lundi 1 février 2010

Liberté de dire oui et liberté de dire non. Sartre lecteur de Descartes (Cours)



1) La théorie cartésienne : liberté et volonté

Nous connaissons la théorie cartésienne dite du « libre arbitre », ou liberté de la volonté. Selon Descartes notre volonté est libre, au point que nous pouvons choisir dans l’indifférence la plus totale ; et cependant cette liberté ne vaut que lorsque nous adhérons à l’évidence, à la vérité des idées claires et distinctes. Comment expliquer ce paradoxe ?


Rappelons tout d'abord, dans le cadre de la théorie cartésienne de la vérité, cette distinction essentielle entre la volonté et l’entendement. La vérité se définit comme une adhésion à l’évidence, c'est-à-dire aux idées claires et distinctes. Qu’est-ce qui adhère ? C’est la volonté, la volonté qui juge, qui décide, qui donne son accord. Qu’est-ce qui entend, c'est-à-dire qui conçoit plus ou moins clairement ? C’est l’entendement. Mais l’entendement tout seul ne produit pas une vérité, il faut que la volonté y ajoute son accord, son assentiment. Bref l’entendement propose et la volonté dispose. Or c’est justement à ce niveau qu’intervient la liberté, au niveau de la volonté. Car celle-ci peut très bien ne peut être disposée à donner son accord. Pour deux raisons, une bonne et une mauvaise. Une bonne : lorsque l’idée conçue ou perçue n’est pas suffisamment claire, il y a tout intérêt à ne pas se précipiter pour la déclarer vraie, donc il faut comme le dit Descartes suspendre son jugement (attendre avant de juger). Une mauvaise : alors même qu’une idée me paraît évidente, je décide de ne pas le reconnaître, de lui tourner le dos. La liberté est ici centrale : dans le premier cas, c’est elle qui me fait accéder à la vérité ou au contraire me précipite dans l’erreur (par précipitation, justement). Dans le second cas elle se manifeste sous sa face arbitraire, le côté « n’importe quoi » de la liberté, qui n’est certes pas le plus glorieux mais n’en est pas moins réel. On n’est pas plus libre en étant rationnel, mais dans ce dernier cas on fait d’autant plus honneur à sa liberté. La liberté de Descartes est donc surtout une « liberté de dire oui », oui à la vérité rationnelle ; mais elle inclut une liberté de « dire non », elle-même au service de la raison : c’est le doute.

Il nous faut donc envisager cette question du doute. Suspendre son jugement équivaut bien à douter. Dans son œuvre, Descartes pratique le doute de façon méthodique, progressive, mais aussi de façon radicale (on parle alors d’un doute « hyperbolique »). A la recherche d’une certitude ultime, il est amené à douter de toutes ses représentations ; il imagine même qu’un malin génie s’amuse à le tromper ; et au moment où il risque de verser dans la folie, dans l’absurdité, par exemple de se dire : « le monde existe, j’existe, je le vois bien, mais je continue de le nier », il adhère de toute son âme à cette évidence, qui est même une certitude : « je suis, j’existe ». La liberté de douter est cependant importante pour nous, elle représente une première forme de ce qu’on veut établir aujourd’hui : la liberté de dire non.

Autre point essentiel à préciser, à propos de Descartes, mais qui va nous ouvrir d’autres horizons, c’est la différence fini/infini et le caractère « infini » de la volonté libre. Qu’est-ce que cela veut dire ? L’intelligence humaine (son entendement) est très clairement limité, fini, faillible, etc. Mais la volonté, et donc aussi la liberté, est dite infinie par Descartes. Comment cela ? L’homme serait-il un Dieu, l’égal de Dieu ? Pas du tout. L’homme serait l’égal de Dieu si son entendement et sa volonté étaient également infinies, au point de se confondre, ce qui est le cas chez l’être divin. Dieu est à cet égard l’être le plus libre qui soit. De plus, sa liberté est créatrice, alors que celle de l’homme ne l’est pas. L’homme ne peut pas créer les idées, du moins les idées vraies, il se contente de les percevoir et de les comprendre. Tandis que Dieu est en même temps le créateur de toutes les vérités (théorie de la création des vérités éternelles) : tout à la fois il les produit et il les déclare vraies. C'est la théorie dite de la « création continue » qui présente Dieu comme le créateur du monde et des êtres à tout moment de leur existence : l’existence ne s’explique par aucune autre cause que par la volonté divine de faire exister et de maintenir dans l’existence toutes choses. (Il pourrait d’ailleurs avoir la volonté de les faire disparaître.) Et cependant il faut dire que la volonté humaine est infinie, tout simplement parce qu’elle n’est contrainte ou limitée par rien qui soit extérieur à elle. Comprenons bien qu’un acte volontaire, un jugement, une décision, cela ne se partage pas : on décide ou on ne décide pas, on agit ou on n’agit pas (personne ne peut le faire à notre place et on ne peut pas le faire à moitié). Il n’y a pas de « moitié » à ce niveau. De la même manière on n’est pas un peu libre ou beaucoup : on est libre ou on ne l’est pas, et si on l’est, on l’est absolument, infiniment. Pour autant cela ne nous octroie nullement un pouvoir infini puisque, on l’a dit, cette liberté humaine n’est pas créatrice. Elle n’est pas une liberté de faire, mais une liberté de juger ; ce n’est pas la liberté de faire ce que l’on veut, mais la liberté de vouloir ce que l’on peut.


2) La lecture de Sartre : liberté et conscience

Cependant... il serait tentant d’attribuer à l’homme un pouvoir créateur semblable à celui de Dieu, ou tout au moins le pouvoir de se créer soi-même. L’idée originale de Sartre (développée dans un article célèbre intitulé « la liberté cartésienne ») serait précisément de restituer à l’homme ce que Descartes a perçu en Dieu : une liberté créatrice. Parler simplement d’une liberté de la volonté paraît un peu court (par rapport à la globalité de l’existence), surtout si on laisse entendre qu’il y aurait une volonté plutôt « bonne », pour l’homme, qui serait rationnelle, et une volonté plutôt « suspecte » qui serait irrationnelle ou du moins indifférente. Alors que la liberté divine, notons-le, se meut en pleine indifférence : il n’y a pas de raison pour que Dieu décide de telle ou telle chose, puisque c’est lui qui décide de ce qui est rationnel et de ce qui ne l’est pas. Notons que, du point de vue même du rationalisme cartésien, la liberté « infinie » de l’homme ne fait pas ombrage à la liberté « encore plus infinie » de Dieu, pour les même raisons : la supériorité de Dieu nous dépasse par définition, nous ne pouvons rien y comprendre, et si Dieu est capable de concilier sa liberté infinie avec la liberté infinie de ces créatures particulières que sont les hommes, c’est qu’il est vraiment très fort ! (Quand j’ai parlé de volonté «bonne », je ne faisais pas allusion à la « bonne volonté » morale de Kant. Mais il y a bien une morale, positive, attachée à la liberté cartésienne, et une théorie de la vertu : elle débouche sur une philosophie de la générosité. La générosité consiste proprement en une ferme et constante résolution de bien utiliser notre libre arbitre.)

Sartre va donc prendre appui sur la théorie cartésienne elle-même, sur le caractère infini de la liberté humaine, dont Descartes n’aurait pas tiré toutes les conséquences. Il faut dépasser certaines limitations que nous impose Descartes et que le contexte historique du 17è siècle imposait à Descartes. Et cela dans deux directions : 1) radicaliser et transformer le pouvoir de dire non, soit le doute chez Descartes, en pouvoir de « néantisation » ; 2) radicaliser et transformer le pouvoir de dire oui, soit l’adhésion à l’évidence chez Descartes, en pouvoir de création.

1) Dans le doute, ma liberté est entière, bien qu’elle soit moins noble que dans l’adhésion à l’évidence. Mais au moins, explique Sartre, c’est dans cette attitude apparemment négative que ma liberté se présente vraiment comme autonome : je vais jusqu’à nier le monde, et pour un peu je supposerais que Dieu me trompe. C’est un refus, un véritable acte de rébellion contre le créateur ! Mais là encore, Sartre tente de dépasser Descartes.

Descartes nous présente bien souvent le doute comme la décision de suspendre son jugement. C’est un jugement en attente. Mais le doute n’est pas toujours aussi volontaire ou aussi rationnel. Il est peut-être davantage « structurel », comme une caractéristique permanente de la conscience. L’animal ne doute pas, il adhère à la réalité du monde ; grâce à quoi il est entièrement à ce qu’il fait. Regardons un chat, il est scotché au réel, et il n’a pas le vertige. La conscience, elle, a toujours ce vertige (elle « est » ce vertige) de s’apercevoir qu’elle n’est pas ceci ou cela, et que ceci ou cela n’est pas elle. C’est justement comme cela que Hegel définit la conscience et la liberté de la conscience : la capacité de nier. De nier quoi ? D’abord de nier le donné objectif, tout ce qui n’est pas elle. La capacité de mettre à distance et de se tenir à distance des choses : c’est cela, la « négativité » de la conscience. La conscience fabrique du néant. Et ce n’est pas négatif ou « suicidaire » : c’est plutôt une question d’exogène, de respiration, pour l’être humain qui a besoin d’air. L’existence est une ouverture, un éclatement (comme le dit Sartre), une révolte et une libération permanentes.

2) La liberté la plus haute, la plus divine chez Descartes, qui consiste à dire oui à l’évidence, présente un triple inconvénient aux yeux de Sartre. 1° les vérités sont censées être créées par Dieu, ce que ne peut pas acccepter un philosophe athée. 2° Ensuite ces vérités ont une fâcheuse tendance à s’imposer à la volonté humaine, car évidemment le fait de bien concevoir nous incite fortement à adhérer. 3° Enfin « s’incliner devant l’évidence » , comme définition de la liberté, cela reste quand même un sacré paradoxe !

Il faut donc passer outre. Il faut donc se « libérer » d’une certaine tyrannie de la raison. L’imagination, par exemple, est tout aussi fondamentale et productrice. Et puis, c’est à l’homme de créer ses propres vérités : c’est à lui de créer un monde vrai. Sartre récupère et applique donc à l’homme, à la fois la théorie de la création des vérités éternelles, et la théorie de la création continuée. Au fond, tout ce que Descartes dit de Dieu, il faut l’affirmer de l’homme. Ce n’est pas injustifié si l’on pense que Descartes a peut-être, sans le savoir, transposé et sublimé en Dieu ce qu’il estimait être lui-même : tout simplement un homme libre.