lundi 29 novembre 2010

L'origine de la technique. Le mythe de Prométhée

Terminales technologiques

 

1) Le récit

Qu'est-ce qu'un mythe ? C'est récit fabuleux comportant un caractère plus ou moins sacré, relatant les agissements d'êtres divins qui personnifient de grandes entités naturelles ou spirituelles et qui sont à origine du monde où vivent les hommes. On trouve une première fois le mythe de Prométhée dans la Théogonie d'Hésiode, la plus grande compilation des mythes grecs. Là il est raconté que c'est Prométhée qui créa les hommes à partir d'une motte d'argile… Puis on retrouve ce mythe chez Platon : dans le dialogue Protagoras, le sophiste Protagoras en fait le récit à Socrate pour défendre l'idée que la vertu n'est pas innée mais peut s'enseigner. On le retrouvera aussi ailleurs, par exemple dans de grandes tragédies.

 

promethee

Ici l'histoire nous "apprend" comment les dieux firent naître les créatures terrestres, en particulier les hommes et les animaux. Deux Titans furent alors chargés d'attribuer à chaque créature des qualités et des pouvoirs, suffisamment et équitablement de manière à ce que tous puissent survivre. Epiméthée exécuta d'abord cette tâche avec une certaine efficacité, sauf que dans sa distribution il oublia finalement les êtres humains qui se retrouvèrent "nus" et totalement démunis. Si bien que son frère Prométhée décida de combler ce déficit en attribuant aux hommes ce qui était jusque ici l'apanage des dieux : le feu (qu'il vola au dieu forgeron Héphaïstos), et les arts, c'est-à-dire les techniques (qu'il vola à Athéna). Mais, de ce fait, les hommes furent privilégiés et, bien qu'ils ne disposassent pas de la politique (Prométhée n'eut pas le temps de voler cet art suprême), ils finirent par dominer les animaux… Bien entendu les dieux furent outrés par l'audace de Prométhée et on raconte que Zeus, en représailles, attacha Prométhée sur la montagne du Caucase où il se fit dévorer le foie à petit feu par un rapace... On raconte aussi que Héraclès le délivra au cours de ses douze travaux…

A nouveau, une remarque concernant les mythes. Un mythe a la plus souvent une ou plusieurs significations, il demande donc à être interpréter. Les personnages sont pour nous des symboles de quelques Idées qu'il nous faudra expliquer. Toutefois ce n'est pas le mythe lui-même qui "demande" une interprétation, pour nous c'est sa présence dans l'œuvre d'un philosophe et le message que celui-ci veut faire passer.

 

2) Les enseignements qu'on peut tirer du mythe

Commençons par considérer les éléments et les personnages du récit, un par un :

- Les dieux

Ils sont puissants, ils symbolisent la puissance créatrice. Ils ne sont pas "sages" au sens philosophique du terme, mais ils savent tout, ils voient tout… Dans ce monde gouverné par les dieux, il n'y a pas de place pour l'invention et le génie de l'homme. Il faut aussi se souvenir que les dieux de cette génération, celle de Zeus, ont vaincu les Titans. Lesquels vont peut-être tirer parti des ambitions humaines pour se venger en devenant complices des hommes.

- Le feu

Ce n'est pas ici le feu domestique dont on se chauffe ou qui sert à cuire les aliments. C'est le feu du travail, l'élément naturel qui permet de construire des outils artificiels grâce à la fusion du métal (il s'agit du feu d'Héphaïstos, dieu forgeron). On nous dit que les arts (arts de faire = techniques) ne serviraient à rien sans le feu : "sans il feu il était impossible que cette habileté (les arts) fût acquise par personne ou rendit aucun service". Et en effet, la technique nécessite dans son principe même l'utilisation de ressources naturelles, comme si la nature elle-même était mise à contribution pour sa propre exploitation..

- Epiméthée

Un Titan. Celui-ci ne fait que symboliser et appliquer l'ordre naturel des choses, l'équilibre des forces en présence (chacun son dû !). Il veille à ce que chacun puisse vivre avec ses capacités propres, ses organes, ses membres, son instinct… Il est un bon messager des dieux. Mais il ne réfléchit pas : son nom signifie "celui qui pense après". Il oublie les hommes, comme si les hommes ne faisaient pas partie de la nature au même titre que les animaux ? L'homme est donc à l'état naturel un être démuni (nu, sans chaussures, sans couvertures et sans armes). Quelle signification peut-on donner à la nudité originelle de l'homme ? Nudité au sens de dénuement : absence d'atouts naturels, perte des instincts….D'où la nécessité de compenser 1) par l'association, la société (la "cité de besoin" selon Platon), 2) la technique. Le but de la technique de répondre aux exigences vitales, non par des dispositions corporelles mais par un ensemble de connaissances ou d'intermédiaires. A l'inverse le corps de l'animal est un instrument naturel, certes redoutablement efficace mais un instrument déterminé et limité dans ses fonctions, immuable dans ses actions : les instincts commandent. L'animal n'évolue pas, n'apprend pas.

- Prométhée

Son nom signifie : "celui qui pense avant". Celui-ci, tout au contraire, symbolise la rupture avec l'ordre naturel, c'est déjà la "culture" qui nie et qui dérègle la nature. C'est donc lui qui apporte la technique, en la volant aux dieux et en la donnant aux hommes. C'est un intermédiaire, comme le dieu Eros, démon hybride et philosophe selon Platon. D'ailleurs la généalogie de la technique est analogue à celle d'Eros : Héphaïstos est boiteux, Athéna est combattante ; comme Eros est fils de Poros (expédient) et de Pénia (Pauvreté). La technique est à la fois compensation et invention. En effet la technique est progrès dans son principe même, car le maniement de l'outil engendre un apprentissage qui augmente le savoir-faire et contribue à l'invention de nouveaux outils.

Question : faut-il privilégier l'aspect vol (faute) ou l'aspect don (générosité envers les hommes) ? C'est un don indéniablement. L'homme n'est pas l'auteur mais le dépositaire du pouvoir technique… La filiation avec les dieux, par l'intermédiaire des titans, est bien établie. Mais c'est bien aussi une faute (voire un sacrilège) et non simplement une erreur comme l'acte d'Epiméthée. On en déduit que l'essence de la technique est bien le fruit d'une décision et non le résultat d'une simple évolution naturelle. De la nature à la culture, le passage n'est pas de l'ordre d'une évolution mais d'une mutation. De la part de Prométhée, ce don est fait en vue d'une réparation, pour retrouver un certain équilibre. Sauf que l'équilibre est rompu à tout jamais car, avec la technique, les hommes vont devenir plus puissants que les animaux et ils vont avoir la possibilité de devenir "comme maîtres et possesseurs de la nature" (Descartes). De son origine titanesque, la technique conserve le pouvoir démiurgique. Le pouvoir qui désigne le pouvoir créateur des dieux est un artisan. La technique en ce sens apparente l'homme aux dieux ; elle permet de transformer voire de recréer le monde.

Le vol symbolise de toute évidence l'ambition illégitime des hommes et leur désir d'égaler ou de dépasser les dieux. C'est d'ailleurs pour cela que ceux-ci sont furieux et punissent le titan, bien conscients que la technique donnerait aux humains un savoir et un pouvoir incontrôlables. Un "monde de la technique" d'où serait bannie la croyance et le respect envers les dieux.

Ce mythe peut également être mis en parallèle avec le récit biblique d'Adam et Ève, chassés du Paradis pour avoir goûté le fruit de l'arbre de la connaissance du Bien et du Mal. Ces mythes sont aussi évocateurs de l'hybris, la tentation de l'homme de se mesurer aux dieux, ou plus généralement de s'élever au-dessus de sa condition. (Voir le mythe d'Icare… Ou comment un homme, par un moyen non naturel, parvient à voler et à s'approcher du soleil, jusqu'à faire fondre la cire qui attachait ses ailes…)

Sous le nom de « complexe de Prométhée », Gaston Bachelard (La psychanalyse du feu) définit « toutes les tendances qui nous poussent à savoir autant que nos pères, plus que nos pères, autant que nos maîtres, plus que nos maîtres ». Selon ses termes, « le complexe de Prométhée est le complexe d'Œdipe de la vie intellectuelle ».

Il y a encore un autre mythe très intéressant, articulé à celui-ci. C'est l'histoire de Pandore et de la boite de Pandore. Pandore est censée être la première femme (comme Eve). Elle fut créée sur l'ordre de Zeus qui voulait se venger des hommes pour le vol du feu par Prométhée. Zeus offrit la main de Pandore à Épiméthée, frère de Prométhée. Bien qu'il eût promis à Prométhée de refuser les cadeaux venant de Zeus, Épiméthée accepta Pandore. Pandore apporta dans ses bagages une boite mystérieuse contenant tous les maux de l'humanité, notamment la Vieillesse, la Maladie, la Guerre, la Famine, la Misère, la Folie, le Vice, la Tromperie et la Passion, ainsi que l'Espérance, qu'il lui fut interdit d'ouvrir. Une fois installée comme épouse, elle céda à la curiosité et ouvrit la boite : elle libéra ainsi les maux qu'elle contenait. Elle referma la boite trop tard pour les retenir, et seule l'Espérance, plus lente à réagir, y resta enfermée.

Interprétation : peut-être Zeus a t-il ajouté un piège, celui d'associer à l'usage de la technique la folie des passions, l'envie, l'usage incontrôlé des plaisirs…

D'autant qu'il y a un autre problème, encore plus grave…

- Politique.

La signification profonde du mythe est dévoilée au détour d'une remarque concernant la politique :

Prométhée envisageait également de voler cet art supérieur qui consiste à savoir s'organiser collectivement, à connaître et pratiquer la justice, et notamment à utiliser collectivement la technique avec sagesse. Mais il n'en a pas eu le temps ... On comprend par là que les dieux ne sont pas prêts à céder aux humains la vertu principale qui ferait d'eux des quasi-dieux; on comprend aussi que les humains ne disposent, avec les techniques et la maîtrise du feu, que d'une partie de la puissance. Autrement dit, ce que veut sans doute exprimer Platon, c'est que la technique sans la sagesse représente un pouvoir extrêmement dangereux, qui n'empêchera pas les hommes de s'entretuer (bien au contraire !). Il y aura toujours un décalage entre le savoir technique et la sagesse, la science et la conscience !

Donc, si d'après le mythe lui-même la technique semble bien attribuée aux hommes dès l'origine, comme faisant partie de ses attributions propres, elle n'est certainement pas "naturelle" ni anodine : ses implications pour le devenir de l'humanité sont immenses, pas seulement sur un plan pratique mais aussi moral.

Finalement la technique peut être qualifiée trois fois :

La technique est humaine : elle fait partie de l'essence de l'homme, elle est apparue avec lui. Elle lui permet de survivre et de vivre.

La technique est surhumaine : parce qu'elle provient des dieux et des titans, elle permet de créer.

Mais la technique ne risque t-elle pas de devenir inhumaine ? Excès du technique sur le politique, usage incontrôlé, dangerosité… Production de choses artificielles, inutiles… Mode de production aliénant oppressant, recherche de la vitesse, de la rentabilité, etc… Nous y sommes !