mardi 6 juillet 2010

Les dimensions subjectives du Temps

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Introduction : le temps, un problème philosophique pour l'homme

a) Les dimensions du temps. — On appelle dimensions du temps le passé, le présent et l’avenir (ou le futur). Notons que ce terme de "dimension" confirme la nature essentiellement humaine du temps. En effet on ne peut pas dire “dimension du temps” comme on dit “dimension d’une boite” : la hauteur, la largeur, la profondeur sont bien celles de la boite, mais on ne peut pas parler du passé, du présent ou de l’avenir du temps. Cela ne s’applique pas au temps lui-même, mais à un sujet humain : c’est toujours le passé, le présent ou l’avenir d’un sujet.




b) Les points de vue sur le temps. — Il y a différents points de vue possibles sur le temps, différentes façons de poser ce problème. Il y a aussi une histoire de ces points de vue. Chacun met l'accent en particulie sur l’une ou l’autre des trois dimensions : la philosophie ancienne, définissant uniquement le temps comme “ce qui passe”, réduit en fait le temps au passé ; la philosophie moderne cherche surtout à capter le présent (dans l'intériorité) ; tandis que la philosophie contemporaine, existentialiste, souligne l'intentionnalité de la conscience tournée vers l'avenir.

c) Le temps humain, obectif ou subjectif ? - Les anciens font du temps une dimension essentielle de la Nature, une Nature considérée comme éternelle dont ils pensent connaître les grands principes. Les modernes, au contraire, définissent plutôt le temps en fonction de la nature de l’esprit humain. Mais il faut ajouter à ces deux point de vue philosophiques le point de vue particulier de la science moderne, qui relie l’étude du temps à la science de l’univers et de l’espace. On oppose alors souvent le temps subjectif de la philosophie et le temps objectif de la science. Le temps de la science n’est pas autre chose que le temps physique, le temps de l’horloge. Celui-ci est sans mystère, et ce n’est même plus vraiment un problème. D’autant plus que du point de vue de la science contemporaine le temps lui-même tend à s’annuler en devenant à la fois une dimension de l’espace (on parle désormais d’espace-temps) et un paramètre du calcul physico-mathématique lui-même (ce n’est plus le temps de la nature mais vraiment celui de la science). Question alors : la science du temps rend-elle inutile la philosophie du temps, qu’elle soit philosophie de la Nature ou philosophie de l’esprit ? Répondre par l’affirmative reviendrait à éliminer la philosophie et, plus encore, l’homme lui-même en tant qu’il éprouve subjectivement le temps. D’une part on aurait tort de croire le temps physique de la science indépendant de la l’esprit humain : c’est bien l’esprit humain qui le conçoit, qui le mesure, etc. D’autre part le temps humain, de son côté, n’est pas subjectif au point d’être arbitraire ou "n’importe quoi" : horloge ou pas, pour vivre ensemble, il faut bien que nous partagions le même temps. Retenons donc que, objectif ou subjectif, scientifique ou philosophique, le temps est toujours un temps humain.


1) Le temps qui passe et le passé


a) Le temps comme changement et passage. — Pour Platon, le plus grand philosophe de l’antiquité, le temps a une connotation plutôt négative. D’un côté c’est l’existence de l’homme dans le temps, c’est-à-dire la souffrance, l’inquiétude, l’ignorance, etc. qui engage à philosopher, d’un autre côté le temps est refusé, nié, puisqu’il s’agit de se libérer du temps. D’ailleurs pour lui le temps n’existe pas vraiment. Le temps n’”est” pas car "en vérité, l’expression “est” ne s’applique qu’à la substance éternelle" (Platon). Le contraire de la substance, dans le langage d’Aristote (disciple de Platon), c’est l’accident : le temps règne donc sur le monde de l’accidentel. Donc le temps n’est pas vraiment car il est essentiellement changement, ou encore devenir. Le temps qui passe contredit ce qui demeure, ce qui est éternel. Seulement, tout en contredisant l’éternité, le temps est conçu par Platon comme un imitation de l’éternité. C’est-à-dire que le temps ne se déroule pas de manière linéaire, mais au contraire de façon cyclique. De sorte que le temps fait une boucle, revient sans cesse, comme une sorte d’éternité. Sauf que la vraie éternité doit être conçue comme immobile, alors que, avec le temps "l’auteur du monde s’est préoccupé de fabriquer une certaine imitation mobile de l’éternité" (Platon).
D’autres auteurs, comme saint Augustin, ont souligné le caractère ambigu, insaisissable du temps. Or si le temps semble échapper ainsi à toute prise, à toute pensée rationnelle, c’est précisément parce qu’il ne donne pas à saisir l’être même des choses, mais le passage des choses. C’est-à-dire la décomposition de toute chose en un passé, un présent et un avenir qui ne “sont” pas vraiment puisque littéralement le passé n’est plus, le futur n’est pas encore, et le présent est insaisissable entre les deux.

b) Le caractere principal du temps : l’irréversibilite. — La pensée antique maintient donc ensemble deux idées qui en réalité s’opposent : le temps et l’éternité. Pas question de penser l’un sans l’autre. Cela s’appuie sur une conception de la Nature comme étant elle-même double : il y a une Nature éternelle (le monde des Idées pour Platon, celui des principes et des lois naturelles pour Aristote), et une nature changeante, accidentelle, soumise au temps. L’image de l’éternité est le rond ou le cycle, tandis que celle du temps est la ligne. Le temps qui passe, le temps qui s’écoule simplement, est un temps linéaire : il se définit comme irréversible. L’irréversibilité est le principal caractère du temps. Héraclite disait déjà : "Ceux qui descendent dans le même fleuve, se baignent dans le courant d’une eau toujours nouvelle". Cela signifie donc que ce qui passe ne revient jamais, ou qu’on ne peut y revenir : en un sens le passé est ce qui n’existe plus, ce qui est révolu. Sa vraie dimension apparaît donc bien ici comme celle du passé : l’effet de ce qui passe est tout naturellement le passé. C’est ce qu’indique l’expression populaire : “dans le temps” (= autrefois).

c) La contingence et le pessimisme. — Si le temps est irréversible, nous dirons que que l’homme vivant dans le temps est un être limité, fini, ou contingent. C’est même ce qui fait son caractère tragique. En tant qu’être temporel, l’homme peut être ou ne pas être, vivre longtemps ou pas, être heureux ou malheureux. Il est soumis au temps comme l’esclave à son maître. Pour l’homme, le temps a une direction, celle de l’avenir, mais c’est en réalité vers le passé qu’il lui fait signe, vers ce temps où il n’était pas encore, vers l’éternité du non-être. En effet le temps désigne à l’homme sa propre mort. Pour éviter cette fuite en avant (vivre, c’est perdre peu à peu la vie), l’on peut être tenté de revenir en arrière comme à une source éternelle. On comprend mieux pourquoi la mentalité antique est tout entière tournée vers le passé. C’est comme s’il y avait un temps “d’avant le temps” — c’est-à-dire l’éternité — qu’il fallait retrouver. Mais justement ce n’est que le passé qu’on retrouve, pas l’éternité, car bien sûr l’expression “avant le temps” est un contresens. C’est un peu aussi ce qui caractérise le pessimiste. Est pessimiste celui pour qui tout va mal et ne saurait aller que de plus en plus mal. Cela suppose en fait qu’il considère le présent ou l’avenir 1° comme une dégradation (corruption) du passé (“c’était bien mieux avant”), 2° comme destinés à revenir au passé, c’est-à-dire à mourir, à ne plus être. Le pessimiste est un “passimiste”.

d) Le désir d’éternite et la nostalgie. — Les hommes n’ont cessé de regretter, rêver, chercher l’éternité. Pour Platon cette éternité fut perdue ; pour beaucoup de religions aussi ; les hommes sont donc, en quelque sorte, “tombés dans le temps”. Mais quelle sera la voie du nostalgique qui décide de “remonter le temps” vers l’éternité, de quitter le devenir pour l’être ? Il faut d’abord signaler que ce qu’on appelle la “Tradition”, au sens large, est le moyen pour une société de rester en contact avec le passé, et même avec une sorte d’éternité. La Tradition, c’est “ce qui s’est toujours fait”, et par là-même c’est “ce qui est vraiment”, le modèle éternel de ce qui est. — Pour la Tradition, tout doit revenir : les pluies, les saisons, l’âge d’or, et même les morts ! Tout obéit à la loi des cycles. (cf. Mircea Eliade, Le mythe de l’Eternel retour). — Individuellement, on peut aussi essayer de défier le temps. En l’annulant, en l’étirant ou bien au contraire en le contractant au maximum. La passion, la gloire sont des simulacres ou des illusions d’éternité. Il y a aussi ceux qui confondent éternité et immortalité. Combien d’alchimistes croyant découvrir l”élixir de longue vie”, de Lancelot partis en quête du Saint Graal, de “savants fous” avides de formules génétiques explosives... ? Le plus grand rêve reste sans doute de “voyager dans le temps” (cf. le célèbre roman de Wells). Mais un voyage hypothétique dans le temps ne nous donnerait pas davantage les moyens de modifier le cours du temps (irréversibilité).


2) Le temps intérieur et le présent


a) Critique du temps exterieur. — La pensée philosophique moderne (à partir de Descartes) critique la conception antique du temps qui nous le présente comme un phénomène extérieur à la pensée humaine, un phénomène naturel, et même comme une sorte d’entité ou de chose en soi. Notons d’ailleurs que la mythologie grecque connaissait une divinité appelée “Temps”, représentée sous les traits d’un vieillard ailé, tenant une faux à la main. La philosophie moderne combat l’idée illusoire qu’il existerait un temps absolu, indépendant des choses et de leur mouvement, qui serait une sorte de cadre ou de milieu où chacun circulerait à sa guise. Or cela n’est pas plus vrai du temps que de l’espace. Le temps et l’espace en soi, nous ne les rencontrons jamais.
La notion de temps dépend d’abord de celle de mouvement. En effet, la montre compte des unités de temps qui sont en réalité des espaces parcourus par un mobile, ou des rythmes réguliers. Aristote affirmait déjà : “Le temps est nombre [c’est-à-dire la mesure] du mouvement, selon l’antérieur et le postérieur”“. Là où il n’y a pas de mouvement, il n’y a pas de temps (de même que là où il n’y a pas de corps, il n’y a pas d’espace). Donc le temps est un rapport entre un espace donné et le mouvement d’un objet sur cet espace selon une certaine vitesse déterminée et mesurée. — Mais Aristote posait aussi la question embarrassante de savoir si, sans âme, le temps existerait ou non ; “car s’il ne peut y avoir rien qui nombre, il n’y a rien de nombrable”. Si tel est le cas, il faudra soutenir qu’il n’y a pas de temps extérieur, en tout cas pas de temps extérieur indépendant de l’homme et de la perception qu’il en a.
Rappelons que le temps est toujours par définition humain. Comment les hommes ont-ils découvert le temps, et surtout pourquoi ont-il éprouvé le besoin de mesurer le temps avec de plus en plus de précision ? L’on suppose que la Nature, tout à la fois élément, milieu et spectacle pour le genre humain lui donna (ou lui imposa) l’idée d’organiser primitivement son existence sur le modèle cyclique qui est celui de la vie biologique. Ainsi sont nés les premiers calendriers, faits pour rythmer la vie : en fonction de la “terre” (facteurs agronomiques), mais surtout en fonction du ciel (facteurs astronomiques). Mais la raison profonde réside dans les nécessités de l’existence et du travail communs. Comment vivre collectivement sans s’”entendre” un minimum sur des “heures”, des “rendez-vous”, des pauses, des fêtes, etc. ? On peut dire que la nécessité de mesurer et de partager le temps est liée à l’expansion de l’espace humain et à l’organisation de la vie sociale.

b) Une condition de la vie subjective. — Reprenons la question épineuse soulevée par Aristote : s’il n’y avait personne pour mesurer le temps, y aurait-il quelque chose comme du temps ? Les choses existeraient sans nous : soi. Mais seraient-elles soumises au temps ? Ici Aristote n’a pas la réponse car pour lui le temps est synonyme de changement, il est le “sujet” (support) du changement, et il y a toujours du changement dans la nature. Avec Kant (18è) surtout, l’on change complètement de registre. Pour Kant, le temps est intérieur et non extérieur ; il est dans l’esprit, et non dans les choses. Le temps est la condition de la vie subjective, de l’esprit, de la pensée, de la conscience : laforme du sens interne” (Kant). En ce sens, le temps nous permet de nous représenter nous-mêmes. "Le temps n’est autre chose que la forme du sens interne, c’est-à-dire de l’intuition de nous-même et de notre état intérieur." (Kant). Cependant, dire que le temps est subjectif, cela ne veut pas dire pour autant qu’il soit propre à chacun. Il est une “forme a priori”, un élément indispensable de l’esprit humain. En tout cas il n’est pas dans les choses. "Le temps n’est pas quelque chose qui existe en soi, ou qui soit inhérent aux choses comme une détermination objective, et qui, par conséquent, subsiste, si l’on fait abstraction de toutes les conditions subjectives de leur intuition" (Kant). Comme l’espace est ce qui nous permet de penser la juxtaposition des choses, le temps est ce qui nous permet de penser la succession des choses. Autrement dit deux choses différentes peuvent nous apparaître en même temps, mais elles n’occupent pas la même place, c’est l’espace ou juxtaposition ; ou alors elles peuvent occuper exactement la même place, mais pas au même moment, c’est le temps ou succession. Kant nous explique cette possibilité de nous représenter la succession comme d’ailleurs indirectement la juxtaposition de choses, c’est précisément ce qu’on appelle le temps : la faculté de représenter en général quelque chose (on le perçoit bien dans le “re-” qui marque une scansion, un écart). "Le temps est une condition a priori de tous les phénomènes en général", donc la condition pour que quelque chose nous apparaisse.
Enfin il faut préciser que le temps ne nous permet pas seulement de percevoir les choses dans leur succession. La conscience est bien une série d’états successifs, mais “conscience” signifie précisément qu’on les perçoit aussi dans leur simultanéité, tous en même temps, dans une sorte de présent. La conscience reste une unité, et c’est précisément le temps qui représente cette possibilité de synthèse des éléments successifs et divers. Grâce à lui, la conscience peut se représenter, littéralement rendre présent tout ce qui la constitue. Et c’est pourquoi, dans cette théorie, la dimension essentielle du temps est bien le présent.

c) La durée vécue. — De même que Kant critiquait la conception d’un temps extérieur au sujet, l’on peut reprocher à Kant de limiter ce temps à une forme abstraite, et d’avoir méconnu le véritable temps subjectif comme durée “réellement” vécue. A la “forme du sens interne” l’on peut donc opposer le “sentiment” du “temps vécu”, tel qu’il a été décrit une des premières fois sans doute par Marc Aurèle et surtout par Saint Augustin. — Ce dernier, dans ses Confessions , décrit le temps comme essentiellement contradictoire car, dans ses trois dimensions mêmes, il est impossible de le saisir. Finalement le temps se ramène au présent, mais sous un forme triple. Saint Augustin fait d’abord remarquer que lorsque l’on évoque le passé, par exemple avec des mots, il est évident que ces mots, ces récits de souvenirs sont présents. De même nous préméditons nos actions futures et cette préméditation est présente. "Il est dès lors évident et clair que ni l’avenir ni le passé ne sont et qu’il est impropre de dire : il y a trois temps, le passé, le présent, l’avenir, mais qu’il serait plus exact de dire (...) Il y a en effet dans l’âme ces trois instances, et je ne les vois pas ailleurs : un présent relatif au passé, la mémoire, un présent relatif au présent, la perception [Augustin dit parfois : l’attention], un présent relatif à l’avenir, l’attente" (Saint Augustin). Il faut bien remarquer que si le présent réunit les trois temps, “dont” lui-même en quelque sorte, c’est qu’il s’agit d’un présent spécialement subjectif, fondé sur la vie intérieure. Ainsi apparaît, dans l’esprit, la solution au problème du temps : “L’avenir n’est pas encore, qui le nie ? Mais il y a déjà dans l’esprit l’attente de l’avenir. Et le passé n’est plus rien, qui le nie ? Mais il y a encore dans l’esprit le souvenir du passé. Et le présent, privé d’étendue, n’est qu’un point fugitif, qui le nie ? Mais elle dure pourtant, l’attention à travers laquelle ce qui advient s’achemine à sa disparition.”
Bergson aussi, et surtout, définit le temps par la durée vécue. Bergson oppose tout d’abord la qualité à la quantité, le temps à l’espace, et l’intuition au calcul. Seuls les premiers termes de ces oppositions décrivent la réalité de l’esprit humain et de la vie intérieure. Ainsi la durée n’est qu’"une succession de changements qualitatifs qui se fondent, se pénètrent sans contours précis, sans aucune tendance à s’extérioriser les uns par rapport aux autres, sans aucune parenté avec le nombre" (Henri Bergson). Là encore le présent domine. Le présent est aussi bien un étirement du temps vers le passé que vers le futur. Ceci dit, Bergson distingue un “temps spatialisé” qui est celui de l’action ordinaire, avec toute ses divisions et ses quadrillages plus ou moins nécessaires, et un temps plus intérieur et plus fluide, indivisible, échappant aux nécessités de l’action, et qu’il appelle proprement “la durée”.


3) L’avenir et le futur


a) Distinction. — La notion d’"avenir" est plus philosophique que celle de "futur", qu’emploie plutôt la science. C’est que l’avenir est subjectif. Je dis “mon” avenir, et “le” futur. Notre avenir est ce dont nous disposons, soit parce que nous pouvons le créer librement, soit parce que nous pouvons l’accepter et l’assumer dignement. Le futur est le simple contraire du passé. Tandis que l’avenir représente l’intégralité subjective du temps. Notons encore que “mon” avenir a une connotation positive, presque optimiste. On peut parler du futur même s’il nous paraît sombre, mais il y aura toujours, objectivement, du futur. Mais si je dit que “j’ai un avenir” cela signifie implicitement que j’ai un bel avenir : je vais faire quelque chose de ma vie. A l’inverse il y a ceux dont on dit qu’ils n’ont pas d’avenir : ils sont “foutus”...

b) Temporalite et avenir. — On ne peut pas se contenter de dire, comme on l’a fait jusqu’ici, que le temps est “dans” la conscience. Pour Husserl, la conscience est temps. C’est cela qu’il nomme “temporalité”. La conscience n’est pas une intériorité fermée sur elle-même mais elle se définit comme intentionnalité, c’est-à-dire comme rapport avec le monde. La conscience n’est rien d’autre que les diverses formes de mon rapport avec le monde. Le monde se présente comme un réservoir d’objets visés par ma conscience, mais en même temps le monde demeure toujours comme un “horizon” derrière chaque objet. Le monde est toujours au-delà, par-devant, et la conscience est toujours entrain de viser le monde, de s’extérioriser, de s’éclater (comme dit Sartre). Donc, si la conscience “est” le temps, “Le temps n’est pas une ligne, mais un réseau d’intentionnalités” (Husserl) [cad de relations entre ma conscience et le monde]. De plus, l’extériorisation de la conscience implique une direction, une tension vers l’avenir qui caractérise le temps. Je suis une ek-sistance ek-statique. C’est finalement parce que je suis une intentionnalité ouverte sur le monde que je suis une temporalité. Sartre : "Tachez de saisir votre conscience et sondez-la, vous verrez qu’elle est creuse, vous n’y trouverez que de l’avenir". Je ne suis pas un ob-jet, mais un pro-jet ; je ne suis pas seulement ce que je suis, mais encore ce que je vais être, ce que je veux avoir été (futur antérieur). Mon temps est synonyme de mon avenir, de ma liberté, et bien sûr, en bout de course, de la mort symbole de ma finitude. Le temps, sous le masque risible et/ou tragique de la mort, est proprement ce qui (nous) at-tend...

c) Le corps et le temps. - Le temps est donc une donnée essentiellement subjective, sans qu’il faille réduire cette subjectivité au sentiment de la “vie intérieure”. Il semble plutôt que le sujet apparaisse comme “clivé”, séparé de lui-même, tourné vers un futur qu’il anticipe imaginairement (c’est l’avenir). Cet “imaginaire” n’est évidemment pas réductible à la faculté d’imaginer, au sens de produire des images ; il signifie plutôt création, ouverture, mais aussi jouissance. Ce qui, avant d’être l’affaire de la conscience, est l’affaire des corps. Rien ne nous oblige en effet à définir la temporalité et la subjectivité en terme de conscience. Après tout, comme nous l’enseigne la psychanalyse, le corps est aussi subjectif et cette subjectivité s’appelle la jouissance. Le corps est un espace-temps de jouissance ; une "relative" jouissance !


Appendice : Les attitudes subjectives face au temps (clinique du temps)

Si le temps n’existe pas sans l’homme, demandons nous à quels hommes nous avons à faire. Et plutôt que de chercher à définir Le temps en soi, qui probablement n’existe pas, tâchons de rester pragmatiques et réalistes en observant les hommes et la façon dont ils conçoivent leur temps et l’utilisent.
Nous isolerons quatre expressions, dont nous ferons résonner le sens sans chercher à les définir à toute force : perdre ou gagner du temps ; passer le temps ; prendre le temps ; donner le temps. (On pourrait ajouter : avoir le temps, mais c’est en fait un intermédiaire entre celui qui “prend” le temps et celui qui le “donne”). Et à chacune de ces expressions et de ces attitudes nous ferons correspondre une catégorie de sujets (les noms ou les expressions choisies n’ayant aucune valeur scientifique ou exacte, mais plutôt poétique) : l’angoissé ; le dilettante ; le consciencieux ; l’amoureux. De l’angoisse à l’amour, en passant par trop ou trop peu de décontraction : nous avons là probablement un bon échantillon (schématique, certes !) du genre humain. L’angoissé est le névrosé qui a peur du temps, qui voudrait le maîtriser et l’annuler, mais se fait manger par lui : il a peur de le perdre (obsessionnel) ou il le perd vraiment (hystérique), en tout cas il en est la victime. Le dilettante est celui qui “passe” son temps comme il le peut, sans trop savoir ce qu’il veut, s’ennuyant plus ou moins, à la fois travaillant et s’amusant pour que le temps passe plus vite, disons au moins pour qu’il ne le voit pas passer ; il refuse le temps. Le consciencieux est celui qui prend le temps et même qui le prend au sérieux ; il sait le gérer, le compter, il est conscient d’être sous la coupe du temps mais veut en tirer partie pour réussir sa vie ; il est essentiellement égoïste. L’amoureux, par définition, est celui qui donne ; plutôt que de se donner le temps il le donne aux autres, c’est-à-dire qu’il est sans impatience à leur égard, donc il les aime.