mardi 23 mars 2010

Explication d'un texte de Emile Benveniste

Problèmes de linguistique générale, t. I, Éd. Gallimard, 1966, pp. 29


" En posant l'homme dans sa relation avec la nature ou dans sa relation avec l'homme, par le truchement du langage, nous posons la société. Cela n'est pas coïncidence historique mais enchaînement nécessaire. Car le langage se réalise toujours dans une langue, dans une structure linguistique définie et particulière, inséparable d'une société définie et particulière. Langue et société ne se conçoivent pas l'une sans l'autre. L'une et l'autre sont données. Mais aussi l'une et l'autre sont apprises par l'être humain, qui h'en possède pas la connaissance innée. L'enfant naît et se développe dans la société des hommes. Ce sont des humains adultes, ses parents, qui lui inculquent l'usage de la parole. L'acquisition du langage est une expérience qui va de pair chez l'enfant avec la formation du symbole et la construction de l'objet. Il apprend les choses par leur nom; il découvre que tout a un nom et que d'apprendre les noms lui donne la disposition des choses. Mais il découvre aussi qu'il a lui-même un nom et que par là il communique avec son entourage. Ainsi s'éveille en lui la conscience du milieu social où il baigne et qui façonnera peu à peu son esprit par l'intermédiaire du langage.
À mesure qu'il devient capable d'opérations intellectuelles plus complexes, il est intégré à la culture qui l'environne. J'appelle culture le milieu humain, tout ce qui, par-delà l'accomplissement des fonctions biologiques, donne à la vie et à l'activité humaine forme, sens et contenu. La culture est inhérente à la société des hommes, quel que soit le niveau de civilisation. Par la langue, l'homme assimile la culture, la perpétue : ou la transforme. Or comme chaque langue, chaque culture met en œuvre un appareil spécifique de symboles en lequel s'identifie chaque' société. La diversité des langues, la diversité des cultures, leurs changements, font apparaître la nature conventionnelle du symbolisme qui les articule. C'est en définitive le symbole qui noue ce lien vivant entre. l'homme, la langue et la culture. "




(Abrégé, niveau terminale)

Introduction

- E.B. est un linguiste célèbre par sa "théorie de l'énonciation", cad l'étude du langage "en situation", le langage comme phénomène social.
- Le thème du texte est précisément le rapport entre langage, société et culture.
- Le problème est de savoir comment opère cette union : est-ce un fait historique ou une
nécessité structurelle? La thèse de l'auteur apparaît à la fin du texte: "c'est en définitive le symbole qui noue ce lien vivant entre l'homme, le langage et la culture".
- On atteint cette conclusion par trois étapes :
1) ligne 1 à 8 : langue et société sont intrinsèquement nouées
2) ligne 9 à 17 : l'acquisition du langage chez l'enfant est une expérience sociale
3) ligne 18 à la fin: la langue est le véhicule d'une culture, inhérente à toute société

I - Le lien entre langue et société

1) Homme, langage et société (1 à 3). La première remarque du texte est globalement anthropologique : on associe les notions de langage et de société. Cette association est marquée par la répétition suivante: "en posant ... nous posons". "Poser", en philosophie, signifie : définir l'existence de quelque chose. L'existence de l'homme est relation : avec la nature, avec l'homme. Cette relation n'est rien d'autre que le langage. "Truchement" veut dire : médiation, intermédiaire. Le langage est le mode de relation spécifique à l'homme: une relation qui est communication. La société est le mode de communication spécifique à l'homme, cad une communauté organisée. Le lien entre langage et société n'est pas une coïncidence historique, comme si, par hasard, la société avait rencontré le langage, ou comme si, par hasard, l'être parlant s'était organisé en société. Non, il y a enchaînement nécessaire car
le langage, comme la société, est une organisation, un ensemble de règles. ~
2) Langues, langage et société (4 à 6). Ne pas confondre langue et langage. La langue est l'existence sociale du langage, sa "réalisation". La langue n'est pas une fonction mais une structure, une organisation pure où chaque partie est liée à toutes les autres. Le linguiste Saussure écrivait: "dans la langue il n'y a que des différences". Le mot "loup" par exemple, avant de se rapporter à un animal particulier, se rapporte par distinction à d'autres mots comme "chien", "chacal", etc. Chaque langue est définie et particulière: autant de langues que d'ethnies, selon des facteurs régionaux, historiques, géographiques. Chaque langue est particulière exactement comme chaque société. Il n'est pas question en effet de croire en l'existence d'une langue unique ou une langue originelle : ceci n'est rien qu'un mythe, d'ailleurs politiquement dangereux (la plus originelle serait la plus "pure" ... ).
3) Langue et société : un mode de donation particulier (7 à 8). Que signifie que l'un et l'autre sont données? "Donné" signifie "ce qui est déjà-là", extérieur à l'individu, mais intégré par lui. La langue en effet existe sans moi. La société aussi. Je vais assimiler la langue, je vais être assimilé par la société. Par définition, ce qui est "donné" n'est pas inné. La donation est donc suivie d'un apprentissage. Là encore, on a pu croire dans le passé que la connaissance de la langue était innée, tout comme l'instinct social, la "sociabilité". Aristote: "l'homme est un animal politique". Sauf que ceci n'est pas naturel, puisque cela dépend d'un facteur non naturel, la langue.

ll - L'acquisition du langage

1) Education et usage de la parole (9 à 10). Le fait de mettre en relation enfant et société montre que l'enfant est d'emblée immergé dans un système de règles, de lois. La relation avec les adultes accentue ce rapport nécessaire à la loi. Comme la société, la langue est faite de règles' et de lois: faites/ne faites pas, dites/ne dites pas ... La parole est l'aspect concret du langage, sa mise en situation individuelle. Cet usage n'est pas libre : il y a un "mode d'emploi".
2) Acquisition du langage et "prise de possession du monde" : le nom (10 à 14). Ici il faut souligner un parallèle entre la fonction du mot et la fonction de l'outil, en tant qu'ils permettent tous deux une appropriation du monde. Tous deux reposent sur le principe économique de la répétition : le mot sert à désigner plusieurs choses, l'outil sert à effectuer plusieurs travaux. De cette manière, efficace, l'homme prend possession du monde. De plus, le nom propre sert à désigner une personne, il constitue une signature, presque un acte de propriété.
3) La découverte de soi et des autres par le langage (14 à 17). La "conscience du milieu social" et le "façonnage de l'esprit" s'effectue grâce au langage. Il s'agit d'une double opération, mais essentiellement liée, car en utilisant une langue l'individu "partage", voire "adopte" certaines significations implicites de cette langue. On peut prétendre en effet que la langue a, par elle-même, une influence sur la manière de penser d'un peuple (les anglais sont "pragmatiques" car leur langue se prête mal aux généralités abstraites ?).

III - Le lien entre langue et culture: le symbolisme

1) Définition de la culture (18 à 23). Comme la langue, la culture est donnée : elle est un environnement, un milieu humain. Mais elle doit être intégrée et assimilée. La culture représente tout ce qui nous vient de la tradition, par héritage, et non par hérédité naturelle. "Forme, sens et contenu" signifient aussi bien: aspect, finalité, et signification. On retrouve ici la thèse de Lévi-Strauss selon laquelle la culture est inhérente à la société humaine. On ne doit pas confondre "culture" et "civilisation", ce dernier terme étant associé trop souvent à la seule culture occidentale et à l'idéologie du "progrès".
2) La fonction du symbolisme (23 à fin). Posons d'abord que la langue est bien le véhicule de la culture. Un symbole, en général, est la représentation abstraite d'une chose. Un mot, mais aussi une image, un graphisme. Le symbole est quelque chose de plus vaste que le "signe" linguistique: ce dernier est pris dans un "système" plus limité, celui de la langue. La culture est donc un ensemble de symboles, changeant, mouvants et vivants. Plus précisément, la culture est ce qui "met en oeuvre" les symboles et les rend créatifs... Mais en même temps, c'est le symbole qui articule la langue, l'homme, et la culture. "Symbole" signifie avant tout "union". Enfin le symbolisme est dit "conventionnel", tout comme la langue: il y a une nécessité seulement historique (non naturelle) qui préside à la formation des symboles.

Conclusion. De ce texte, on retire l'impression que la notion d'humanité ou d'Homme en général tend à se dissoudre dans celles de langue, de culture, de symbole. L'Homme ne seraitil plus le centre de la pensée philosophique ?