jeudi 7 janvier 2010

Savons-nous bien ce que nous désirons ? (cours)


Introduction

Spontanément, le désir n’évoque rien de très « philosophique », si l’on entend par-là (toujours spontanément) quelque chose d’« élevé ». Le désir évoque plutôt l’empire du corps, du "matériel" et du charnel : on pense immédiatement à pulsion, sexualité, plaisir, passion... Voyons ce que dit l’étymologie. Le verbe “désirer” vient du latin « desiderare ». « Sidus », « sideris » : constellation. « Considerare », c’est contempler l’astre. « Desiderare » c’est regretter son absence. L’étymologie nous indique déjà au mois deux présupposés (deux préjugés ?) : 1° l’objet du désir est merveilleux (brillant, illusoire ?) 2° il est absent : le désir est manque.
Lalande, dans son Dictionnaire, définit le désir comme une “tendance spontanée et consciente vers une fin connue ou imaginée”. La fin ou le but est ici l’«objet » du désir. Désirer, c’est tendre vers quelque chose. Mais la « tendance » est souvent assimilée à la pulsion spontanée, c’est pourquoi Lalande ajoute l’adjectif « consciente ». Pour autant il ne faudrait pas confondre le désir et la volonté. La volonté est consciente a priori : normalement, je sais ce que je veux ! Même si quelqu'un me fait remarquer avec un air légèrement exaspéré : "tu ne sais pas ce que tu veux !", cette phrase a justement pour signification : "ce que tu désires (réellement) n'est pas ce que tu veux (apparemment)", donc "tu ne sais pas ce que tu désires". Ce qui est conscient dans le désir c’est le fait même de désirer ; ce qui a priori est inconscient c'est pourquoi je désire ; enfin ce qui est plus ou moins conscient, c'est l'objet du désir… D’où la suite ambiguë de la définition : « connue ou imaginée ». Une fin imaginée, cela peut aussi bien être un objet rêvé au sens d’idéal qu’un objet rêvé au sens d’illusoire, inexistant… En tout cas cet aspect imaginaire de l’objet du désir introduit un doute : savons-nous vraiment ce que nous désirons ? Au-delà des objets immédiats que l'on "croit" désirer, le motif véritable qui relance sans cesse notre désir n'est-il pas par définition "autre" et mystérieux ?
Cependant selon une première hypothèse qui est majoritairement celle des philosophes antiques, le désir serait un phénomène "naturel" se donnant des buts eux-mêmes naturels, comme se nourrir convenablement, s'accorder des satisfactions physiques et intellectuelles, et tout ceci finalement dans le but supérieur d'accéder au bonheur
Mais l'homme désire t-il "simplement" comme un être naturel ? Peut-il se conter d'un bonheur "simple" et d'ailleurs est-il fait pour le bonheur ? Si le sujet est essentiellement conscient, il faut bien que son désir le soit aussi, ou du moins qu'il se montre à la "hauteur" de la conscience. Peut-être même une conscience désire-t-elle avant tout d'autres consciences, c'est-à-dire d'autres humains ? Après tout, qu'est-ce que le désir sexuel (ou amoureux) sinon le désir de l'Autre en tant que tel, même si cela passe par la possession charnelle ? Or, savons-nous bien ce que nous désirons quand nous nous désirons "entre" humains ? S'agit-il de "posséder" l'autre, s'agit-il de se déposséder de soi-même, comme cela semble être le cas dans la passion amoureuse ?
Par ailleurs, s'il est vrai que le désir se construit sur la base des pulsions inconscientes, s'il se nourrit de fantasmes produits par l'inconscient, n'est-il pas encore plus énigmatique ? Qu'est-ce qui nourrit le désir ? Qu'est-ce qui tue le désir ?



I. L’OBJET DU DESIR EST-IL NATUREL ?

1. L’hédonisme et la recherche des plaisirs  (Epicure)

L’« hédonisme » est la doctrine selon laquelle la recherche du plaisir est constitutive du bonheur. Pour le philosophe grec Epicure (IVè av. JC) et sa doctrine l'hédonisme (de hedon, plaisir), il n’existe qu’un seul but dans la vie, et ceci vaut pour tous les êtres : la satisfaction. Leur volonté doit les conduire normalement vers la volupté. Volonté de volupté : c’est un véritable “principe de plaisir” qui gouverne la nature. A cet égard, ne confondons point le désir et la nécessité, ou la tendance et le besoin. La plante a besoin d’eau, c’est entendu ; mais trouver l’eau n’est point le but, la finalité de la plante. Le but de la vie, ce n’est pas seulement la survie, mais la croissance, la reproduction, l'épanouissement…
Qu’en est-il pour l’homme ? Cela n’est guère différent : si, en tant qu’homme, “je” recherche mon plaisir et ma satisfaction, c’est bien parce que « je » ne suis rien d’autre qu’une chose naturelle et matérielle. Il n’y a aucune subjectivité du désir à ce niveau là. Ce qui me fait désirer, c’est la nature en moi comme c'est le cas pour tout autre créature. Que désire l’homme ? En tant qu'être pourvu de raison et de jugement, l’homme poursuit un but final qui est le bonheur, mais celui-ci réside naturellement dans la sagesse. Donc la question est : « que dois-je désirer pour être sage et donc heureux » ? L’homme, comme n’importe quelle chose, tend vers le plaisir… à ceci près que tout « bien » - disons matériel ou « extérieur » - n’apporte pas le plaisir ! Il s‘agit de désirer les seuls plaisirs naturels ; or se fixer sur des choses extérieures à soi et superflues n’est pas naturel : comme la richesse, ou même la gloire… Sachons donc distinguer les désirs naturels et "convenables" d’un côté, et les désirs « vains » et « excessifs » de l’autre (car tout ce qui est excessif engendre le déplaisir). Bref le sage prend soins de distinguer, de hiérarchiser les désirs, en privilégiant les plus simples. Le sage doit juger ce qui peut lui apporter la santé du corps et la tranquillité de l’âme (ataraxie)…
Au fond cette sagesse n’est que trop évidente. Qui voudrait la contester ? Mais d’un autre côté, qui voudrait s’en satisfaire ? Si le sage épicurien rencontre le bonheur et donc la sagesse, qu’a-t-il d’autre à désirer ? L’homme ne cherche-t-il pas, constitutivement, à dépasser sa condition, à se transcender ?

2. Antithèse : désir et vertu (les stoïciens)

La thèse stoïcienne (une autre grande Ecole philosophique grecque), c’est que le bonheur s'obtient en pratiquant la vertu et non en réalisant tous ses désirs, fussent-ils naturels. Les stoïciens, comme les chrétiens plus tard, n’ont pas une vision égalitaire de la vie du corps et de la vie de l’esprit : l’esprit est supérieur, l'esprit gouverne, à lui revient le dignité… C’est pourquoi il convient de se méfier des désirs ne visant que les plaisirs physiques et immédiats. Qu’est-ce que la vertu ? Pour le stoïcien, c’est avant tout la maîtrise de soi, l’autonomie de la volonté, le fait de n’accorder d’importance qu’à ce qui dépend de soi. Certes nos désirs dépendent de nous, comme nos pensées, mais ils ont une cause extérieure puisqu’ils « tendent » (par définition) vers un objet manquant : on désire toujours ce que l’on n’a pas. Il ne faut donc pas se laisser troubler par eux. A la limite, plutôt que de chercher à distinguer les bons et les mauvais désirs, comme les épicuriens, il vaut mieux les rejeter en bloc si l’on ne peut les maîtriser… Mieux vaut ne pas se laisser envahir. En théorie, le désir n’est pas condamnable en lui-même… mais il faut lui préférer cette sorte de « désir de l’intellect » qu’est la volonté, guidée par une raison plus sûre.
Cette thèse selon laquelle nous pouvons et devons contrôler, voire réduire, nos désirs (le fameux "tu peux si tu veux"), se retrouvera chez Descartes. « Mieux vaut changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde » écrit celui-ci. Autrement dit mieux vaut ne pas désirer l'impossible, car Descartes a bien vu que justement nous désirons l'impossible, et nous nous égarons ! Pour Descartes, le désir est une force non négligeable, mais il faut lui préférer la volonté guidée par la raison.
Mais la « maîtrise de soi », le « contrôle de la volonté » suffisent-ils pour définir la sagesse ? L’homme est mu par un désir spécifique, en rapport avec sa nature « supérieure » d’être raisonnable : c’est le désir de savoir. D’ailleurs, ce désir apparaît comme étant encore naturel…

3. Le désir de savoir (Aristote)

“Tous les hommes désirent naturellement savoir” écrit Aristote. Ceci est conforme à notre nature d’êtres essentiellement raisonnables. Aristote distingue trois grands types de vie : productive, active et contemplative, et donc corollairement trois grands types de biens convoitables : les biens matériels, la gloire, et la sagesse. Les biens matériels et les plaisirs immédiats ne sont nullement condamnables, car ils font partie de l’existence humaine ; Aristote ne partage pas le rigorisme intransigeant des stoïciens, leur mépris du plaisir. Cependant la vie intellectuelle doit être privilégiée, puisqu’elle correspond à l’essence de l’homme (la raison). C’est la raison qui fixe les normes du désir, qui oriente le désir vers le savoir et non vers les choses futiles. Par exemple, il n’est pas raisonnable de vouer sa vie au plaisir charnel parce que cela ne dure pas. Quant à la gloire, que recherche le soldat ou le politique, elle apparaît elle-même bien superficielle.
Résumons : pour Aristote, le désir est cette activité-tendance naturelle qui permet à l’homme d’atteindre son but également « naturel » (essentiel) : la connaissance. La raison nous présente les biens les plus durables (intellectuels, spirituels) comme étant les plus désirables. Lorsque nous jugeons qu’une chose est bonne pour nous, nous la désirons.

Transition. - Cependant un philosophe comme Spinoza (17è) sera conduit à affirmer le contraire d’Aristote : « Ce n’est pas parce qu’une chose est bonne que nous la désirons, c’est parce que nous la désirons que nous la jugeons bonne ». Renversement de perspective, pour Spinoza le Désir est l’essence première de l’homme, son moteur principal. Il n'est pas soumis à ces facultés "supérieures" de l'intellect ou de la conscience ; celles-ci se contentent d'accompagner le désir.
A partir de maintenant, notre problème n'est plus tellement "qu'est-ce que je dois désirer ?" et si je peux le savoir, mais "quand est-ce que je désire vraiment ?", c'est-à-dire de tout mon être. L'important ce n'est pas l'objet du désir, mais le désir en tant que subjectif, en tant qu'il fait de moi un sujet. Donc si la connaissance de soi en tant que sujet est possible, connaître son désir le sera également ; mais dans le cas contraire…


II. L’ESSENCE SUBJECTIVE DU DESIR

1) Le désir est l’essence de l’homme (Spinoza)

a) le desir de vivre. – Cessons pour un temps de parler "des" désirs (au pluriel) et de leurs objets, concentrons-nous sur le désir (au singulier), comme force, moteur, production. Rappelons d'abord que le désir, en un sens, est l'essence de la vie. Vivre c’est désirer vivre. Tout est désir, y compris l’aversion qui n’est que le désir de s’éloigner d’une chose qui ne nous plaît pas. Tout ce qu’on fait, on le fait parce qu’on le désire. Chez Spinoza, le désir se nomme premièrement “conatus”, d’un terme qui veut dire “effort”. Il écrit : “Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être” (“Ethique III, prop. 6). Tout corps, tout être résiste à sa propre destruction, aucun ne veut mourir ; nous ne sommes loin de la thèse épicurienne selon laquelle tout être cherche à satisfaire et à réaliser sa nature. La particularité de l’homme, c’est qu’il a conscience de cet effort.
b) l’essence de l’homme. — Donc le désir est le moteur même de nos actions ; on peut dire qu’il est le « sujet » de nos actions. C’est pourquoi Spinoza affirme “le désir est l’essence de l’homme”. L’essence de l’homme, c’est ce qui fait qu’un homme est un homme et le demeure. D’abord précisément à cause du conatus, du désir d’exister comme essence de tout être vivant. Mais si le désir est l’essence de l’homme, cela veut dire aussi qu’il est propre à l’homme. Car le désir n'est justement rien d'autre que le fameux "conatus" en tant que conscient : “le désir se rapporte aux hommes, en tant qu’ils ont conscience de leurs appétits et peut, pour cette raison, se définir ainsi : le désir est l’Appétit [tendance, pulsion, etc.] avec conscience de lui-même”. Les autres êtres vivants ont des tendances, des « appétits », ils subissent la loi du « conatus », mais ils ne connaissent pas le « désir ».
c) La subjectivité du désir. - Désir et conscience sont donc intimement liés. C’est pourquoi on peut parler d’une « subjectivité » du désir, au sens d’abord où l’homme est conscient de ses désirs. De ce fait, tous ses désirs deviennent "son" désir propre. Le désir n'est pas seulement l'essence de l'homme, en général, il est propre à chaque homme. Chaque homme désire à sa manière. Effet de la conscience, le désir est personnel. Mais le désir peut être dit « subjectif » dans un autre sens encore. En effet le désir est souverain, il est “sujet” dans un sens parce qu’il décide lui-même de ce qui désirable et de ce qui ne l’est. Il ne se laisse pas commander par le jugement ou la raison. Contrairement à ce que prétendait Aristote, nous ne désirons pas une chose parce que nous la jugeons bonne (ce qui suppose que le jugement est premier), mais nous la jugeons telle parce que nous nous efforçons vers elle, parce que nous la désirons (cela suppose la primauté du désir). C’est le désir qui crée la valeur, qui donne de la valeur aux choses, non l’inverse. Par exemple, ce n’est pas parce qu’une chose « est » belle (selon quel critère ?) que nous la désirons, c’est parce que nous la désirons que nous la voyons ou même que nous la rendons belle. Le désir est une puissance créatrice de valeurs. Tout semble indifférent lorsque l’on évacue toute référence a priori aux valeurs, aux vérités préétablies qui viendraient d’”en haut”. Mais justement, non, c’est le désir qui fait toute la différence. Dès qu’il y a désir, il y a comme une pente, une tendance, une force qui va nécessairement d’un bas (d’où pousse le désir) vers un haut, un haut qui est “bien” parce qu’il est désiré. De ce fait, il n’y a plus de « bons » et de « mauvais » désirs : si le désir est sujet, comme on l’a dit, ce n’est plus l’objet du désir qui fait la valeur du désir : le désir étant désir d’être, d’exister en fonction de sa nature propre, l’"objet" du désir n’est autre que la Vie. Il est toujours bon de désirer, tandis que ne pas désirer est un mal. On ne désire pas quand on est sujet à la passivité, voire à la passion. Spinoza opposait assez nettement le désir et la passion, ce dernier terme prenant alors un sens négatif (car synonyme de "passivité"). Nietzsche reprendra cette conception du désir en termes d'"intensité" : le désir intense valorise et sublime tout sur son passage ; à l'inverse quand il se fige, lorsqu'il perd son dynamisme, son intensité, il devient négatif, "réactif", et ne mérite plus le nom de désir (il devient "mauvais", "coupable", il devient conscience !).
Cependant il nous faut examiner plus scrupuleusement les rapports du désir et de la conscience. C’est une chose de considérer la conscience comme un attribut majeur du désir (Spinoza), c’en est un autre de définir la conscience tout entière comme « désirante »… C’est ce que va développer Hegel : désirer et être conscient ne sont pas seulement « associés », il faut dire que c’est la même chose. C’est parce qu’elle est désirante, tournée vers une « autre » en quête de reconnaissance, que la conscience est dynamique et peut progresser.

2) Le désir de reconnaissance (Hegel)

a) le désir de soi - Nous devons tenir pour acquis que le désir est l’essence de l’homme. Nous devons montrer maintenant qu’il est l’expression même de la subjectivité humaine, comment il se trouve au cœur de la vie consciente. Hegel rappelle d’abord que l’homme désire avant tout être lui-même. Cela signifie que la conscience désire avant tout être consciente d’elle-même : pas cette conscience de soi « théorique » ou immédiate qu’elle possède de toute façon, mais cette conscience de soi qui est connaissance de soi et qui passe par la reconnaissance de soi et des autres à travers les actions… Toute conscience est animée par un désir d’unité. Elle fait l’épreuve douloureuse du manque (voir la « conscience malheureuse »), et cherche à restaurer la plénitude. « Soi-même » serait donc le vrai « objet » du désir ? Mais comment y parvenir ? Ni par la satisfaction des plaisirs (Epicure), ni en général par la recherche d’un bonheur « naturel ». La seule chose qui convienne au désir de l’homme, de l’être conscient, pour parvenir à cette pleine « jouissance de soi » qu’est la « conscience de soi », c’est de désirer d’abord d’autres consciences et d’autres hommes. Le désir de l’homme vise l’homme, la conscience vise la conscience : cela s’appelle la reconnaissance. Le désir de l’homme est désir de reconnaissance.
b) le désir de l’autre - On peut même raccourcir en affirmant que le désir de l’homme est le désir de l’« autre » en général. Cette expression « désir de l’autre » peut s’entendre de trois façons. 1) Désirer « autre chose » en général : cela résulte de notre point de départ, à savoir que le désir s'origine dans le manque, il vise toujours quelque chose d'autre (que l'on n'a pas).  2) Désirer « ce que l’autre désire » : c’est une étape nécessaire, inévitable (enfance, jalousie…) dans le processus de reconnaissance. c'est ce qui donne souvent au désir son caractère "farouche", concurrentiel, parfois violent.  3) Enfin désirer « que l’autre désire » : s’il faut en effet que l‘autre désire pour que mon propre désir existe, alors nous finirons par cette définition ultra-condensée et quelque peu abstraite : « le désir est désir de désir » !
Tout ceci semble un beau programme : mais quelle conscience parvient effectivement à la conscience ou à la connaissance de soi ? Quelle conscience parvient à la reconnaissance, sans verser dans l’abus de pouvoir ? Quel désir rencontre parfaitement le désir de l’autre ? Hegel dit bien que la reconnaissance absolue ne s’effectue que dans l’Esprit, « universel » par définition, et non dans la conscience toujours « particulière » et égoïste… Mais, en attendant, nous devons admettre que chez l'homme le désir de l'"autre" prend une tournure bien singulière, voire paradoxal, assez peu naturelle finalement : il s'agit du désir sexuel.

3) Le désir sexuel

a) Subjectivité du désir sexuel - Le désir sexuel représente chez l'homme l'expérience de désir la plus courante et aussi la plus intense. Elle est une forme essentielle du désir de l'autre. Evidemment, ce désir ne vise plus principalement la "reconnaissance", ainsi que l'affirmait Hegel, mais peut-être l'enjeu s'avère plus important et plus précieux encore (l'amour ?). Il est indéniable que le désir, dans la sexualité, se manifeste comme désir de possession. Le problème est le suivant : certes l'être (humain) vise l'être, l'esprit vise l'esprit, mais ne soyons pas naïfs ! La seule manière de se rapprocher réellement d'autrui, c'est de l'approcher spirituellement et physiquement, les deux étant inséparables. Certes le désir sexuel vise avant tout des corps, mais des corps animés, des corps conscients et parlants, qui peuvent "répondre" à ce désir par un autre désir… Evidemment ceci reste paradoxal, et même cela semble parfois voué à l'échec tellement l'esprit et le corps fonctionnent "à rebours" l'un de l'autre. L'esprit se veut "ouverture", tourné vers l'altruisme, l'amour, tandis que le corps exige de jouir, donc de posséder… parfois au détriment de l'autre. Le désir sexuel vise clairement la "jouissance" (et pas seulement le "plaisir" : objet de la simple pulsion, ou "appétit"'), or par définition celle-ci est égocentrique.

b) Une expérience de l'altérité - Pourtant l'essentiel réside en ceci : l'homme voudrait posséder l'autre, ne faire qu'un avec lui, peut-être pour retrouver une mythique unité perdue (comme le raconte le mythe d'Aristophane dans Le Banquet de Platon). Mais on ne peut pas "posséder" un être humain, cela ne peut pas, alors il ne reste que la sexualité. Et celle-ci nous amène à faire l'expérience de l'altérité ; elle constitue bien une rencontre réelle avec l'autre. Le désir passe par le corps parce que le corps de l'autre (et non sa conscience !) est pour moi le lieu de la plus grande altérité. Son corps et non sa conscience : les esprits peuvent échanger, discuter, comprendre, se comprendre, ils s'adressent à l'Etre mais ne touchent jamais (à) l'Autre en tant que tel. Seul le corps le peut à travers la sexualité, justement parce que cette expérience est finalement un échec : échec en tant que fusion, rapport parfait ("il n'y a pas de rapport sexuel" disait Lacan), mais réussite en tant que rencontre.
Dans le meilleur des cas, cette rencontre sexuelle se prolonge en amour. La passion amoureuse ne se limite certes pas au désir, mais elle le suppose (sinon c'est de l'amitié) ; elle aussi se nourrit de l'altérité, et elle le doit pour ne pas sombrer dans les pièges du narcissisme à travers la jalousie ou autres. "L'amour est la fidélité à l'événement d'une rencontre" (Alain Badiou).
Mais le désir n'est pas l'amour. Il y deux manières de "rater" un non-rapport sexuel, deux manières de rêver d'un rapport absolument réussi : c'est la névrose et la perversion. La première consiste à confondre justement le désir avec l'amour – le désir de reconnaissance étouffe le désir de jouissance, celle-ci étant perçue comme "mauvaise" et coupable. La deuxième consiste à confondre le désir avec la pulsion – le désir de jouissance immédiate ne laisse aucune chance à l'amour, il se nourrit même de la haine.

c) Une rencontre ratée : texte de Sartre (ou comment le désir de reconnaissance entre en concurrence avec le désir de possession)

" Voici, par exemple, une femme qui s'est rendue à un premier rendez-vous. Elle sait fort bien les intentions que l'homme qui lui parle nourrit à son égard. Elle sait aussi qu'il lui faudra prendre tôt ou tard une décision. Mais elle n'en veut pas sentir l'urgence: elle s'attache seulement à ce qu'offre de respectueux et de discret l'attitude de son partenaire ... L'homme qui lui parle lui semble sincère et respectueux comme la table est ronde ou carrée, comme la tenture murale est bleue ou grise. Et les qualités ainsi attachées à la personne qu'elle écoute se sont ainsi figées dans une permanence chosiste qui n'est autre que la projection dans l'écoulement temporel de leur strict présent. C'est qu'elle n'est pas au fait de ce qu'elle souhaite : elle est profondément sensible au désir qu'elle inspire, mais le désir cru et nu l'humilierait et lui ferait horreur. Pourtant, elle ne trouverait aucun charme à un respect qui serait uniquement du respect. Il faut, pour la satisfaire, un sentiment qui s'adresse tout entier à sa personne, c'est-à-dire à sa liberté plénière et qui soit une reconnaissance de sa liberté. Mais il faut en même temps que ce sentiment soit tout entier désir, c'est-à-dire qu'il s'adresse à son corps en tant qu'objet. Cette fois donc, elle refuse de saisir le désir pour ce qu'il est, elle ne lui donne même pas de nom, elle ne le reconnaît que dans la mesure où il se transcende vers l'admiration, l'estime, le respect où il s'absorbe tout entier dans les formes plus élevées qu'il produit, au point de n'y figurer plus que comme une sorte de chaleur et de densité. Mais voici qu'on lui prend la main. Cet acte de son interlocuteur risque de changer la situation en appelant une décision immédiate: abandonner cette main, c'est consentir de soi-même au flirt, c'est s'engager. La retirer, c'est rompre cette harmonie trouble et instable qui fait le charme de l'heure. Il s'agit de reculer le plus loin possible l'instant de la décision. On sait ce qui se produit alors: la jeune femme abandonne sa main, mais ne s'aperçoit pas qu'elle l'abandonne. Elle ne s'en aperçoit pas parce qu'il se trouve par hasard qu'elle est, à ce moment, tout esprit. Elle entraîne son interlocuteur jusqu'aux régions les plus élevées de la spéculation sentimentale, elle parle de la vie, de sa vie, elle se montre sous son aspect essentiel : une personne, une conscience. Et pendant ce temps, le divorce du corps et de l'âme est accompli; la main repose inerte entre les mains chaudes de son partenaire : ni consentante ni résistante - une chose." (Jean-Paul Sartre, L'Être et le Néant (1943)

d) Don Juan et le désir pervers. - Don Juan veut séduire et posséder toutes les femmes, en tout cas le plus possible. C’est bien en réduisant chaque femme à une victime, à un objet à “laisser tomber” après usage, c’est en les déshonorant, donc en niant « la conscience et le désir de l’autre » qu’il peut ainsi sans vergogne poursuivre sa course. Il court il court (c’est le cas de le dire, c’est un coureur), mais quel est son but ? D'abord saisissons bien que son désir, en tant que pervers (c'est-à-dire moralement "mauvais" et pas seulement "violent" physiquement), et peut-être plus d'humilier que de posséder : la possession et l'abandon ne sont que les moyens de l'humiliation. Il y a aussi chez ce personnage de légende la volonté de défier l'autorité sociale, spécialement paternelle. Mais au-delà, Don Juan réalise un fantasme fondamentalement inconscient. S’il poursuit toutes les femmes, c’est sans doute parce qu’il imagine ainsi rencontrer ou plutôt reconstituer “La” femme, la “féminité” même à travers l'une-plus-une infini de ses conquêtes : comme si l”essence” de la femme pouvait se réduire à une totalisation, à une somme ! Il croit en un objet absolu du désir. Cela paraît paradoxal : lui qui passe d’une femme à l’autre, d’un objet à un autre, il serait un véritable chasseur d’absolu ? Mais chasseur d’un objet absolu, non d’une conscience. Or comme le prédit Hegel, ne désirer que l’objet, c’est aliéner son désir. Il croit en “La” femme, mais exactement comme si c’était une statue, une idole. Difficile de ne pas voir derrière cette idole la figure mythique et fantasmatique de la Mère…Tel est le fantasme inconscient de Don Juan, qui le place comme serviteur d'une idole maternelle ! Un serviteur bien narcissique. Un séducteur pervers comme Don Juan veut toutes les femmes parce qu’il ne peut en tolérer aucune en particulier, dans sa particularité imparfaite.

Finalement, nous avons bien énoncé ce que nous désirons : c’est l’ « Autre » ! L’ennui, c’est que cela ne veut rien dire de bien précis ou de concret. De plus ce désir semble à proprement parler inconscient, car en conscience il nous emble bien désirer toujours le "même" et non toujours l"autre". D'autre part, on voit bien à travers l'exemple de Don Juan tout ce que ce désir comporte d'inconscient et de fantasmatique. Comment naît le désir à partir de la pulsion et comment l'imaginaire, le fantasme, s'en empare t-il ? Savons-nous bien pourquoi nous désirons ? Quelle est la cause inconsciente de notre désir ?


4) Le désir inconscient (et conclusion)

a) Pulsion, demande, désir. - « Désir inconscient », ceci peut signifier plusieurs choses. La première c’est qu’il provient des pulsions (du « ça »), elles mêmes largement inconscientes. Mais si le désir provient des pulsions, il est davantage qu’une pulsion : c’est son élaboration même qui est inconsciente. Le désir provient du fait que l’homme, pour satisfaire ses pulsions, doit demander à l’Autre, d’une manière ou d’une autre. C’est vrai pour le jeune enfant, par rapport à sa mère nourricière, c’est vrai pour l’adulte dans sa vie sexuelle. Lacan écrit que « le désir se forme dans la marge où la demande se déchire du besoin ». Cela signifie que la demande (celle du nouveau-né par exemple) est toujours en excès par rapport au besoin. Elle est toujours angoissée, parce qu’on ne sait jamais ce que l’Autre veut bien nous donner. Ce qui est inconscient dans notre désir, depuis le tout début, c’est la part qu’a pris Autrui dans sa formation. C’est la cause du désir. Ce n’est pas l’objet visé par le désir, mais l’objet qui le cause. Or cet objet du désir, si on ne confond pas avec l’objet du besoin (le lait de la mère, par exemple), ni avec l’objet de la pulsion (le sein), il n’est rien d’autre que… l’Autre précisément (la mère, en l’occurrence). Ce que désire réellement l’enfant, c’est la présence et donc l’amour de sa mère. Rien d’autre… mais c’est déjà suffisamment « autre », puisque à jamais incertain... On en revient toujours à cette expérience essentielle de l'altérité, dans le désir et notamment quand il se prolonge dans l'amour.

b) Le fantasme inconscient. – D’autre part si le désir est essentiellement inconscient, c’est parce qu’il repose sur une construction imaginaire qu’on appelle le « fantasme ». Il y a certes des fantasmes conscients, des sortes de « rêves éveillés » plus ou moins réjouissants propres à chasser la mélancolie… mais la partie immergée, beaucoup plus structurelle, caractéristique du sujet, demeure inconsciente. Selon Freud et ses disciples, le désir n’existerait pas sans cet apport imaginaire inconscient. Pourquoi ? Parce qu’alors le désir se contenterait de pointer désespérément vers le vide (le manque) qui l’appelle, et aussi qui le cause. Rien d'autre que le manque. Il serait tout simplement et constamment insatisfait, désespéré, frustré. D’un autre côté (c’est le cas inverse), si l’homme pensait posséder réellement l’objet de son désir, alors il serait fou : c’est impossible, par exemple, de « posséder » l’amour de sa mère, cela ne veut rien dire (c’est la folie). L’objet impossible du désir, Lacan l’appelle la « Chose », pour souligner le vide qui le caractérise. C’est la « chose » manquante qui fait que l’on désire, c’est donc cela que l’on désire, sauf qu’on ne le sait pas. De même que nous ne savons pas pourquoi et comment nous « remplaçons » cette Chose réellement absente par des objets imaginaires : les objets sexuels, mais aussi l’argent, la belle maison, bref tout ce qui fait le quotidien de nos désirs concrets, toute ces petites « choses » sur lesquelles nous projetons (sans le savoir) tant de rêves et parfois tant de nostalgie…