jeudi 4 mars 2010

Explication d'un texte de Julien Benda : "La trahison des clercs"

« Nous disions plus haut que la fin logique de ce réalisme intégral professé par l’humanité actuelle, c’est l’entretuerie organisée des nations ou des classes. On en peut concevoir une autre, qui serait au contraire leur réconciliation, le bien à posséder devenant la terre elle-même, dont elles auraient enfin compris qu’une bonne exploitation n’est possible que par leur union, cependant que la volonté de se poser comme distinct serait transférée de la nation à l’espèce, orgueilleusement dressée contre tout ce qui n’est pas elle. Et, de fait, un tel mouvement existe ; il existe, par-dessus les classes et les nations, une volonté de l’espèce de se rendre maîtresse des choses et, quand un être humain s’envole en quelques heures d’un bout de la terre à l’autre, c’est toute la race humaine qui frémit d’orgueil et s’adore comme distincte parmi la création. Ajoutons que cet impérialisme de l’espèce est bien, au fond, ce que prêchent les grands recteurs de la conscience moderne ; c’est l’homme, ce n’est pas la nation ou la classe, que Nietzsche, Sorel, Bergson exaltent dans son génie à se rendre maître de la terre ; c’est l’humanité, et non telle fraction d’elle, qu’Auguste Comte invite à s’enfoncer dans la conscience de soi et à se prendre enfin pour objet de sa religion. On peut penser parfois qu’un tel mouvement s’affirmera de plus en plus et que c’est par cette voie que s’éteindront les guerres interhumaines ; on arrivera ainsi à une « fraternité universelle », mais qui, loin d’être l’abolition de l’esprit de nation avec ses appétits et ses orgueils, en sera au contraire la forme suprême, la nation s’appelant l’Homme et l’ennemi s’appelant Dieu. Et dès lors, unifiée en une immense armée, en une immense usine, ne connaissant plus que des héroïsmes, des disciplines, des inventions, flétrissant toute activité libre et désintéressée, bien revenue de placer le bien au delà du monde réel et n’ayant plus pour dieu qu’elle-même et ses vouloirs, l’humanité atteindra à de grandes choses, je veux dire à une mainmise vraiment grandiose sur la matière qui l’environne, à une conscience vraiment joyeuse de sa puissance et de sa grandeur. Et l’histoire sourira de penser que Socrate et Jésus-Christ sont morts pour cette espèce. » (J. Benda, dernières lignes de la Trahison des Clercs, 1927)




Plan du commentaire



Le contexte. « La trahison des clercs » : les « clercs » désignent en 1927 les « intellectuels » qualifiés de « réalistes », ceux qui pour Julien Benda et quelques autres ont abandonné tout idéal humaniste.
Le thème. Le progrès et la réconciliation historique de l’Humanité
La thèse. De l’unification de toutes les nations et de toutes les classes, naîtra une humanité fraternelle sûre de sa puissance, pouvant se passer de toute croyance au divin.
Le problème. A-t-on raison de croire en l’avenir de l’humanité, au progrès, à la fraternité future de tous les peuples ? L’Homme peut-il remplacer Dieu ?
Plan (articulations). On peut distinguer deux idées qui se complètent et qui s’enchaînent dans le texte . 1) Dépasser les nations et les classes pour parvenir à l’unité : c’est ce qu’on peut appeler l’ « impérialisme de l’espèce » (ligne 1 à 20) ; 2) Remplacer l’ancienne religion par l’enthousiasme humaniste, en vue d’atteindre la fraternité universelle (ligne 20 à fin). Autrement dit : réconciliation et progrès.

I. Au-delà des nations et des classes

1) Au-delà des nations
La nation est l’identité historique et culturelle (mais aussi linguistique, territoriale, etc.) d’un peuple « sa volonté de se poser comme distinct »). Pour Benda, il s’agit de transférer cette volonté sur l’espèce tout entière, « distincte parmi la création ». Le texte présence cela comme une prise de conscience à effectuer. > L’actualité de ce thème est évidente : que l’on pense aux débats actuels sur l’Europe, le Mondalisme, l’altermondialisme…

2) Au-delà des classes
Il faut dépasser les oppositions et les guerres entre les classes sociales, auxquelles l’Histoire nous a habituées. Ce dépassement ne peut s’effectuer dans le conflit lui-même (un « dernier conflit » qui règlerait tout) comme le pensait Marx, mais par la réconciliation… > Aux yeux d’un marxiste, ce raisonnement paraîtra naïf : l’unité des peuples reste un « vœu pieu », un rêve, si les classes opprimées n’imposent pas (par la force) la justice dans le monde.

3) La notion de progrès dans le texte
Il faudrait expliquer l’origine de cette notion de « progrès » et les formes particulières qu’elle prend, par exemple aux 17è et au 18è siècles. L’impérialisme de l’espèce qui consiste à vouloir de « se rendre maître de la Terre » fait écho au fameux « se rendre comme maître et possesseurs de la nature » de Descartes. > Le sentiment qui prédomine ici est celui de l’orgueil, assorti à une rhétorique quasiment militaire (ton de l’exhortation).

II. Au-delà de la religion : la fraternité universelle

1) La fraternité universelle, forme suprême de l’esprit de nation
Le but est, comme toujours, la paix universelle et la fraternité. Cette dernière notion, d’abord religieuse, est devenue un des piliers du républicanisme. Mais, le texte de Benda continue de surprendre par le ton employé, volontiers guerrier : « esprit de nation », « ennemi », « immense armée »…

2) Au-delà de l’individualisme : l’Homme contre l’Individu
« Flétrissant toute activité libre et désintéressée » : l’auteur stigmatise, avec une grande énergie, l’esprit libre et individuel, pour valoriser uniquement l’Esprit collectif, celui de l’Humanité-en-marche ! Ce sacrifice de l’individu pour l’espèce, ce collectivisme rapproche cette fois la thèse de l’auteur et celle de Marx.

3) L’Homme au-delà de Dieu
A partir de la ligne 30, « revenu de placer… », l’auteur affiche ses véritables intentions : que l’homme prenne enfin la place de Dieu, « sa « puissance et grandeur ». comme acec Auguste Comte, il s’agit d’instaurer une sorte de « religion de l’Humanité ». Comme avec Hegel et sa « ruse de la Raison », il est permit de sourire (« l’histoire sourira ») des fausses contradictions de l’Histoire : celle-ci a bien un Sens, c’est celui du progrès et de la gloire de l’Humanité…

Il s’agit là d’une texte à l’optimisme étonnant, non exempt d’ambiguïtés : à la fois convaincant par ses intentions anti-religieuses, et inquiétant dans son langage quasiment… religieux.