jeudi 19 novembre 2009

Introduction à la problématique du Sujet (cours)

Niveau : terminale


1) Les différents sens du mot "sujet"

  • Sens logique grammatical : Sujet-verbe-complément…
Grammaticalement, le Sujet désigne d'abord celui qui agit, l'auteur de l'action (elle-même désignée par le verbe) : l'agent. Ex. dans la phrase "Le petit garçon mange une tartine", on distingue "Le petit garçon" = groupe nominal sujet et "Mange une tartine" = groupe verbal, lui-même composé du verbe "mange" et du groupe nominal complément d'objet direct "une tartine".
Mais il existe aussi des verbes d'"état" (et non d'action), à commencer par le verbe être, devant lesquels le sujet ne peut être dit "agissant" mais plutôt "agi", ou bien "qualifié" (le complément d'objet se dit alors "attribut") : "Paul est puni", ou encore "Paul est un vilain garçon". Le statut du sujet, dans ce cas, est plutôt "objet", car si l'on passe à la forme active, cela donne : "On a puni Paul" et "La vilénie caractérise Paul" (dans les deux cas Paul est placé en C.O.D.).
De toute façon, même placé devant un verbe d'action, le sujet ne désigne pas l'action (c'est le rôle du verbe) mais l'agent, c'est-à-dire celui à qui on attribue l'action, celui que l'on qualifie en l’occurrence comme agissant. Mais le fait d’être sujet agent n’est finalement qu’un cas particulier. Du point de vue logique, le sens le plus général du sujet est d’être le thème, la « chose » dont on parle et à laquelle on attribue des qualités (ou « prédicats »), comme celle d’être agissant...

  • Sens psychologique : Subjectif, la Subjectivité
Dictionnaire de Philosophie (ed. Ellipses). "Est dit subjectif depuis Descartes ce qui se rapporte à un individu et à lui seul, sans préjuger que d'autres puissent adopter cette opinion ou ce sentiment. Une sensation est par nature subjective, bien qu'elle ait sa source dans un objet."

Est dit subjectif ce qui peut se rapporter au sentiment d'être soi-même. De ce fait la "subjectivité" renvoie au versant psychologique - et non plus logique - du concept de Sujet : la pensée, la volonté, les sentiments, les désirs, bref le "psychisme" en tant que rapporté à un "moi", une individualité, une personne. L'activité ainsi que l'autonomie semblent primer sur la passivité, notamment grâce à la force de pensée que représente un sujet ; cependant la passivité reste présente à travers le "ressenti", l'aspect facilement "éponge" du psychisme…
Le fait d'ajouter le suffixe "ité" transforme le substantif initial en une qualité générale, une propriété, ou encore une essence applicable à tout être humain.

  • L'être humain, seul Sujet ? Le privilège de la conscience
A travers la subjectivité, le sujet désigne donc l'Homme en tant qu'être pensant et agissant, la personne, par opposition aux choses inertes. L'homme est le sujet de ses pensées et de ses actes, c'est-à-dire qu'il en est l'auteur, l'origine, le responsable. A première vue, l'homme est la seule créature possédant ce double privilège - qui est celui de la conscience - de penser et d'agir, de sorte qu'il est un être tout à fait à part dans la Nature. La Nature, 
elle, n'est pas Sujet, bien qu'elle représente une puissance considérable. La Nature n'agit pas ou bien elle est tout entière (dans) cette action, justement parce qu'il lui manque la "subjectivité" : sa puissance est le fait de lois objectives (physiques, biologiques), elle n'est pas volontaire. L'animal n'agit pas davantage : on ne parle pas des "actes" ou des "actions" d'un animal mais de son comportement, de ses réactions. (Cela n'exclut pas que l'animal dispose d'une vie psychique propre (émotions, rêves, etc.) et donc d'une forme de ....subjectivité !)


  • Le sujet comme passivité
Toutefois certaines significations du mot sujet, parmi les plus fréquentes, paraissent très différentes.
Quand je demande quel est le "sujet" de la discussion, je demande de quoi, de quelle chose il s'agit. Objet et sujet sont alors quasiment réversibles. Le "sujet" de la discussion n'est rien d'autre que le thème ou la question sur lesquels des sujets humains sont entrain de se "pencher" : pour le moins ambigu !
Quand je dis que je suis "sujet au vertige", je me présente comme une victime, comme un être passif qui subit...
Quand je parle des "sujets du Roi" ou de la Reine, j'évoque la servilité et l'obéissance, le fait d'appartenir à quelqu'un : tout le contraire de l'autonomie que semble conférer l'être-sujet ou la "subjectivité" !
Quand le chirurgien demande qu'on lui amène le "sujet", il parle du patient (et non de l'agent), le plus souvent anesthésié, réduit à un corps dans défense...
Il est clair que ces divers usages du mot sujet renvoient à sa définition logique la plus générale : le support, la « chose dont on parle ». Un bref aperçu de l’étymologie du mot nous le confirme.

  • Sens ancien, étymologie
Dictionnaire étymologique du français - Sujet en français dérive du grec "hupokeimenon", dont l'équivalent est "subjectum" en latin : littéralement "ce qui se tient en-dessous", identique malgré les changements. Le terme est synonyme de "substance" ou le "substrat" en français (sub-stare).

On constate que les expressions répertoriées dans le paragraphe précédent sont manifestement des résurgences du sens ancien, étymologique, du mot "sujet" !


2) Très (très) brève histoire philosophique de la notion de Sujet


  • L'Antiquité : Aristote et la "Substance"
En accord avec cet usage du mot sujet en grec, Aristote affirme :
“Le sujet, c’est ce dont tout le reste est affirmé, et qui n’est plus lui-même affirmé d’autre chose”.

Le sujet est donc ici la "chose dont on parle" et à laquelle on attribue des qualités. Ce n’est pas une qualité d’une chose : au contraire, les qualités, c’est tout le reste, tout ce que l’on peut en dire. Cette définition "logique" a son équivalent métaphysique, portant sur l'être même des choses justement : le Sujet est la Substance, la permanence. La Substance définit “ce qui est vraiment”, ce qui est fondamental, ce qui demeure malgré les changements, ou encore ce  dont on ne pourrait pas se passer. Tout le reste, le contraire de la substance, c’est ce que Aristote nomme les “accidents” : l’inessentiel, le passager, l’aléatoire. De ce point de vue, pour Aristote, le Temps est le sujet ou le support du changement par rapport à tout ce qui change, passe et trépasse.
La dimension subjective, individuelle et personnelle, semble donc absente de cette première conception du Sujet. Celui-ci condense les valeurs du stable, du permanent, du fondamental. Or le Sujet comme Personne n'est manifestement pas "encore", dans l'Antiquité, une valeur de référence. Le sujet individuel compte moins que l'ensemble auquel il appartient. Mais comment est-on passé de ce premier sens ancien (plutôt passif), la substance, le sujet comme chose, au second sens moderne (plutôt actif)le sujet individuel qui est un Je, un Moi, une "personne" avec sa "subjectivité"?

Cela ne veut pas dire que les Anciens ignoraient tout de la « subjectivité » même si la mise en avant de l’individu n’était pas à l’ordre du jour. On peut citer à titre d’exemple le « souci de soi » des stoïciens, où il ne faut voir aucun égocentrisme ou « nombrilisme » mais tout simplement une vertu appartenant à la sagesse, une qualité tout intérieure définie comme “l’accord avec soi”. Le sage stoïcien recherche son propre bonheur, acquis par l’exercice de la vertu. On peut certes parler de “subjectivité” dans la mesure où il y “souci de soi”, mais par ailleurs le sujet stoïcien ne vise rien d’autre que l’”accord de soi avec la nature” sans quoi il ne peut y avoir d’”accord avec soi”. C’est donc davantage un panthéisme qu’un subjectivisme.

  • La modernité : Descartes et le "cogito"
Descartes (17è) : "Cogito ergo sum" (je pense donc je suis).

La transition est assurée en particulier par René Descartes. C'est lui qui va faire du sujet individuel, en tant qu'être pensant, le fondement de toute science. Descartes caractérise l'homme comme un être pensant, et c'est en ceci qu'il est Sujet. Descartes n'utilise pas le mot Sujet mais, en latin, celui d'Ego (Moi).
"Je pense donc je suis" signifie réellement : "je pense donc je suis moi-même". C'est le sujet (Ego) et pas seulement l'être (sum) ou la pensée (cogito) qui s'affirme à travers cette phrase. Je suis Moi parce que je pense et surtout quand je pense. Le Sujet apparaît donc dans l'acte même de penser.
Mais en même temps, d'une certaine façon, c'est une forme de "substance" : "je suis une chose pensante", affirme aussi Descartes, car “Il est certain que la pensée ne peut pas être sans une chose qui pense". La "filiation" avec Aristote est donc bien réelle, car si l'homme est véritablement sujet quand il pense (en ce sens la pensée est un acte, répété), en réalité il pense tout le temps, et en ce sens le sujet est aussi une substance qui demeure malgré les changements.

Dès avant Descartes, d’ailleurs dans la droite ligne des stoïciens, l’on peut citer Montaigne comme étant le vrai « découvreur » de la subjectivité moderne. Toutefois la perspective est inversée : tandis que le stoïcien tente de fondre l’homme dans la nature, l’humaniste moderne, l’expression l’indique, tente de fonder la nature en l’homme (c'est-à-dire l'"humaine nature"). Montaigne ne s’intéresse pas seulement à l’homme, mais à lui-même comme individu. Ses Essais défendent et illustrent une conception à la fois de la singularité du moi et de l’essence de l’homme, car “chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition”. Se connaître soi-même c’est donc connaître l’humanité entière.

  • Les contemporains : Michel Foucault et la "subjectivation"
Judith Revel (Dictionnaire Foucault) (21è) – "Le terme de "subjectivation" désigne chez Foucault un processus par lequel on obtient la constitution d'un sujet, ou plus exactement d'une subjectivité. Les "modes de subjectivation" ou "processus de subjectivation" de l'être humain correspondent en réalité à deux types d'analyse : d'une part, les modes d'objectivation qui transforment les êtres humains en sujets – ce qui signifie qu'il n'y a de sujets qu'objectivés (…) ; de l'autre la manière dont le rapport à soi à travers un certain nombre de techniques de soi permet de se constituer comme sujet de sa propre existence."

Trois idées à retenir, à travers ce court extrait : 1) la subjectivation est un processus (la subjectivité cela se construit), mais 2) paradoxe : cela dépend aussi de processus d'"objectivation", donc inverses. D'où provient cette objectivation ? De la société, essentiellement, à travers tout les aspects de l'existence sociale qui font de nous des "objets" (de consommation par exemple), mais qui en même temps permettent de nous reconnaître et de nous identifier, parfois de nous révolter. Enfin 3), finalement, on ne se constitue vraiment sujet que dans le rapport à soi-même, la construction de soi (les "techniques").
Dans la conception contemporaine ("post-moderne"), le sujet possède en général cette double caractéristique : il est toujours en devenir (il peut ne pas y en avoir, ou il peut se faire rare) ; le sujet n'est jamais purement "subjectif" ou "en" lui-même, mais il existe en situation confronté aux divers processus objectivants du monde. L'idée de substance permanente est définitivement abandonnée.

D’une façon très générale, la philosophie de la deuxième moitié du vingtième siècle a beaucoup critiqué le “subjectivisme” des siècles précédents. Elle a plutôt mis en valeur les processus objectifs que les initiatives subjectives. En revanche, le sujet refait son apparition notamment au niveau de l’action politique. On doit admettre en effet que tout individu humain, c’est-à-dire social, ne peut être agent d’une pratique que s’il revêt la forme de sujet ” (Louis Althusser). — Pour un philosophe comme Alain Badiou, par exemple, le “parti” politique est l’occasion éminente de l’émergence et de l’intervention d’un sujet. Généralement le sujet surgit et s’affirme contre les “états de choses” figés et autoritaires, il manifeste à chaque fois un débordement et un excès.

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3) Le cœur du problème : le Sujet comme dualité, et le devenir-Sujet


  • L'essence du Sujet : le rapport à soi, la réflexivité
L'explication du paradoxe déjà relevé - c'est-à-dire le fait que le sujet soit tantôt actif tantôt passif - réside d'abord dans la notion même de subjectivité, essentiellement double ou duplice. En effet celle-ci évoque en premier lieu l'idée de "réflexivité" ou de "rapport à soi", qui divise l'être en un pôle sujet et un pôle objet. En tant que sujet, je suis capable de penser et de dire "je me", et d'agir en conséquence : je me morfonds ou je m'éclate, je me fais du mal ou du bien, je pense à moi, je m'aime, etc. Le sujet grammatical, ou pronom, est double : il y a "je" (dit "sujet" du verbe) et "moi" (dit "complément d'objet" du verbe). Donc le paradoxe trouve une première explication purement logique : la réflexion, la division ou la duplication de soi pour mieux se saisir soi-même "en entier", c'est le propre de la pensée.
  • Suis-je un seul et même sujet tout en étant divisé ? Le problème de l'identité personnelle : 1
Mais en même temps cette essence du Sujet, la dualité réflexive, pose une première fois le problème de l'identité. En effet si je suis structurellement divisé entre un Je et un Moi, une volonté et des désirs, une conscience et un inconscient, peut-être entre une âme et un corps, comment puis-je m'appréhender moi-même comme une seule et unique personne ? Puis-je affirmer avec certitude que, dans un même temps, malgré toutes ces divisions internes, mon être possède une unité et ma personne une identité ? C'est ainsi que se pose le problème de l'identité personnelle. Est-elle un mythe ou une réalité ? Quand nous avons la conscience et la certitude d'être nous-mêmes, ce "soi-même" personnel est-il une réalité ou une illusion ? Avons-nous une seule personnalité ou plusieurs ? La philosophie classique avait attribué à la conscience cette faculté d'unifier nos représentations et de les rapporter ainsi à un Je unique, le Sujet, sûr de son existence. Cependant la théorie de l'inconscient a semé le doute. 
D'ailleurs notre statut de Sujet n'est pas perçu par nous-même de façon univoque et permanente. Notre subjectivité est plutôt fluctuante, à l'image de nos facultés (mémoire, sensibilité, etc.). On peut imaginer qu'à l'intérieur de l'être humain se livre un combat permanent et titanesque entre l'activité et la passivité, la liberté et l'aliénation, l'autonomie et la dépendance. Nous en faisons l'expérience quotidiennement. Nous avons, comme on dit vulgairement, "des hauts et des bas". Nous avons parfois l'impression d'être "à côté de nos pompes", et parfois même plus durablement, plus dramatiquement, nous avons parfois l'impression de passer à côté de notre vie, de ne pas décider vraiment de ce qui nous arrive. De ne pas être sujet. Sans doute sommes-nous responsables de cette passivité : comment rendre responsable un être extérieur de ce que l'on ne fait pas ? Le fait de ne pas se sentir responsable de ses actes ou de ses pensées relève, comme l'a dit Sartre, de la mauvaise foi... Si la division de notre être et de nos facultés semble une évidence, c'est sans doute dans l'action (ou la création) seulement que nous parvenons à affirmer une personnalité unifiée…?
  • Suis-je toujours le même Sujet tout en changeant avec le temps ? Le problème de l'identité personnelle : 2
Le problème de l'identité personnelle se pose une deuxième fois  relativement au temps et aux changements qui nous affectent : les accidents de la vie, et simplement le vieillissement, nous laissent-ils indemnes, préservent-ils absolument notre identité ? C'est au fond le vieux problème de la substance qui, ici en termes d'identité et de permanence de la personne, se rappelle à nous. Selon quels critères (psychiques, physiques ?) puis-affirmer que je suis toujours une seule et même personne, la même personne à travers les changements qui m’affectent dans le temps ? En bref : un homme, cela peut-il changer ? Peut-on même parler d’une forme d’immortalité de la personne ? Platon avait résolu le problème à sa manière, en faisant du changement une sorte d'"image mobile" de l'immortalité (pour reprendre une formule du même Platon définissant le temps comme "image mobile de l'éternité".)

Platon - "Quand on dit de chaque être vivant qu'il vit et qu'il reste le même -- par exemple, on dit qu'il reste le même de l'enfance à la vieillesse --, cet être en vérité n'a jamais en lui les mêmes choses. Même si l'on dit qu'il reste le même, il ne cesse pourtant, tout en subissant certaines pertes, de devenir nouveau, par ses cheveux, par sa chair, par ses os, par son sang, c'est-à-dire par tout son corps.
Et cela est vrai non seulement de son corps, mais aussi de son âme. Dispositions, caractères, opinions, désirs, plaisirs, chagrins, craintes, aucune de ces choses n'est jamais identique en chacun de nous; bien au contraire, il en est qui naissent, alors que d'autres meurent. C'est en effet de cette façon que se trouve assurée la sauvegarde de tout ce qui est mortel; non pas parce que cet être reste toujours exactement le même à l'instar de ce qui est divin, mais parce que ce qui s'en va et qui vieillit laisse place à un être nouveau, qui ressemble à ce qu'il était. Voilà par quel moyen, Socrate, ce qui est mortel participe de l'immortalité, tant le corps que tout le reste."


Mais cela revient à faire de l'immortalité de l'âme un a priori, non réellement critiqué. Le problème de l’identité personnelle a par ailleurs été traité par de nombreux philosophes modernes et contemporains ; il apparaît comme des plus complexes car s’y croisent diverses notions de logique, de psychologie, voire de physique : il ne semble pas près d’être résolu comme nous le résume Sacha Bourgeois-Gironde dans cette vidéo :



  • Ai-je toujours été sujet et suis-je assuré de toujours l'être ? Aliénation et subjectivation.
Enfin un dernier problème se pose, lié cette fois à l'hypothèse de la subjectivation c'est-à-dire du devenir-sujet. Si le statut de Sujet est acquis et non inné, construit socialement et non naturel, comme cela semble évident, il faut peut-être accepter l'idée que je n'ai pas toujours été un sujet et que je pourrais un jour cesser de l'être. Pourquoi, comment ? Par exemple on dit : "le bébé est une personne". Certes, mais est-il un "sujet" ? Rien n'est moins sûr ! Si par exemple le bébé a des droits (il est "sujet de droit"), il n'a pas encore de "devoirs" (il n'est pas encore sujet moral, il n'est pas "responsable").

Donc nous ne sommes pas toujours ni tout de suite sujets : il y a un devenir-sujet, on devient sujet comme on devient adulte, ou citoyen par exemple. Et certains n'y parviennent jamais car étant particulièrement handicapés ou aliénés, ils ne parviennent jamais à être des sujets autonomes, responsables, ou même psychiquement conscients d'eux-mêmes. Cas notamment de certains malades mentaux qui sont des sujets, mais divisés de façon pathologique (schizophrénie), ou qui sont des sujets mais par intermittence seulement.

Donc le vrai problème, c'est que le Sujet étant tout le contraire d'une chose fixe et naturelle, par définition, il n'est jamais donné d'avance. Etre un sujet, avoir une subjectivité, une personnalité, cela s'acquiert avec le temps, plus ou moins difficilement. Les voies d'accès à la subjectivation sont parfois singulières. Or la singularité qui semble être la principale revendication du sujet "post-moderne" (ayant déjà acquis la subjectivité et la liberté de pensée) passe par un franchissement inédit, celui de la corporalité subjective et de la sexualité "libérée" : bref la dimension du corps superbement délaissée par la philosophie classique. C'est ainsi qu'on peut assister aujourd'hui à des formes de subjectivation hybrides comme sont le tatouage et autres percing, body-art, modifications corporelles, etc.


Enfin une remarque historique et sociologique s'impose afin de réaliser que, dans le passé, les hommes n'ont pas toujours été traités et considérés également comme des sujets. Il nous faut donc faire rimer : subjectivation, historisation, socialisation. Les esclaves dans l'Antiquité étaient traités comme des objets, des "outils animés". Et surtout, dans le passé, les hommes se considéraient moins comme des sujets individuels : l'homme de l'Antiquité a d'abord conscience d'appartenir à un clan, une race, un Royaume, une Terre... L'individualisme est une mentalité moderne (et l'on peut ajouter : occidentale).

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4) Le champ de problèmes (problématique étendue)


Il s'agit maintenant d'examiner comment le Sujet, et sa problématique, détermine un "champ de problèmes" spécifique, voire structure de l'intérieur les champs de problèmes désignés par les "Notions" du "programme" de terminale contenus dans la rubrique "le Sujet".

  • La Conscience
En premier lieu, nous disons que l'homme est un être conscient de lui-même, ou même nous disons qu'il est sujet parce qu'il est conscient. Mais "être conscient" est peut-être une fausse évidence. Comme le disait le philosophe Alain, on n'est pas conscient comme on respire, on est conscient comme on marche ou comme on nage : c'est un effort, une volonté de chaque instant, sinon l'avachissement, le sommeil de l'inconscience nous rattrape et nous happe. D'autre part le simple fait de savoir ce que je fais ou ce que pense ne fait pas de moi un sujet autonome. L'illusion, la croyance et finalement la confusion nous guettent. Ce qu'il faut, c'est prendre conscience (activement, personnellement) des choses. Et ce n'est pas en demeurant fermé en moi-même, mais en m'ouvrant au monde que cela peut se produire. - Enfin, le fait d'être conscient signifie-t-il que l'on se connaît soi-même, et dans quelle mesure ? Il est sûr que la conscience est la condition même de toute connaissance : pas de connaissance en général sans sujet. Mais de là à prétendre se connaître soi-même...

  • Un Sujet de l'Inconscient ?
La conscience a au moins une limite, un frère ennemi qu'on appelle l'Inconscient. Selon les thèses de Freud une part importante de notre psychisme demeure inconsciente. Cela entache-t-il notre statut et nos capacités de sujet ? Notre inconscient nous fait-il faire n'importe quoi ? Il semble bien que nous ayons des pensées inconscientes qui se manifestent sous la forme de comportements bizarres. En tout cas, l'Inconscient n'est pas le même pour tout le monde, donc on peut parler d'une subjectivité inconsciente, voire d'un sujet de inconscient. Comment le manipuler afin d'éviter qu'il nous manipule ?

  • La perception
D'autre part, la perception est un élément important de notre conscience globale : elle est elle-même l'a priori, l'aspect élémentaire de cette conscience. Une perception n'est pas réflexive, pas plus qu'une simple sensation, mais son destin est de le devenir. Par exemple la sensation de douleur, au départ locale et purement corporelle, se transforme vite en souffrance psychique, donc personnelle : "ma dent me fait mal" devient "j'ai mal", voire "je souffre"... Donc la perception elle aussi est un processus subjectif. - Il n'est nullement évident ou innocent d'affirmer "je perçois un objet", c'est un engagement, presque un acte de foi envers le "monde". D'autant plus que l'on n'est jamais certain de percevoir correctement le dit objet. Comment savons-nous que nos perceptions ne sont pas des illusions, que nous n'en sommes pas les jouets ? C'est ici que nous introduisons la notion indispensable d'"intersubjectvité", c'est-à-dire au fond Autrui...

  • Autrui et l'intersubjectivité
C'est la perception qui nous permet d'abord de construire et d'habiter un monde. Or dans ce monde, il y a "les autres", et pas seulement au pluriel : Autrui est un autre sujet qui possède les mêmes caractéristiques essentielles et la même valeur que moi. On peut même être certain que, sans autrui, je n'existerais jamais comme sujet : on ne parle pas, on ne pense pas, on ne connaît pas "tout seul". "Intersubjectivité" : est-il difficile de reconnaître autrui comme sujet ? Comment peut-on, en même temps, traiter autrui comme un objet ? le réduire à une image ? Etc. Pourquoi la violence, l'agressivité ?

  • Un sujet du Désir ?
Il est fort probable que nos désirs trouvent leur origine dans nos relations (primordiales) avec autrui. Quoi de plus "subjectif" que nos désirs, à partir du moment où on ne les confond pas avec l'instinct naturel, ni même avec les pulsions immédiates. Le désir se structure fortement au creux de notre imaginaire, et s'assortit de "fantasmes"... Cela ne signifie pas que le désir soit purement "subjectif" : le rapport à l'objet, le fait de se donner à l'Autre comme objet, apparaît déterminant dans le désir sexuel. - Freud et la psychanalyse ont mis au jour un véritable "sujet du désir", tant il est vrai que "le désir est l'essence de l'homme" comme l'écrivait déjà Spinoza : désirer, et surtout assumer ses désirs, "ne pas céder sur ses désirs" (Lacan) fait de nous des sujets.

  • Le Temps subjectif et l'existence
D'autre part, le désir implique un certain rapport au temps : par définition, ce que l'on désire ne nous est pas encore donné. Mais il en va de même pour le Sujet dans sa globalité, dans son essence même : le sujet n'est pas une chose qui se contente de sub-sister, il est un être (peut-être même un néant) qui tente d'ex-sister (existence) en se projetant dans l'avenir. Cela veut dire que le sentiment d'exister côtoie inévitablement l'angoisse devant la mort, le terme inévitable de la vie - mais la mort est-elle identiquement le terme de l'existence, y a t-il quelque chose d'intemporel qui per-siste avec ce que l'on appelle le "sujet", à l'image de ce que les Anciens nommait dans un contexte religieux "l"immortalité de l'âme" ? Faut-il postuler l'immortalité de l'âme pour trouver un sens à l'existence, ou au contraire seule la perspective de la mort confère t-elle un sens à l'existence ?


En résumé...