jeudi 25 février 2010

La source première de toute connaissance (explication d'un texte de Hegel)

"La source première de notre connaissance est l'expérience. Pour qu'il y ait expérience, il faut, absolument parlant, que nous ayons perçu une chose elle-même. Mais on doit, en outre, distinguer perception et expérience. D'entrée de jeu la perception ne contient qu'un unique objet qui est maintenant, de façon fortuite, ainsi constituée, mais qui, une autre fois, peut être autrement constituée. Or, si je répète la perception et que, dans cette perception répétée, je remarque et retienne fermement ce qui reste égal à soi-même en toutes ces perceptions, c'est là une expérience. L'expérience contient avant tout des lois, c'est-à-dire une liaison entre deux phénomènes tels que, si l'un est présent, l'autre aussi suit toujours. Mais l'expérience ne contient que l'universalité d'un tel phénomène, non la nécessité de la corrélation. L'expérience enseigne seulement qu'une chose est ainsi, c'est-à-dire comme elle se trouve, ou donnée, mais non encore les fondements ou le pourquoi.
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Si l'on veut connaître ce qu'est véritablement une rose, un œillet, un chêne etc., c'est-à-dire en saisir le concept, il faut tout d'abord saisir le concept supérieur sur lequel se fondent ces êtres, ici par conséquent le concept de plante; et, pour saisir le concept de plante, il faut derechef saisir le concept plus élevé d'où dépend le concept de plante, c'est-à-dire le concept de corps organisé. - Pour avoir la représentation de corps, de surface, de lignes et de points, il est nécessaire d'abord qu'on ait la représentation de l'espace, car l'espace est l'universel tandis que les corps, les surfaces, etc., ne sont que des déterminations particulières dans l'espace. De même l'avenir, le passé et le présent présupposent le temps comme leur fondement universel, et la même règle vaut aussi pour le droit, pour le devoir et pour la religion, déterminations particulières de la conscience qui en est le fondement universel." (F. Hegel)




Introduction

Les progrès des sciences positives, depuis le 17è siècle, ont conduit la philosophie à s’interroger sur l’origine de nos connaissances en tant que processus complexe (et pas seulement intuition intellectuelle ou « vision » des essences : Platon).

Le thème du texte est donc celui de la connaissance.

Hegel soutient que si la source première de notre connaissance est bien l’expérience, celle-ci serait vaine sans la compréhension des concepts adéquats.

Le problème est donc de restituer le processus complet de la connaissance, d’examiner les rapports de l’expérience avec la théorie (ou les concepts) , et au-delà de trouver le fondement universel de toute connaissance (la conscience).

Le texte s’articule en deux parties principales, dans un mouvement qui nous ramène aux fondements. I – L’expérience comme sources première de notre connaissance, mais aussi distinction perception/expérience, et limites de l’expérience. II – Mais connaître implique la saisie des concepts, c'est-à-dire la remontée vers les concepts universels, jusqu’à la conscience qui est le fondement ultime de toute connaissance.


I - Le rôle de l’expérience dans la connaissance

1) L’expérience : « source première ». La référence obligée ici est la thèse de Kant : « toute connaissance débute avec l’expérience », mais aussi celle des philosophes empiristes (Locke, etc.). Au sens commun, l’expérience est une somme de vécus irremplaçables fondés sur une perception répétée des choses. Au sens scientifique, l’expérience s’applique à l’expérimentation comme vérification d’une hypothèse. Le mot « source » renvoie à la notion philosophique de « donné ». Le donné est le phénomène en tant que saisi par l’expérience, avant qu’il ne devienne un objet de connaissance. On voit que le problème est celui de l’origine de la connaissance.

2) Le rôle de la perception dans l’expérience. « Percevoir la chose elle-même » est la condition de l’expérience. On parle aussi d’ « intuition sensible ». La perception est la saisie d’un seul objet, à chaque fois différent : elle est toujours différente, soumise au temps.

3) En consiste l’expérience proprement dite ? En une succession de perceptions, une répétition. Quelque chose d’égal, d’identique s’en dégage. « Remarquer », « retenir » : attention et mémoire. Nous sommes surpris de constater que ce sont précisément des attributs de la conscience ! Celle-ci serait-elle déjà présente à ce premier niveau de la connaissance ? L’expérience contient des lois, cad des rapports constants entre 2 phénomènes (« liaison »). Or, surprise !, les lois appartiennent à la théorie. Les concepts seraient t-il déjà opérants à ce niveau ?

4) Les limites de l’expérience. Il s’agit d’une transition vers la 2è partie. Hegel explique que l’expérience est limitée. Elle enseigne l’universalité, mais pas la nécessité, le comment mais pas le pourquoi. Universalité : c’est la constance des corrélations. Nécessité : signifie que cela ne peut pas être autrement. Kant : « L’expérience nous apprend bien que quelque chose est de telle ou telle manière, mais non point que cela ne peut-être autrement ». En guise de transition vers le rôle des concepts, cette autre citation de Kant : « Si toute notre connaissance débute AVEC l’expérience, cela ne prouve pas qu’elle dérive tout DE l’expérience. »


II – Le rôle des concepts dans la connaissance

1) 1er exemple : la « réduction » vers le concept de corps organisé. Le principe du passage est que connaître = saisir le concept. Le concept est la définition de la chose, accessible seulement à l’esprit. Pourquoi le concept est-il dit « supérieur » ? Au sens où pour Descartes, par exemple, le plus simple toujours aussi le plus vrai, le plus certain. Le concept de plante par exemple est à la fois plus simple (unifié) et plus riche que la perception d’une suite de plantes…

2) 2ème exemple : la réduction vers le concept d’espace. Selon Kant, « l’espace est la condition a priori de l’expérience sensible ». Les corps sont et se meuvent dans un espace. Par exemple Descartes parle de « substance étendue » : ce sont les choses dans l’espace, ayant une grandeur mesurable… par l’esprit ! L’autre condition a priori de toute expérience est le temps : or le temps est une caractéristique de la conscience. Cette remontée vers les concepts est donc effectuée par la conscience.

3) La conscience comme fondement universel. Rappelons d’une part que l’expérience est une succession de perceptions, elle introduit donc le temps. D’autre part toute représentation suppose le temps intérieur. Mais qu’est-ce que le « fondement » ? Ce n’est pas l’origine au sens de cause (comme le feu cause la brûlure), mais l’origine comme condition. Par exemple pour Descartes le Cogito (la pensée) est le fondement du Sujet, et donc de la science. « Droit, devoir, religion » : ce sont des domaines de l’esprit, mais que l’on peut ramener à un concept : la conscience, encore. La conscience est donc le fondement universel. La conscience est aussi le cœur, le joyau humain qui permet la connaissance, la culture, etc. Par exemple la conscience est au cœur du devoir (« en conscience »), de la religion (la « foi »). Ce fondement mérite bien d’être appelé universel puisqu’il vaut pour toutes les activités de l’esprit.

Conclusion. – L’expérience est donc nécessaire, et cependant non-suffisante. La connaissance vraie consiste à saisir les concepts. Rappelons la différence essentielle entre la source (« première ») et le fondement (« universel »). Finalement tout se ramène à la conscience. Cependant pour la science moderne, le rôle de l’expérience reste déterminant.