jeudi 11 mars 2010

Imagination et imaginaire

Introduction

a) anecdote. — “Le physicien Szilard annonce un jour à son ami Hans Bethe qu’il a décidé de tenir un journal. — Je n’ai pas l’intention de le publier ; je vais simplement cataloguer les faits pour que Dieu en soit informé. — Tu ne crois pas que Dieu connaît les faits ? lui demande Behe ? — Si, dit Szilard. Il connaît les faits, mais il ne connaît pas cette version des faits” (Cité par P. Jacob, L’empirisme logique, Paris Minuit 1980) — Cette histoire montre que les faits bruts ne peuvent être racontés sans imagination, et que l’imagination suppose à son tour une interprétation, c’est-à-dire une version subjective du réel.
b) plan. — A son tour, la philosophie propose plusieurs théories, plusieurs versions du phénomène ‘imagination’. La première, la moins stimulante, en fait un pouvoir de reproduction du réel, une opération certes nécessaire et utile mais aussi chargée d’illusions. La seconde version, celle de l’imagination créatrice, correspond à une émancipation puisque l’imagination rime alors avec liberté et expression artistique. L’imagination copie le monde, l’imagination crée le monde, mais aussi 3° l’imagination est un monde : le monde intérieur du sujet peut être défini comme un ‘imaginaire”, et l’apparition d’un sujet dépend toujours d’une ‘identification’ imaginaire. On ne dira pas seulement “imaginer”, mais aussi et surtout “s’imaginer”.




I/ L’IMAGINATION REPRODUCTRICE

1) Une faculté intermédiaire

a) une forme de representation. — Qu’est-ce qu’une représentation ? Un certain rapport de l’esprit avec le réel. Réel (ce qui est), Présence (ce qui est là), présentation (ce qui est là pour moi ou par moi), représentation (ce qui est là en moi ou à cause de moi). Le moins que l’on puisse dire de l’imagination, c’est qu’elle est une faculté mentale de représentation. Mais il faut préciser, car cela pourrait aussi définir la perception : imaginer est se représenter un objet en son absence. Seulement, cela pourrait aussi caractériser la mémoire. Dans un sens, il y a bien une imagination-mémoire, qui consiste à former des images répétant ce qui a déjà été perçu. Il s’agit là d’une reproduction pure et simple du réel. Or il faut justement distinguer imagination et mémoire comme on a distingué imagination et perception. Je ne dois pas dire que j’imagine Pierre quand je me souviens de ce qu’il faisait hier ; je l’imagine lorsque je le fais agir comme s’il était un personnage de roman, donc dans la fiction et non dans le simple souvenir. L’imagination a davantage une fonction d’anticipation que de remémoration, elle est tournée vers l’avenir plus que vers le passé, même si elle doit se fonder sur des images et des perceptions du passé.
2) un genre de connaissance. — Presque toute la philosophie classique considère l’imagination comme un genre de connaissance, mais une connaissance mineure. Plus exactement une connaissance intermédiaire entre la pure sensation physique et l’intuition pure de la pensée. Ce genre de connaissance est donc lié, plus ou moins directement, au corps du sujet imaginant et s’applique à des objets qui sont des corps. Descartes écrit : “Imaginer n’est autre chose que contempler la figure ou l’image d’une chose corporelle” (2è Méd.). Descartes écrit encore qu’elle est la “faculté corporelle” de l’esprit. Il faut d’ailleurs distinguer ses deux productions possibles : les images (reflets des corps) et les figures (plus abstraites, plus intéressantes pour Descartes.) — Spinoza lie à son tour l’imagination et le corps. Par exemple, je regarde le soleil, ignorant l’astronomie. J’imagine que c’est une petite boule chaude et proche. cette image est selon Spinoza une “idée mutilée et confuse”. Confusion qui vient de ce que j’adhère à l’état de mon corps affecté par le soleil, sans me représenter (intellectuellement) les positions exactes. — Le rationalisme oppose donc l’imagination à l’intellection. Ce n’est plus vraiment le cas avec les auteurs empiristes, mais ceux-ci rabattent néanmoins l’imagination sur la perception. Pour eux (Locke, Hobbes, Hume), les images sont les doubles mnésiques de la perception, des doubles qui en s’associant les uns aux autres forment l’imagination dans sa complexité. — Mais au fond, empirisme et rationalisme débouchent tous deux sur une conception où l’imagination apparaît comme un “stade pré-rationnel” du développement de la pensée (l’empirisme insiste sur le processus, le rationalisme sur la pensée elle-même). De Descartes à Piaget, en passant par Hume ou Hegel, c’est toujours dans la perspective de la connaissance que le phénomène psychique de l’imagination est abordé. Les choses vont changer avec Freud, notamment.

2) Un facteur d’illusion

a) imitation et apparence. — L’imagination apparaît dès l’antiquité comme un domaine suspect, contraire à la réalité et à la vérité. Ainsi Platon distingue trois ordres de réalité. En bas le monde de l’apparence, cad justement celui des images qui ne sont que des copies ou des simulacres des choses réelles. Au-dessus, on trouve les choses elles-mêmes, telles que l’artisan les construit par exemple. Seulement il les construit par rapport à un modèle, une idée (eidos) qui appartient au troisième étage du réel, le seul vraiment authentique. Ainsi distingue-t-on 3 lits : l’image du lit, le lit comme chose, et l’idée du lit (connue seulement par le démiurge). L’artiste, en tant qu’il se contente d’imiter [?], est bien pire que l’artisan. Ainsi “l’imitateur n’entend rien à la réalité, il ne connaît que l’apparence”. Les poètes et les sophistes (singes des philosophes) sont responsables de la décadence. Le problème c’est que ce domaine des images est en même temps celui des opinions non réfléchies, non philosophiques, en somme le vaste domaine de la croyance et de l’illusion. La caverne où l’homme s’imagine connaître la réalité alors qu’il n’en perçoit que le film reflété sur les parois de sa caverne.
b) erreur et illusion. — De même pour les philosophes rationalistes : dès lors que l’imagination est pensée en terme de connaissance, elle devient immédiatement synonyme d’erreur, voire d’errance de la raison. L’image est, classiquement, distinguée du “concept”, lequel n’est lié à aucune représentation sensible. C’est la condition corporelle de l’imagination qui fait sa faiblesse. Soit l’exemple de Descartes d’un Chiligone : je puis le concevoir fort clairement et distinctement grâce à mon entendement, mais je ne saurais imaginer les mille côtés de cette figure. — Pascal généralise et jette un anathème ambigu sur “cette superbe puissance, ennemie de la raison, qui se plaît à la contrôler et à la dominer”. cette illusion se prolonge dans le divertissement et les rêveries de mauvais aloi.
c) projection et prediction. — L’empirisme n’est pas en reste. En tant que reproductrice, l’imagination reste liée pour lui à la perception et donc à une forme de mémoire. Or comme “sensation en voie de dégradation” (Hobbes), donc tournée vers le passé, l’imagination n’en est pas moins projective, et c’est en cela qu’elle est dangereuse. Elle tente d’anticiper l’avenir sous la forme de la prédiction : mais qu’est-ce qu’une prédiction, sinon une prévision de l’avenir en fonction de ce que l’on sait déjà, en fonction du passé ? C’est donc une projection pure et simple, plus ou moins honnête, utilisant par exemple le procédé de l’analogie. Enfin, pourquoi prévoir sinon pour se rassurer ? — La porte du rêve est désormais grande ouverte, avec toute son ambiguïté : à la fois piège et évasion, fatalité et nécessité. Le rêve est illusion en ce qu’il repose sur un passé qui n’est plus (les souvenirs diurnes par exemple) ; par ailleurs il est un voile généreux posé sur les difficultés du présent. Sur le plan religieux, Bergson a assimilé l’imagination à une fonction fabulatrice . On “fabule”, on se raconte des histoires, lorsqu’on est dans la crainte et dans le trouble. Devant la menace, l’homme invente pour s’échapper de la réalité ; il s’en invente une autre (mythomanie). Ensemble, les hommes s’entraînent à la crédulité, et c’est le règne de l’opinion (cf. Platon). — Mais, en tant qu’il peut anticiper l’avenir, le rêve est positif. C’est le cas de l’utopie , ou rêve d’un ailleurs (sans lieu…), dont on peut seulement dire qu’il a une “chance” de se réaliser. Ce n’est pas encore une anticipation vraiment constructive (les utopies peuvent faire des ravages…), mais une suggestion et toujours, dans tous les sens du terme, une pro-vocation.


II/ L’IMAGINATION CREATRICE

1) Une fonction productrice

a) une factulte de synthese et la theorie du schematisme (kant). — Kant combat sur deux fronts ennemis : celui du dogmatisme, qui voit en l’imagination cette connaissance infirme et réductrice, opposée à la raison ; celui du scepticisme (de Hume) qui fait de l’imagination une puissance illusoire, illusoire et cependant sérieuse puisque nos soit-disant raisons ne sont que sont que des constructions à partir de celle-ci. Avec Kant, l’imagination est prise au sérieux en même temps que la raison puisque l’imagination est caractérisée comme “pouvoir fondamental qui sert a priori de principe à toute connaissance” (CRP). Comment cela ? En assurant essentiellement la synthèse de nos impressions sensibles, qu’elle unifie spontanément dans le temps. Nous n’avons pas conscience de ce pouvoir, mais sans lui nous ne pourrions jamais intellectualiser ni comprendre quoi que ce soit. L’imagination est proprement la condition pour qu’une donnée sensible (intuition) puisse être liée à une représentation intellectuelle (concept). Certes, elle est inférieure à la raison qui contient et utilise les règles objectives de l’esprit, mais elle rend possible ces opérations de l’esprit dans la subjectivité de chacun, elle les anticipe grâce à ce que Kant appelle des schèmes. A mi-chemin entre l’image et le concept, le “schème” de chien par exemple n’est pas l’image (même “schématisée”) du chien ni toute la richesse du concept de chien (ce que c’est qu’un chien et ce qu’on peut faire avec, etc), mais ce qui permet dans l’esprit de se représenter un chien (en fait, c’est surtout le temps lui-même, le temps d’établir les liaisons entre toutes les perceptions “chiennesques”, ou bien si l’on préfère cet espace, cette liberté intérieure qu’il faut bien supposer pour que la machinerie subjective fonctionne.) L’essentiel est de retenir son pouvoir producteur : le fait par exemple de pouvoir me représenter un chien, sans qu’il me faille à chaque fois avoir cet animal sous les yeux ou bien un traité de zoologie qui me décrive ses principales propriétés.
b) une faculte du pur possible (sartre). — Ce n’est pas par rapport à toute connaissance possible que Sartre pense l’imagination, mais plutôt par rapport au phénomène global et irréductible de la conscience. Elle garde en un sens un pouvoir synthétique. Simplement l’imagination est une forme particulière de conscience (comme la conscience percevante, par exemple), qui en tant que telle engage l’être tout entier dans son existence. — Sartre accentue surtout le pouvoir producteur de l’imagination, puisqu’il lui attribut même une forme absolue de liberté. Quelle liberté ? La liberté de s’affranchir du réel tel qu’il existe, tel qu’on le voit. Par l’imagination, nous avons le pouvoir de le nier, c’est un pouvoir néantisant. Certes, on ne pourrait pas le nier s’il n’existait pas, et nous ne pourrions imaginer si nous n’avions déjà perçu des objets. Mais en elle-même l’imagination crée des images, elle ne les perçoit pas. Elle est la conscience en train de créer, de produire spontanément des objets qui ne sont “rien de plus que la conscience qu’on en a”. On les crée effectivement puisqu’ils n’existaient pas avant qu’on les imagine (par exemple un héros de roman) ; simplement on les crée dans l’imaginaire (création du concept), non dans le réel. L’imagination est production d’irréel. Au fond, ce n’est pas tant cet irréel (parfois vain) qui compte, que la liberté que je me donne en l’envisageant. “L’imagination, c’est la conscience tout entière en tant qu’elle réalise sa liberté”. Il s’agit bien de créer et se tourner vers l’avenir.

2) Imagination et création

a) la creation artistique. (kant, breton) — Sartre disait qu’entre le remémoré et l’imaginé, il y avait toute la différence qu’on pouvait trouver entre un historien mémorialiiste et un poète. La liberté de création caractérisant le second. — Il faut cependant nuancer, et examiner le rapport entre les facultés. Kant soutenait que dans l’expérience du beau, “l’imagination dans sa liberté et l’entendement dans sa légalité s’animent réciproquement”. L’art supposerait donc autre chose que l’imagination ? Le jugement de goût existe et ne se limite pas à une imagination débridée. Le sentiment esthétique réside dans l’appréhension d’un jeu à la fois libre et régulier, harmonieux, entre l’imagination et l’intelligence. Seul le génie sait exprimer à la perfection ce rapport harmonieux entre les facultés sensibles et intellectuelles. Kant voit cependant dans le sublime le dépassement à la fois de l’imagination et de l’intelligence, la possibilité de figurer ce qui n’a pas de forme, de dire ce qui est indicible, bref d’imaginer l’inimaginable… A partir du 19è siècle, le terme “imaginatif” est généralement employé pour caractériser une œuvre, et remplace peu à peu ce qui était appelé “beauté” (aujourd’hui, on dirait “c’est super”!). Ainsi pour le romantisme allemand l’imagination artistique sait-elle concilier l’Absolu et le relatif, l’infini et la limite, l’intérieur de l’Esprit et l’extérieur de la Nature, etc. Ainsi s’explique également l’art abstrait ou conceptuel, qui construit ou conçoit des formes entièrement nouvelles, cher à imaginer une nouvelle forme de pensée. — Le comble est atteint avec le “surréalisme”, ce mouvement artistique du début du siècle qui accorde tout pouvoir à l’imagination, et qui ne reconnaît qu’un monde valable : celui du “surréel” (cf. A. Breton, Manifestes du surréalisme ; Dali, etc.). Pouvoir du rêve, de la poésie automatique, de la magie, et aussi réhabilitation générale des “primitifs” ou de l’enfance. Certains psychologues comme Minkowski vont jusqu’à considérer que le passage de la vie mentale de l’enfant ou du primitif à l’”adultocentrisme” est un refoulement et un rétrécissement progressif de la faculté d’imaginer…
b) predilection et anticipation. — Indéniablement, l’imagination possède aussi une vertu formatrice et anticipatrice. Elle fait advenir une réalité souhaitable. Pour être créatrice, pour anticiper vraiment, l’imagination doit être liée non à la connaissance mais d’abord au désir. On imagine ce qu’on désire, c’est-à-dire ce qui nous manque. Et l’on suppose que cela contribuera à le faire apparaître. Ce n’est donc pas une prédiction par rapport à ce que l’on sait déjà, mais une prédilection par rapport à ce que l’on souhaite, par rapport à ce que l’on veut devenir. — On pourrait d’abord citer le jeu qui est à la fois lié à l’intelligence, à l’imagination et au désir. Le modèle en est fourni par Freud avec le jeu du “fort-da” : le mouvement d’”aller” figure l’absence de la mère (l’angoisse), et le mouvement inverse son retour (jubilation). Il semble que le but ne soit que de compensation par rapport à une absence ; mais en réalité il y a création authentique : en l’occurrence, accès au langage lui-même. — Ici prend place la “reine des facultés” dont parle Baudelaire, en ce sens qu’elle met par exemple son pouvoir d’anticipation au service de l’art. Et l’art se met au service de la société en ce sens qu’il annonce les révolutions de l’esprit, les sensibilités nouvelles. Il les annonce et même il les crée. C’est la fonction par excellence des “avant-gardes”. L’imagination artistique ou littéraire peut même anticiper sur l’imagination scientifique : Jules Verne, la science-fiction. L’imagination fait “passer” de l’art à la science et réciproquement. La technique et la science elles-mêmes usent de l’imagination pour progresser, pour inventer. Qu’est-ce qu’une “hypothèse” sinon une sorte de fiction dont on pressent la rationalisation possible ? — Enfin sur le plan éthique, ce mouvement en avant de l’imagination se traduit par la prévoyance. Il ne s’agit pas de prévoir pour devenir, mais plutôt d’agir pour. Par exemple, l’écologie anticipe les conséquences d’une industrialisation ou d’une productivité anarchiques. L’imagination est donc “au pouvoir” comme on dit, non pour glorifier le rêve en soi mais pour changer le monde. On pourrait résumer toutes les vertus anticipatrices et créatrices de l’imagination, à la fois artistiques, scientifiques, existentielles, politiques, dans le terme d’œuvre. Œuvrer, c’est réaliser quelque chose à la fois pour soi-même et pour les autres ; pas seulement pour le rêve mais aussi pour la réalité ; pas seulement faire l’enfant mais aussi enfanter…


III/ L’IDENTIFICATION IMAGINAIRE

Quelle est la différence entre l’imagination et l’imaginaire ? L’imagination se définit comme une faculté à la disposition d’un sujet, un pouvoir considéré d’abord comme reproducteur puis plutôt producteur. Dans un premier sens, on a commencé à employer “imaginaire” pour désigner avec Sartre non seulement le monde imaginé de toute pièce par la conscience, mais cette conscience elle-même. On peut aussi employer “imaginaire” pour désigner le monde produit par l’imagination, notamment le monde de l’art, ou bien même le monde des images (voire des croyances) inter-individuelles (cf. les archétypes de Jung). — Ici on s’attachera surtout à définir l’imaginaire, non plus comme une faculté, mais comme la réalité d’un sujet ou au moins un aspect de cette réalité. Auparavant, nous aurons montré que, pour avoir une “identité”, un sujet aura dû en passer par une “identification” elle-même de nature essentiellement imaginaire.

1) Le stade du miroir

La plus connue de cette identification est celle qui aboutit à la constitution du “moi”, du sentiment ou de la conscience du “moi” : elle porte le nom d’une expérience : “le stade du miroir” (Wallon, puis Lacan). — Auparavant le sujet aura vécu dans le sein de l’”imago” maternelle, monde lui-même imaginaire et même littéralement fantastique où évolue l’enfant, confronté au “monde des géants”. Jusque vers 6 mois, la perception que le jeune enfant a de lui-même reste fragmentée, morcelée. (On retrouve cette perception dans certains fantasmes.) On peut considérer que l’homme, à la différence des autres animaux, est né prématuré, et par conséquent qu’il existe un décalage important entre ses capacités nerveuses motrices et ses facultés perceptives. L’homme compense son retard physiologique par une perception, et surtout par une imagination accrue ; l’homme possède un indéniable pouvoir d’anticipation. On va observer ce pouvoir dans le stade du miroir. Mais ce n’est qu’un aspect des choses. L’autre aspect, le plus important, c’est la dépendance où le met cet état vis à mis de la mère et de l’Autre en général. — 1° Vers le 4ème ou le 5ème mois de sa vie, le nourrisson se reconnaît dans le miroir. C’est-à-dire que pour la première fois, l’image entière, intégrale de son corps lui apparaît. Le moi apparaît donc parce qu’il se voit. — 2° Or s’il n’y avait pas la mère pour porter ou soutenir l’enfant, le miracle n’aurait pas lieu. C’est grâce à l’image du corps im­posant de la mère, au côté de celui de l’enfant, que celui-ci peut enfin se deviner, s’anticiper, et littéralement s’imaginer. Il anticipe la forme totale de son corps et la maîtrise que celle-ci promet. — 3° Le ressort de l’identification par l’image (imaginaire) n’est pas de connaissance mais de désir. C’est parce que l’image lui plaît, au bonhomme, parce qu’elle le réjouit beaucoup, qu’il lui plaît ensuite de s’y re­connaître. C’est si bien de se voir enfin debout, érigé de la sorte, presque tout puissant ! Le moi est d’emblée un moi-idéal. Un moi idéalisé. L’être humain se voit d’emblée autre qu’il n’est. — 4° Il faut aussi préciser que le désir doit être présent chez l’Autre, pour qu’il y ait reconnaissance. L’enfant se reconnaît d’autant plus que l’adulte manifeste de la joie et l’encourage dans cette expérience. C’est l’Autre qui confirme, qui atteste, qui par son bon désir “fait” l’enfant se désirer lui-même. Le contraire signifierait d’emblée la psychose… Aussi bien il faut dire que cette image, ce moi-idéal dépend de l’Autre, lequel fonctionne alors comme idéal-du-moi. L’Autre dont l’image me sert, mais aussi l’Autre dont les mots me soutiennent, me font exister. Il faut étendre au langage ce processus d’identification. On parlera alors d’identification “symbolique”. Je suis moi parce que je me vois mais aussi parce que je suis vu, et même “bien vu” par l’Autre, tous ces “autres” qui me parlent et parlent de moi. Plus tard, on n’est plus seulement moi tel qu’on se voit, mais aussi tel qu’on croit qu’on est vu par l’Autre : c’est proprement le fantasme.

2) Le fantasme et la réalité de l’imaginaire


Il faut distinguer “les” fantasmes et “le” fantasme comme réalité subjective de l’imaginaire. Les fantasmes sont des scénettes dérivées du fantasme fondamental, qui mettent en jeu le sujet lui-même et un objet désiré par lui, le tout sous une forme plus ou moins déguisée et fantaisiste car le désir est toujours refoulé. Comme les rêves, ces fantasmes sont à interpréter. — “Le” fantasme, propre à chacun, n’est pas une histoire ni une scène mais une structure, une façon imaginaire pour un sujet d’être en rapport avec les objets qu’il désire et aussi une façon essentielle de se faire objet pour les autres, une façon d’être par rapport aux autres. Le fantasme résume ce que l’on croit qu’on est pour l’Autre. Lorsque cette croyance faiblit, par intermittence, alors surgit l’angoisse. Mais pourquoi imaginaire ? C’est en effet paradoxal car ce fantasme est le fondement même, disons le cadre même de notre vie réelle ; ce qui fait qu’on peut vivre quotidiennement sans trop se poser de questions. L’imaginaire représente dans la théorie de Lacan une des trois dimensions de la subjectivité, à côté du réel et du symbolique. Le réel est ce qui ne saurait être vécu en tant que tel ; le réel est impossible. Par exemple, ce serait l’objet même de mon désir, objet inatteignable par définition (faute de quoi le désir s’éteindrait). Le symbolique, à l’opposé, c’est dans l’ordre du langage tout ce que je reçois de l’Autre, mais qui ne constitue pas à proprement parler ma vie. Reste donc l’imaginaire pour “me” définir, pour définir à la fois un “moi” et un “monde” pour ce moi.