son intelligence l’est également : son omniscience se double d’une omnipotence (le pouvoir de créer en fait). Sachant tout, il peut tout se permettre et tout vouloir (créer).
De son côté l’homme n’est ni omniscient ni omnipotent, certes, mais sa liberté n’en est pas moins réelle. La liberté humaine est une liberté toujours « en situation » (non pas purement théorique), une liberté d’existant en ce monde (non pas purement intérieure) qui s’éprouve au contact de l’adversité, et qui se meut uniquement dans l’univers du probable.
« Puisque la liberté exige que la réussite ne découle pas de la décision comme une conséquence, il faut que la réalisation puisse à chaque instant ne pas être, pour des raisons indépendantes du projet même et de sa précision; ces raisons forment l'extériorité par rapport à tout projet et la liberté est la perpétuelle invention des moyens de tourner ces difficultés extérieures, mais il est bien entendu que la réussite doit être seulement possible, c'est-à-dire qu'il n'y a action que si les difficultés extérieures peuvent toujours être si élevées ou si neuves que l'invention humaine ne puisse pas les surmonter. Ainsi est-il toujours entendu à la fois que l'entreprise humaine a réussi à cause de la libre décision et de la libre inventivité qui a surmonté les obstacles et à la fois qu'elle a réussi parce que ce sont ces obstacles-là et non d'autres plus grands qui lui ont été imposés. Toute entreprise humaine réussit par hasard et en même temps réussit par l'initiative humaine. Si le tireur n'avait pas eu le soleil dans l'oeil il m'atteignait, je manquais ma mission de reconnaissance. Il s'en est donc fallu d'un rayon de soleil, de la vitesse d'un nuage, etc. Mais, en même temps, mes précautions étaient prises pour éliminer tous les dangers prévisibles. En un mot les possibles se réalisent dans la probabilité. La liberté se meut dans la sphère du probable, entre la totale ignorance et la certitude ; et le probable vient au monde par l'homme ». (J.-P. Sartre, Cahiers pour une morale)
Fondamentalement l’autonomie que Sartre entend restituer à l’homme n’est autre qu’un pouvoir de création : le Dieu cartésien a peut-être créé le monde, grand bien lui fasse, mais l’homme sartrien lui, veut inventer sa vie et ne renonce pas – malgré l’effrayant « coefficient d’adversité des choses » - à changer le monde. Hommage étant finalement rendu à Descartes, lequel « a parfaitement compris que le concept de liberté renfermait l’exigence d’une liberté absolue, qu’un acte libre était une production absolument neuve dont le germe ne pouvait être contenu dans un état antérieur du monde et que, par suite, liberté et création ne faisaient qu’un. » (Sartre)

- Liberté et existence – L’homme « existe » « pour soi », il n’est pas seulement une chose « en-soi » qui se conformerait à une essence prédéterminée. En tant que jetés dans l’existence, « Nous sommes condamnés à être libres » écrit Sartre. Cette condamnation sonne – paradoxalement - comme une sorte de fatalité. La fatalité de la liberté revient à dire que, même si nous refusions notre liberté, cela ne ferait pas de nous des automates (déterminisme), mais plutôt des êtres de « mauvaise foi ». En fait la liberté ne nous laisse aucun répit : nous sommes seuls responsables de ce que nous faisons et de ce que nous sommes. Mais la plupart des hommes refusent cette liberté (qu’ils ont pourtant et qui les fait agir) au nom d’un déterminisme bien commode (« je suis le produit de ceci ou de cela »), car ils rejettent sur les autres voire sur le monde entier la responsabilité de ce qu’ils font et de ce qu’ils sont. Mauvaise foi donc.
Il est clair que le « nous » ici est un nous collectif. La philosophie existentialiste affirme que nous sommes seuls responsables de notre histoire personnelle, mais nous ne sommes pas seuls au monde, avec les autres nous avons en charge l’Histoire universelle, laquelle n’avance pas sans nous... Il s’agit d’une liberté et d’une responsabilité en commun. Notre liberté et nos actes nous engagent.
Là encore nous sommes fondés à remplacer le terme de “liberté’ par celui de “libération”, car la liberté n’est pas seulement un « fait » pour l’homme, elle est une histoire et surtout une tâche… Un devoir-être. Il n’y aura donc pas de liberté individuelle sans liberté sociale et sans liberté politique… à conquérir et à protéger.

Bilan. 1) la liberté d’action est très limitée (comme nous le rappelle notre faible nature) et ne suffit pas à définir la liberté ; 2) la liberté d’esprit est en principe indéniable, mais elle ne suffit pas à réaliser la liberté ; 3) – nous y venons – la vraie liberté n’est peut-être tout simplement pas donnée, il faut la conquérir socialement et politiquement. Peut-être n'y a t-il pas de « liberté » mais seulement une possible « libération » (par rapport aux situations d’aliénation).


III – La liberté en commun

1) La liberté morale. Liberté et devoir

- Liberté morale, liberté de la volonté (à nouveau) - Chacun sait que « la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres » ! Cela signifie que, sur le plan social, la liberté connaît des limites, elle est fonction de droits et de devoirs. Commençons par les devoirs. Le premier devoir est de respecter la liberté d’autrui. Pour ça il faut le vouloir. Donc il faut réaffirmer la liberté de la volonté.
Reprenons donc le problème de la volonté : est-elle libre ou bien déterminée ? Kant situe le problème sur deux niveaux bien distincts : d’un côté psychologique (la question de nos motivations personnelles), de l’autre moral (la question de la responsabilité et du devoir). Sa thèse se présente sous la forme d’un paradoxe : "s’il nous était possible d’avoir, de la manière de penser d’un homme, telle qu’elle se manifeste par des actions, aussi bien internes qu’externes, une pénétration assez profonde pour que chacun de ses mobiles, même le plus infime, nous fût connu, ainsi que toutes les circonstances externes qui agissent sur lui, nous pourrions calculer la conduite future d’un homme avec autant de certitude qu’une éclipse de lune ou de soleil, et cependant prétendre que l’homme est libre". La justification que donne Kant de cette contradiction est la suivante : ce n’est pas du même point de vue que l’homme peut être dit libre ou déterminé. Il est déterminé en effet du point de vue de son caractère psychologique ou empirique, c’est-à-dire du point de vue de ce que nous pouvons connaître de lui dans l’expérience, d’après la suite de ses actions telles qu’elles sont déterminées par leur succession dans le temps. Il est libre en revanche du point de vue de son caractère intelligible ou moral, ce que Kant appelle encore l’”être en soi”. Il faut donc bien distinguer entre deux types de causalité : d’un côté la causalité par nécessité (celle de la nature), de l’autre la causalité par liberté ou volonté autonome. Cette causalité libre, Kant concède qu’elle n’est pas « naturelle » et qu’elle contrarie le déterminisme. Elle doit donc être supposée. "La liberté doit être supposée comme propriété de la volonté de tous les êtres raisonnables" affirme Kant, à la suite de Descartes. Cette supposition est nécessaire pour affirmer l’éthique, le caractère absolument incontournable de la moralité, et au final la coresponsabilité sociale… (cf. cours Devoir, cours Religion).

- L’autonomie ou la liberté de s’obliger soi-même - Mais si l’homme est libre, libre de son vouloir et de son choix, il peut vouloir le bien comme le mal, la bonne action comme le péché. L’entreprise de Kant vise à redéfinir la liberté de l’homme en la limitant strictement au domaine de la morale. Loin d‘être la possibilité pour l’homme de s’affranchir de son devoir, la liberté selon Kant réside exclusivement dans le respect et l’obéissance à la loi morale que l’homme s’est lui-même donnée (ce qui est le vrai sens de l’auto-nomie). C’est du reste parce qu’il se la donne lui-même, et ne saurait y être contraint, qu’en faisant son devoir l’homme fait aussi l’expérience de la liberté. Donc, être libre équivaut à un “je veux” qui se ramène à un “je dois”. Finalement je suis libre, parce que je suis obligé !
Doit-on en conclure que celui qui ne se sent pas obligé – et donc agit mal – n’est pas libre ? Dans ce cas comment pourrait-on lui imputer la responsabilité de son action et le tenir pour digne d’être jugé selon les critères du droit ? Il était donc libre, puisqu’il a choisi de mal agir, mais sa liberté a été pervertie par ses motifs, ses intérêts et ses (mauvaises) raisons personnelles.
Dire que l’on est responsable, c’est dire que l’on assume, en tant que personne, sa liberté fondamentale. Que l’on « répond » de ses actes, et donc de sa personne en tant que supposée libre. Cela n’empêche pas notre action (condamnable ou pas) d’être entièrement déterminée, c’est-à-dire potentiellement explicable scientifiquement. Pourtant "tous les juges, sans chercher les raisons qui ont disposé un homme à avoir une mauvaise volonté, ne s’arrêtent qu’à considérer combien cette volonté est mauvaise" (Kant). Bien sûr les causes d’un acte condamnable et ses circonstances ne sont pas totalement ignorées : c’est même pour cela qu’un jugement est toujours mesuré et que toute peine reste proportionnelle. En matière de jugement pénal, l’on pourra tenir compte de « circonstances atténuantes », etc. Mais absolument parlant, dans le domaine moral pur (hors du domaine juridique), il n’y a pas de demi-faute ; et ce qui est toujours explicable n’en est jamais pour autant excusable.

2) La liberté politique. Liberté et Droit.

- Liberté naturelle et liberté civile. Liberté individuelle et liberté civile. - Suivant le principe que la liberté et le respect de la liberté ne font qu’un, chaque liberté individuelle n’a d’autre fonction que de rendre possible et préserver la liberté de tous. Avec Rousseau, le “contrat social” suppose l’aliénation totale de la liberté naturelle à la liberté sociale ; l’homme renonce à n’obéir qu’à une volonté particulière, la sienne, pour obéir à la « volonté générale ». La volonté générale est la volonté de tous les membres de la société en tant qu’elle se détermine relativement à l’intérêt commun. Pourtant c’est un acte pleinement positif où la volonté ne se soumet à personne, et se fait au contraire immédiatement universelle. Par-là l’individu accède au rang de citoyen, et ce que dit Rousseau à propos de l’”état civil” préfigure ce que dira Kant dans la morale pure.
« Ce passage de l'état de nature à l'état civil produit dans l'homme un changement très remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à l'instinct, et donnant à ses actions la moralité qui leur manquait auparavant. C'est alors seulement que la voix du devoir succédant à l'impulsion physique et le droit à l'appétit, l'homme, qui jusque-là n'avait regardé que lui-même, se voit forcé d'agir sur d'autres principes, et de consulter sa raison avant d'écouter ses penchants. Quoiqu'il se prive dans cet état de plusieurs avantages qu'il tient de la nature, il en regagne de si grands, ses facultés s'exercent et se développent, ses idées s'étendent, ses sentiments s'ennoblissent, son âme tout entière s'élève à tel point que si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradaient souvent au-dessous de celle dont il est sorti, il devrait bénir sans cesse l'instant heureux qui l'en arracha pour jamais, et qui, d'un animal stupide et borné, fit un être intelligent et un homme.
Réduisons toute cette balance à des termes faciles à comparer. Ce que l'homme perd par le contrat social, c'est sa liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu'il peut atteindre ; ce qu'il gagne, c'est la liberté civile et la propriété de tout ce qu'il possède. Pour ne pas se tromper dans ces compensations, il faut bien distinguer la liberté naturelle qui n'a pour bornes que les forces de l'individu, de la liberté civile qui est limitée par la volonté générale, et la possession qui n'est que l'effet de la force ou le droit du premier occupant, de la propriété qui ne peut être fondée que sur un titre positif. On pourrait sur ce qui précède ajouter à l'acquis de l'état civil la liberté morale, qui seule rend l'homme vraiment maître de lui ; car l'impulsion du seul appétit est esclavage, et l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté. » (Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, I, 8)

- Liberté, Droit, Etat - Le Droit n’est pas forcément synonyme de liberté pour tous. Dans l’Antiquité, Aristote n’y incluait que la liberté réelle des citoyens grecs et justifiait l’esclavage comme un état de dépendance normal et naturel. Seul le Droit moderne définit la liberté comme universellement valable pour tous, ce qui revient aussi à la limiter, puisque le Droit devient alors "la limitation de ma liberté et de mon libre arbitre, de telle sorte qu’ils puissent s’accorder avec le libre arbitre de chacun selon des lois universelles" (Kant). Or le Droit n’existe que dans le cadre de l’Etat, que l’on peut définir comme l’organisation légale du « pouvoir ». Une telle utilisation de l’Etat comme lieu et moment de la réalisation de la liberté n’a de sens que si on assimile l’Etat à la Raison, et c'est bien ce que fait notamment Hegel. L’Etat est rationnel à travers le Droit, et il a pour mission de préserver la liberté, y compris par l’usage de la force et de la répression, c’est-à-dire… la privation de la liberté. (cf. cours sur le Droit)

- Etat et aliénation - Mais la liberté est-elle obligatoirement donnée dans et par l’Etat ? Ne voit-on pas des Etats plus ou moins “libéraux” ? Quel est le contraire de la liberté politique ? D’abord, sans nul doute : l’esclavage. Puis toutes les formes de l’aliénation sociale et politique. L’esclavage naît ou renaît lorsque la liberté est niée ou bien lorsqu’elle est séparée, au sein de l’Etat, de son corollaire indispensable : l’égalité. En effet, un Etat libéral mais inégalitaire, favorisant l’exploitation de l’homme par l’homme, interdit de fait la vraie liberté du citoyen. Inversement, un Etat parfaitement égalitaire ne saurait l’être effectivement qu’en soumettant également tous ses sujets et en multipliant les interdits, réduisant ainsi le peuple en esclavage — esclave de l’Etat.

- Oppression et révolution - Il ne faut pas se cacher que la liberté politique se prend (parfois dans la violence) car elle n’est que rarement accordée. Le prétexte avancé par un État ou un maître quelconque pour différer la libération des esclaves est toujours le suivant : ceux-ci ne seraient pas mûrs pour la liberté... Écoutons Kant à ce sujet : "J’avoue de ne pas pouvoir me faire très bien à cette expression (....). Dans une hypothèse de ce genre la liberté ne se produira jamais ; car on ne peut mûrir pour la liberté, si l’on n’a pas été mis au préalable en liberté (il faut être libre pour pouvoir se servir utilement de ses forces dans la liberté)." La perversion politique dénoncée à travers ces mots n’est autre que le paternalisme, soit une forme de tyrannie.

"Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit" lit-on dans Déclaration française des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, article premier. Liberté et égalité sont donc accordées ou reconnues par la République. Ceci en théorie… mais en pratique ? Marx considère que la liberté tant vantée par la Déclaration se ramène à la liberté de propriété, qui de fait privilégie la bourgeoisie : "Les limites dans lesquelles chacun peut se mouvoir sans nuire à autrui sont marquées par la loi, de même que la limite de deux champs est déterminée par un piquet." À croire même que l’Homme “naturel” à propos duquel on établit les droits et les devoirs se ramène à l’espèce bien particulière du bourgeois.
Pour Marx il ne faut donc pas être dupe de ces droits absolus et de cette liberté abstraite, pas vraiment dégagés des intérêts de certains. Il s’agit de conquérir par les luttes sociales une liberté effective. D’où la nécessité, encore une fois, du concept de libération, pour se libérer des fausses conceptions sur la liberté !

3) La liberté d’expression comme libération et liberté infinie ?

- C’est d’abord une liberté politique essentielle, liée à la notion même de démocratie. La démocratie est bien fondée sur la libre opinion de chacun et sur le droit de la faire connaître, dans le cadre d’un débat public. Un Etat où la liberté d’expression n’existe pas est une tyrannie. Elle prend différentes formes : liberté de la presse, liberté de manifester…
- Mais comme toute liberté elle a ses limites. On pourrait tout simplement dire que la liberté d’expression existe tant qu’elle ne contrevient pas à la loi. Or la loi protège non seulement les biens (manifester oui, casser non) mais aussi la dignité de la personne, le droit à la vie privée par exemple. Si les propos racistes ou incitant à la haine raciale sont prohibés par la loi, c’est tout simplement pour faire respecter les droits de l’homme. La diffamation, l’insulte publique sont de même prohibées par la loi. Certes les bornes de la dignité sont sujettes à interprétation comme on le voit avec le problème des caricatures du prophète Mahomet : pour certains musulmans il serait indigne de se moquer publiquement du prophète, mais pour la loi laïque française cela reste tout à fait légal… et en l’occurrence le dernier mot revient à la loi.
- Mais cette liberté d’expression n’est pas seulement « politique ». Elle a une dimension philosophique essentielle en ce sens que la notion d’expression a un rapport étroit avec la notion de libération. S’exprimer revient en effet à libérer quelque chose. (« Exprimer » le jus d’une orange…)
- Or, considérée dans son sens fondamental, la liberté d’expression a-t-elle vraiment des limites ? Elle n’est certes pas « absolue » (mais relative, puisque l’on ne peut jamais « tout » dire), mais pourquoi y aurait-il des limites assignées à ce processus de libération de soi ? En quoi et comment l’écriture, la littérature par exemple, serait-elle « limitée » quant au message qu’elle entend faire passer ?   Qui peut vraiment m’empêcher d’exprimer (en utilisant toutes les subtilités – elles-mêmes infinies - de la langue) de ce que j’ai à dire ? De ce point de vue, ne pourrait-on avancer que la liberté – comme (la) liberté d’expression – est tendanciellement illimitée ou même infinie ? Car après tout, n’est-ce pas une contradiction insoutenable de parler d’une liberté « limitée » ?


Conclusion

On ne peut pas tirer de la Nature l’idée de liberté (bien que, poétiquement peut-être, elle puisse nous aider à l’imaginer). Le fatalisme ou le déterminisme ne nous octroient qu’une liberté d’action aléatoire et limitée. L’homme, en tant que personne, a d’autres exigences : il vise l’indépendance et une autonomie spirituelle. Mais à son tour, la liberté de la volonté, purement intellectuelle, ne nous rend pas indépendant vis à vis de la raison. En tant qu’êtres conscients et « existants », nous avons la liberté de dire non, qui devient liberté de dire oui et créativité. Mais cela ne nous rend pas indépendants vis à vis des autres, au contraire : le vouloir dépend toujours plus ou moins d’un devoir. Quant aux libertés publiques et politiques, elles ne sont pas toujours effectives. Il faut donc toujours les conquérir, parfois dans la révolte, voire la violence révolutionnaire.

Néanmoins les diverses formes du paradoxe que nous avons rencontré – à savoir : la liberté, oui, mais sous conditions – peuvent s’estomper si nous ressaisissons l’essence de la liberté dans la « libération ». Il s’agit d’un acte (et non d’un état), d’un processus aussi peu contestable que le fait, pour tout être humain, de s’exprimer. C’est pourquoi la liberté d’expression n’est pas une liberté parmi les autres, par exemple une liberté politique : elle est la liberté elle-même, toute entière, et elle est le sujet humain lui-même, sous tous ses aspects : corps, esprit, action, création…