jeudi 2 juin 2011

Explication de “Par-delà bien et mal” (1886), partie II : "L’esprit libre", de Friedrich Nietzsche

Niveau : Terminales

 

Par-delà bien et mal, Prélude d'une philosophie de l'avenir (Jenseits von Gut und Böse - Vorspiel einer Philosophie der Zukunft ) fut publié en 1886 à compte d’auteur. Le titre fut premièrement traduit en Par-delà le bien et le mal par Henri Albert. Néanmoins, la traduction Par-delà bien et mal rend mieux compte du fait que Nietzsche entend se placer au-delà d'un couple de valeur, et non de chacune de ces valeurs considérées seules. Il comporte une préface, neuf parties et un postlude, "Du haut des monts", qui est un poème. Les neuf parties sont composées de 296 aphorismes, une forme que Nietzsche privilégie.

Ce "prélude à une philosophie de l'avenir" s'ouvre sur une critique des préjugés des philosophes, à commencer par leur croyance en la valeur absolue de la vérité, et annonce un nouveau type de penseur : "l'esprit libre", seul capable de redonner du sens à l'existence humaine en créant des valeurs nouvelles. Contre la croyance en l'existence d'un bien en soi et d'un mal en soi, contre la dualité même du bien et du mal, Nietzsche juge qu'"il n'y a pas de phénomènes moraux du tout, mais seulement une interprétation morale des phénomènes".

Résumé de la première partie I "Des préjugés des philosophes" précédant la partie II "L’esprit libre" :

Nietzsche, va s'intéresser en premier lieu à l'activité philosophique, plus exactement aux philosophes eux-mêmes et à leurs "préjugés" L'accusation semblera étonnante car les philosophes ne sont-ils pas, depuis toujours, les ennemis des préjugés ? Pour Nietzsche, les philosophes ont des préjugés "supérieurs", notamment de cette nature : ils croient au pouvoir absolu de la pensée (que fait donc la pensée sinon se penser elle-même ?), en l'existence de l'esprit, et par-dessus tout ils croient en la vérité ! Qu'est-ce donc que cette volonté des philosophes de rechercher la vérité ? De rechercher un ordre, un être "essentiel", une "chose en soi" ? Pourquoi l'apparence aurait-elle moins de valeur, pourquoi le sensible serait haïssable ? Selon Nietzsche cet héritage platonicien d'une recherche de l'absolu, d'un principe en dehors du monde révèle en vérité une crainte de la vie.

 

Explication des principaux paragraphes

Avertissement. Chaque paragraphe (numéroté de 24 à 44) du texte de Nietzsche s'est vu attribuer un titre qui ne figure pas dans le texte initial. Après une ou deux phrases de résumé, chaque passage a fait l'objet d'un découpage en plusieurs séquences permettant d'ordonner ses idées forces, avant de procéder à une explication plus ou moins longue.

24 – Volonté de savoir et simplicité

La science échoue dans sa tentative d'expliquer le réel, car celui-ci apparaît dans son éclatante simplicité aux esprits libres

1 : "O sancta simplicitas … en un mot de la vie !": préserver notre ignorance pour jouir de la vie. Telle doit être l'attitude de l'esprit libre face au réel. Nietzsche a exposé dans son ouvrage Le gai savoir (1882) sa conception d'une "gaya scienza" jouant sur l'ambiguïté entre une pensée philosophique "sérieuse" en quête de vérité et une pensée poétique essentiellement joyeuse, axée sur le jeu des apparences. Quant à l'expression "Sancta simplicitas" elle fait référence aux simples d'esprit, aux "innocents" qui ne cherchent pas à savoir (le vrai, le bien, etc.) et se contentent d'obéir. Cette référence biblique est évidemment ironique.

2 : "Et la science… hommes éclairés" : l'infirmité de la science et du langage face au réel. La science procède par divisions, calculs, schématisations, découpes et simplifications du réel qui sont faites uniquement pour satisfaire nos besoins et nous éviter le vertige. Mais la science est remplie de préjugés, tout comme la logique. Elle est incapable de percevoir les nuances (Blaise Pascal opposait déjà l'"esprit de finesse" et l'"esprit de géométrie"). Le désir de ne pas savoir n'est pas la négation du désir de savoir, mais une version plus subtile de celui-ci, lorsque l'on cherche l'inconnu plutôt que le connu, lorsque l'on a le goût du risque intellectuel.

3 : "Et nous rions… fin" : une science qui aime l'erreur. Nous pouvons bien rire de cette science qui se trompe car en effet pour exister, il lui faut aimer l'erreur…! Cela prouve qu'elle aime la vie. En bref l'attitude de l'esprit libre face à la science doit être l'ironie et le détachement, ou bien un usage de la science sans illusion. C'est ainsi qu'il faut interpréter le rire supérieur de celui qui sait garder ses distances…

25 – La tyrannie de la vérité

Il n'existe pas de vérité absolue et ceux qui veulent la défendre à tout prix deviennent mauvais, ou sombrent dans le ridicule.

1 : "Début … procureurs et tribunaux" : nul ne doit mourir pour la vérité car il n'y a pas de vérité. Le paragraphe précédent était un "joyeux préambule", une ode à la joie et la simplicité. Cette fois les philosophes sont priés d'abandonner leur obsession pour la vérité, justement pour retrouver l'esprit de sérieux. Pourquoi cette complaisance dans le martyre ? Pourquoi sacrifier son innocence, sa conscience même, sa dignité de sujet et de philosophe… au service d'une chimère ? Le ton du passage est satyrique. Il y a un paradoxe : soit la vérité dont vous êtes les hérauts existe bien, et alors elle n'a pas besoin de défenseurs, soit elle n'existe pas (pas plus que le dieu des religions), et alors vous perdez votre temps. Ce que pense Nietzsche, c'est que la hauteur de la pensée, sa subtilité, sa dignité, ne se mesure nullement à la quête exclusive de la vérité. "Lugubres paladins de l'esprit" : la formule est féroce, elle compare les philosophes à de ridicules chevaliers errants, à des Don Quichotte ! "Il y a plus de vérité dans n'importe quel point d'interrogation" : formule frappante qui place la vérité non dans les affirmations logiques mais dans l'incertitude même, dans le risque de la pensée.

2 : "Ecartez-vous plutôt …humour philosophique l'a quitté" : une bonne et une mauvaise solitude

L'auteur conseille au philosophe de se retirer, de ne plus s'exposer comme il le fait habituellement. Le philosophe perd trop son temps dans des débats à propos de la vérité, des discussions oiseuses. Un peu de dignité ! Mais la bonne solitude ne consiste pas à s'isoler comme un ermite, il conseille plutôt de porter un masque, de ruser, de faire confiance aux apparences pour dissimuler sa stratégie de penseur et se protéger lui-même. La mauvaise solitude est celle que l'on subit, celle à laquelle on est réduit lorsqu'on prétend défendre héroïquement la Vérité : comme Spinoza ou Giordano Bruno, ce penseur condamné et brûlé pour hérésie au 16è siècle. Mais dans le fond ces exclus sont surtout, au plan psychologique, des vindicatifs plein de ressentiment. Sans compter cette tendance à l'indignation morale, cette absence d'humour dramatique qui est le signe certain d'une absence d'esprit, d'intelligence, de légèreté.

3 : "Le martyre du philosophe… fin" : le spectacle comique du philosophe martyr

La fin de texte épingle cruellement cette sorte de masochisme, de tendance à la victimisation, à l'auto-martyrisation des philosophes, tout ceci au nom de la vérité ! Or ce qui pourrait paraître sublime et constituer une authentique tragédie relève surtout de la face et de la comédie. Un "histrion" n'est qu'un bouffon pitoyable. Pour Nietzsche la vraie tragédie se joue ailleurs, d'ailleurs elle s'est jouée dès avant les simagrées de nos philosophes : la vraie tragédie (celle des Anciens grecs) mettaient en jeu, non pas la vérité et l'apparence, ou la vérité et l'erreur, mais les force contraires de la vie, Dionysos et Apollon (Freud dira plus tard Eros et Thanatos, vie et mort, liaison et déliaison…), les deux valeurs essentielles supra-humaines… Que pèse même la condamnation de Socrate, son sacrifice pour l'amour de la vérité, face à une telle bataille pour la vie ?

26 – La connaissance des hommes et le cynisme

Il ne faut pas hésiter à étudier les hommes avec cynisme à la manière des médecins et des physiologistes. Car la vérité humaine n'est pas reluisante.

1 : "Début …le plus riche en déconvenues" : malgré son aversion le philosophe doit descendre dans la foule afin d'étudier l'"homme moyen".

Pour commencer il faut assumer la formule de l'auteur : "homme supérieur". Ce n'est pas par vantardise, ou par conscience de "classe" supérieure : l'homme supérieur est plutôt celui qui assume cette pensée, cette volonté d’être “supérieur”, de ne pas être confondu avec la "masse" des esprits passifs et soumis. La tentation d'un tel homme serait bien sûr de s'isoler, de se retirer à l'écart afin de se protéger. N'est-ce pas ce que faisaient les moines au moyen-âge ? Mauvais signe justement ! Le commerce avec les hommes afin de mieux les "scruter", les observer, les analyser, fait partie des épreuves nécessaire du philosophe de demain. "La norme est plus intéressante que l'exception" : elle est intéressante à étudier, car il ne faudrait pas que le penseur passe son temps à s'observer lui-même et à se complaire, à se plaindre ou à s'indigner la bassesse du monde. Ceci vaut seulement pour les "belles âmes" comme dirait Hegel ! Le penseur doit donc apprendre à se mêler au troupeau sans faire partie du troupeau ; pour cela il doit apprendre l'art de la dissimulation ; peut-être l'art du double-sens, de l'ambiguïté de langage y pourvoira…

2 : "Mais s'il a de la chance… parler sans indignation" : les cyniques, philosophes ou médecins, sont de précieux auxiliaires

Parmi le "peuple des philosophes", l'homme supérieur trouvera des alliés chez ceux qu'on appelle les "cyniques". Il s'agit initialement d'une école grecque dont l'un des plus célèbres représentants se nommait Diogène, Diogène-le-cynique justement, ce qui signifiait "le chien". Diogène et son tonneau, Diogène l'exhibitionniste, Diogène le sans-gêne, mais Diogène sans-peur bravant le puissant Alexandre ("hôte-toi de mon soleil"). Ce sont des auxiliaires sinon des modèles, car ces âmes apparemment viles font preuve finalement d'une plus grande honnêteté ("probité") que les prétendues grandes âmes (aristocratiques, moralisatrices, etc.). Nietzsche cite également un économiste italien du 18è, l'abbé Galiani, souvent mal considéré. Il conseille également de lire les "médecins et physiologistes de la morale", c'est-à-dire tous ceux qui ont osé dire la vérité à propos de la nature humaine : l'homme est un animal mu par des instincts, des appétits sexuels et autres ; il vaut mieux parler "mal" de l'homme" et parler vrai plutôt que le flatter (l'homme "est" une âme, une raison, etc.) et se perdre dans le ressentiment à son égard (du genre : comment l'homme peut-il être aussi méchant, etc., alors qu'il "devrait" être bon…).

3 : "Car l'homme qui s'indigne… fin" : l'homme qui s'indigne n'est qu'un hypocrite

Ceux qui s'indignent au nom de la morale ne méritent que mépris selon Nietzsche : au mieux ce sont des hypocrites, au pire ce sont des médiocres. D'une façon générale Nietzsche combat toute tendance à l'auto-flagellation morale. "Nul ne ment autant qu'un homme indigné", car en effet celui juge la bassesse chez autrui ne peut pas ne pas avoir repérer la même bassesse en lui-même !

27 – Les bons amis

L'homme supérieur ne tient pas à être compris trop facilement. Surtout de la part de ses prétendus "bons amis".

L'homme supérieur ne cherche pas à être compris trop facilement, il déteste la démagogie, la facilité, la "gentillesse". Aussi les "bons amis" toujours prêts à nous féliciter sont assurément des menteurs, ou des gens sans intérêt, qui ne cherchent pas à nous comprendre.

28 – Le rythme et la vie

Le rythme de la langue fait partie intégrante du génie d'un peuple et n'est presque jamais transposable. Seul l'italien peut exprimer la vie.

1 : "Début… des mots et des choses" : le rythme propre d'une langue est intraduisible. Cela fait partie de son métabolisme, c'est-à-dire de sa nature "physique", laquelle ne ment pas.

2 : "L'Allemand… en les faisant courir!" : on ne peut traduire la vivacité italienne en Allemand. La langue allemande serait selon l'auteur trop grossière, sans nuance, pour traduire la vivacité et la légèreté italienne. Nietzsche insiste souvent sur le dynamisme nécessaire de la pensée : le philosophe doit être une sorte de musicien ou de danseur. On doit admettre que l'allemand est une langue qui se prête naturellement à la spéculation, c'est-à-dire à la pensée la plus abstraite et théorique, que Nietzsche juge pesante.

3 : "Quant à Aristophane… fin" : Platon appréciait Aristophane… en secret. Nietzsche ironise sur le fait que Platon aurait eu comme auteur de chevet le poète comique Aristophane, car Platon et Aristophane n'étaient pas spécialement bons amis... Aristophane, comme tout autour comique, critiquait les mœurs de son temps ; d'une autre façon et pour d'autres raisons, c'était aussi le cas de Platon. Nietzsche s'amuse de penser que Platon, au fond de lui, n'était ni grec ni même… platonicien !

29 – Etre indépendant

Le chemin de la vraie indépendance nous fait courir le plus grand risque et nous condamne à une solitude sans nom.

1 : "Début …inhérents à la vie" : celui qui vise la vraie indépendance le fait au risque de se perdre. Il faut être "fou" pour risquer pareille solitude ; il y a quelque chose d'irrationnel dans cette démarche, et de ce fait nulle justification n'est nécessaire.

2 : "dont le moindre n'est pas… fin" : l'homme libre ne peut compter sur personne, car personne n'imagine même son existence. Le fait que le commun des mortels n'éprouve pour l'homme libre (en tant que "perdu", donc) aucune compassion prend un sens particulier, car on sait que la compassion est l'attitude morale que Nietzsche a le plus critiqué : être au-delà de la compassion des humains, c'est être au-delà même de leur compréhension ou de leur non-compréhension. Nous sommes véritablement … ailleurs !

30 – De l'homme supérieur et de l'homme ordinaire

Ce paragraphe est construit entièrement sur une opposition entre deux types d'hommes : ceux qui regardent depuis le bas, et ceux qui regardent depuis le haut.

1 : "Il est inévitable … de haut en bas" : l'auteur s'appuie sur l'opposition traditionnelle entre pensée "exotérique" et pensée "ésotérique".

Cette distinction existe pratiquement dans toutes les traditions religieuses. Il y avait les vérités accessibles au peuple, par exemple le récit des mythes et les morales qu'on pouvait en retirer ; mais il y avait aussi les vérités plus profondes, secrètes, cachées, réservées aux "initiés". Des vérités difficiles à comprendre et surtout dangereuses, en effet, car sans doute… incompréhensibles. Qu'adviendrait-il si le peuple "savait"… qu'il n'y rien à comprendre, rien à savoir, qu'il n'y a pas de Dieu, mais seulement une fiction à forte teneur symbolique et philosophique ? C'est pourquoi dès les premières lignes Nietzsche, qui n'évoque cette tradition ésotérique qu'à titre de comparaison (puisqu'il ne s'appuie jamais sur la religion), insiste sur la dangerosité de certaines pensées, leur aspect nocif, déstabilisant. Certaines vérités peuvent-elles rendre fou ?!

2 : "Le point principal… ou il serait tombé" : cette opposition révèle un certain sens de la hiérarchie

Esotérique signifiait initialement "de l'intérieur" et exotérique "de l'extérieur". Mais véritablement, note Nietzsche, cela renvoie surtout à une différence hiérarchique (c'est-à-dire de valeur) selon deux points de vue différents. Il y a ceux qui regardent les choses de bas en haut, depuis leur condition d'hommes inférieurs toujours humiliés et en souffrance ; et il y a ceux qui regardent les choses depuis le haut, parce qu'ils s'affirment comme supérieurs. Ce n'est pas la "place" qui définit cette hiérarchie, mais le "point de vue" : cette hiérarchie est tout entière subjective. On n'est pas supérieur parce qu'on se compare à ceux que l'on domine, "en bas", mais plutôt parce que l'on s'élève "en haut", par ses propres moyens. Quels moyens ? L'auteur ne le confie pas précisément, mais l'on suppose qu'il s'agit de penser courageusement, en toute indépendance, en étant à l'écoute de ses désirs vrais ; ce qui nous porte vers le haut, c'est l'intensité de nos désirs, l'ardeur avec laquelle nous nous affirmons nous-mêmes comme des sujets libres. L'homme supérieur selon Nietzsche (dans d'autres textes il est question du "surhomme") ne s'appuie pas sur l'homme inférieur comme le faisaient les classes aristocratiques des temps anciens, selon un contrat de dupes. Aucune tromperie, aucun mépris, et donc aucune compassion non plus de la part des hommes supérieurs. C'est l'indépendance qui fait la supériorité, et elle n'est pas "innée", elle n'a rien à voir avec un quelconque héritage de classe. Enfin l'auteur insiste à nouveau sur l'ambivalence de certaines qualités, bénéfiques ou mortelles, selon le point de vue du sujet (supérieur ou inférieur). Le danger existe aussi pour les esprits libres, car rien n'est jamais définitif : l'on pourrait bien "redescendre" d'une liberté chèrement gagnée, il convient de rester vigilant, ne pas se laisser "attaquer" par les forces ennemies de la médiocrité.

3 : "Il est des livres… fin" : l'auteur prend l'exemple des livres, il les compare à des armes redoutables et ambivalentes

Ce n'est pas la qualité intrinsèque des livres qui est en cause, mais leur effet sur certains esprits en fonction de "leur courage" propre. Tout dépend du niveau d'indépendance d'esprit que nous avons atteint. Un esprit enchaîné peut être détruit par certaines pensées qui confinent à la folie. Pensons à ce texte où Nietzsche évoque un démon lui soufflant dans le creux de l'oreille : dis-toi que tous ces instants présents, tu devras les vivre et les revivre un nombre infini de fois, de sorte qu'ils dureront éternellement. C'est la pensée de l'Eternel Retour ! Cette pensée peut rendre fou, qui pourrait la supporter ? Il en va de même avec cette idée nietzschéenne de l'homme supérieur, du surhomme : un esprit non averti et grossier pourrait interpréter cela comme un désir de dominer autrui, de l'éliminer. Certaines pensées "folles" ne sont pas faites pour rencontrer des cerveaux eux-mêmes fous, au sens pathologique du terme cette fois : pensons aux nazis qui se sont intéressés eux-mêmes à la pensée de Nietzsche sans la comprendre évidemment !

31 – La jeunesse et l'art de la nuance

L'auteur vante l'art de la nuance et prévient que cet art n'est pas accessible à la jeunesse : mais de ce point de vue nous restons désespérément jeunes !

"En soi la jeunesse est quelque chose qui dénature et qui trompe". D'une part la jeunesse se laisse abuser par l'esprit d'absolu, elle ne voit pas la subtilité dans l'artificiel. D'autre part le propre de la jeunesse est la colère et la révolte, ou au contraire la révérence. Mais cette colère, lorsqu'elle n'aboutit pas, finit par se retourner en ressentiment, en rancœur, et c'est précisément ce sentiment qui servira de socle à la morale ou à la bonne conscience. Puis nous sommes pris d'une nouvelle colère, et c'est un cycle sans fin.

32 – Histoire de la notion de valeur

Nietzsche dresse un tableau généalogique et historique de la notion de valeur, en distinguant 4 phases : l'époque prémorale, l'époque morale, l'époque psychologique de l'intentionnalité, et enfin l'époque physique ou extra-morale

1 : "Début … prémorale de l'humanité" : l'époque prémorale, plaçant la valeur sur les conséquences

La 1ère époque est marquée par la rétroactivité des conséquences sur la cause des actions, de sorte que le fait accompli imprime sa marque sur toutes les actions qui l'ont précédé. On connait ces systèmes de valeur archaïques où une femme violée se voit entachée elle-même (qui est pourtant innocente) par l'acte criminel qu'elle subit : elle devient de ce fait, en retour, une femme criminelle ! D'où le caractère effectivement pré-moral – seulement social, familial, patriarcal, etc. - de ce système de valeurs. On ne juge pas l'acte, encore moins l'agent, mais le fait accompli. Le fait étant mauvais (exemple du viol), les acteurs qui l'engendrent ou le permettent le sont également par ricochet.

2 : "L'impératif connais-toi toi-même… de longues incertitudes" : l'époque morale au sens strict, valorisant cette fois la cause en la personne de l'agent

L'auteur cite la phrase célèbre de Socrate, car en effet il s'agissait bien pour Socrate de placer la vérité dans la personne du philosophe, responsable de ce qu'il dit et de ce qu'il pense, renvoyant aux oubliettes le principe même de la divination (les dieux seuls ou leurs interprètes disent la vérité). Période morale "au sens strict" car la valeur porte sur l'agent, sur la personne comme telle, avec sa valeur propre. C'est pourquoi s'ouvre en même la voie de la connaissance de soi, puisque le sujet peut s'attribuer à lui-même l'origine de ses actes : il se connaît comme tel, comme sujet cause de soi. Sociologiquement, Nietzsche y voit le signe de l'aristocratie qui tout en plaçant la valeur dans le sujet, renvoie le sujet à sa lignée, son être. En tout cas, c'est désormais la cause (le sujet) qui endosse la valeur de l'acte.

3 : "Mais du même coup… et aussi de philosopher" : l'époque psychologique de l'intentionnalité, ou période morale en un sens dévoyé

La 3ème période est présentée comme particulièrement mauvaise, car c'est cette manière de penser que nous appelons parfois "morale", en un sens perverti du terme, étant donné que nous attribuons en cette époque moderne la cause de l'acte à la seule intention. Autrement dit, au sein de la cause, au sein du sujet, nous surestimons beaucoup l'intention – qui relève proprement de la conscience et donc de la psychologie – mais que nous appelons aussi "morale", par pur moralisme justement, comme si l'essentiel de la subjectivité et donc toute la cause de nos actions était contenus dans l'intention ! On peut penser que l'auteur vise particulièrement la philosophie morale de Kant.

4 : "Aujourd'hui cependant… fin" : la 4ème période, nous l'appelons période "extra-morale", en ce sens que nous faisons appel à des motivations autres que conscientes, morales, intentionnelles

A quoi attribuons-nous la valeur de nos actions, si ce n'est à leur intention ? L'auteur évoque un nécessaire "renversement et déplacement des valeurs". Renverser sans doute, car la conscience a tellement été surestimée dans l'approche philosophique, que nous devons analyser ce même phénomène de la conscience, non plus comme une cause mais inversement (renversement) comme une conséquence, ou plutôt comme un symptôme. Mais de quoi ? C'est ici qu'il faut en même temps déplacer notre angle d'attaque, du centre du sujet vers la périphérie, d'abord parce que la conscience (censée être "intérieure") apparaît elle-même comme un phénomène de "surface", l'épiderme du sujet. Pour Nietzsche la conscience correspond à une étape secondaire et tardive de la pensée, essentiellement tournée vers la communication. Donc pour ce qui concerne la cause et la valeur de nos actes, l'intention ne fait pas tout, elle est elle-même une conséquence, un phénomène produit. Mais par quoi ? Nietzsche n'aborde pas cet aspect dans ce fragment, mais l'on peut ajouter que, dans d'autres textes, il évoque une causalité liée à la nature physique et aux pulsions du sujet, de même qu'il évoque à l'instar de Freud l'existence d'une pensée inconsciente. La valeur de nos actes dépendrait donc de nos désirs, de ce que nous mettons de cet ordre dans nos actes. En tout cas, l'auteur insiste à la fin de ce fragment sur le fait que la morale (chrétienne et kantienne) a fait fausse route en surestimant la conscience. Il ajoute que le dépassement de la morale par elle-même, de la conscience par elle-même, n'a pu s'effectuer que grâce aux esprits les plus subtils… c'est-à-dire les plus "méchants" !

33 – Les bons sentiments

Les sentiments d'abnégation et de sacrifice en faveur du prochain : voilà l'hypocrisie par excellence de la morale !

Ces sentiments de générosité, hérités de la morale chrétienne, sont trop "beaux" pour être honnêtes. En effet, non seulement ils sont faits pour donner bonne conscience aux sujets, mais encore ils donnent naissance à un art sans saveur. L'art et la morale sont devenus "plaisants" : quelle escroquerie ! Comment des phénomènes moraux destinés à séduire pourraient-ils emporter notre adhésion, nous les esprits libres et exigeants ? Les valeurs chrétiennes et bourgeoises apparaissent aussi "figées" que les chefs d'œuvres "émasculés" (= sans virilité, sans vitalité, sans force) de l'art moderne. Nietzsche nous incite par conséquence à la méfiance…

34 – De la réalité et de l'apparence

C'est par préjugé moral que nous avons attribué toute vérité à l'essence des choses, à ce qui s'offre à la pensée, tandis que nous avons jugé trompeuses et illusoires les apparences.

1 : "Début … ce qu'elle a toujours fait" : nous sommes constamment dans l'illusion, mais cette illusion n'est-elle pas imputable à l'esprit ?

Le texte commence par un constat somme toute assez banal de la part d'un philosophe : le monde que nous percevons est erroné, "spécieux", illusoire, seulement apparent, etc. Or si ce constat lui-même sonne comme la plus grande des évidences, à quoi devons-nous attribuer ce principe d'illusion ? Les philosophes idéalistes comme Platon avaient coutume d'incriminer le sens, tandis que les philosophes classiques l'imputaient à notre imagination ou à de mauvais jugements. Ici Nietzsche veut aller plus loin et semer le doute jusqu'au cœur même de la pensée : n'est-ce pas l'esprit lui-même, celui-là même qui décrète l'existence d'une illusion ou d'une tromperie, qu'il faut incriminer comme étant la source de la tromperie ? Dire que l'esprit nous trompe, comme le fait Nietzsche, cela ne revient pas à dire simplement que l'esprit se trompe parfois ; l'esprit (ou la pensée) en tant que tel devient trompeur ! C'est pourquoi il convient d'"apprendre à se défier de toute pensée". Notre problème avec la pensée, c'est que nous croyons naïvement à son existence séparée ou transcendante, c'est en quoi la pensée nous trompe : elle nous fait croire à son existence ! C'est précisément le propre de la conscience.

2 : "Très sincèrement… du même genre" : notre innocence face à la conscience est étonnante !

L'auteur se moque lorsqu'il écrit que l'innocence des penseurs force le respect. Il faut être bien innocent, en effet, pour se laisser abuser à ce point par la pensée, plus précisément par la conscience qui est l'aspect réflexif de la pensée. La pensée se pense elle-même : c'est depuis toujours ce qu'on appelle la conscience, et sans doute ce phénomène est bien réel. Mais il y a une sorte de conscience au second degré, une sorte d'auto-fétichisation de la pensée consistant non seulement à se penser elle-même mais aussi à penser qu'elle seule peut exister, jusqu'à rejeter l'existence du monde extérieur taxé d'illusoire. Avec quelle naïveté formidable, avec quelle candeur le philosophe se laisse berner par la foi spontanée que possède toute pensée pour elle-même ! Il est naïf d'interroger la conscience en lui demandant : qu'est-ce qui est réel ? est-ce qu'elle-même est réelle ? pourquoi le monde extérieur est-il irréel ? Car la réponse est assurée d'avance, pour les raisons dites précédemment.

3 : "La croyance en des certitudes immédiates… l'idée d'être trompés" : la méfiance envers la conscience doit être élevée au rang de devoir

Au premier abord, il peut sembler moral – du point de vue de la morale peut-être ! – de posséder des "certitudes immédiates", concernant le vrai et le faux, le bien et le mal par exemple. Mais en réalité cette sottise nous déshonore, car pendant ce temps nous omettons notre premier devoir qui est précisément de nous méfier, de douter, de critiquer, et même d'agacer, car il ne faut pas hésiter à se montrer quelque peu méchant. Etre toujours d'accord, toujours gentil et conciliant sont des vertus de bourgeois, laissons plutôt éclater notre mauvais caractère. Nietzsche déclare ouverte, en somme, l'ère du soupçon légitime. Le soupçon n'est pas l'équivalent du doute : il ne porte pas sur les faits mais sur les intentions, les mauvaises intentions… des gens bien intentionnés ! Soyons malintentionnés à notre tour, déclarons la guerre à la conscience et à sa morale. Car c'est bien de morale qu'il s'agit.

4 : "C'est par pur préjugé moral…le langage des peintres" : la distinction que nous faison – en conscience ! – entre la réalité et l'apparence est purement de nature morale, ce sont des jugements de valeur

Il faut dévoiler cette supercherie : depuis Platon les philosophes débattent de questions dites "métaphysiques" concernant la vérité et l'illusion, l'essence et l'apparence, et c'est toujours pour conclure que l'esprit seul est véritablement réel, ce qui est logique puisque dans ce cas l'esprit est "juge et parti" comme on dit. Où réside précisément le préjugé moral ? Probablement dans le fait qu'une fois l'essence spirituelle déclarée vraie et réelle, une fois les apparences physiques condamnées comme irréelles, nous avons l'impression d'être des "bonnes" personnes, des gens de bien, pensant correctement, etc. En réalité nous ne faisons que nous conformer à la plus banale, la plus ordinaire des tyrannies : comme nous l'avons déjà dit celle de la pensée qui se pense elle-même et d'abord, soit la conscience. Quant aux apparences, elles ne manquent pourtant pas de vérité, à y bien réfléchir. Nietzsche expose ici quelques rudiments de son "perspectivisme". Les apparences sont réelles en tant qu'elles résultent de points de vue à chaque fois différents. Le fait que dans les apparences tout ne soit que degrés, variations, nuances, valeurs (au où on applique ce terme aux couleurs), etc. tout cela plaide en faveur de la réalité et du sérieux des apparences, c'est-ce qui les rend conformes à la vie elle-même. Les apparences sont la seule réalité, si par impossible l'on "supprimait" les apparences, la manifestation extérieure des choses et des êtres, il ne resterait plus rien de la prétendue vérité supérieure "au-delà" des apparences…

5 : "Pourquoi le monde… fin" : il faut relativiser l'importance (psychologique, logique et grammaticale) du "sujet"

Après ce qui a été dit, ne pourrait-on pas imaginer que le monde "qui nous concerne", fût une fiction ? Pourquoi pas en effet puisque tout n'est qu'apparence (ce qui ne signifie pas illusion : ce serait revenir à un jugement moral), degré de fiction… Cela ne nous semble absurde et impossible que dans la mesure où nous tenons à nous assurer d'un sujet, un cogito immobile et stable au centre de "nous-mêmes", ce qui constitue une réflexe frileux selon Nietzsche. Mais cela constitue surtout une erreur et plus précisément un préjugé linguistique. En effet la notion de sujet est une réalité grammaticale remarquable, mais ce qui vaut en grammaire doit-il déteindre sur notre conception de la réalité tout entière ?

36 – La volonté de puissance est la seule réalité

L'auteur développe sa thèse d'une réalité qui serait essentiellement volonté, instinct et pulsions, pour peu que nous ne réduisions pas ces puissances à de simples composantes psychologiques du sujet.

1 : "Début …le monde dit mécanique" : question de méthode, comment découvrir le réel à partir de qui nous est donné ?

Or ce qui nous est donné, à titre d'expérience universelle, c'est d'abord le monde "des appétits et des passions". Pour une raison bien simple, c'est que même la pensée – qui prétend généralement à une plus grande dignité et à une plus haute réalité - n'est jamais qu'un produit dérivé des pulsions. Le problème est donc de savoir si le fait de partir de ce donné instinctif – et non de principes abstraits, plus ou moins scientifiques - constitue une bonne méthode d'investigation pour tacher de comprendre la nature du réel.

2 : "Le comprendre, veux-je dire… une préforme de la vie" : Nietzsche nous met en garde à propos d'un type de compréhension erroné, de type idéaliste, qui ferait de l'objet connu une sorte de "représentation".

Pour Berkeley, 17è, le monde n'existe que dans notre esprit, et pour Schopenhaueur, 19è, le monde se divise justement en "volonté" et en "représentation"). L'auteur nous met au défi d'appréhender la réalité directement pour ce qu'elle est, à savoir une sorte de vie instinctive primitive d'où toute chose procède avant de prendre forme, avant même de servir à quoi que ce soit (fonction).

3 : En définitive …un mathématicien" : l'auteur insiste sur une question de "méthode", concernant la causalité

Il faut se donner une règle, un principe de méthode, quasiment une éthique (une "morale de la méthode"), à savoir justement se donner un minimum de présupposition au départ ! Il ne faut pas s'appuyer sur des principes pré-établis, par exemple une conception métaphysique de la causalité (cf. la théorie des "quatre causes" chez Aristote), il faut partir d'un vrai commencement et en tirer toutes les conséquences, prendre au sérieux la causalité même du commencement, et tout recommencer !

4 : "En fin de compte la question est de savoir… un effet de la volonté" : l'auteur en vient à sa thèse proprement dite, à savoir la causalité de la volonté

"Poser par hypothèse la causalité de la volonté". Hypothèse : donnons-nous un pré-supposé minimum à la manière des scientifiques (ne pré-supposons pas la réalité même que nous voulons prouver, ne tombons pas dans un cercle vicieux, partons simplement d'une hypothèse). "Causalité de la volonté" : il convient de prendre enfin au sérieux la volonté comme réellement agissante, car qu'est-ce que la volonté sinon le principe même de cause, sans qu'il faille aller chercher d'autres causes inutiles. Alors certes, il faut dé-psychologiser la volonté, sinon notre théorie tournera à la superstition animiste ("je veux" = "je cause"). La volonté n'est pas celle d'un sujet, la volonté est l'unique sujet. Et pour être parfaitement cohérent, il faut aller plus loin, il faut supposer que la volonté n'agit jamais que sur une autre volonté, c'est-à-dire que la conséquence elle-même relève de la volonté. En bref Nietzsche invalide les catégories même de sujet (actif) et d'objet (passif), partout il y a des relations de cause à effet il y a une volonté agissante c'est-à-dire de l'énergie, de la vie.

5 : "A supposer enfin… fin" : la volonté de puissance n'est pas seulement causalité, elle définit bien la réalité elle-même, car tout peut s'y ramener.

En effet si toutes les fonctions organiques, par exemple, trouvent leur origine dans cette volonté primitive (cela fait penser au "conatus" de Spinoza : le désir de vivre), alors celle-ci est bien le principe de réalité que nous cherchions. Tout ce qui manifeste une quelconque forme de vie – fût-ce sous la forme déréalisée du monde "intelligible ! – relève de cette volonté de puissance. "Et rien d'autre" !

39 – Une philosophie sans complaisance

L'esprit libre épris de vérité n'a que faire de la recherche plus ou moins vertueuse du bonheur : il faut être sans concession et surtout sans complaisance.

1 : "Début …une objection" : la vérité n'est pas nécessairement compatible avec le bonheur.

Il faut être naïfs et vulgaires, comme seuls le sont les "excellents idéalistes" pour s'imaginer que la vérité rend "heureux", ou que la vérité rend "bon" et "vertueux" ! On peut être sûr qu'une telle interprétation de la vérité est faussée dès le départ par une intention de bien faire, intention en elle-même mauvaise car erronée. Sont invalidées par là-même au moins deux postures philosophiques : d'une part la morale antique qui fait de la vertu la condition nécessaire et suffisante du bonheur, dans la perception vraie et rationnelle des choses, d'autre part la morale chrétienne et kantienne qui certes distingue la vertu et le bonheur, mais place quand même la vérité sous forme de principe dans la volonté elle-même (c'est-à-dire ici l'intention).

2 : "Une thèse pourrait être vraie… homme de science" : la vérité est dangereuse et difficile à supporter.

On a cru jusqu'ici que la vérité pourrait rendre heureux, serait une libération, voire une récompense : c'est une plaisanterie ! Et si la vérité était au contraire, par principe, décapante, c'est-à-dire proprement insupportable au moins pour les esprits faibles ? Ceux-ci devront "diluer" la vérité comme on le fait pour un alcool trop puissant… D'autre part il ne faut pas nier que la vérité puisse être mauvaise, ce qui signifie bien que parfois les "méchants" détiennent la vérité : quel scandale pour la morale classique ! Sans compter que parfois même seuls les méchants sont heureux !

3 : "Etant bien précisé … fin" : les esprits libres ne sont pas toujours les esprits philosophes, au sens classique du terme.

Et d'abord il ne faudrait pas confondre "penser" et "écrire des livres". Les philosophes ont toujours été des faiseurs de livres, mais le livre n'est pas un critère ! Le livre, c'est le symbole de la culture, de la bonne culture, mais la pensée vraie et libre n'est pas toujours soluble dans la culture… Nietzsche cite pour finir l'écrivain Stendhal car il loue chez lui un certain esprit net, clair et précis, sans concession ; il cite un passage où le romancier fait lui-même référence aux banquiers et à leur côté sans-cœur… On ne peut voir clairement par le biais de la langue allemande, selon Nietzsche, car l'esprit allemand réputé sans nuance et sans clarté s'y oppose. Affaire de style.

40 – Masque et profondeur

Tout homme profond porte un masque, à la fois par pudeur et pour se protéger des fausses interprétations.

Par nature les choses profondes aiment à être dissimulées. Dissimulation et même contradiction (ou "contraste") sont les vertus que l'on peut attendre d'un dieu.

Question de pudeur : action de cacher une qualité ou un bien considéré comme précieux, fragile, et surtout intime.

Paradoxe : la grossièreté même peut être une forme de pudeur, un signe de profondeur. Cela signifie justement qu'on ne saurait exprimer correctement les choses les plus intimes, c'est un signe de lucidité. Il faut savoir interpréter cela.

La pudeur est inventive : le masque est toujours une invention, une création un art.

Il y a de la bonté dans la ruse : parce que la transparence n'est pas aussi sincère, aussi bonne, aussi morale qu'on pourrait le croire. Le masque possède la vraie bonté de la générosité, c'est-à-dire de l'invention, de la subtilité dans la prise en considération d'autrui. Pourquoi le maquillage en général ? Parce que le "naturel" n'est lui-même qu'un leurre, une convention inavouée, une apparence comme les autres ! Une interprétation parmi tant d'autres.

Le masque est une manière de se montrer, en se dissimulant : il y a quand même volonté d'offrir une apparence.

Mais d'autre part c'est aussi une dissimulation nécessaire, une façon de brouiller les pistes pour ceux dont la vie est un péril assumé à force d'autonomie. Celui qui se fait esprit libre jour avec la vie, ne l'oublions pas.

Tout homme profond désire le masque, même s'il ne le sait pas, parce qu'il porte un masque depuis toujours ! Il n'y a pas d'autre réalité que l'apparence, n'oublions pas cela !

A la limite le masque se fabrique sans nous, sans notre intervention consciente ; le masque n'a pas besoin du sujet.

A la fin du passage, l'auteur suggère que le masque se module, se dessine tout seul au fur et à mesure des interprétations fausses qu'il suscite. Donc il n'y a pas de visage derrière le masque ?

41 – L'indépendance

Il faut prouver son indépendance en ne s'attachant à rien.

Il ne suffit pas de se prétendre indépendant, ou d'y prétendre, encore faut-il le prouver, se le prouver. Cela exige une honnêteté "supérieure" dans la mesure où nous sommes à la fois juges et partis. Nous faisons cette expérience sur nous-mêmes, à même notre propre vie, et c'est pourquoi cette preuve mérite surtout le nom d'épreuve.

Il faut pratiquer l'art du détachement. Un peu à la manière stoïcienne, mais sans se payer d'illusions sur la réalité du "soi". Se détacher de toute patrie, tout patriotisme ridicule. Se détacher de toute science, car les promesses de la science ne nous concernent pas, nous les esprits libres. Ne pas même s'attacher à son propre détachement, car il ne faudrait pas sombrer dans un quelconque mysticisme (ou romantisme ?) du détachement, ce qui est précisément le propre de la mystique. Il ne s'agit pas de contempler la vérité ni de se contempler soi-même contemplant ! Philosophiquement il y a un risque d'idéalisme certain : il faut "voir de haut", il ne faut pas "fétichiser" la hauteur et le nom qu'on lui prête. Il ne faut pas s'attacher davantage à ses vertus, car la vertu nous divise d'avec nous-mêmes.

Enfin "on doit savoir se garder"… Ce qui signifie bien sûr se préserver, se protéger contre les risques extérieurs ; mais d'autre part la vie d'un être indépendant n'étant pas sans risque ni sans acceptation (recherche ?) de celui-ci, il faut être sur ses gardes afin de l'affronter. Il s'agit d'une tension, d'une posture à risque : être constamment à l'avant-garde de soi-même ?

44 – De très libres esprits

Les esprits libres doivent se tenir dans une solitude radicale.

1 : "Début … aussi opaque qu'un nuage" : les esprits libres du futur seront radicalement différents.

L'auteur nous met en garde : il y a libre et libre, une manière nouvelle et une manière ancienne de penser cette liberté. Justement, la vraie liberté est toujours "nouvelle" par définition, et c'est une bonne nouvelle ! Ce qui est nouveau, ce qui s'arrache à la pesanteur de l'ancien, est libre. Mais qu'est-ce qui est nouveau ?

2: "Dans les pays d'Europe… superficiels" : les usurpateurs de la liberté

Ceux qui se nomment "libres" à notre époque, les libérateurs ou les révolutionnaires à la manière "moderne", sont des imposteurs. Ce sont des niveleurs, des égalitaristes. Or il n'y a pas de vraie liberté sociale ; la liberté a besoin d'individualité et de solitude extrême.

3 : "Car que dire de leur tendance… qu'il convient d'abolir" : l'égalitarisme

L'égalitarisme n'est qu'une version de la doctrine chrétienne de l'universalité de la charité. Une philosophie du troupeau, fût-ce un troupeau prenant conscience lui-même (cf. "conscience de classe" chez Marx) plutôt qu'un troupeau se laissant exploiter. Dans tous les cas, le troupeau ne jure que par les causes sociales du malheur ; le social est une négation et un refoulement de l'individu et donc de toute grandeur. Sécurité, bien-être, bonheur… voilà tout ce qui intéresse le troupeau !

4 : "Nous qui pensons exactement… aiment à se donner" : ce qu'est la vraie indépendance

Finesse et audace, telles sont les qualités de l'esprit indépendant. Et par-dessus le goût pour la plus extrême des solitudes. Il faut lutter contre l'instinct grégaire, contre le dogme de la communication, contre toute notion de bien commun et même de vérité commune. On ne peut pas "compter" sur un tel homme, il est toujours différent, contrasté, contradictoire, … au-delà bien et mal ! Cette formule, souligne Nietzsche, évitera de nous confondre avec les fameux "libres penseurs", les adeptes de la "libre pensée" ; ce mouvement anticlérical et rationaliste issu du siècle des Lumières dont la liberté de pensée consiste seulement dans l'opposition à la religion.

5 : Habitants … libre volonté" : prise de risque

Confort de l'esprit = dépendance. Nietzsche dénonce un conformisme pas seulement social ou idéologique, mais plutôt philosophique – voire mental – dans cette tendance universelle à refuser l'adversité, à chercher le bonheur, à être en accord avoir soi-même et les autres. Aux antipodes de la sagesse stoïcienne qui prône le contrôle de soi ; aux antipodes de l'aristotélisme qui préconise l'équilibre des fonctions, l'amitié avec soi-même… Il faut selon Nietzsche être son propre ennemi, se prendre à partie soi-même, se garder de tout et être à l'avant-garde de soi-même…

Tout en étant "curieux", avec un "esprit perçant" : allusion directe à la psychologie, à l'esprit d'analyse, c'est-à-dire au mauvais esprit, qui décortique, traque la mauvaise foi et le nihilisme !

6 : "Doués d'une âme qui se montre… fin" : contrastes et solitudes

L'auteur décrit les esprits libres comme des sujets de contrastes et d'oppositions, des "clandestins sous des manteaux de lumière" à la "solitude de plein-midi et de plein-minuit"… On note la volonté de jouer des apparences érigée quasiment en règle absolue, comme une "sincérité" supérieure… On peut légitimement se demander si cette plasticité de l'esprit libre ne caractérise pas essentiellement l'artiste, plutôt que le philosophe – ou bien le philosophe artiste ? Le texte s'achève sur une sorte d'opposition qui ne doit pas sembler purement rhétorique : "voilà l'espèce d'hommes que nous sommes, nous les esprits libres ! Et peut-être n'êtes-vous pas sans nous ressembler un peu, vous qui venez, vous les nouveaux philosophes ?" "Nouveau" rime donc, une fois de plus ici, avec libre et indépendant. Cet appel à la nouveauté – lancé par un esprit libre à destination des philosophes futurs – ne fait qu'accentuer et radicaliser la nécessaire atopie dudit philosophe.