samedi 16 octobre 2010

Le monde perçu est-il le monde réel ? (Cours sur Perception et Illusion)

Niveau : terminales


Aucune conscience de soi ne serait possible sans une conscience du monde extérieur. La perception est justement ce phénomène de conscience qui par l'intermédiaire de nos sens nous met en relation avec le monde extérieur.
Le français autorise un usage assez large du terme de perception, du sens le plus intellectuel au sens le plus matériel : on dit qu'une idée est mal "perçue" (c'est-à-dire comprise) ou que le percepteur "perçoit nos impôts, en passant par les "troubles de la perception" (par exemple de la vue ou de l'ouïe).
Dans tous les cas on retrouve à l'origine le verbe latin capere qui signifie "prendre". La perception, dans son sens le plus général, est donc la faculté qu'a un sujet d'appréhender le monde et ses objets.
Perception et sensation semblent proches, voire identiques. Il n'en est rien. La perception est plutôt une synthèse, un rassemblement de différentes sensations pour parvenir à représentation unique de la réalité. Comme telle elle fait intervenir la conscience ; elle concerne le Sujet tout entier et son pouvoir de compréhension du monde, voire sa façon d'"habiter" le monde.
Un premier problème sera de comprendre comment nous percevons la réalité, quelle est la genèse et la structure de la perception. Un second problème, plus vertigineux, porte sur la valeur de nos perceptions. Qu'est-ce qu'une illusion ? Le monde perçu est-il finalement le (seul) monde réel ? La question sous-entend que nos perceptions pourraient bien ne pas être fiables. Est-ce parce que nos sens sont naturellement débiles et limités, ou bien faut-il invoquer des raisons plus profondément subjectives, de l'ordre de la croyance ou du désir ? Davantage encore, faut-il situer le "réel" au-delà du monde sensible comme le conçoit un certain idéalisme ? Il reste que la pire des illusions consiste peut-être à "se faire des idées"… Jusqu'à se faire un “monde à soi” dans la folie et dans l'hallucination ?




I – Comment percevons-nous le monde extérieur ?

1) La perception entre sensation et intellection : un vieux débat

L'écart temporel entre sensation et perception est… imperceptible. La sensation est une représentation sensible, au moyen de la vue par exemple. Je vois cet arbre, j'en produis une image, et immédiatement je le perçois, c'est-à-dire que cette image est en moi, identifiée et prête à être conservée. Mon être tout entier reçoit ce que mon œil voit. Mais la question qui a été longtemps débattue est la suivante : cette faculté de transformer de simples sensations en perceptions déterminées appartient-elle à la sensation elle-même ou bien est-elle produite par l'intellect ? Deux théories classiques s'affrontent…
La thèse empiriste, défendue par Locke, Berkeley, soutient que la perception se réduit à une somme de sensations associées entre elles, qui finissent par rendre un objet reconnaissable. Par exemple je vois une trainée dans le ciel, puis j'entends le son caractéristique d'un réacteur, etc.,donc je finis par reconnaître un avion. L'empirisme, en génénal, soutient que toutes nos connaissances proviennent de l'expérience sensible ; elles ne deviennent intellectuelles que par la suite. Berkeley soutient ainsi qu'un aveugle de naissance rendu soudain à la vue soudain n'aurait aucun moyen de reconnaître les choses, par exemple d'apprécier une distance correctement.

La thèse intellectualiste défendue par Descartes ou Malebranche, assimile au contraire la perception à une pensée et même à un jugement. Pour eux la sensation (vue etc.) en elle-même n'est qu'une impression qui certes nous affecte mais ne nous apprend rien. La perception proprement dite, la reconnaissance d'une chose ou d'un phénomène n'est pas l'effet d'une association, mais plutôt d'un acte. Cet acte immédiat est le fait de la pensée. C'est mon œil qui voit la trainée dans le ciel, mais c'est ma raison (entendement) qui me dit qu'il s'agit d'un avion. Si au contraire je dis que c'est une soucoupe volante, ce ne sera pas à cause d'une vue déficiente, mais à cause de ma folie ou de ma crédulité !
Descartes développe assez longuement un exemple fameux, celui du « morceau de cire », démontrant que la raison a bien plus de puissance que la sensation. Si je considère une première fois un morceau de cire quelconque, puis une deuxième fois ce même objet totalement fondu, réduit à une flaque de cire informe, ce n’est point la vue mais bien l’entendement qui m’indique sans conteste qu’il s’agit du même objet ayant les mêmes propriétés. Il poursuit avec l’exemple d’un groupe d’hommes observés par la fenêtre : à une certaine distance je pourrai les observer pendant des heures, je ne distinguerai rien de plus que des « chapeaux et des manteaux » ; je ne verrai jamais des « hommes », en revanche c’est mon bon sens qui me l’apprend.
"Or quelle est cette cire, qui ne peut être conçue que par l'entendement ou l'esprit ? Certes c'est la même que je vois, que je touche, que j'imagine, et la même que je connaissais dès le commencement. Mais ce qui est à remarquer, sa perception, ou bien l'action par laquelle on l'aperçoit, n'est point une vision, ni un attouchement, ni une imagination, et ne l'a jamais été, quoiqu'il le semblât ainsi auparavant, mais seulement une inspection de l'esprit, laquelle peut être imparfaite et confuse, comme elle était auparavant, ou bien claire et distincte, comme elle est à présent, selon que mon attention se porte plus ou moins aux choses qui sont en elle, et dont elle est composée. (...) Nous disons que nous voyons la même cire si on nous la présente, et non pas que nous jugeons que c'est la même, de ce qu'elle a même couleur et même figure; d'où je voudrais presque conclure, que l'on connait la cire par la vision des yeux, et non par la seule inspection de l'esprit, si par hasard je ne regardais d'une fenêtre des hommes qui passent dans la rue, à la vue desquels je ne manque pas de dire que je vois des hommes, tour de même que je dis que je vois de la cire, et cependant que vois-je de cette fenêtre sinon des chapeaux et des manteaux, qui peuvent couvrir des spectres ou des hommes feints qui ne se remuent que par ressorts, mais je juge que ce sont de vrais hommes; et ainsi je comprends par la seule puissance de juger qui réside en mon esprit, ce que je croyais voir de mes yeux." (Descartes, Méditations métaphysiques)
Qui a raison ? La thèse empiriste rabat trop la perception sur la sensation, elle oublie que la perception est un phénomène global, un fait de conscience, mais la thèse adverse sous-estime le rôle de la sensation dans la connaissance. Il est quand même bien vrai que sans la sensation il n’y aurait pas de connaissance parce que la conscience n’aurait rien à appréhender. Mais en même temps la perception n’est pas seulement une sensation, car si la sensation me présente une qualité sensible (par exemple je « sens » le froid de cette surface marbrée), c’est bien la perception qui m’apporte un « objet », quelque chose ayant une forme objective repérable dans l’espace (en l’occurrence une table). Donc la perception est un phénomène de conscience global, structuré et structurant.

2) La structure de la perception

a – La “héorie de la forme” - La "théorie de la forme" ou "psychologie de la forme" (en allemand: gestalttheorie) précise la nature de l’objet perçu : en effet il s’agit toujours d’une « forme ». Percevoir consiste à appréhender des formes ou des structures globales. Paul Guillaume précise : « Nous ne percevons pas d’abord les feuilles, puis l’arbre ; nous n’entendons pas d’abord des notes, puis la mélodie, c’est l’ensemble de l’arbre ou de la mélodie qui est d’abord perçu ; et c’est en lui que nous apprenons à distinguer des feuilles et des notes. La perception n'est pas un ensemble de sensations ; toute perception est d'emblée la perception d'un ensemble. » Le tout est perçu avant les parties. Par exemple à notre naissance, la première chose que nous reconnaissons est une forme : c’est le visage de notre mère, forme signifiante en soi bien que nous n'en percevions pas bien les détails, puisqu'à ce stade la vue est excessivement faible. Les formes sont trans-individuelles (on peut tous percevoir la même chose) et reproductibles (on peut percevoir une chose plusieurs fois). Evidemment elles n’existent pas « en soi » (comme les Idées platoniciennes), elles correspondent à ce que tout homme, dans son existence sociale ordinaire, peut percevoir. Par ailleurs une perception n’est pas une simple contemplation, elle s’intègre dans une action, et à l’intérieur d’un espace.

b – Perception et action. - Le psychologue Pierre Janet a employé l’expression « loi d’intérêt » pour marquer le lien entre perception et action. « Percevoir un fauteuil, c’est se préparer à s’y asseoir » écrit-il. On ne perçoit que ce qui nous intéresse dans le cadre de l’action présente ; ce qui explique que nous ne percevons qu’une infime partie de la réalité, bien en-deça même de nos capacités sensorielles. Bergson a exprimé la même idée : « La perception mesure notre action possible sur les choses et, par là, inversement, l’action possible des choses sur nous. »
Perception et action présupposent un cadre spatio-temporel : « La perception dispose de l’espace dans l’exacte proportion où l’action dispose du temps » écrit Bergson à la suite de Kant qui définit ces termes : « L’espace et le temps sont les conditions a priori de toute expérience possible. » L’espace et le temps définissent tout simplement ce qu’on appelle un « monde ». C’est pourquoi le philosophe existentialiste Merleau-Ponty définit la perception comme un « être-au-monde », c’est-à-dire une expérience globale, à la fois objective et subjective, à la fois consciente et corporelle.

c) Une expérience corporelle - Nos perceptions nous aident à constituer un monde et pas seulement à accumuler des connaissances. Merleau-Ponty insiste sur l’aspect corporel de cette expérience. Lorsque nous percevons un objet, celui-ci se détache en quelque sorte d’un fond, d’un horizon, qui est le monde ; mais ce monde, nous le percevons aussi et en même temps. Nous percevons la chose et son environnement. De la même manière, ce n’est pas seulement avec l’organe des sens que nous percevons, mais avec notre corps tout entier. Par exemple quand j’écoute de la musique rythmée (du jazz ou du rock, mettons), c’est bien le corps (dansant ?) tout entier qui est réceptif et qui réagit, concerné par le plaisir. Cette thèse existentialiste est intéressante car elle montre – contrairement à Platon et aux philosophes idéalistes – que le corps n’est pas « le tombeau de l’âme » (Platon), aveugle et ignorant, mais qu’au contraire il est conscient en tant qu'ouverture originaire à la réalité.
Si l’on adopte cette hypothèse, il semble bien que la perception nous donne le seul monde réel. Comment une perception aussi profondément ancrée dans l'action d'une part, une perception aussi structurée subjectivement et objectivement d'une part, pourrait-elle nous tromper ? Comment le monde perçu par notre corps ne serait-il pas réel ? Comment pareil "être-au-monde" pourrait-il être synonyme d'illusion ?

Pourtant il existe des « troubles de la perception », d’origine sensorielle et psychique. Et il n'en demeure pas moins que l'illusion se présente comme une sorte de maladie chronique - voire de déficience structurelle ? - de la perception. Sans parler de ces "fausses perceptions" que sont les hallucinations ! On peut donc se poser les questions suivantes : d’où proviennent les illusions ? Notre esprit pourrait-il nous tromper plus facilement que nos sens ?


II – Qu’est-ce qu’une illusion ?


1) L’illusion sensible et l’imagination

On oppose en général l’apparence et la réalité, c'est-à-dire une fausse et une vraie réalité. On entend par "réel" ce qui existe vraiment, sans aucun doute, objectivement, etc. On dit que l’apparence est trompeuse, comme lorsque un visage sévère cache une âme tendre et délicate. Dans ce cas, l’apparence est physique, tandis que la réalité est censément spirituelle et invisible. C’est exactement la thèse de Platon. D’une façon générale, celui-ci pense que le monde physique et matériel n’est qu’une apparence, une sorte de copie du monde réel (car vrai) qui est celui des Idées (ou Essences). Seules les Idées sont réelles car elles sont éternelles, tandis que la matière est provisoire et corruptible ; or ce qui est imparfait (et meurt) existe moins que ce qui est parfait (et demeure).

Platon donne une version imagée de cette théorie dans la célèbre « allégorie de la caverne » (La République). Enfermés dans une caverne, ignorant tout du monde extérieur, les hommes sont condamnés à prendre les ombres pour la réalité. Celle-ci n’est perceptible que par la connaissance intellectuelle et la libération se confond avec la philosophie. Plus particulièrement, Platon s’en prend aux images, parce qu’elles ne sont que les copies des choses (naturelles ou fabriquées), qui sont elles-mêmes déjà des copies c’est-à-dire des exemplaires imparfaits d’une réalité essentielle (l’Idée). Selon Platon la perception sensible d’un objet restera à jamais imparfaite, déformante, contingente, tandis que l’Intellect rend compte de tous les aspects d’un phénomène et donc permet d’approcher l’Idée, la définition, l’Etre de la chose.

A son tour Descartes ne se lasse pas d’affirmer la supériorité de la raison et de l’intellect sur la perception sensorielle. Pour lui les sens ne nous apportent aucune certitude. Ce n’est pas, comme pour Platon, la réalité matérielle en soi qu’il faut mettre en cause, mais l'étendue de nos facultés sensorielles. Et encore là n’est pas le pire, car après tout ce ne sont pas les sens qui nous trompent par eux-mêmes, mais notre imagination, soit une manière erronée de juger ; rien d'autre que cette tendance fâcheuse à tenir pour vrai ce qui est pourtant manifestement faux. Au grand siècle de la raison (17è), l’imagination fait figure de "folle à lier", car elle n'est pas d'abord conçue comme un processus positif et productif, mais comme une sorte de raisonnement "débile".

En effet il existe de nombreuses illusions impliquant nos facultés sensorielles… autant que notre jugement. Elles sont d'abord relatives aux conditions spatio-temporelles de notre perception ordinaire. Par exemple l’espace sidéral génère ses propres illusions : faute d’atteindre la courbure de l’horizon, notre vue transmet à notre esprit (heureusement instruit du contraire) que la terre est plate comme une feuille ; certaines étoiles brillent encore dans le ciel alors qu’elles ont réellement disparu depuis des milliards d’années (impossible à devenir si l'on ne pense pas au phénomène de la vitesse de la lumière), etc. Est-ce que nos sens nous trompent ? Pas vraiment car nous voyons bien cette lumière, simplement nous ne savons pas que les objets correspondants n’existent peut-être plus. C’est donc une erreur de la raison (jugement erroné ou interprétation fantaisiste) beaucoup plus qu’une illusion sensorielle. Or ces erreurs d’interprétation s’expliquent à leur tour par un mécanisme psychologique omniprésent, exploitant nos désirs les plus profonds, ce sont des croyances. C'est à partir de là que le mot "illusion" prend tout son sens.

2) Croyance et illusion

a) Les bonnes perceptions : croire ce que l'on voit. - Avant toute chose, gardons-nous de jeter l'anathème sur la croyance en tant que telle. La croyance est consubstantielle à la vie psychique… et à la "bonne" perception. Les idées claires et distinctes ne suffisent pas à engendrer la certitude, malgré ce qu'en dit Descartes. Merleau-Ponty soutient au contraire que nos bonnes perceptions sont elles-mêmes soutenues par une croyance. Quelle croyance ? Il faut concevoir la perception comme un acte de croyance et de confiance dans le monde. En effet la perception n'est pas une simple faculté, comme on l'a vu, mais une forme de la conscience, et donc de l'existence, une façon d'habiter le monde. Une habitation du monde qui est une anticipation permanente, tournée vers le futur. "Percevoir c'est engager d'un seul coup tout un avenir d'expériences dans un présent qui ne le garantit jamais, à la rigueur c'est croire à un monde. (…) Je fais confiance au monde." (Merleau-Ponty). Du coup, on comprend mieux ce qu'est une bonne perception : une perception avec des connexions suffisantes, vers ce qui ne peut pas être perçu mais qui doit être supposé. Bien conduire sa voiture, cela nécessite non seulement une bonne vue, etc., mais aussi une bonne part d'imagination, d'anticipation, de prévoyance, ce prudence certes… mais aussi par moment d'une certaine audace ! Autrement dit, dans une bonne perception, l'on croit à ce que l'on voit : on y adhère pleinement, et l'on se montre d'autant plus efficace dans l'action.

b) Les mauvaises perceptions : voir ce que l'on croit. - Dans une mauvaise perception, dans l'illusion, il est clair au contraire que l'on voit ce que l'on croit : c'est une abstraction qui consiste à "se faire des idées". Or l'on ne croit à ce point aveuglément que ce que l'on désire inconsciemment, cela revient donc à "prendre ses désirs pour la réalité"…
Les enfants se laissent facilement berner par les tours d'habiles magiciens qui savent "à merveille" détourner leur attention et surtout les captiver à l'aide de nombreuses gesticulations ou simagrées pour mieux les éblouir. Certains adultes en revanche se laisser captiver par d'autres formes de magies plus graves, voire plus dangereuses, comme les fameuses "séances de spiritisme". Il est bien évident que l'illusion d'ouïr les "esprits frappeurs" ne touche que les plus crédules des spectateurs, c'est-à-dire ceux qui sont déjà tout disposés à y croire. Dans tous ces domaines l'illusion véritable est une croyance et non une simple erreur des sens ; elle consiste à se projeter tout entier (subjectivement) dans une croyance. (Dans la célèbre série X Files, Mulder ne voit partout des extra-terrestres que parce qu'il croit obstinément à la thèse de l'enlèvement de sa sœur par ces mêmes extra-terrestres, et parce qu'il est mu par le désir éperdu de la retrouver…. pour s’absoudre de quelle culpabilité ?)




L'illusion en général est donc une croyance fondée sur un désir, ce qui la distingue nettement de l'erreur. Freud écrit : "C'était une illusion de la part de Colomb de croire qu'il avait trouvé une nouvelle route maritime pour les Indes. La part de désir que comportait cette erreur est manifeste" (L'Avenir d'une illusion). Freud pense également que la croyance, et même l'illusion, font partie intégrante de l'existence humaine. On ne saurait se passer de l'illusion, car elle est une projection imaginaire de nos désirs, ce qui soutient parfois notre existence, notre désir de vivre : vivre sans illusion serait comme vivre sans désirs ! Ce processus psychique devient grave et inquiétant seulement lorsque nous pensons que nos illusions se réalisent ! L'hallucination est l'un de ces phénomènes extrêmes qui consistent proprement, mais à un niveau inconscient (contrairement au simple naïf), à prendre ses désirs (refoulés) pour la réalité.

3) Un cas particulier (et extrême) : l'hallucination

a) Une fausse perception : croire que l'on voit. - L'hallucination n'est pas une "mauvaise" perception, c'est une fausse perception, une représentation (mentale) prise à tort pour une perception. Par contre elle constitue un comble d'illusion ! Le sujet croit qu'il voit ou qu'il entend réellement quelque chose, mais ce ne sont que des images mentales, des projections intérieures qui, dans l'option de la théorie freudienne, proviennent directement de son inconscient. Or l'inconscient est le lieu des désirs refoulés. Donc l'hallucination - comme le rêve mais d'une façon beaucoup plus crue et radicale, puisque cela simule la réalité – correspond à la satisfaction mentale d'un désir inconscient. Cela ne veut pas dire que l'hallucination soit une "partie de plaisir" ; simplement il y a une tension interne, une pulsion qui se libère, et au moins en termes économiques c'est un soulagement.

b) La psychose : ne douter de rien. - Contrairement aux "bonnes" perceptions anticipantes (cf. Merleau-Ponty) qui supposent l'approximation et le risque, l'hallucination se présente paradoxalement comme une certitude absolue sur laquelle le doute n'a aucune prise. Le sujet psychotique qui hallucine ne doute pas de la réalité de ses hallucinations, et pour le médecin souhaitant "approcher" le patient il serait bien mal venu de mettre sa parole en doute. Naturellement l'image mentale est bien réelle, et le sujet ne ment pas quand il prétend avoir vu dans la réalité extérieure ce qu'il n'a vu réellement qu'intérieurement. Un "fou" qui se prend pour Napoléon est plus certain d'être Napoléon que vous n'êtes certains d'être vous-mêmes ! Il ne se règle plus sur le monde, il veut que le monde se règle sur lui. Le témoignage d'autrui ne pèsera pas lourd dans la balance. D'ailleurs la folie n'est pas l'absence de "raison" dans le psychisme, c'est l'absence d'autrui au plan symbolique qui menace l'identité réelle du sujet, laissant alors la place à une identité imaginaire.

Avec l'hallucination nous sommes dans le pathologique. Pourquoi ? Parce que justement la fonction positive de l'illusion n'est plus disponible. La part de croyance dans le monde qui accompagne toutes nos actions, toutes nos perceptions, toutes nos pensées, a été remplacée par une certitude absolue : une prétention à la connaissance du réel qui cette fois semble sans borne, et signe sans conteste la psychose.
A l'extrême opposé de l'hallucination, on peut donc admettre que le monde perçu est bien le monde réel. Il faut bien faire confiance au monde. Pour cela nous devons concevoir la perception comme une expérience globale, qui mobilise positivement le désir, l'imagination , la croyance. L'intellect n'est pas exclu de ce processus, et d'une certaine façon il existe aussi un "monde intellectuel" ; parfois l'intellect seul a le pouvoir de se révolter contre les illusions des sens (position platonicienne), mais tout dogmatisme de la raison se retournerait en croyance : le pire des reproches que l'on puisse faire à un philosophe n'est-il pas de "se faire des idées" ou pire encore d'être "déconnecté" de la réalité ?