lundi 28 décembre 2009

Y a t-il un Sujet de l'Inconscient ? (cours)



0.0.0. - Introduction

0.0.1. – De l'adjectif au substantif

On sait ce que signifie "être inconscient" ou "être un inconscient" : dans le premier cas, mentalement, c'est le fait de demeurer sans connaissance (évanoui), dans le second cas, moralement, cela désigne quelqu'un d'irresponsable. Plus simplement, on est inconscient de quelque chose lorsqu'on ne maîtrise pas tout ce que se passe en soi ou autour de soi… Or, en passant de la forme adjective (qui prévaut dans ces exemples) à la forme substantive, le terme a acquis non seulement le statut de notion philosophique mais encore celui de concept psychologique, notamment avec Freud. Il cesse alors de signifier quelque chose de négatif, le "contraire de la conscience", pour désigner une fonction positive et déterminante du psychisme.



0.0.2. – "Sujet de l'Inconscient" ?

Quant à l'expression "sujet de l'inconscient", elle a été forgée par Jacques Lacan, psychanalyste français. Elle est encore plus surprenante si l'on se souvient que le concept de sujet fut employé par les philosophes modernes pour désigner la conscience, ou la personne en tant que consciente, et auparavant par les philosophes antiques et médiévaux dans le sens de substrat ou de substance. Comment un sujet inconscient pourrait-il "subsister" à côté et surtout en plus du sujet conscient ? Peut-être alors devrons-nous former l'hypothèse d'un sujet essentiellement inconscient, quitte à laisser à la conscience une fonction seulement périphérique, sinon mineure, comme l'avait déjà laissé entendre Nietzsche. L'expression "sujet de l'inconscient" offre un double intérêt. D'abord elle suggère que l'inconscient, du moins au sens psychologique, s'applique à un sujet donné (au sens moderne du mot sujet) : l'inconscient est subjectif, il n'est pas neutre, objectif, commun à tous. Ensuite elle sous-entend que, à la base du psychisme (c'est-à-dire au sens ancien du mot sujet), subsiste "quelque chose" comme une structure inconsciente, ayant une fonction déterminante pour l'individu.

0.0.3. – Plan de la leçon

Nous verrons d'abord la notion philosophique d'Inconscient, lorsqu'on ramène l'inconscient à n'être que le contraire de la conscience. Rien d'autre que la négation même du "Sujet", l'invalidation radicale d'un hypothétique Sujet de l'Inconscient. Puis nous examinerons le concept freudien, psychanalytique, d'Inconscient : il s'agit d'un aspect important du psychisme investi d'une fonction précise, à côté de la conscience. Il faudra ensuite exprimer les critiques adressées par certains philosophes à la théorie freudienne, critiques auxquelles nous répondrons précisément par le concept lacanien d'un Sujet de l'inconscient.


1.0.0. – La notion philosophique d'Inconscient et ses limites (l'Inconscient avant Freud)


1.1.0. - L'inconscience

1.1.1. – Le contraire de la conscience

Dans un premier temps, nous ne parlerons pas de l'Inconscient mais, négativement, d'inconscience, soit le contraire même de la conscience. Toutes les déterminations négatives de la conscience peuvent donc s'appliquer en vue d'une définition : c'est l'autre de la conscience, l'extérieur contre l'intérieur, l'involontaire contre le volontaire, l'habituel ou le machinal contre le réfléchi, le réflexe contre l'acte, l'instinct contre la conscience, la folie contre la raison, le divertissement contre l'attention, l'en-soi contre le pour-soi, la perte de conscience contre la prise de conscience, etc. etc., et surtout le corps contre la pensée.

1.1.2. – Les animaux inconscients

René Descartes (17è) - "Je sais bien que les bêtes font beaucoup de choses mieux que nous, mais je ne m'en étonne pas car cela même sert à prouver qu'elles agissent naturellement et par ressorts, ainsi qu'une horloge, laquelle montre bien mieux l'heure qu'il est, que notre jugement ne nous l'enseigne. Et sans doute que, lorsque les hirondelles viennent au printemps, elles agissent en cela comme des horloges. Tout ce que font les mouches à miel est de même nature, et l'ordre que tiennent les grues en volant et celui qu'observent les singes en se battant, s'il est vrai qu'ils en observent quelqu'un, et enfin l'instinct d'ensevelir leurs morts, n'est pas plus étrange que celui des chiens et des chats, qui grattent la terre pour ensevelir leurs excréments, bien qu'ils ne les ensevelissent presque jamais: ce qui montre qu'ils ne le font que par instinct et sans y penser."

1.1.3. – Le corps ne pense pas (?)

Pour Descartes, l'âme seule pense, le corps ne pense pas ; or comme la conscience et la pensée sont le même, il est clair que le corps est inconscient. Pour Descartes le corps est animé par des automatismes ou par des instincts, comme chez l'animal, sauf précisément que l'homme n'est pas seulement un animal. La thèse cartésienne d'un corps sans pensée n'est guère recevable aujourd'hui. Il est bien vrai que nous n'avons pas conscience de notre corps et que le "silence des organes" est synonyme de santé (si nous "sentons" notre foie, c'est qu'il est malade !), mais dans la vie du corps il faut inclure les affections de plaisir et de douleur, qui elles, engendrent la conscience. Descartes lui-même envisage une sorte de pensée "selon le corps", subissant les assauts des désirs, des émotions et des affections diverses du corps : il s'agit de la passion et du sentiment, mais Descartes refuse de leur attribuer un caractère conscient, car la conscience suppose une pensée réfléchie. Cependant, ne suis-je pas en droit d'affirmer par exemple que la souffrance est la conscience de la douleur (comme la jouissance est la conscience du plaisir, un plaisir rapporté à moi) ?

1.1.4. – Ambiguïté de l'inconscience "morale"

Rangeons dans la catégorie "inconscience morale" les actes involontaires et les comportements irresponsables. Pour ce qui est des actes involontaires, parfois dangereux, que nous sommes naturellement portés à qualifier d'inconscients, ils ne sont pas inconscients au point d'échapper à toute signification : Freud parlera plutôt d'"actes manqués", donc d'actes réels ayant une signification cachée pour le sujet. Est-ce vraiment "involontaire" d'"oublier" de remettre son devoir de philosophie en temps voulu, d'oublier son porte-monnaie lorsqu'on invite au restaurant un(e) ami(e) ? Etc
D'autre part l'"inconscience" a aussi un sens moral, synonyme d'irresponsabilité : c'est l'absence de conscience morale. Mais là encore, cette inconscience n'est qu'un état passager, ou une attitude de pure mauvaise foi : tout le monde possède une conscience, même déficiente, la mauvaise foi n'est qu'une conscience dissimulée à soi-même "couvrant" de mauvaises actions.

1.1.5. – Insuffisance de cette notion d'inconscience

Cette façon de définir l'inconscience par une simple privation de conscience s'avère pour le moins ambiguë, et insuffisante : la conscience est toujours blottie au creux de l'inconscience, prête à resurgir, prête à "prendre conscience" de ce qui ne l'est pas. C'est une thèse sur l'inexistence de l'inconscient, ou si l'on préfère une négation anticipée, pure et simple, de la réalité de l'Inconscient – réalité psychique dont nous entretient pourtant Freud (voir plus loin).

Transition - En attendant, il existe plusieurs thèses philosophiques, plus positives, concernant une éventuelle réalité inconsciente : la première est "ontologique", c'est une théorie portant sur la réalité tout entière, la seconde est psychologique, c'est une théorie sur l'esprit humain.


1.2.0. – Une réalité inconsciente ?

1.2.1. - La puissance et le non-manifesté

Bien des philosophes ont soutenu le caractère positif et bien réel de ce qui reste invisible et non-manifesté, inconnaissable voire irrationnel. Ces penseurs ne nomment pas encore ceci l'Inconscient, mais ils en font progresser l'idée. D'abord nous pouvons citer Aristote avec sa distinction de la “puissance” et de l’”acte”, qui est la base logique de toutes ces distinctions onto-logiques.

Aristote (A.) - "Quelque chose peut donc avoir la puissance d'être, et cependant n'être pas, avoir la puissance de n'être pas, et être. De même pour toutes les autres catégories : un être peut avoir la puissance de marcher, et ne pas marcher; avoir la puissance de ne pas marcher, et marcher. (…) Toute puissance est en même temps puissance de contradictoires : ce qui n'a pas puissance d'être dans un sujet ne pourra jamais lui appartenir, mais tout ce qui est puissance peut ne pas s'actualiser".
On peut citer ensuite tous ces penseurs qui évoquent l’invisible et l’aspect non manifesté des choses, leurs potentialités cachées. Ainsi Jacob Boehme (16è), et avec lui toute une tradition occultiste, ésotériste : “Les choses visibles et sensibles sont un être de l’Invisible ; de l’Invisible, de l’Insaisissable proviennent le Visible et le Saisissable."

1.2.2. - Le "vouloir-vivre" (Schopenhauer)

La thèse d'un Inconscient réel, ontologique, se fait jour avec Schopenhauer. Dans son œuvre Le Monde comme Volonté et comme Représentation (1818), il oppose la réalité en soi qui est "vouloir-vivre" et la réalité telle qu'elle apparaît au sujet dans sa représentation et dans sa conscience. Le monde existe d'abord sous une forme non objective, non représentée : une volonté brute, inconsciente, qui se confond avec la Vie. Il écrit : "C'est faire pléonasme que de dire "la volonté de vivre" et non pas simplement "la volonté", car c'est tout un". Mais la vie, et donc la volonté, est également présente dans notre corps, elle circule à travers lui sans le support de notre conscience. Le phénomène de la conscience est attaché à l'individualité, mais ce phénomène de l'individualité n'est lui-même qu'une apparence, une vue de l'esprit justement… La vie est une, la vie est un Tout. La volonté est trans-individuelle. Cette théorie reprend l'essentiel de la doctrine du bouddhisme.

Arthur Schopenhauer (19è) - "Jusqu'ici, on n'a considéré comme manifestation de la volonté que les modifications qui ont pour cause un motif, c'est-à-dire une représentation (…). Mais nous ne voyons que trop, par l'instinct et le caractère industrieux de certains animaux, que la volonté agit encore là où elle n'est pas guidée par la connaissance (…). Leur activité n'est pas réglée par un mobile, elle n'est pas accompagnée de représentation, et nous prouve clairement que la volonté peut agir sans aucune espèce de connaissance. (…) Chez nous aussi, la volonté est aveugle dans toutes les fonctions de notre corps, que ne règle aucune connaissance, dans tous les processus vitaux et végétatifs, dans la digestion, la sécrétion, la croissance, la reproduction. Ce ne sont pas seulement les actions du corps, c'est le corps entier lui-même qui est, nous l'avons vu, l'expression phénoménale de la volonté, la volonté objectivée, la volonté devenue concrète ; tout ce qui se passe en lui doit donc sortir de la volonté; ici, toutefois, cette volonté n'est plus guidée par la conscience, elle n'est plus réglée par des motifs."

1.2.3. – La "Volonté de puissance" (Nietzsche)

Dans la foulée de Schopenhauer, Nietzsche a lui aussi émis la thèse d'une pensée inconsciente, une pensée plutôt corporelle antérieure à la conscience, plus profonde et plus authentique, non tournée vers la communication mais vers la "création de soi". Nietzsche appelle ceci la "volonté de puissance", une célébration de la vie et des forces dionysiaques (pourtant cette "volonté de puissance" n'est pas la Nature ou la Vie en général, mais la potentialité créatrice de chaque individu en tant qu'il affirme sa liberté).

Nietzsche (Fragments posthumes) (19è) - "Voilà mon monde dionysiaque qui se crée et se détruit éternellement lui-même, ce monde mystérieux des voluptés doubles, voilà mon par-delà bien et mal, sans but, à moins que dans la joie d’avoir accompli le cercle gît un but, sans vouloir, à moins qu’un anneau n’ait la bonne volonté de tourner éternellement sur soi-même. Voulez-vous un nom pour ce monde ? Une solution pour toutes ces énigmes ? Une lumière même pour vous, les plus ténébreux, les plus secrets, les plus forts, les plus intrépides de tous les esprits ? – Ce monde, c’est le monde de la volonté de puissance et rien d'autre ! Et vous-même, vous êtes aussi cette volonté de puissance – et rien d’autre !"


1.3.0. - Le subconscient

Il s'agit d'une notion plus fine et plus "psychologique". On part du principe qu'il existe des états de conscience inconscients, mais susceptibles de devenir conscients. Cette théorie aussi a une histoire.

1.3.1. – "Des petites perceptions"

Leibniz (17è) soutient contre Descartes que toutes nos perceptions ne sont pas conscientes, plus précisément que le processus de perception, extrêmement complexe, inclut des phases inconscientes. Il y a tout simplement des petites perceptions ou même des pensées dont on ne s’aperçoit pas. “Il ne s’ensuit pas de ce qu’on ne s’aperçoit pas de la pensée qu’elle cesse pour cela” (Leibniz). Pensées et perceptions sont des phénomènes continus, pas toujours réflexifs, de sorte que la conscience ne les saisit pas toujours. Au fond, Leibniz applique à l'esprit le principe bien connu (mais pas forcément exact) selon lequel "la nature ne fait jamais de sauts"…

Leibniz (17è) - " D'ailleurs on ne dort jamais si profondément qu'on ait quelque sentiment faible et confus ; et on ne serait jamais éveillé par le plus grand bruit du monde, si on n'avait quelque perception de son commencement, qui est petit ; comme on ne romprait jamais une corde par le plus grand effort du monde, si elle n'était tendue et allongée un peu par de moindres efforts, quoique cette petite extension qu'ils font ne paraisse jamais.
Ces petites perceptions sont donc de plus grande efficacité qu'on ne pense. Ce sont elles qui forment ce je ne sais quoi, ces goûts, ces images des qualités des sens, claires dans l'assemblage, mais confuses dans les parties ; ces impressions que les corps qui nous environnent font sur nous et qui enveloppent l'infini ; cette liaison que chaque être a avec tout le reste de l'univers. On peut même dire qu'en conséquence de ces petites perceptions le présent est plein de l'avenir et chargé du passé."

1.3.2. – Dans les profondeurs de la mémoire…

Mais le concept de subconscient est encore beaucoup plus précis. Il a été élaboré au début du 20è siècle par des auteurs tels que Janet (psychologue), Bergson (philosophe), Freud lui-même… Bergson en particulier relie le "subconscient", comme le préfixe du mot l'indique, à des états de conscience enfouis dans la mémoire. En général, nous n'utilisons notre mémoire que pour les besoins de l'action courante. On utilise des souvenirs et on en écarte d'autres pour que notre acte ou même notre action du moment soit efficace. Mais cela ne veut pas dire que nos états de conscience passés disparaissent : cette réalité "subconsciente", Bergson l'appelle l'esprit, par opposition au cerveau (qui gère les aspects pratiques).
De plus il est possible d'accéder à ces pensées subconscientes. Il suffit de se désintéresser de l'action présente. Pourtant ce n'est pas si simple, il faut mettre en œuvre une logique spéciale. L'écrivain Marcel Proust a bien décrit le mécanisme de cette mémoire en quelque sorte involontaire, qui procède par associations métaphoriques. Une odeur, une saveur, par exemple, peuvent faire ressurgir tout un état de conscience passé, tout un vécu existentiel et pas seulement une image isolée (c'est le fameux passage de la "madeleine").

Henri Bergson (20è) - " Derrière les souvenirs qui viennent se poser ainsi sur notre occupation présente et se révéler au moyen d'elle, il y en a d'autres, des milliers et des milliers d'autres, en bas, au-dessous de la scène illuminée par la conscience. Oui, je crois que notre vie passée est là, et que tout ce que nous avons perçu, pensé, voulu depuis le premier éveil de notre conscience, persiste indéfiniment.
Mais les souvenirs que ma mémoire conserve ainsi dans ses plus obscures profondeurs y sont à l'état de fantômes invisibles. Ils aspirent peut-être à la lumière : ils n'essaient pourtant pas d'y remonter ; ils savent que c'est impossible, et que moi, être vivant et agissant, j'ai autre chose à faire que de m'occuper d'eux.
Mais supposez qu'à un moment donné je me désintéresse de la situation présente, de l'action pressante. Supposez, en d'autres termes, que je m'endorme. Alors ces souvenirs immobiles, sentant que je viens d'écarter l'obstacle, de soulever la trappe qui les maintenait dans le sous-sol de la conscience, se mettent en mouvement. Ils se lèvent, ils s'agitent, ils exécutent, dans la nuit de l'inconscient, une immense danse macabre. Et, tous ensemble, ils courent à la porte qui vient de s'entrouvrir."

Transition - Freud lui-même a longtemps utilisé ce terme de subconscient, avant de distinguer deux concepts différents – l'inconscient et le pré-conscient – et de rapporter le subconscient au second. En effet, ce dont il s'agit avec l'Inconscient proprement dit n'a pas grand-chose à voir avec tout ce qui vient d'être décrit. Au niveau du subconscient, il n'y a pas encore de place pour un sujet différent de la conscience, puisque le subconscient n'est au fond que la réalité même, la réalité profonde de la conscience ! Mais Freud a inventé une théorie nouvelle pour rendre compte d'une découverte : une réalité psychique insoupçonnée…


2.0.0. – L'Inconscient selon Freud


2.1.0. - La découverte freudienne de l'Inconscient


2.1.1. – Trois humiliations historiques

Pour Freud, la conscience humaine a subi dans son histoire trois "humiliations" considérables, trois leçons de modestie qu'elle s'est en quelque sorte adressée à elle-même. Par trois fois elle a dû relativiser son importance cruciale, sa prétention à gouverner et à résumer l'humain. Le savoir humain a été trois fois décentré : la première fois quand Copernic montra que la Terre n’est pas le centre de l’univers (donc l'homme non plus), la seconde fois quand Darwin signala que l’homme ne possède pas une place privilégiée dans l’ordre biologique (théorie de l'évolution, l'homme "descend" d'une espèce de singes), la troisième fois avec le décentrement opéré par l'Inconscient (“le moi n’est pas maître dans sa propre maison”, et "l'inconscient est le psychique lui-même et son essentielle réalité.”).

2.1.2. – Une démarche clinicienne et scientifique

Freud médecin, une méthode clinique. - Comme Nietzsche ou Marx, Freud n'est pas philosophe de formation, mais médecin neurologue. C'est dire que sa démarche n'est pas purement théorique ou spéculative, mais d'emblée pratique et clinique. Par là, il ne s'intéresse pas à un être humain théorique, dans sa perfection essentielle, il l'étudie au contraire par le biais de ses manques, en tant que malade ou défaillant. Contrairement à toute une tradition qui méprise l'enfance, il étudie l'humain par le biais de l'enfance, en pariant sur l'impact déterminant de la petite enfance sur la vie adulte.

Une démarche scientifique. - En outre, la démarche de Freud se veut résolument scientifique, même si le caractère scientifique de ses recherches a été régulièrement contesté. Mais de son point de vue tout au moins, la théorie de l'Inconscient satisfait à la méthode expérimentale au sens où il est amené à proposer un certain nombre d'hypothèses explicatives et à les vérifier au moyen d'une méthode thérapeutique expérimentale, inédite.

2.1.4. - Une hypothèse : l'Inconscient

Sigmund Freud (20è) - " On nous conteste de tous côtés le droit d'admettre un psychique inconscient et de travailler scientifiquement avec cette hypothèse. Nous pouvons répondre à cela que l'hypothèse de l'inconscient est nécessaire et légitime, et que nous possédons de multiples preuves de l'existence de l'inconscient. Elle est nécessaire, parce que les données de la conscience sont extrêmement lacunaires ; aussi bien chez l'homme sain que chez le malade, il se produit fréquemment des actes psychiques qui, pour être expliqués, présupposent d'autres actes qui, eux, ne bénéficient pas du témoignage de la conscience. Ces actes ne sont pas seulement les actes manqués et les rêves, chez l'homme sain, et tout ce qu'on appelle symptômes psychiques et phénomènes compulsionnels chez le malade ; notre expérience quotidienne la plus personnelle nous met en présence d'idées qui nous viennent sans que nous en connaissions l'origine, et de résultats de pensée dont l'élaboration nous est demeurée cachée. Tous ces actes conscients demeurent incohérents et incompréhensibles si nous nous obstinons à prétendre qu'il faut bien percevoir par la conscience tout ce qui se passe en nous en fait d'actes psychiques ; mais ils s'ordonnent dans un ensemble dont on peut montrer la cohérence, si nous interpolons les actes inconscients inférés. "

Cette hypothèse, d'abord, n'est autre que l'Inconscient lui-même : il s'agit pour le médecin Freud de rendre compte de certains phénomènes psychiques n'ayant pas encore reçus d'explications, en particulier les troubles dits "névrotiques". Freud fut amené à étudier cette maladie lors d'un séjour à Paris alors qu'il était l'élève du célèbre médecin aliéniste Jean-Martin Charcot. Celui-ci avait déjà compris le caractère symbolique, significatif, et profondément subjectif de ces troubles, comme s'ils exprimaient la personnalité profonde du patient. Freud émis donc l'hypothèse d'une région occulte du psychisme, apte néanmoins à se manifester de diverses manières (les symptômes névrotiques donc, mais aussi les rêves, les lapsus et les actes manqués, etc.).

2.1.5. - Une expérience : la psychanalyse



Freud - " Et s'il s'avère de plus que nous pouvons fonder sur l'hypothèse de l'inconscient une pratique couronnée de succès, par laquelle nous influençons, conformément à un but donné, le cours des processus conscients, nous aurons acquis, avec ce succès, une preuve incontestable de l'existence de ce dont nous avons fait l'hypothèse. "

Parallèlement, Freud élabora la méthode psychanalytique, en guise de traitement et surtout comme lieu de mise à l'épreuve de la théorie, autrement dit comme expérience. La méthode psychanalytique n'est rien d'autre que la vérification expérimentale de l'existence de l'inconscient. Mais l'expérience psychanalytique innove de manière considérable puisque, pour une fois, l'expérience n'est pas basée sur l'observation (visuelle), mais sur l'écoute du patient, sur la prise en compte de sa parole. Le patient sujet, pour Freud, ne peut accéder à son inconscient que via la parole et en présence de ce tiers qu'est le médecin : celui-ci l'engage (au moins dans un premier temps) à dire "tout ce qui lui passe par la tête", seule chance pour que la couche inconsciente parvienne à faire son apparition, mais toujours dans et par le langage.

2.1.6 – Un scandale : la libido

Freud -"La manifestation dynamique dans la vie psychique de la pulsion sexuelle."

Cependant Freud n'a pas inventé le mot "inconscient" et on a vu que certains philosophes avant Freud avaient émis des théories dans ce sens. Sa théorie ne serait rien sans une deuxième hypothèse qui donne tout son sens et son poids à la première : le concept de libido, soit une "énergie" définie par Freud "comme la manifestation dynamique dans la vie psychique de la pulsion sexuelle." Freud cette fois se place sur le terrain du désir et des pulsions, non plus sur celui de la conscience : la libido est pour Freud une énergie psychique irrigant les canaux inconscients, investissant les représentations inconscientes. C'est pourquoi non seulement Freud a inventé une nouvelle théorie/pratique, mais il a choqué ses contemporains en insistant sur le rôle primordial de la sexualité, notamment infantile, dans la formation de la personnalité psychique.


2.2.0. - Le psychisme selon Freud

2.2.1. - Les différentes "topiques"

"Topiques" : il s'agit de représentations en quelque sorte spatiale (topos, lieu) du psychisme, dont la valeur est purement métaphorique (non neurologique). On distingue deux topiques, qui divisent chacune la personnalité psychique en trois "lieux" ou trois "instances" : conscience, préconscient, inconscient pour la première ; ça, moi, surmoi pour la seconde. Les deux topiques ne sont pas vraiment complémentaires, ni même contradictoires, elles correspondent à deux états successifs de la théorie de Freud. En réalité il faut distinguer plutôt trois étapes. La première correspond à l'élaboration du concept d'"appareil psychique".

2.2.2. L'"appareil psychique"

a) Le concept de "psychisme". - Il s’agit de la première phase de la psychologie théorique (dite “métapsychologie”) de Freud, complétée puis dépassée, mais jetant quand même des bases et définissant les premiers concepts. Le mot "appareil" rompt déjà de façon spectaculaire avec toute espèce de psychologie réflexive ou purement rationnelle. Freud opère en "physicien" voire en "mécanicien" du psychisme ! Tout d’abord, rappelons que Freud affirme l’existence du psychisme en tant que tel, non réductible à la conscience ; voire même assimile inconscient (ics) et psychisme : “L’ics est le psychique lui-même et son essentielle réalité.”

b) Deux "systèmes" opposés. - Une fois que l’on a distingué psychisme et conscience, disposons les différents éléments de l’appareil. On trouve une opposition entre deux systèmes : le système Perception-Conscience (pc-cs) et le système Préconscient-Inconscient (ics-pcs). Le premier se situe à la périphérie de l’appareil psychique, recevant à la fois les informations du monde extérieur et celles provenant de l’intérieur. Le système Pc-Cs perçoit des qualités : "Ce serait comme si l’Ics, par le moyen du système Pc-Cs, étendait vers le monde extérieur des antennes, qui sont rapidement retirées après en avoir comme dégusté les excitations" ; à son tour, le système Ics-Pcs inscrit celles-ci comme des souvenirs ou des traces mnésiques durables et quantitativement modulables.

c) Le principe de plaisir. - Du point de vue "économique" ou si l'on préfère en terme de "forces", le psychisme est massivement investi par la libido, surtout évidemment dans son aspect inconscient. Cette énergie semble suivre un principe dit “principe d’inertie”, ou “principe de constance”, ou encore “principe de nirvana”, que Freud finira par appeler principe de plaisir puisqu’il s’agit pour l’appareil psychique de maintenir à un niveau aussi bas ou aussi constant que possible, la quantité d’excitation qu’il contient. En d’autres termes, rechercher la satisfaction la plus directe en retrouvant la trace des excitations ayant déjà engendré du plaisir. (On suppose que la constance, tant sur le plan nerveux que psychique est synonyme de plaisir.)

d) Le principe de réalité. - Il existe un second principe dit principe de réalité destiné à contrebalancer le premier, pour lui éviter justement de tomber dans un piège : rencontrer du déplaisir par excès de plaisir. Comme le principe de plaisir caractérise l’Ics, le principe de réalité passe par les fonctions Pc-Cs. Laplanche et Pontalis écrivent : “Il forme couple avec le principe de plaisir qu’il modifie : dans la mesure où il réussit à s’imposer comme principe régulateur, la recherche de la satisfaction ne s’effectue plus par les voies les plus courtes, mais elle emprunte des détours et ajourne son résultat en fonction des conditions imposées par le monde extérieur."


2.3.0. - La 1ère topique : ics, pcs, cs

Sigmund Freud (20è) - " La représentation la plus simple de ce système est pour nous la plus commode : c’est la représentation spatiale. Nous assimilons donc le système de l’inconscient à une grande antichambre, dans laquelle les tendances psychiques se pressent, telles des êtres vivants. A cette antichambre est attenante une autre pièce, plus étroite, une sorte de salon, dans lequel séjourne la conscience. Mais à l’entrée de l’antichambre, dans le salon veille un gardien qui inspecte chaque tendance psychique, lui impose la censure et l’empêche d’entrer au salon si elle lui déplaît. Que le gardien renvoie une tendance donnée dès le seuil ou qu’il lui fasse repasser le seuil après qu’elle ait pénétré dans le salon, la différence n’est pas bien grande et le résultat est à peu prés le même. Tout dépend du degré de sa vigilance et de sa perspicacité. Cette image a pour nous cet avantage qu’elle nous permet de développer notre nomenclature. Les tendances qui se trouvent dans l’antichambre réservée à l’inconscient échappent au regard du conscient qui séjourne dans la pièce voisine. Elles sont donc tout d’abord inconscientes. Lorsque, après avoir pénétré jusqu’au seuil, elles sont renvoyées par le gardien, c’est qu’elles sont incapables de devenir conscientes : nous disons alors qu’elles sont refoulées. Mais les tendances auxquelles le gardien a permis de franchir le seuil ne sont pas devenues pour cela nécessairement conscientes ; elles peuvent le devenir si elles réussissent à attirer sur elles le regard de la conscience. Nous appellerons donc cette deuxième pièce : système de la pré-conscience. "

Cette “1ère topique” (c’est-à-dire la première théorie achevée de Freud) complète et modifie légèrement la conception initiale de l’appareil psychique. Elle consiste essentiellement à distinguer deux systèmes : l’Inconscient d’un côté, l’ensemble Préconscient/conscient de l’autre (ics/pcs-cs).

2.3.1 - L’Inconscient

Il est comparé à une antichambre où s’amasseraient des représentations refoulées par le système Pcs-Cs, celui-ci étant comparé à un salon protégé par un gardien, la “censure”.
Dans l’Inconscient lui-même, la libido investit des représentations plus ou moins élaborées, tissées entre elles. Décortiquons. Représentation : les contenus de l’Ics sont très exactement des “représentants” des pulsions. En effet, la pulsion, à la limite du somatique (corporel) et du psychique, est en-deça de l’opposition entre Cs et Ics. L’Ics n’est pas fait directement de pulsions. 2° Investissement : il s’agit du fait qu’une certaine quantité d’énergie psychique, autrement dit libidinale, se trouve attachée à une représentation ou un groupe de représentations, une partie du corps, un objet, etc. 3° Elaboration : c’est le travail accompli par l’appareil psychique qui consiste à intégrer les excitations et à établir entre elles des connexions associatives.
L'ics obéit à une logique différente de celle du pcs et du cs : les pensées s'enchaînent de façon illogique, sur un mode plutôt poétique ou métaphorique, par pure association. (D'où la nécessité de les retrouver par la "libre association", méthode que Freud préconise pour ses patients.) En termes énergétiques, les contenus inconscients sont régis par les mécanismes spécifiques du "processus primaire". Cela veut dire que l’énergie s’écoule librement, passant sans entraves d’une représentation à une autre selon les mécanismes de déplacement et de condensation. “Par le processus de déplacement une représentation peut transmettre tout son quantum d’investissement à une autre, par celui de la condensation, s’approprier tout l’investissement de plusieurs autres” (Freud).

2.3.2. - La conscience

A propos de la conscience, ce qui en a été dit pour l'"appareil psychique" vaut toujours. La conception de Freud ne change pas. Elle est globalement affectée aux "relations extérieures", à la communication (Freud reprend à cet égard les idées de Nietzsche), et reste étroitement associée à la perception. Son exigence principale est la stabilité et la sociabilité. C'est pourquoi la conscience refuse certaines représentations.

2.3.3. - Le préconscient

Le "préconscient" paraît assez proche du “subconscient” des philosophes. Il désigne selon Freudles faits psychiques latents, mais susceptibles de devenir conscients”, c’est-à-dire oubliés momentanément mais non refoulés, non interdits. Freud : “le pcs joue le rôle d’un écran entre l’Inconscient et la conscience.” Dans le préconscient règne le processus secondaire. Alors que pour Freud, les représentations Ics se limitent à des représentations de choses (images), dans le Pcs et la Cs se trouvent des représentations de choses associées aux représentations de mots correspondantes (langage). Le pcs exerce une fonction de censure (le "gardien") pour déterminer les pensées susceptibles de devenir conscientes, et refouler les autres. Cependant, certaines pensées inconscientes passent par "ruse" dans le pcs, et arrivent même jusqu'à la conscience, notamment à travers le rêve, car le propre du rêve est le travestissement des pensées inconscientes.

2.3.4. - Le refoulement

Sigmund Freud - “Un désir violent a été ressenti qui s‘est trouvé en complète opposition avec les autres désirs de l’individu, inconciliable avec les aspirations morales et esthétiques de sa personnalité. Un bref conflit s’en est suivi ; à l’issue de ce combat intérieur, le désir inconciliable est devenu l’objet du refoulement, il a été chassé hors de la conscience et oublié. J’ai appelé refoulement ce processus supposé par moi, et je l’ai considéré comme prouvé par l’existence indéniable de la résistance [pendant la cure psychanalytique]."
Laplanche et Pontalis (Vocabulaire de Psychanalyse) - “Au sens propre : opération par laquelle le sujet cherche à repousser ou à maintenir dans l’Inconscient des représentations (pensées, images, souvenirs) liées à une pulsion. Il se produit dans les cas où la satisfaction d’une pulsion risquerait de provoquer du déplaisir à l’égard d’autres exigences.“

L’effet dynamique principal de cette opposition entre les systèmes Cs-Pcs/Ics est donc le phénomène du refoulement. Ce qui est nouveau chez Freud, c’est que, au-delà de la simple vision statique selon laquelle qu’il y a plus d’ics que de cs dans la vie psychique (c'est l'image de l'iceberg, avec sa masse immergée bien plus grande que sa partie émergée, qui amène à confondre fatalement inconscient et subconscient), il définit l’Ics à partir du refoulement, et le refoulement à partir de la censure qui oblige à refouler. D’où la présence d’un conflit. L’Ics freudien est constitué, de façon subjective et contingente — ce n’est pas un vécu indifférencié. L'Ics a une dimension historique et personnelle irréductible.
Mais qu’est-ce qui se trouve refoulé au juste ? et pourquoi ce refoulement ? Il s’agit d’un représentant d’une pulsion, ou si l’on veut d’un désir d’origine sexuelle — mais c’est bien la représentation, et non la pulsion elle-même, qui est ainsi refoulée dans l’Ics.

2.3.5. - Le "refoulement infantile"

Ce sont plus particulièrement des désirs de l’enfance qui connaissent une fixation dans l’Ics à travers leurs représentations. “Fixation” indique qu’ils opposeront une certaine résistance par la suite, qu’inlassablement ils feront “parler d’eux”... C’est donc par l’action du “refoulement infantile” que s’opère le premier clivage entre Ics et Cs. Notamment dans la période dite de “latence”, période qui va du déclin du complexe d’Œdipe et de la sexualité infantile (5è ou 6è année) jusqu’au début de la puberté, et qui marque donc un temps d’arrêt dans l’évolution de la sexualité. Apparition de sentiments comme la pudeur et le dégoût, et d‘aspirations morales et esthétiques.

2.3.6. – Le Complexe d'Œdipe


Qu'en est-il, alors du fameux complexe d'Oedipe ? Cela désigne cette période de l'enfance (3/4 ans) où l'enfant, en plein processus d'identification et de construction personnelle, éprouve une série de sentiments ambigus à l'égard de ses parents. Par exemple, le garçon s'identifiant naturellement au père pour "devenir un homme", se tourne amoureusement vers la mère et "joue" à la séduire, pendant qu'il éprouve envers le père un sentiment mêlé de jalousie, d'amour et de culpabilité. Mais lorsque le processus d'identification vient à terme, l'enfant de plus venant à se socialiser (école, etc.), la mère cesse bien vite d'être l'objet à séduire. La manière dont l'enfant "traverse" cette période détermine, selon Freud, son caractère plus ou moins "névrosé" à l'âge adulte : ses relations avec le sexe opposé seront la réplique des relations oedipiennes, et tant pis si les conflits et les contradictions accompagnant ces dernières n'ont jamais été résolus ! Au lieu d'exprimer son désir librement, le névrosé reste attaché à un sentiment de culpabilité non résorbé, ainsi qu'à l'image sublimée de parents trop aimés.



2.4.0. - La 2ème topique

2.4.1. - Pourquoi le passage à une 2ème topique (1920) ?

Plusieurs raisons peuvent être évoquées. 1° Freud s'aperçoit qu'il existe des forces pulsionnelles inconscientes primitives non-refoulées (le "ça"). 2° Il s'aperçoit (dans les cures de ses patients) que les processus de refoulement et de censure sont les plus souvent inconscient et pas seulement préconscients. Il constate aussi que l'ensemble formé par le système cs-pcs qui forme (apparemment) le cœur de la personnalité (le "moi") comprend lui-même des aspects inconscients : témoin le narcissisme. 3° Enfin il remarque que, à côté de l'amour de soi, le psychisme comporte une large part d'auto-agressivité. Il fait un rapprochement avec la "conscience morale" et nomme ceci le "surmoi".
De ce fait, dans le cadre de la 2ème topique, le terme "inconscient" est surtout employé sous sa forme adjective : en effet l’ics n’est plus le propre d’une instance particulière puisqu’il qualifie le “ça” et pour une part le “moi” et le “surmoi”. L’ics étant partout, on passe d’une dualité ics/cs-pcs à une vraie tripartition.

2.4.2. - Le Ça

Cette instance de la personnalité se présente comme le réservoir premier de l’énergie psychique. A la différence du premier Ics, il comporte des éléments non refoulés, mais bien ics et non pcs,­ particulièrement archaïques et “primaires”. Donc ses contenus, expressions psychiques des pulsions, sont ics, pour une part héréditaires et innés, pour l’autre refoulés et acquis.

Freud - “C’est la partie la plus obscure, impénétrable de notre personnalité. (...) nous l’appelons : chaos, marmite pleine d’émotions bouillonnantes. (...) Il s‘emplit d’énergie, à partir des pulsions, mais sans témoigner d’aucune organisation, d’aucune volonté générale ; il tend seulement à satisfaire les besoins pulsionnels, en se conformant au principe de plaisir. Les processus qui se déroulent dans le ça n’obéissent pas aux lois logiques de la pensée ; pour eux, le principe de la contradiction est nul. Des émotions contradictoires y subsistent sans se contrarier, sans se soustraire les unes aux autres.”

“Expression psychique des pulsions”, le ça n’est donc pas assimilable à un ensemble brut de pulsions. Et pourtant il est incontestablement plus réel, plus résistant, plus “primaire” que l’Ics dans la première topique. Qu’est-ce qu’une “pulsion” ? Freud : "Le concept de pulsion nous apparaît comme un concept-limite entre le psychique et le somatique, comme le représentant psychique des excitations issues de l’intérieur du corps”. Il s’agit bien sûr essentiellement de la pulsion sexuelle, mais sous ses formes les plus diverses (voir le concept de “pulsion partielle” par exemple). Freud découvre un monde pulsions primitives liées à la petite enfance, bien avant le complexe d'Œdipe, complètement inconscientes (et souvent très violentes). Il ouvre ainsi la voie au traitement de maladies plus graves, plus profondément enracinées que la névrose, telles les psychoses et les perversions.

2.4.3. – Le Moi

Le moi apparaît d’abord comme un objet privilégié d’investissement libidinal. Pour Freud c'est le désir, bien plus que la conscience, qui le caractérise. Et c’est la concurrence entre deux types de pulsions — pulsions du moi (narcissiques et donc libidinales dans un sens, mais dirigées quand même vers le principe de réalité) et pulsions partielles (incompatibles dans leur état brut avec la réalité sociale) — qui va faire naître le conflit et donc le refoulement, lequel s’explique mieux par là-même. On comprend mieux en outre le passage du conflit à la pathologie, c’est-à-dire à la maladie, car selon Freud :

Freud. - “Ce sont les mêmes organes et les mêmes systèmes d’organes qui sont à la disposition des pulsions sexuelles et des pulsions du moi. (...) Ce principe conduit forcément à des conséquences pathologiques si les deux pulsions fondamentales se sont désunies, si de la part du moi un refoulement est entretenu contre la pulsion sexuelle partielle qui est concernée. (...) Le moi a perdu sa domination sur l’organe qui maintenant se met entièrement à la disposition de la pulsion sexuelle refoulée.”

Le statut du moi est ambigü. Il est le centre (imaginaire) de la personnalité et doit préserver l'unité de celle-ci. Freud dit que sa "vie n'est pas facile". Le moi est dans une relation de dépendance tant à l’endroit des revendications du Ça que des impératifs du Surmoi et des exigences de la réalité…

Freud. - " Les pulsions du « ça » aspirent à des satisfactions immédiates, brutales, et n'obtiennent ainsi rien, ou bien même se causent un dommage sensible. Il échoit maintenant pour tâche au « moi » de parer à ces échecs, d'agir comme intermédiaire entre les prétentions du « ça » et les oppositions que celui-ci rencontre de la part du monde réel extérieur. Le « moi » déploie son activité dans deux directions. D'une part, il observe, grâce aux organes des sens, du système de la conscience, le monde extérieur, afin de saisir l'occasion propice à une satisfaction exempte de périls ; d'autre part, il agit sur le « ça », tient en bride les passions de celui-ci, incite les instincts à ajourner leur satisfaction ; même, quand cela est nécessaire, il leur fait modifier les buts auxquels ils tendent ou les abandonner contre des dédommagements. En imposant ce joug aux élans du « ça », le « moi » remplace le principe de plaisir, primitivement seul en vigueur, par le principe dit de réalité, qui certes poursuit le même but final, mais en tenant compte des conditions imposées par le monde extérieur. "

Il faut en outre distinguer. 1° Le Moi idéal : en tant qu’il s’aime et cherche à se faire plaisir (narcissisme), le moi conduit au Moi-idéal. Celui-ci se présente comme un idéal de toute-puissance narcissique forgé sur le modèle du narcissisme infantile : en somme une belle image de soi. 2° L’Idéal-du-moi. : concept à peine ébauché par Freud et surtout repris par Lacan, l’Idéal-du-moi se destine au contraire à affronter la réalité, mais par le biais d’une identification symbolique (à un Autre) et non plus imaginaire.

2.4.4. – Le Surmoi

Le Surmoi, enfin, est l’héritier de la dépendance infantile et du complexe d’Œdipe. Il dérive de l’influence exercée par toute autorité, toute tradition et se définit comme l’intériorisation des exigences et des interdits parentaux. Freud : “la conscience est une fonction que nous lui attribuons parmi d’autres, et qui consiste à surveiller et juger les actes et intentions du Moi et à exercer une activité de censure”. Mais il comprend aussi une part inconsciente, qui est justement la plus révélatrice. Il faut notamment expliquer pourquoi cette censure peut se transformer en répression violente, voire sadique. Ce Surmoi est de nature essentiellement imaginaire, ce qui veut dire aussi libidinale (ce qui prouve qu’il est aussi en contact avec le “ça”). Il est le résultat d’une projection et aussi d’une inversion, d’un retournement de nos tendances les plus agressives, les plus narcissiques, contre nous-mêmes. Alors le Surmoi engendre l’angoisse et même un besoin masochiste de punition chez le Moi.

Transition

Freud"Là où c'était, je dois advenir"

En résumé, Freud présente le psychisme comme une organisation dynamique, conflictuelle, dont les ressorts échappent parfaitement à la conscience. Celle-ci n'a même pas la possibilité de rendre conscient ce n'a pas pour vocation de l'être : l'inconscient lui-même. Et pourtant, Freud écrit aussi : "là où c'était, je dois advenir", où "je" signifie non pas le moi (qui fait partie intégrante du psychisme, comme on l'a vu), mais le "sujet", si l'on veut bien se souvenir que cette distinction est légitime. Donc la où le "ça" fait sa loi, dans le cas où cette loi est pathogène, le sujet a la possibilité de prendre la parole pour dénouer au niveau de l'inconscient ce qui peut l'être, et ainsi vivre mieux. C'est le principe de la cure psychanalytique, où tout simplement de l'interprétation psychanalytique, laquelle fait face en général à ce que Freud appelle le "retour du refoulé".


2.5.0. - Le point de vue clinique et l'expérience psychanalytique

2.5.1. – Le retour du refoulé et les “formations de compromis”.

Ce que l’on appelle ici le point de vue clinique concerne directement les conséquences, pour un sujet, du phénomène dynamique du refoulement. En effet du point de vue strictement économique, ou énergétique, le refoulement exige au moins une compensation. A savoir que ce qui fut refoulé a tendance a faire retour — mais pas par la voie consciente, ni en général d'une façon agréable.
Toutes les manifestations de ce retour auront un aspect ambigu, dans le sens où 1° elles expriment d’un côté la censure, l’interdiction, 2° mais aussi la satisfaction de la pulsion ou du désir refoulé lui-même (puisqu’il s’agit d’un retour). En d’autres termes, il s’agit d’un compromis. On parle alors de “formations de compromis”.
Dans le meilleur des cas, les pulsions qui par elles-mêmes sont synonymes de vie et de potentialités, ne doivent pas être niées ou détruites, elles doivent être sublimées : c'est-à-dire qu'elles doivent être déviées de leur but initial (corporel ou sexuel) et utilisées à des fins sociales, personnelles, créatives, etc.

2.5.2. Le symptôme névrotique


Que se passet-il alors dans la maladie ou les symptômes liés au refoulement ? Il faut bien se souvenir que ce sont des représentations qui sont refoulées. Or Freud associe à chaque représentation un affect qui lui est lié. Que devient cet affect dans le refoulement ? Il est converti en énergie somatique (corporelle), tandis que c’est la représentation à proprement parler qui est refoulée dans l’Ics. Energétiquement, cette conversion est le phénomène compensatoire. Dans la névrose, elle a pour nom : le symptôme. Un symptôme névrotique, conversion physique et maladive de l’affect en l’absence de la représentation refoulée, sera donc à la fois le prétexte à un interdit (telle affection physique entraînant l’impossibilité d’une certaine action, par exemple sexuelle) et l’occasion de sa transgression (le malade, dit Freud, en tire un bénéfice) ; donc à la fois le lieu d’une jouissance et d’une souffrance. Retour du refoulé à même le corps.

2.5.3. – Le rêve

Freud - “Le rêve est la réalisation inconsciente d’un désir."
Freud - “Si le rêve est obscur, c’est par nécessité et pour ne pas trahir certaines idées latentes que ma conscience désapprouve. Ainsi s’explique le travail de déformation qui est, pour le rêve, un véritable déguisement.”

Mais il existe d’autres formations de compromis, non pathologiques, qui traduisent aussi le retour du refoulé ; cette fois au niveau du préconscient. On connaît les actes manqués, lapsus, etc., et surtout le rêve. Le rêve a un contenu manifeste (dont nous avons conscience) et un contenu latent (son sens caché, un désir ics). D'où la nécessité de décoder, d'interpréter les rêves. (cf. Freud, La science des rêves). Comme toute formation il utilise les procédés de la condensation (métaphore) et du déplacement (métonymie) qui sont les principaux outils de maquillage de la censure. Là encore règne l’ambiguïté puisque 1° la censure est censée censurer, interdire, mais 2° c’est quand même elle qui laisse passer l’expression du désir (c’est-à-dire que le gardien s’est un peu endormi !).

2.5.4. – La cure psychanalytique

Du point de vue clinique, il convient de mentionner les moyens de guérir ou de soulager notamment les symptômes. Il s’agira bien sûr de refaire surgir la représentation refoulée. Ce qu’on peut appeler à la rigueur une prise de conscience, mais qui est plutôt une prise de parole puisque ladite représentation est faite de langage.
En psychanalyse, ceci se passe dans le cadre de la cure où le patient est amené, par la voie des associations dites libres, et l’anamnèse (réminiscence), à faire ressurgir le refoulé dans la parole (différence avec la neuro-psychiatrie). La cure analytique se différencie de l’introspection psychologique pour deux raisons essentielles : 1° elle n’est pas rationnelle, logique, mais s’appuie sur une approche plutôt “ordinaire” voire “poétique” du langage (les “associations”), 2° elle dépend entièrement d’un Autre (le psychanalyste) qui empêche, par sa seule présence, que le discours du patient ne devienne un monologue stérile ...sans être pour autant un dialogue (différence avec la “psychothérapie”). Car, comme le dit Lacan, il faut que “Ça parle” !
Notons pour finir une dernière spécificité de la cure psychanalytique : celle-ci s'appuie sur un phénomène troublant mais nécessaire qui porte le nom de "transfert". Le transfert est la relation affective profonde qui unit la patient et le médecin, conséquence inévitable du fait qu'un dialogue s'instaure finalement entre inconscients, ce qui comporte son lot de pulsions, de désirs, d'émotions refoulées ; du reste, sans ce lien affectif, qui reste par ailleurs artificiel, provoqué par la cure et limité à celle-ci, le patient ne serait pas porté à dévoiler quelques bribes de son inconscient…

Transition. – Il reste que la psychanalyse traite avec des "sujets", reconnus et respectés comme tels, dont on considère seulement qu'ils ne "savent pas ce qu'il savent" (principe de l'inconscient)… Leur histoire, leur vérité, leur subjectivité reste pleine et entière, malgré le peu de cas qui semble fait à la notion de conscience dans cette théorie. Celle-ci a fait (et fait encore) l'objet de nombreuses critiques, auxquelles il a été répondu justement par une théorie du "sujet de l'inconscient" (Lacan).


3.0.0. – Objections à la théorie de Freud et réponses en faveur d'un sujet de l'inconscient (l'inconscient après Freud)


3.1.0. - Les critiques philosophiques

3.1.1. - La critique rationaliste : Alain (et réponse)

a) La critique. - Cette critique est essentiellement morale : pour le philosophe Alain, la théorie de Freud est dangereuse parce qu'elle accorde trop d'importance aux désirs et aux affects. Pour Alain il n'y a aucun intérêt à réveiller la "bête" qui sommeille en nous. Surtout, il n'accepte pas le principe selon lequel "le moi n'est pas maître dans sa propre maison" ! Alain s'en tient à la conception de Descartes selon laquelle l'inconscient, c'est le corps. Il ne saurait y avoir de pensée inconsciente et encore moins de "moi" inconscient".

Alain (20è) - " Les choses du sexe échappent évidemment à la volonté et à la prévision; ce sont des crimes de soi, auxquels on assiste. On devine par là que ce genre d'instinct offrait une riche interprétation. L'homme est obscur à lui-même ; cela est à savoir. Seulement il faut éviter ici plusieurs erreurs que fonde le terme d'inconscient. La plus grave de ces erreurs est de croire que l'inconscient est un autre Moi; un Moi qui a ses préjugés, ses passions et ses ruses ; une sorte de mauvais ange, diabolique conseiller. Contre quoi il faut comprendre qu'il n'y a point de pensées en nous sinon par l'unique sujet, Je ; cette remarque est d'ordre moral. [...] En somme, il n'y a pas d'inconvénient à employer couramment le terme d'inconscient; c'est un abrégé du mécanisme. Mais, si on le grossit, alors commence l'erreur; et, bien pis, c'est une faute. "

b) Que répondre ? En réalité, Alain confond l'instinct et les pulsions. Il n'y a strictement aucune "animalité" au niveau de l'inconscient (sauf peut-être dans le ça, à cause du vocabulaire freudien lui-même par trop ambigu), ni même d'ailleurs au niveau des pulsions, celle-ci étant strictement subjectives et faisant partie de l'histoire du sujet. Dans ce passage, Alain se fait même plus cartésien que Descartes : l'inconscient corporel serait pur mécanisme ! Comment naissent et se développent les pulsions ? C'est Lacan qui vend la mèche : les pulsions obéissent à une causalité d'abord symbolique. En effet, contrairement au besoin organique, la pulsion (ou l'"envie") est générée par une demande à l'Autre et donc par un lien symbolique. C'est parce que la mère propose le sein, parce qu'il y a demande de par et d'autre, que la pulsion orale existe. La pulsion est le substrat même d'un sujet de l'inconscient, non parce qu'elle serait "physique", mais parce qu'elle est déjà au contraire ciselée par le symbolique.

3.1.2. - La critique existentialiste : Sartre (et réponse)

a) Sartre critique le freudisme non plus au nom de la raison, mais au nom de la liberté. D'une certaine façon cette critique est également morale : évoquer l'inconscient pour expliquer tel ou tel comportement serait une forme de déterminisme, cela reviendrait à nier la liberté et donc la responsabilité. Rappelons que pour Sartre, qui assimile pour ainsi dire la conscience à l'existence humaine, la conscience occupe toute la vie psychique (perceptive, imaginative, intellectuelle…). Ce que Freud appelle l'inconscient, selon Sartre, c'est ce que la conscience ne veut pas se représenter (bien qu'elle se le représente quand même, sinon comment pourrait-elle le refouler ?) : c'est donc typiquement la mauvaise foi, le mensonge à soi-même, comme à chaque fois qu'on refuse de se tenir pour responsable de ce que l'on est…

b) "L'inconscient dit toujours la vérité" (Lacan). Sur cette question de la responsabilité, Lacan a répondu implicitement à Sartre en rappelant que "l'inconscient dit toujours la vérité", la vérité du sujet s'entend. A partir du Freud de la première topique, il définit clairement l'inconscient comme un langage : "l'inconscient est structuré comme un langage". A chaque fois que l'inconscient se manifeste, par exemple lors d'un lapsus, un acte manqué, un rêve, etc., c'est bien le sujet qui s'exprime et qui trahit la vérité au détriment "moi" conscient, lequel aurait plutôt tendance à la dissimuler (tant sa tâche de conciliateur l'amène à dissimuler, stratégiquement, la vérité). La tromperie, l'illusion, l'imaginaire sont du côté de la conscience, tandis que la vérité et le réel sont du côté de l'inconscient. L'inconscient dit toujours la vérité, c'est pourquoi il est toujours moral !

c) Le choix inconscient (exemple de l'homosexualité). - A propos de la liberté, maintenant, on peut avancer la notion paradoxale de "choix inconscient". Prenons pour exemple l'homosexualité. Il y a d'abord deux manières courantes d'en parler, également inadmissibles. La première voudrait y voir une fatalité ou bien un déterminisme biologique, quand elle n'y voit pas une "erreur de la nature" (!), privant ainsi le sujet de toute responsabilité, de tout choix existentiel. La seconde en fait simplement une affaire de "goût" relayé par la volonté : on "choisirait" l'homosexualité, consciemment, comme on choisirait un métier… Bien sûr ce serait absurde, car la conscience ne commande pas le désir. Est-ce à dire que, devant la tendance et le désir, le sujet n'a plus le choix ? On pourrait en effet prétendre que le sujet n'a pas eu le choix : on parlera du complexe d'oedipe, de déterminisme familial ou social ayant provoqué incidemment une identification à la mère, un rejet du père, ou au contraire une adoration du père ayant conduit à une fétichisation des insignes de la virilité et finalement au choix d'objet masculin dans la sexualité…
Toutes ces explications sont sans doute excellentes, pourtant il y a bien eu un choix, à un moment donné, dans l'histoire du sujet, sauf que celui-ci n'en sait rien lui-même. Tous les sujets prédisposés dès l'enfance à l'homosexualité ne deviennent pas homosexuels. Donc il y a eu un choix, un choix inconscient du sujet (ou si l'on préfère un choix du sujet inconscient), même si ce n'est pas le choix de la conscience. On pourrait certes objecter que ce qui est inconscient, c'est le désir, que nul ne commande, et ce qui est conscient c'est le choix d'objet, qui peut ne peut s'effectuer justement parce que la conscience (le surmoi !) parfois réchigne. Partant le concept de "choix inconscient" ou de "choix du sujet" serait superflu. Mais ce serait déplacer le déterminisme sur le plan du désir, et ramener celui-ci à une force irrépressible, ce qui serait méconnaître la nature profondément subjective du désir humain, et même, lâchons le mot, l'existence d'un sujet du désir ! Il faut rendre hommage, en quelque sorte, à ce sujet, et reconnaître la liberté de ses choix ; la moindre des choses (ce serait à rappeler à tous les maîtres de morale), c'est de reconnaître dans la vie sexuelle l'expression pleine et entière de la subjectivité.
Donc la théorie de l'inconscient, n'en déplaise à Sartre, n'est pas un déterminisme, une objectivation douteuse de l'être humain.


3.2.0. - Les critiques "scientifiques"

3.2.1. - La critique épistémologique : Popper (et réponse)

a) Critique. - L'épistémologue allemand Karl Popper reproche à la psychanalyse de se présenter comme une science, alors qu'elle n'en serait pas une. Une vraie théorie scientifique doit obéir au principe de falsifiabilité, autrement dit elle doit admettre qu'une hypothèse n'est pas toujours vérifiée par l'expérience. Il y a toujours des expériences négatives qui confirment finalement le sérieux de l'hypothèse et de la théorie, puisqu'une théorie scientifique, par définition, ne peut pas tout expliquer. Or l'inconscient et la plupart des concepts freudiens, selon Popper, ont plutôt le statut de mythes capables de tout expliquer. Il en va ainsi du complexe d'oedipe par exemple : c'est une explication systématique et forcée.

b) Réponse. - A cela il faut répondre que la psychanalyse freudienne ne prétend pas expliquer, mais seulement interpréter, dans les conditions précises – intersubjectives – de la cure. Evidemment, si l'on s'obstine à séparer la théorie de l'inconscient de la pratique psychanalytique, comme expérience à la fois scientifique et humaine, on ne peut guère prendre au sérieux le freudisme. Or dans la pratique, le psychanalyste ne prétend pas savoir, c'est le patient qui sait, c'est lui qui détient la vérité. Le psychanalyste fournit quelques clefs, il se prête personnellement presque physiquement au transfert, par sa présence, mais c'est au patient d'interpréter la signification de ses symptômes.
Ajoutons pour finir que ce débat concernant la "scientificité" de la psychanalyse est obsolète : Freud lui-même porte une part de responsabilité par ses affirmations "scientistes", à replacer dans leur contexte du début du XXè siècle. Le vrai débat doit plutôt porter sur l'efficacité de la psychanalyse, et c'est bien sur ce sujet que les ennemis de la psychanalyse s'agitent aujourd'hui.

3.2.2. - La critique psychiatrique (et réponse)

a) Critique. - Certains psychiatres (médecins de formation, parfois neurologues), ceux dont la formation relèvent purement de la médecine et non en même temps de la psycho-pathologie, reprochent à la psychanalyse son manque d'efficacité thérapeutique. Ce serait une perte de temps et une perte d'argent ; seule la longueur exagérément longue des cures expliquerait les cas de "guérison", quand ne n'est pas la conversion fréquente du malade au métier de psychanalyste…
D'autre part, il existe d'autres méthodes psycho-thérapeutiques, rivales de la psychanalyse, comme la psychologie comportementaliste : dans ce dernier cas les résultats positifs semblent plus rapides (mais pas forcément plus profonds et plus réels que ceux des psychanalystes).

b) Réponse. - Commençons par rappeler, à l'adresse de la psychiatrie, que pendant très longtemps cette science n'a pas su qualifier les malades mentaux autrement que comme des "dégénérés", ou bien des "simulateurs" (pour les hystériques)... D'autre part, depuis quand la psychiatrie elle-même soigne-t-elle les malades ? Les traitements médicamentaux ne font qu'apaiser, calmer les crises d'angoisse, rééquilibrer le comportement, en aucun cas ils ne remplacent une psychothérapie qui seule prendra en charge la dimension psychique du problème. On assiste même à des effets d'annonce passablement scandaleux, fomentés par telle ou tel laboratoire pharmaceutique : on "aurait" "isolé" le "gène" de la dépression nerveuse", on "serait" en passe de produire l'antidote miracle, etc. !


3.3.0. – La théorie des "positions subjectives" (réponse globale)

3.3.1. – Position du "sujet" face à la "castration"

La meilleure réponse à ces diverses critiques de la psychanalyse reste la théorie lacanienne des "positions subjectives", laquelle justement réintroduit le sujet là où la "science" (psychiatrique) ne rêve que de l'effacer, de réduire l'individu à une assemblage malléable de molécules. "Positions subjectives" : il faut entendre par là différentes manières d'être, de se positionner dans l'existence comme sujet face à ce que Freud et Lacan appellent la "castration". En psychanalyse, outre le sens anatomique et fantasmatique du mot (soit l'absence du pénis chez la femme, et la crainte chez le petit enfant de perdre le sien…) le concept de castration désigne le manque en général, et donc d'une certaine manière aussi le désir dans sa dimension essentiellement inconsciente. Pour désirer, il faut accepter le manque. Donc la théorie lacanienne permet distinguer quatre positions subjectives, qui sont autant de manières de face à ses pulsions, à son désir, donc à sa castration (le manque). Ces positions sont subjectives au sens où elles correspondent à une structuration quasi-définitive du psychisme, de sorte qu'elles caractérisent notre personnalité psychique bien au-delà de nos superficiels "traits" de caractère. En même temps le sujet n'est pas cette structure, le sujet est beaucoup plus mobile, il change de place dans la structure, de sorte qu'il peut donner l'impression de participer à chacune de ces positions tout en restant attaché à l'une d'entre elles. En voici un tableau excessivement rapide.

3.3.2. – Les quatre positions

a) D'abord on distinguera la sublimation, soit l'attitude positive qui consiste à ne pas nier l'inconscient et à utiliser toutes les pulsions, mais en les tournant vers un but sociable ou éthique. Tous les sujets peuvent "sublimer", et heureusement, mais peut-être seuls les sujets les plus créatifs et les plus entreprenants sont-ils "structurellement" sublimants ?

b) Vient ensuite la névrose, soit la structure de loin la plus répandue. Elle consiste à nier partiellement la castration, à refouler le désir, à interpréter la "loi du désir" (la castration) sur le mode quasi-exclusif de l'interdiction. D'où le refus, le dégoût fréquent chez les hystériques de la "chose" sexuelle, et une tendance irrépressible à compenser par la "jouissance de la parole" (quand ce n'est pas directement par le symptôme somatique).

c) La perversion se caractérise comme "déni" du manque, déni de la castration. Le pervers confond toujours plus ou moins le désir avec sa satisfaction, c'est-à-dire qu'il a tendance à traiter les autres sujets comme des objets de jouissance. Le retour du refoulé prend chez lui la forme du "fétiche", objet qui peut prendre diverses formes y compris le corps propre comme dans le cas du masochiste.

d) Enfin la psychose correspond à une "forclusion", c'est-à-dire une exclusion, plus forte que le simple refoulement ou le déni, de la castration ou plutôt des symboles qui la représentent (ce symboles sont souvent attachés à la figure paternelle, puisque c'est le père qui, s'interposant originellement entre l'enfant et la mère, dicte la loi du désir en créant le manque). Ce qui accompagne souvent la psychose : fantasme de perfection et de puissance absolue, absence radicale de doute, absence d'autrui dans la pensée et dans le langage, une rigidité d'autant plus grande qu'elle doit contenir un afflux toujours latent d'angoisse. La psychose correspond à une véritable négation de l'inconscient et de la castration, d'autant plus que cet inconscient se manifeste au psychotique à l'"extérieur" de lui sous la forme d'hallucinations (visuelles ou auditives) : la psychose ou l'inconscient à ciel ouvert…

Transition. - Donc s'il n'y avait pas de "sujet de l'inconscient", nous ne saurions pas caractériser ces diverses positions existentielles, nous serions incapables de la moindre analyse étant donné l'incapacité évidente de la conscience à "contenir" et à connaître l'ensemble de la personnalité…

3.3.3. – Conclusion

L'inconscient est une découverte qui oblige à relativiser les pouvoirs de la conscience et qui donne au moi une leçon de modestie.
Cette théorie nous rappelle la finitude humaine et le fait que l'homme est un être historique marqué par le poids du passé, marqué également par ses relations primitives avec l'Autre ("l'inconscient est le discours de l'Autre", disait Lacan, l'inconscient pas plus que le conscient n'est "intérieur"…).
Pour autant la théorie de Freud et de ses disciples ne sacrifie pas la notion de Sujet ; au contraire elle lui donne une extension remarquable. L'inconscient est le cœur même, le ressort intime de notre être ; : s'il y a un sujet, il ne peut être qu'inconscient ! Il y a non seulement un sujet de l'inconscient mais également, dans l'existence, des positions subjectives en fonction de la "loi du désir". Celles-ci, avec le concept de castration, nous rappellent que nous ne sommes pas seulement sujets parce que nous pensons, mais aussi parce que nous désirons…