vendredi 4 mars 2011

Platon : l’allégorie de la caverne (texte et questions)


Texte de Platon (Traduction : Emile Chambry) – La République, Livre VII
— Eh bien après cela, dis-je, compare notre nature, considérée sous le rapport de l’éducation et du manque d’éducation, à la situation suivante. Voici des hommes dans une habitation souterraine en forme de grotte, qui a son entrée en longueur, ouvrant à la lumière du jour l’ensemble de la grotte ; ils y sont depuis leur enfance, les jambes et la nuque pris dans des liens qui les obligent à rester sur place et à ne regarder que vers l’avant, incapables qu’ils sont, à cause du lien, de tourner la tête ; leur parvient la lumière d’un feu qui brûle en haut et au loin, derrière eux ; et entre le feu et les hommes enchaînés, une route dans la hauteur, le long de laquelle voici qu’un muret a été élevé, de la même façon que les démonstrateurs de marionnettes disposent de cloisons qui les séparent des gens ; c’est par-dessus qu’ils montrent leurs merveilles.
— Je vois, dit-il.
— Vois aussi, le long de ce muret, des hommes qui portent des objets fabriqués de toute sorte qui dépassent du muret, des statues d’hommes et d’autres êtres vivants, façonnées en pierre, en bois, et en toutes matières ; parmi ces porteurs, comme il est normal, les uns parlent, et les autres se taisent.
— C’est une image étrange que tu décris là, dit-il, et d’étranges prisonniers.
— Semblables à nous, dis-je. Pour commencer, en effet, crois-tu que de tels hommes auraient pu voir quoi que ce soit d’autre, d’eux-mêmes et les uns des autres, que les ombres qui, sous l’effet du feu, se projettent sur la paroi de la grotte en face d’eux ?
— Comment auraient-ils fait, dit-il, puisqu’ils ont été contraints, tout au long de leur vie, de garder la tête immobile ?
— Et en ce qui concerne les objets transportés ? n’est-ce pas la même chose ?
— Bien sûr que si.
— Alors, s’ils étaient à même de parler les uns avec les autres, ne crois-tu pas qu’ils considéreraient ce qu’ils verraient comme ce qui est réellement ?
— Si, nécessairement.
— Et que se passerait-il si la prison comportait aussi un écho venant de la paroi d’en face ? Chaque fois que l’un de ceux qui passent émettrait un son, crois-tu qu’ils penseraient que ce qui l’émet est autre chose que l’ombre qui passe ?
— Non, par Zeus, je ne le crois pas, dit-il.
— Dès lors, dis-je, de tels c hommes considéreraient que le vrai n’est absolument rien d’autre que l’ensemble des ombres des objets fabriqués.
— Très nécessairement, dit-il.

— Examine alors, dis-je, ce qui se passerait si on les détachait de leurs liens et si on les guérissait de leur égarement, au cas où de façon naturelle les choses se passeraient à peu près comme suit. Chaque fois que "l’un d’eux serait détaché, et serait contraint de se lever immédiatement, de retourner la tête, de marcher, et de regarder la lumière, à chacun de ces gestes il souffrirait, et l’éblouissement le rendrait incapable de distinguer les choses dont d tout à l’heure il voyait les ombres ; que crois-tu qu’il répondrait, si on lui disait que tout à l’heure il ne voyait que des sottises, tandis qu’à présent qu’il se trouve un peu plus près de ce qui est réellement, et qu’il est tourné vers ce qui est plus réel, il voit plus correctement ? Surtout si, en lui montrant chacune des choses qui passent, on lui demandait ce qu’elle est, en le contraignant à répondre ? Ne crois-tu pas qu’il serait perdu, et qu’il considérerait que ce qu’il voyait tout à l’heure était plus vrai que ce qu’on lui montre à présent ?
— Bien plus vrai, dit-il.
— Et de plus, si on le contraignait aussi à tourner les yeux e vers la lumière elle-même, n’aurait-il pas mal aux yeux, et ne la fuirait-il pas pour se retourner vers les choses qu’il est capable de distinguer, en considérant ces dernières comme réellement plus nettes que celles qu’on lui montre ?
— Si, c’est cela, dit-il.
— Et si on l’arrachait de là par la force, dis-je, en le faisant monter par la pente rocailleuse et raide, et si on ne le lâchait pas avant de l’avoir tiré dehors jusqu’à la lumière du soleil, n’en souffrirait-il pas, et ne s’indignerait-il pas d’être traîné de la sorte ? et lorsqu’il arriverait à la lumière, les yeux inondés de l’éclat du jour, serait-il capable de voir ne fût-ce qu’une seule des choses qu’à présent on lui dirait être vraies ?
— Non, il ne le serait pas, dit-il, en tout cas pas tout de suite.
— Oui, je crois qu’il aurait besoin d’accoutumance pour voir les choses de là-haut. Pour commencer ce seraient les ombres qu’il distinguerait plus facilement, et après cela, sur les eaux, les images des hommes et celles des autres réalités qui s’y reflètent, et plus tard encore ces réalités elles-mêmes. À la suite de quoi il serait capable de contempler plus facilement, de nuit, les objets qui sont dans le ciel, et le ciel lui-même, en tournant les yeux vers la lumière des astres et de la lune, que de regarder, de jour, le soleil et la lumière du soleil.
— Forcément.
— Alors je crois que c’est seulement pour finir qu’il se montrerait capable de distinguer le soleil, non pas ses apparitions sur les eaux ou en un lieu qui n’est pas le sien, mais lui-même en lui-même, dans la région qui lui est propre, et de le contempler tel qu’il est.
— Nécessairement, dit-il.
— Et après cela, dès lors, il conclurait, grâce à un raisonnement au sujet du soleil, que c’est lui qui procure les saisons et les années, et qui régit tout ce qui est dans le lieu du visible, et qui aussi, d’une certaine façon, c est cause de tout ce qu’ils voyaient là-bas.
— Il est clair, dit-il, que c’est à cela qu’il en viendrait ensuite.
— Mais dis-moi : ne crois-tu pas que, se souvenant de sa première résidence, et de la "sagesse" de là-bas, et de ses codétenus d’alors, il s’estimerait heureux du changement, tandis qu’eux il les plaindrait ?
— Si, certainement.
— Les honneurs et les louanges qu’ils pouvaient alors recevoir les uns des autres, et les privilèges réservés à celui qui distinguait de la façon la plus aiguë les choses qui passaient, et se rappelait le mieux lesquelles passaient habituellement d avant les autres, lesquelles après, et lesquelles ensemble, et qui sur cette base devinait de la façon la plus efficace laquelle allait venir, te semble-t-il qu’il aurait du désir pour ces avantages-là, et qu’il jalouserait ceux qui, chez ces gens-là, sont honorés et exercent le pouvoir ? ou bien qu’il éprouverait ce dont parle Homère, et préférerait de loin, "étant aide-laboureur " , " ...être aux gages D’un autre homme, un sans-terre... et subir tout au monde plutôt que se fonder ainsi sur les apparences, et vivre de cette façon-là ?
— Je le crois e pour ma part, dit-il : il accepterait de tout subir, plutôt que de vivre de cette façon-là.
— Alors représente-toi aussi ceci, dis-je, Si un tel homme redescendait s’asseoir à la même place, n’aurait-il pas les yeux emplis d’obscurité, pour être venu subitement du plein soleil ?
— Si, certainement, dit-il.
— Alors s’il lui fallait à nouveau émettre des jugements sur les ombres de là-bas, dans une compétition avec ces hommes-là qui n’ont pas cessé d’être prisonniers, au moment où lui est aveuglé, avant que ses yeux ne se soient remis, et alors que le temps nécessaire pour l’accoutumance serait loin d’être négligeable, ne prêterait-il pas à rire, et ne ferait-il pas dire de lui : pour être monté là-haut, le voici qui revient avec les yeux abîmés ? et : ce n’est même pas la peine d’essayer d’aller là-haut ? Quant à celui qui entreprendrait de les détacher et de les mener en-haut, s’ils pouvaient d’une façon ou d’une autre s’emparer de lui et le tuer, ne le tueraient-ils pas ?
— Si, certainement, dit-il.

Questionnaire (réponses par Alexandre L., élève de TL)
De quoi est-il question dans ce texte ? Décrivez rapidement ce qui se passe.
Il s’agit d’un dialogue entre Platon et un certain Glaucon, dans lequel le maître (Platon) explique à son disciple l’allégorie de la caverne, laquelle est divisée en quatre parties. La première parle d’une grotte où sont gardés prisonniers plusieurs hommes, enchaînés au cou et aux pieds, condamnés à rester immobiles pour le restant de leur jours, à regarder sur le mur de la caverne s’agiter des ombres. Ces ombres sont crées par d’autres hommes, libres, derrière un mur, dans le dos des prisonniers, lesquels s’imaginent que les voix qu’ils entendent proviennent des ombres. Pour ces prisonniers, les ombres sont la réalité. La seconde partie relate l’évasion de l’un des prisonniers, une évasion douloureuse et ‘assistée’ par les hommes libres, qui le forcent à découvrir par lui-même la vérité : lui et ses semblables étaient manipulés. La vérité lui apparaît tout d’abord comme mensongère, puisque brutale et déstabilisante pour quelqu’un qui est resté toute sa vie dans la pénombre et l’illusion. Mais progressivement - et c’est ce que relate la troisième partie - ses yeux s’ouvrent, acceptent la réalité et l’homme acquiert le savoir. Il a conscience de sa liberté, et préfère naturellement son actuelle condition à celle qu’il avait dans la caverne. Dans la quatrième partie, l’homme libéré rejoint ses anciens semblables dans la caverne, mais prête à rire : ses yeux s’étant habitué à la lumière du soleil, il se trouve une nouvelle fois déstabilisé, ce qui pousse à croire aux hommes enchaînés qu’entreprendre de faire le même trajet que lui peut leur être néfaste.
Au-delà de la simple description, quel est le sens de l’allégorie ?
L’allégorie de la caverne est une représentation imagée de notre monde « réel », « visible ». La condition de prisonnier est en réalité celle de l’homme qui « ne se pose pas de question », la condition de l’homme libéré est à interpréter comme « la montée de l’âme dans le monde intelligible », c'est-à-dire l’exercice de la pensée, de la volonté de savoir et de la découverte du but ultime que constitue le souverain Bien. Le retour de l’homme libéré chez ses contemporains est naturellement difficile sinon vain, tant son discours heurte et bouscule leur confortable condition d’êtres inconsciemment soumis.
Que représentent l’intérieur et l’extérieur de la caverne, ainsi que les prisonniers ?
L’intérieur de la caverne et les prisonniers représentent le monde sensible où les hommes vivent et s’illusionnent en pensant que ce qu’ils voient et entendent est la réalité, en pensant savoir alors qu’il ne s’agit que de croyances et d’opinions. Une vie illusoire donc, une condition de vie à mettre en relation avec celle des hommes dans le film Matrix, qui vivent sans le savoir dans un programme informatique destiné à les tromper et les distraire pendant que leur véritable corps est utilisé et manipulé par des machines qui dirigent désormais le monde. L’extérieur de la grotte représente le monde intelligible dans lequel règne le souverain Bien, accessible par l’exercice de la pensée.
Quelle est leur activité principale ?
L’activité principale des hommes enchaînés est justement de ne rien faire et de subir. Ils voient des ombres s’agiter sur le mur, ils entendent des voix qu’ils associent logiquement aux images que leurs yeux reçoivent. L’activité est uniquement sensorielle, et mène dans leur cas à l’erreur. En somme, Platon dénonce la passivité de ses contemporains à travers cette image de prisonniers inconscients, enchaînés et manipulés.
Quel est le statut des hommes qui manipulent les objets derrière le mur ? Qui peuvent-ils représenter ?
Ces hommes qui manipulent les objets derrière le mur pourraient être comparés au Malin Génie, le Dieu trompeur et manipulateur supposé par Descartes dans les Méditations Métaphysiques, Première Méditation, permettant ainsi de mettre en doute ce que nous rapportent nos sens, et de remettre en question le monde extérieur prétendu réel jusqu’alors. En tout les cas, ces hommes manipulent d’autres hommes, soumis à eux sans le savoir. Ce sont eux qui dirigent, et ils sont libres.
Que symbolisent l’homme qui se libère, la lente montée, le retour dans la caverne ?
L’homme qui se libère représente le philosophe entreprenant une ascension de l’esprit, ascension de l’âme du « monde sensible » vers le « monde intelligible », le monde des idées, c'est-à-dire la libération des fausses convictions premières, des préjugés et autres croyances symbolisés par les enchaînements. Autrement dit, la remise en question de la réalité telle que nos sens nous la présente, et l’accès au savoir par le questionnement (non sans douleur). La redescente dans la caverne symbolise la prise de conscience du philosophe que son devoir est de désillusionner ses contemporains, en somme, une vocation pédagogique dont il apprendra à ses dépend qu’elle n’est pas sans danger.
Comment interpréter l’hostilité des prisonniers à l’égard de celui qui revient dans la caverne ?
Le philosophe qui effectue ce mouvement descendant afin de libérer ses semblables, cette redescente dans la caverne, se solde par un échec révélateur : les hommes enchaînés qui ne souhaitent pas être libérés et qui rient à la vue du pseudo libérateur totalement désorienté symbolisent ici l’ignorance, la méfiance et l’aveuglement du commun des mortels dont le  « savoir » est construit sur des idées reçues. On pourrait même évoquer une sorte de « servitude volontaire » (La Boétie) de leur part. Une emprise telle, que le philosophe se trouve face à un mur imperméable et sourd à la voix de la raison, car la réalité qu’il veut leur dévoiler est bien trop difficile à comprendre et à accepter sans efforts.
Que symbolise le soleil ?
Dans l’Allégorie de la caverne, le soleil représente le souverain Bien, situé aux confins du monde des idées, et que l’on perçoit difficilement. Selon Platon, le souverain Bien est la cause de toutes idées de bien, de beau, de justice, de vérité et d’intelligence. Dans l’allégorie, le soleil éblouit l’homme libéré, dans la « réalité », le philosophe peine à l’approcher, mais dans les deux cas, l’homme réussit à en comprendre les principes à force de persévérance et de volonté.
En quel sens le texte peut-il nous renseigner sur les rapport entre l’opinion et la vérité ?
L’allégorie de la caverne nous enseigne sans ambiguïté qu’il nous faut nous libérer du pouvoir des opinions, nous affranchir donc des préjugés et de l’activité des sens, modifier radicalement notre vision du monde afin d’entamer une prise de conscience spécifiquement philosophique et d’accéder à la connaissance de la vérité. Les rapports entre opinion et vérité sont d’ailleurs contradictoires, puisque l’une empêche la connaissance de l’autre. Plus précisément, une opinion se présente à nous comme vraie, donc elle nous masque la vérité et l’envie de la découvrir plus loin.