dimanche 2 mai 2010

Etat et citoyenneté (cours)

L'Etat est l'instrument juridique et politique de l'ordre social, mais il se distingue lui-même du corps social. Il faut rappeler les distinctions suivantes : 1°la société civile : c’est-à-dire l’ensemble des hommes vivant dans une certaine société, sous des lois communes ; 2°la nation , qui est une notion plus politique ou historique que philosophique : c’est l’identité dans  laquelle se reconnaissent et se rassemblent des hommes se sentant un passé et un avenir commun, au milieu des autres nations ; 3°l’Etat  proprement dit : c’est une personne morale possédant des structures juridiques, représentant la nation elle-même et plus précisément l’ensemble des services généraux d’une nation (s’oppose alors au département, à la commune, etc.) ; 4°le gouvernement : un ensemble de personnes auxquelles la société civile a délégué directement ou indirectement le pouvoir de diriger l’Etat. Les gouvernements passent, tandis que l’Etat demeure (“le roi est mort, vive le roi !”).

Dans les sociétés dites « primitives », les règles émanent directement de la collectivité qui se charge de les faire respecter par l’intermédiaire de son « chef ». Le pouvoir politique n'est pas séparé de la société : les sociétés primitives sont des sociétés sans État. De nos jours, au contraire, les Etats sont détenteurs du Pouvoir politique, juridique et naturellement militaire ; ils se sont développés comme de véritables puissances autonomes. Bien que nécessaires, les Etats se trouvent aujourd’hui « attaqués » sur plusieurs fronts : celui de la société civile, notamment le « monde de l’entreprise » qui aimerait bien limiter les pouvoirs de l’Etat, celui de la vie associative qui aimerait bien réinventer la « politique », celui du Citoyen lui-même qui aimerait bien être « entendu » plus souvent, enfin celui des communautés supra-nationales ou multinationales qui relativise la souveraineté historique des Etat-nations. C’est pourquoi nous serons fondés à parler des « ambiguïtés » de l’Etat.

Nous étudierons d’abord les origines de l’Etat, notamment dans la notion de souveraineté. Puis nous verrons les fonctions de l’Etat : fonction sécuritaire, juridique, éducative. Enfin nous évoquerons son ambiguïté à travers ses perversions possibles, les critiques des philosophes, pour déboucher sur la question cruciale de la démocratie et de la citoyenneté future.




I - Les origines de l’Etat

1) Civilité et naissance du politique

Alors que “politique” vient du grec polis (cité), équivalent en latin de Civitas, le mot Etat n’apparaît qu’au 16è s. chez Guichardin et Machiavel. En effet, l’idée de l’Etat n’a pas cours dans l’Antiquité alors que la vie politique y est fort intense. La polis définit plutôt un mode de vie ou d’existence communautaire. La Constitution (politeia) n’y est pas un texte de droit écrit. Pas davantage que la Cité grecque, la Civitas romaine n’est une forme politique conceptuellement pensée. Elle est une réalité concrète, la res publica (chose publique) — la République.

Dès l’Antiquité, deux conceptions fort différentes de la communauté politique s’expriment. Platon la pense en termes d’unité parfaite et de communisme quasiment absolu : « La cité qu’il faut placer au premier rang, la cité dont la constitution et les lois sont les meilleures est celle où règne le plus complètement possible dans la vie sociale sous toutes ses formes l’antique maxime d’après laquelle tout doit être réellement commun entre amis. Ainsi que cette cité existe actuellement quelque part ou qu’elle vienne à exister quelque part un jour, il faut qu’il y ait communauté des femmes, communauté des enfants, communauté de tous les biens sans exception (...). » Tandis qu’Aristote introduit une distinction plus subtile entre communauté et organisation politique : « Il faut assurément qu’en un certain sens la famille forme une unité, et la cité également, mais cette unité ne doit pas être absolue. Car il y a, dans la marche vers l’unité, un point passé lequel il n’y aura plus de cité, ou passé lequel la cité, tout en continuant d’exister, mais se trouvant à deux doigts de sa disparition, deviendra un État de condition inférieure : c’est exactement comme si d’une symphonie on voulait faire un unisson, ou réduire un rythme à un seul pied. » Aristote veut dire simplement que, n’étant pas un simple “nid” ou une pure fusion animale, une communauté humaine doit être politiquement organisée.

2) Le Pouvoir : du prestige du chef à l'institution étatique

La vie en société réclame un minimum d’ordre et donc une autorité pour le faire respecter. Or l’ethnologie nous montre que l’exercice du pouvoir peut très bien, dans un premier temps, se passer d’Etat et de souverain : ainsi le chef de la tribu. Mais les qualités personnelles du noble (ou du « chef » dont l’autorité reposait sur le prestige) peuvent apparaître, à un certain moment, impuissantes à justifier l’autorité qu’il exerce, donnant lieu à trop de rivalités et de luttes Comme l’écrit Pierre Clastres « Il n’y a donc pas de roi dans la tribu, mais un chef qui n’est pas un chef d’Etat. Essentiellement chargé de résorber les conflits qui peuvent surgir entre individus, familles, lignages, etc., il ne dispose, pour rétablir l’ordre et la concorde, que du seul prestige que lui reconnaît la société. Mais prestige ne signifie pas pouvoir, bien entendu, et les moyens que détient le chef pour accomplir sa tâche de pacificateur se limitent à l’usage exclusif de la parole. (...) Entreprise jamais assurée de la réussite, pari chaque fois incertain, car la parole du chef n’a pas force de loi. »

Quant à la féodalité médiévale, les rapports politiques y sont en fait des relations interpersonnelles de patronage ou de service : l’engagement vassalique, l’hommage, le devoir de fidélité y sont toujours des rapports privés et s’établissant de personne à personne

Alors naît l’institution étatique conçue comme séparée de la personne du chef, ou d’une institution tierce. Nous n’avons plus seulement des rapports privés de chef à sujets soumis, mais des rapports de gouvernants à gouvernés (c’est-à-dire d’autorité à obéissance). Rousseau : « Il y aura toujours une grande différence entre soumettre une multitude et régir une société. Que des hommes épars soient successivement asservis à un seul, en quelque nombre qu’ils puissent être, je ne vois là qu’un maître et des esclaves, je n’y vois point un peuple et son chef : c’est, si l’on veut, une agrégation, mais non pas une association. Cet homme, eût-il asservi la moitié du monde, n’est toujours qu’un particulier ; son intérêt, séparé de celui des autres, n’est jamais qu’un intérêt privé. Si ce même homme vient à périr, son empire après lui reste épars et sans liaison, comme un chêne se dissout et tombe en un tas de cendres, après que le feu l’a consumé. »

3)  La souveraineté de l’Etat

Le pouvoir étatique doit pouvoir se “justifier” ou se légitimer : c’est ce qu’on appelle sa souveraineté. Reste à savoir ce qui le justifie. Longtemps a prédominé une conception “théocratique” du pouvoir. C’est-à-dire que l’on faisait du pouvoir terrestre (politique) l’instrument ou le prolongement d’une autorité céleste (religieuse). Conception exprimée par Saint Paul : « Il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent sont instituées par Dieu. Si bien que celui qui résiste à l’autorité se rebelle contre l’ordre établi par Dieu » à laquelle un Hume répond par l’ironie : « Un commissaire de quartier, par conséquent, pas moins qu’un roi, agit par un mandat divin et possède un droit imprescriptible. »
Mais un pouvoir “institué” par une autorité extérieure — par exemple l’Eglise — n’est pas un pouvoir souverain, c’est-à-dire libre. La souveraineté et donc l’Etat ne se rapportent stricto sensu qu’à un pouvoir qui se pense ou s’exerce comme pouvoir profane, c’est-à-dire purement juridique. Autrement dit c’est le pouvoir qui fait la loi, et personne d’autre. 

Machiavel a montré que l’Etat se légitime lui-mêmeet il le fait au moyen du Droit, un droit nécessairement laïque. Au contraire, l’institution suppose un fondement externe au pouvoir : le roi dépend de l’empereur, et l’empereur du pape, par exemple. Le pharaon de l’Egypte antique n’est pas un “souverain” au sens exact du terme, même s’il est très puissant, car il dépend bien souvent d’un clergé. De plus la souveraineté de l’Etat est théoriquement « absolue » en ce sens qu’elle ne doit jamais cesser, ce qui est la signification profonde de la célèbre formule : « le roi est mort, vive le roi ! ».

4) La souveraineté du peuple et la République

Cependant, depuis Rousseau en philosophie et depuis la Révolution française dans l’Histoire, la souveraineté est définie comme souveraineté du Peuple (et plus seulement de l’Etat). Le peuple est avant tout une notion morale et politique, à savoir un ensemble de personnes se donnant des lois fondamentales par l’intermédiaire de l’Etat et ses représentants.

La souveraineté du peuple finit par s’imposer car on ne peut pas séparer l’autonomie du pouvoir (par rapport à l’autorité religieuse, par exemple) de l’autonomie de la société civile tout entière (par rapport à un but, un idéal extérieur à elle). Les hommes, pour Marsile de Padoue (Le défenseur de la paix, 1324) se réunissent en commun pour subvenir à leurs besoins : un point c’est tout. La société civile existe donc pour elle-même et par elle-même. Elle n’existe pas, comme le pensait Thomas d’Aquin par exemple, comme communauté “ordonnée en vue d’un bien” qui lui serait supérieur. De là, au 18è siècle, l’invention du concept philosophique de “volonté générale” et de “contrat social”, qui marque l’autonomie de la société civile résumée et idéalisée dans la notion de “Peuple”.

Le peuple est donc le vrai législateur. Un Etat où le peuple possède la souveraineté s’appelle une République. Mais par ailleurs il ne peut être que représenté. C’est justement l’Etat qui représente le peuple, comme le gouvernement représente à son tour l’Etat. Cette notion de représentation avec toutes ses modalités pratiques possibles, est à l’origine de la plupart des débats politiques, car elle est évidemment problématique : à la fois inévitable et insatisfaisante. En attendant la finalité de l’Etat doit être toujours le bien commun : si l’intérêt général (sous-entendu : le peuple) n’est pas — ou n’est plus — la visée première de l’Etat, celui-ci est vicié en sa nature même.


II - Les fonctions de l’Etat

1)  Sécurité et liberté

La première fonction de l’état est d’assurer la sécurité. Selon Hobbes, un pouvoir absolu est nécessaire car, malgré les risques d’excès, les hommes sont naturellement violents et indisciplinés. Mieux vaut subir la tyrannie d’un seul plutôt que de risquer l’anarchie et son cortège de violences. Garantir la sécurité implique l’usage légitime de la force. Il est évident que, privilégier cette fonction sécuritaire de l’Etat, entraîne une conception autoritariste de l’Etat. Hobbes le justifie en ces termes : « Il n’y a donc rien en cela de dur, et dont on ne doive supporter l’incommodité. (...) Hors de la société civile, chacun a un droit sur toutes choses, si bien qu’il ne peut néanmoins jouir d’aucune. Dans une société civile par contre, chacun jouit en toute sécurité d’un droit limité. Hors de la société civile, tout homme peut être dépouillé et tué par n’importe quel autre. Dans une société civile, il ne peut plus que par un seul. »

D’autre part l’Etat permet de préserver la liberté des personnes, toujours en danger dans l’état de nature : il faut donc bien distinguer la liberté civile, produit du contrat social, de la néfaste liberté naturelle. « Ce que l’homme perd par le contrat social, c’est sa liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu’il peut atteindre ; ce qu’il gagne, c’est la liberté civile et la propriété de tout ce qu’il possède » (J.-J. Rousseau). Selon les penseurs politiques des 17e et 18e siècles, il s’agit tout d’abord de la liberté de propriété, soit une liberté liée fondamentalement à la question de la sécurité. Selon le rationalisme, l’homme doté d’une conscience et d’une raison est essentiellement souverain, maître et propriétaire de lui-même. Locke [Deuxième traité du gouvernement civil, 1690] : « La fin capitale et principale, en vue de laquelle les hommes s’associent dans des républiques et se soumettent à des gouvernements, c’est la conservation de leur propriété. » Le droit à la propriété est à la fois une conséquence de la liberté et la condition pour que le droit de jouir de soi-même devienne effectif. Locke encore : « l’homme porte en lui la justification principale de la propriété, parce qu’il est son propre maître et le propriétaire de sa personne, de ce qu’elle fait et du travail qu’elle accomplit ». Autre précision importante apporté notamment par Benjamin Constant : « La propriété seule fournit le loisir indispensable à l’acquisition des lumières et la rectitude du jugement. Elle seule donc rend les hommes capables de droits politiques. »

2) Légalité et justice

Tout d’abord l’Etat se trouve réalisé dès que la communauté possède une Constitution, c’est-à-dire un ensemble de lois fondamentales. Ce qui définit un Etat, c’est sa capacité fonctionnelle à engendrer du Droit.
Kant voit dans “une Constitution juridique parfaite” “la chose en soi elle-même”, un être purement intelligible. Mais il convient de relativiser. Certes la Constitution est le noyau juridique d’un Etat, pour autant, l’Etat n’est pas seulement une Idée. En outre, si le droit caractérise l’Etat, le domaine de la loi est vaste, et ceux qui restreignent les compétences de l’Etat au domaine constitutionnel éloignent l’Etat de la réalité. La réalité de l’Etat, c’est un savant dosage de législation, d’idéologie, de technocratie et d’opportunisme lié aux personnes qui le dirigent.

Peut-on parler d’une neutralité (politique) de l’Etat ? Si elle existe, celle-ci repose en grande partie sur le principe dit de la “séparation des pouvoirs” (juridique/exécutif/législatif). Ce principe qui fut établi par Montesquieu dans L’esprit des lois, permet sans doute un fonctionnement juste de l’Etat. Seulement il est impossible en fait. Pourquoi dire “séparé” un pouvoir judiciaire auquel on confie pour fonction d’appliquer des lois qui sont elles-mêmes l’œuvre des autres pouvoirs, législatif et exécutif ? De même, chargé d’exécuter la loi, l’exécutif prend en réalité une part active dans l’élaboration des règles, par le biais des ordonnances, décrets, arrêtés, etc.). Conclusion : il y a donc en réalité une complicité de fait, originelle, mais jamais avouée comme telle, entre l’Etat et le pouvoir exécutif. On peut le déplorer, mais c’est ainsi : le pouvoir exécutif, qui est le monopole légal de la force, tend aussi à monopoliser l’Etat. C’est ce qu’avait analysé Max Weber. : « Il faut concevoir l’Etat contemporain comme une communauté humaine qui, dans les limites d’un territoire déterminé — la notion de territoire est une de ses caractéristiques — ¬ revendique avec succès pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime. »

3 – Emancipation et éducation

3è fonction de l’état : assurer l’éducation et l’émancipation des personnes, afin que (en termes hégéliens !) celles-ci se reconnaissent en l’état et que celui-ci se reconnaisse en elles. C’est là que la non-neutralité de l’Etat apparaît le plus, car l’éducation véhicule toujours une idéologie, fût-elle « républicaine ».
Dans l’histoire de la philosophie, se sont succédées des conceptions tantôt aristocratiques (ex. Platon) tantôt démocratiques (ex. Aristote) de l’enseignement :
Platon : « Y a-t-il rien de meilleur pour un Etat que de constituer la plus belle élite possible, de femmes aussi bien que d’hommes ? »
Aristote : « A ses diverses phases, l’éducation des enfants s’avère un des premiers soins du législateur (...). Comme il n’y a qu’une même fin commune à tout l’Etat, il ne doit y avoir qu’une même institution pour tous les sujets ; et elle doit se faire, non en particulier, comme cela se pratique aujourd’hui, où chacun prend soin de ses enfants qu’il élève à sa fantaisie et en telle science qu’il lui plaît ; elle doit se faire en public. Tout ce qui est commun doit avoir des exercices communs. Il faut, d’ailleurs, que tout citoyen se persuade que personne n’est à soi, mais que tous appartiennent à l’Etat, dont chacun est une partie ; qu’ainsi le gouvernement de chaque partie doit naturellement se modeler sur le gouvernement du tout. » 
Notons encore qu’il existe un lien très fort, depuis l’Antiquité, entre la vocation éthico-politique première de la philosophie et le fait qu’elle se pense toujours elle-même comme éducative, comme une éducation à part entière.

Par ailleurs l’Etat forme ses propres serviteurs : les fonctionnaires. Cela sous-entend une conception plutôt technocratique du fonctionnement de l’Etat en général et de l’enseignement en particulier. On peut aller jusqu’à  prétendre, comme Hegel, que l’Etat est la Raison incarnée, réalisée dans l’Histoire ! S’agissant des dirigeants et des fonctionnaires, le critère retenu par Hegel est celui de “compétence”. Pour Hegel, ni la puissance guerrière, ni l’ancienneté de la naissance, ni le tirage au sort, ni l’élection populaire ne font la compétence. Le corps des dirigeants doit être compétent.  Les dirigeants de l’Etat sont conçus par lui comme des “spécialistes de l’universel étatique”. Paradoxe qui reste celui de nos modernes “Grandes Ecoles d’Administration”, qui tendent à ramener de plus en plus l’art de la politique à la gestion administrative des affaires publiques…


III - L’Etat malade du Pouvoir ?

1) L’étatisme et les perversions de l’Etat

Le point de vue qui consacre la priorité de l’Etat en tout et sur tout peut être appelé “étatisme”. Le premier théoricien en fut sans doute Machiavel, lequel proclame que “la fin justifie les moyens” : mais c’est bien des fins de l’Etat qu’il s’agit, non de celles d’un quelconque tyran. La politique est définie dans Le prince comme l’institution de l’Etat, ou l’art permanent de conquérir et conserver le pouvoir : « le point est de se maintenir dans son autorité ; les moyens, quels qu’il soient, paraîtront toujours honorables, et seront loués de chacun. »
L’Etatisme est l’idéologie qui énonce que l’Etat a toujours raison : d’où l’expression de “raison d’Etat”, qui autorise en fait bien des abus de pouvoir. Peut-être est-il dans la nature de l’Etat d’être tyrannique si on le considère en tant que pure légitimation (juridique, institutionnelle) du pouvoir, et sans lui ajouter ce « mode d’emploi » nécessaire qu’est la démocratie… Qui ne se rallierait à cette condamnation du despotisme par rousseau : « On dira que le despote assure à ses sujets la tranquillité civile. (...) On vit tranquille aussi dans les cachots ; en est-ce assez pour s’y trouver bien ? »

Ce qui n’empêche pas le même Rousseau de promouvoir une conception intransigeante et plutôt « musclée » du pouvoir républicain, une sorte de despotisme révolutionnaire connu sous le nom de « Terreur » que le Révolutionnaire Robespierre justifie en ces termes : « La terreur n’est autre chose que la justice prompte, sévère, inflexible ; elle est donc une émanation de la vertu (...). Le gouvernement de la révolution est le despotisme de la liberté contre la tyrannie » (Robespierre). Et en effet Rousseau ne disait-il pas qu’on “forcerait” les citoyens à être libres, s’il le fallait ?

On compte encore parmi les perversions de l’Etat la tendance naturelle de celui-ci au “paternalisme”, qui revient au pire des despotismes. Kant : « Un gouvernement qui serait fondé sur le principe de la bienveillance envers le peuple, tel celui du père envers ses enfants, c’est-à-dire un gouvernement paternel (...) — un tel gouvernement, dis-je, est le plus grand despotisme que l’on puisse concevoir ». Tocqueville renchérit : « Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; (...) il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige, il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse; il ne détruit point, il empêche de naître, il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger. »

2) Les critiques de l’Etat

La première vraie critique de l’Etat émane du marxisme. Pour Marx et Engels, l’état est l’enjeu de la classe au pouvoir, il en est l’instrument, il reflète les conflits de classes et l’ordre économique établi en l’occurrence par la bourgeoisie. Engels : « L’Etat est né du besoin de réfréner des oppositions de classes, mais comme il est né, en même temps, au milieu du conflit de ces classes, il est, dans la règle, l’Etat de la classe la plus puissante, de celle qui domine au point de vue économique et qui, grâce à lui, devient aussi la classe politiquement dominante et acquiert ainsi de nouveaux moyens pour mater et exploiter la classe opprimée. » Mais avec la disparition des classes disparaîtra définitivement l’Etat… Comme on le sait, la révolution bolchevique n’a en rien fait disparaître l’Etat, pas même les classes, tout simplement parce que la phase dite de “dictature du prolétariat”, qui devait être transitoire, et qui consistait pour le Parti unique à se servir de l’Etat comme d’un outil pour instaurer un ordre nouveau, cette phase n’a en réalité jamais évolué vers le “communisme” intégral rêvé par Marx et Engels. Comme le remarque Paul Ricoeur, « toujours le souverain tend à escroquer la souveraineté : c’est le mal politique essentiel. (...) Malheureusement Marx n’a pas vu le caractère autonome de cette contradiction. »

Abolir l’Etat, tel est le vœu des théoriciens anarchistes, comme Proudhon ou Bakounine. L’un et l’autre furent en conflit avec Marx. Ils envisagent, en effet, le rejet pur et simple de I’Etat et une reconstruction de la société de manière extra-étatique, alors que Marx parle de dépérissement progressif de l’Etat. L’organisation étatique met en péril la liberté humaine, selon Proudhon.  Bakounine : « l’État, c’est l’autel de la religion politique sur lequel la société naturelle est toujours immolée : une universalité dévorante, vivant de sacrifices humains (...) Nous n’admettons pas, même comme transition révolutionnaire, ni les Conventions nationales, ni les Assemblées constituantes, ni les gouvernements provisoires, ni les dictatures soi-disant révolutionnaires; parce que nous sommes convaincus que la révolution n’est sincère, honnête et réelle que dans les masses, et que, lorsqu’elle se trouve concentrée entre les mains de quelques individus gouvernants, elle devient inévitablement et immédiatement la réaction. »

3) Des contradictions internes

Sans prétendre que la réponse qu’il apporte soit la bonne, il est clair que la question soulevée par l’anarchisme est pertinente : c’est celle - essentielle car elle conduit à penser non seulement le pouvoir mais la démocratie - de la validité de toute “représentation”. Quiconque, fût-ce l’Etat, est-il est fondé à représenter le peuple sans trahir celui-ci ? N’y a -t-il pas une contradiction inhérente à la politique elle-même ? L’essence de tout pouvoir n’est-elle pas la tyrannie ? Tout gouvernant usant du pouvoir ne tend-il pas naturellement à en abuser ? Tout gouverné ne tend-il pas, dans la mesure où il courbe l’échine, à la courber toujours plus ? La Boétie, dans son célèbre Discours de la servitude volontaire, écrit : « Chose vraiment surprenante (et pourtant si commune, qu’il faut plutôt en gémir que s’en étonner)! c’est de voir des millions de millions d’hommes, misérablement asservis, et soumis tête baissée, à un joug déplorable, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et, pour ainsi dire, ensorcelés par le seul nom d’un , qu’ils ne devraient redouter, puisqu’il est seul , ni chérir, puisqu’il est, envers eux tous, inhumain et cruel. Telle est pourtant la faiblesse des hommes ! »
Les hommes aiment être dominés parce qu’ils s’identifient à leur chef, soutient à son tour Freud. Mais qui est le tyran ? Ce n’est pas un chef particulier, c’est le pouvoir lui-même. Si l’homme n’avait pas la faiblesse d’aimer le pouvoir, il n’admirerait pas tant le pouvoir chez ceux-là même qui le dominent.

On ne sort pas d’une contradiction fondamentale tant que l’on considère l’Etat en lui-même, car on y découvre alors la présence sous-jacente d’une volonté de puissance illimitée. Mais si c’est la tendance (narcissique, au fond) de l’homme de se soumettre à un tel Léviathan, à un tel maître, ce désir ne peut-il pas être analysé et changé en véritable engagement politique fait de participation réelle ? IL faut alors contrebalancer l’Etat par ce sujet sans lequel il n’est rien, n’a aucune existence ni justification : le Citoyen lui-même. Le concept d’Etat n’est pas séparable de celui de citoyen : c’est le problème de la démocratie.


IV - Citoyenneté et démocratie

1) Différence entre République et Démocratie

La démocratie (demos : peuple, cratein: commander) est un régime où la volonté populaire est absolument souveraine. En démocratie, ce sont les citoyens, égaux en droit, qui gouvernent. Notons que le principe de la République, c’est que le peuple (« public », « chose publique ») est souverain, et plus seulement le Roi ; le principe de la démocratie, c’est que le peuple gouverne. La République est une forme d’Etat, opposée à la Royauté, qui institue et défend la « chose publique ». Tandis que la Démocratie est un mode de gouvernement (le « gouvernement du peuple »), ou si l’on veut un « régime politique ». Dans son principe, la démocratie fait confiance aux forces de l’homme en tant qu’individu. Elle semble s’inspirer de la fameuse proposition de Descartes « la puissance de bien juger est... naturellement égale en tous les hommes.» Mais il existe bien des Républiques non-démocratiques (Etats totalitaires ou aux mains d’un dictateur paternaliste) comme encore des démocraties non-républicaines (des monarchies constitutionnelles et parlementaires).

2) Le problème de la représentation

Dans le Contrat social (1762), Rousseau a bien mis en relief la nature du pacte démocratique : celui-ci doit exprimer la volonté générale, prenant pour objet les questions concernant le bien commun. Mais la voix de chacun doit être entendue : d’où l’idéal rousseauiste de la démocratie directe (comme à Genève). Seulement la démocratie est généralement représentative et non directeRousseau sera trahi par deux fois : la volonté générale sera représentée, la volonté générale sera majoritaire (la majorité l’emporte toujours). De plus, la loi devient de plus en plus l’œuvre des exécutifs, des administrations, des bureaucraties chargées de promouvoir “l’intérêt général” et chaque jour intervenant plus directement, plus spontanément au nom d’une plus grande efficacité.

S’ajoute à cela que la démocratie en Europe a d’abord été faite par et pour un peuple de propriétaires, privilégiant la liberté. Ce qui caractérise le libéralisme justement, c’est la distinction sur laquelle il repose entre, d’une part, la sphère de l’Etat, qui est celle de l’autorité politique, et la sphère de ce qu’on appelle la “société civile”. L’Etat, qui a affaire au bien public, ne doit pas, en bonne doctrine libérale, s’introduire dans les affaires privées. Mais, ainsi que Marx et d’autres le firent remarquer, la liberté dont il s’agit est celle-là même du propriétaire. Et le droit de préserver la propriété qui est si bien mis en avant par les révolutionnaires de 1789 ne prévoit pas de droit, pour ceux qui n’en ont pas, d’en obtenir ! Donc en principe l’Etat libéral est au-dessus des intérêts personnels et sa fonction est seulement de préservation ; il est là pour garantir les contrats. Mais on ne peut pas empêcher, dans les faits, une complicité du pouvoir (public) avec le monde économique et financier (privé). On peut toujours suspecter en effet que le premier est une émanation du second.

Mais les exclus de la propriété concevront à leur tour une autre version de la démocratie, fondée sur le partage (communisme), donc privilégiant l’égalité. Mais elle n’en sera pas moins une démocratie représentée et surtout hyper centralisée. Au lieu d’une minorité de propriétaires, nous aurons simplement une minorité à la fois politique et technocratique à la tête d’un parti (unique). 1° C’est toujours l’Etat, investi par le Capital ou par le Parti, qui gère la représentation. 2° Dans le cas du libéralisme, l’Etat est le complice hypocrite des intérêts privés ; dans le cas du socialisme, il se fait ouvertement “interventionniste”, et on peut toujours lui reprocher de se mêler de ce qui ne le regarde pas, et de fausser (donc retarder) le processus de développement économique. 3° L’Etat incarne toujours la puissance, et même la force (militaire), de façon exclusive.

Conclusion : vers une nouvelle citoyenneté ?

Sur le caractère représentatif de la démocratie, il n’est pas possible de revenir, du moins en ce qui concerne les institutions de la République. Il y aura toujours trois pouvoirs, un législatif, un exécutif et un judiciaire, et ces pouvoirs ne seront jamais que les représentants des pouvoirs réels du citoyen.

Concernant les dualités classiques comme libéralisme/socialisme, conservatisme/progressisme, etc., on peut regretter qu’elles occultent les vrais problèmes politiques et surtout la question fondamentale, philosophique, du politique. Le vrai problème reste celui de l’engagement (ou du désensagement, trop souvent) politique du citoyen et ses modalités qui restent à diversifier sinon à réinventer de fond en comble. Oui ou non le citoyen peut-il intervenir, participer, s’engager dans la vie politique (dans la “chose publique”) autrement qu’en militant pour un Parti ou en accomplissant son devoir d’électeur ? Car chacun peut voir que ces deux formes classiques d’engament politique partent en déliquescence. Qu’en est-il, dans la démocratie moderne, du débat politique ? Par quels moyens, quels canaux médiatiques et/ou participatifs ? Dans cette optique, le monologisme d’Etat paraît définitivement périmé et il semble que dans cette faille, la citoyenneté puisse trouver à se renouveler.