L'Art - La Conscience - Le Corps - L'Eternel Retour - Le Nihilisme - La Technique - La Volonté de Puissance
ART
Apparence - L’artiste considère d’emblée la réalité comme pure “apparence”, puisqu’il n’y a de réalité qu’apparente, rien de caché ; en même temps rien de cette réalité n'est "purement" vrai. “Si l’on veut un nom précis pour cette réalité, ce pourrait être la “volonté de puissance”, ainsi désignée d’après sa réalité interne, et non d’après sa nature protéiforme, insaisissable et fluide”.
Acteur - Il s’agit pour Nietzsche d’établir une typologie de l’art, susceptible de démasquer tous les aspects de la décadence dans l’art. Le décadent par excellence est représenté par l’acteur. Quel est son type ? La première de ses caractéristiques, c’est l’hypertrophie de la conscience. La force d’incorporation n’assimilant plus que sa propre conscience “retirée” de ses attitudes, ne visant plus qu’à la formation d’une technique, s’atrophie en tant que force portant sur des réalités extérieures. L’acteur s’est vidé de toute personnalité réelle - vacuité de la conscience pure comme intériorité formelle. Rien de semblable à l’instinct dionysiaque qui peut s’immiscer dans une multitude de corps, se vêtir d’une multitude de masques, parce qu’il déborde de puissance assimilatrice et dominatrice. L’acteur est autre : son art est de mensonge. Ce que l’instinct dionysiaque faisait de nature, inconsciemment, il le fait lui par sa conscience. Car il lui faut obtenir un certain effet sur les spectateurs qui le jugeront à la vraisemblance de l’illusion donnée. Comme l’esclave dont la vanité cherche à susciter chez le maître la bonne opinion qu’il a de lui-même.
Corps - Qu’est-ce que l’affirmation ? C’est l’affect de la force interne d’incorporation qui s’assimile un autre corps, veut le posséder, le possède, en fait sa propriété, son jardin secret et chéri. L'ayant rendue semblable à lui-même, il est en droit de prononcer à son propos le jugement de “beauté”. L’artiste suprême, l’artiste tragique, aspire même à tenir bon face au plus grand dégoût, apportant ainsi la preuve que sa force d’assimilation est universellement souveraine.
Ivresse - Il y a deux sortes d’ivresses : d’abord celle de la vie descendante, il s‘agit de s’étourdir pour oublier jusqu’au dégoût de soi, et l’autre, celle des créateurs authentiques. Un artiste, d’abord, est ce qu’il est, un corps, une fatalité qui jouit d’elle-même dans ses oeuvres. L’ivresse n’est pas donnée de l’extérieur comme par l'effet de drogues, c’est une nymphe endormie dans le corps de l’artiste ou de l’amant, qu’il ne fallait que réveiller.
Musique - Qu’a fait Wagner de la musique? Il l’a détournée de la rigueur et de la tension qui viennent de l’unité du corps, du “grand style”, il l’a asservie au drame, il a fait d’elle un moyen au service de ses effets dramatiques. Le musicien devient lui aussi “comédien”, cabotin, ce qui est une manifestation de la "dégénérescence physiologique”, “une forme d’hystérie”.
Technique - La musique est Temps parce que la musique est corps. Elle est le seul art à se mêler, dans un enlacement amoureux, au Temps. En revanche dans le formalisme, la forme n’est point vécue comme l’unique contenu, mais en tant que pure forme, pure extériorité, l’équivalent de ce que le nihiliste appelle “apparences” : c’est le comble de l’interprétation “technique” de l’art et de l’homme. Caractéristique de la société démocratique et décadente, l’attention est portée sur le “message” qu’il s’agit de “faire passer” dans les masses : inféodation de l’art à toutes les formes de représentation, morales, politiques, philosophiques, et même artistiques (“l’art pour l’art”!). Or la “technique” artistique n’implique pas qu’il faille accorder créance à l’interprétation “technique” de l’art. Et justement parce qu’en art il y a tout dans la technique : la main du peintre ou du pianiste, le coup de burin du sculpteur contiennent l’artiste tout entier.
Tragique - Le “tragique” nait de la conjonction miraculeuse d’Apollon et de Dionysos. Apollon, c’est “le grand style”, la forme immuable, la tension magnifique de la volonté qui contraint et qui contient le tumulte bacchique, la beauté calme imposée au désordre. Or pour Nietzsche Apollon reste soumis à Dionysos, jusqu’à n’être plus qu’un visage de celui-ci. C’est que tout contenu de puissance se caractérise par ce qu’il est aussi une force interne d’incorporation qui impose sa forme à ce qu’il veut faire sien. Voici la “forme” expliquée. Apollon et Dionysos ne sont que deux faces d’une même réalité, celle de la Volonté de Puissance, deux perspectives sur un phénomène unique, le corps. Mais c’est Dionysos, symbole de l’intériorité profuse qui donne son nom à l’instinct artistique tout entier. La forme est si l’on veut un contenu, mais un contenu de puissance, non de signification ; c’est la VP qui s’exprime à travers elle.
CONSCIENCE
Corps - Avoir survalorisé la conscience, c’était d’abord avoir déconsidéré l’instinct, la fatalité du corps. L’esprit est une métaphore, un symbole du corps ; les plus hautes fonctions de l’esprit sont des fonctions organiques sublimées. Affleurement du corps, la conscience est un phénomène de limite : aux bornes du corps , faisant le départ entre ce qui est de sa mouvance et ce qui n’en est pas, la conscience se montre là ou et quand survient une réalité étrangère au corps. La “prise de conscience”, qui est toujours d’abord prise de conscience de soi, est une sorte de rassemblement sur soi du corps assailli ; le Moi naît dans ce pli, dans ce repliement du Soi sur lui-même. Et ici nous rencontrons la douleur. Qui est le décadent? Celui qui idéalisera tout en laid, pour qui tout est malheur, pour qui tout est douleur. Pour lui tout est conscience. Idéalisme, philosophie de la conscience, morale de la décadence : il s’agit toujours d’une même structure “technique” de la pensée.
Ressentiment - L’agneau, maltraité par l’aigle “conformément à la nature” invente une vengeance imaginaire. Sa ruse la plus retorse est de séparer le sujet de son acte, la cause de son effet. De cette scission tout s’ensuit : l’agneau fait de son comportement nécessaire d’agneau un comportement méritoire, choisi par un libre arbitre responsable. Le comportement nécessaire de l’aigle est taxé de méchant. La scission que la morale de décadence instaure entre le sujet et des actions qu’il déciderait librement d’accomplir, après qu’il aurait fait le choix de valeurs qui lui seraient tout à fait extérieures, détermine ce sujet comme “conscience”, comme pure conscience (d’où toutes les antinomies dont celle, radicale, de l’âme et du corps).
Société - L’obstacle majeur qui s’impose à l’homme et le contraint à une incessante prise de conscience de soi, c’est la société. A mesure que croît la puissance de la communauté, se fait jour “la volonté toujours plus arrêtée de considérer toute infraction comme pouvant être expiée, et par conséquent d’isoler, du moins dans une certaine mesure, le délinquant de son délit”. La seule utilité sociale fait que l’on commence à séparer le sujet de ses actions : cette utilité sociale s’exprime dans la loi.
CORPS
Conscience - La pensée du Retour éternel connaît le corps, elle s’affirme comme pensée de l’”incorporation”. Ce dont la maladie a nourri la doctrine du retour éternel, c’est cette certitude que la conscience est un effet de surface du corps, que les opinions qui la parcourent sont les symptômes. Il faut, pour qu’une pensée, un fait de conscience prenne de l’effectivité, qu’il soit incorporé. Une pensée devient alors un instinct. Par quoi se détermine un corps? Par sa force interne, sa volonté de puissance, son “contenu de puissance”, alors qu’un fait de conscience n’a qu’un contenu de signification.
Fatalisme - Au sens positif, le fatalisme de l’homme est celui de son corps, il lui est intérieur. L’homme n’est pas une abstraction, un effet suscité par l’entrechoquement de lignes diverses de déterminations, mais volonté de puissance qui s’empreint sur ce qui traverse son chemin en lui donnant sa forme. Le fatalisme n'est pas attitude “résignée” devant la vie, mais théorie de l’activité et de la création.
Hiérarchie - Si la pensée du Retour est pensée de l’incorporation des pensées, c’est parce qu’elle est pensée de l’effectivité des pensées ; et si elle est pensée de d’effectivité des pensées, c’est parce qu’elle est la pensée la plus agissante. “Si tu t’incorpores la pensée des pensées, affirme Nietzsche, elle te métamorphosera.” D’où cette puissance “sélective” de la pensée du Retour. La négation du corps caractérise le chrétien pour qui le corps est cause de tout son malheur ; il en fait l’objet de son ressentiment, il le nie, et pour cela il l’”annule” “devant” la seule instance maintenant reconnu comme valable : la conscience. Un des résultats de cette annulation, c’est la “mise à plat”, le refus de toute hiérarchie d’origine interne. Comment se détermine la hiérarchie ? Selon des forces internes d’incorporation. Fondant la hiérarchie sur la doctrine de l’assimilation et du corps, Nietzsche aboutit à une typologie qui distingue la vie ascendante et la vie descendante, celle qui s’assimile la réalité extérieure et celle qui s’assimile à elle. Le type ascendant informe et transforme les corps qu’il rencontre dans son cheminement vers lui-même, il en fait des organes de son propre corps. A cause qu’il ne cherche pas à détruire, mais que c’est l’amour, le désir, qui aiguillonne sa convoitise, il est affirmateur. A l'inverse la vie descendante se définit par son incapacité à assimiler. Quelque corps qu’elle rencontre, c’est elle qui se voit incorporer par lui, elle “devient ce qu’elle est” en tant qu’organe d’un autre corps plus puissant. La haine se fomente en elle envers tout ce qui resplendit de force, tout ce qu’elle n’est pas en mesure de faire sien, qu’elle ne peut que chercher à détruire. Car le décadent est par nature un esclave, un instrument, dont l’existence est déterminée de l’extérieur et qui ne se possède pas. Il se mettra volontiers au service d’un absolu quel qu’il soit, d’un Dieu, d’un maître, d’une conviction, pourvu qu’il le dégage enfin de la responsabilité de soi.
Maladie - La pensée de l’Eternel retour naquit d'une expérience vécue dans le corps et dans le sang d’une maladie qui prit les proportions d’une fatalité cosmique parce qu’elle figurait l’autre maladie, celle du nihilisme - maladie que repéra Nietzsche, par conséquent, jusque dans son sang ! La maladie peut être vécue comme une bénédiction : “Pour l’être bien portant la maladie peut au contraire faire office de stimulant énergique qui met en jeu et surexcite son instinct vital” car, rappelons-le, “toute philosophie est une exégèse du corps”.
Temps - La pensée de l'Eternel Retour est certes pensée du Temps parce qu’elle parle de l’éternité et du retour régulier d’un cycle toujours le même. Elle est pensée du Temps avant tout cependant parce qu’elle est pensée de l’incorporation et que le Temps est corps, c'est-à-dire que les choses prennent corps avec le Temps...
ETERNEL RETOUR
Dionysos - Le nom de Dionysos ne dit rien d’autre que la pensée de l’Eternel Retour. Que contemplaient les initiés aux mystères sinon le drame justement de l'éternel retour de la vie? Ce ne sont pas simplement les formes, les aspects individuels du devenir qui reviennent éternellement, mais aussi son contenu de vie, de puissance.
Histoire - Qu’est-ce que le “sens historique”? Il y a deux façons de posséder ce “sens” : soit pour valoriser le progrès, au mépris de toute hiérarchie, soit comme preuve de l’éternel retour, en haussant l'"historique” au pur “devenir”. Affirmer que tout revient tel que ce fut, c’est nier qu’il existe un idéal absolu que l’univers se devrait de réaliser peu à peu, une fin vers laquelle il devrait tendre. Affirmer que tout revient, c’est faire de l’histoire un pur devenir, nier “la moralité de l’ordre universel”. Par conséquent le sens historique s’en prendra à l’histoire elle –même…
Répétition - L'Eternel Retour comme courbure caractéristique du devenir. Chaque cycle répète point par point tous les autres, se superpose exactement à eux. Mais alors surgit une question : que nous chaut une infinité de cycles tous identiques ? Aucun rang ne semble assignable à un cycle. Telle est la ruse, la supercherie de Retour Eternel qu’on vit tous les cycles en un seul. De la réalité du Retour on ne peut absolument pas faire un problème véritable. Reste la pensée du retour, reste le surgissement de cette pensée en une époque cruciale : époque “historique”, époque finalement nihiliste.
Tragique - La doctrine de l’Eternel Retour est une pensée tragique. Qu’est-ce qu’une pensée “tragique”? Le tragique apparaît comme la conjonction de la “tragedia”, la création de mythes et d’idéaux, d’un “monde de l’être”, et de la “parodia”, la subversion de ce monde par le grand rire qui éclate lorsque l’on prend conscience de l’"éternelle comédie de l’existence”, qui culbute ces mythes et ces idéaux hors de l’absolu et de l’éther, pour les rapporter à leur fondement physique. On retrouve cette double dimension dans la tissure de la tragédie qui voit le “départ” de l’individu héroïque du coeur dionysiaque, qui “sait” le destin, malgré les débats et les décisions du héros, qui sait l’inéluctable cheminement de la physis, et jouit à l’avance de la mort fatalement à l’issue du drame, parce que, derrière elle et en elle, s’affirme l’Eternel Retour de la vie.
NIHILISME
Décadence - Nietzsche distingue deux périodes, également décadentes : le christianisme, pour qui la décadence provient de la corruption morale, tant du côté païen que du côté “moderne” qui a suivi ; et “la modernité”, laquelle reproche aux prêtres d’avoir freiné l’évolution de la société vers l’égalité. La décadence est une par-delà ces diverses manifestations : elle est physiologique, elle concerne une espèce déterminée de vie, de volonté de puissance.
Histoire - L’événement du nihilisme met en avant le problème du sens et de la finalité. C’est pourquoi il est rapporté en priorité à la “mort de Dieu". Dans un 1er sens, le nihilisme désigne le faux système de valeur établit par les décadents, dans un autre sens, son sens historique, il marque l’époque qui verra la faillite de cette morale de la décadence ; dans un 3ème sens, il n’est pas seulement dans l’histoire, il “est” le mouvement même de l’Histoire ; l’Histoire confondue avec le devenir (synonyme de volonté de puissance) ; alors que l’"histoire” ne peut signifier que “volonté de déchoir”, “devenir ce que l’on n’est pas”, velléité douteuse et vengeresse des faibles...
Loi - “La loi , la formule foncièrement réaliste qui fixe certaines conditions indispensables à la conservation d’une société, interdit certaines actions orientées dans un certain sens, notamment quand elles nuisent à la collectivité ; elle n’interdit pas l’humeur d’où naissent ces actions, car elle a besoin de ces mêmes actions orientées dans un autre sens, contre les ennemis de la collectivité” écrit Nietzsche dans La Volonté de Puissance. La loi apparaît comme un absolu lorsque, sous l’effet du prêtre païen, la communauté se donne des origines mythiques : le divin fondateur de la cité institue tout d’un coup le système complet des lois. Moment qui coïncide avec la prise de conscience de la société d’elle-même : c’est l’âge des guerres, et les guerres sont ces obstacles par quoi la prise de conscience est suscitée. Survient alors l’âge de l’idéalisme négateur, celui où le prêtre dit : “Dieu regarde au coeur ; l’action n’est rien ; il faut dissiper l’intention hostile d’où elle est issue...”. Dans l’éthique païenne, la loi ne fait qu’interdire certaines actions ; dans la morale de décadence, on prétend interdire certaines “humeurs” !
Métaphysique - Heidegger établit une ontologie de la Métaphysique, tandis que l’approche de Nietzsche est généalogique. Heidegger veut non pas dépasser la Métaphysique mais s’ouvrir à l’expérience de la Métaphysique tout entière en la fondant de l’intérieur, tandis que le fondement de l’interprétation de la Métaphysique selon Nietzsche est extérieur à celle-ci. Les deux auteurs ont rencontré le même problème, celui du nihilisme, et le rattachent tous deux au refoulement d’une Différence fondamentale : mais c’est à propos du contenu de cette différence que les deux pensées divergent. Heidegger fonde la Métaphysique sur l’”oubli de l’être”, l’oubli de la différence ontologique entre l’être et l’étant, tandis que pour Nietzsche cette différence est celle des corps, des types de vie, des intériorités fatalement déterminées.
Prêtrise - La fonction principale du prêtre païen est la pérennisation de la société, liée à la nécessité de refouler la conscience individuelle et légitime de la vie, hostile à la socialisation. Donc il est l’instrument de l’incorporation des valeurs. Cette incorporation s’accomplit par la douleur que l’on subit ou à laquelle on assiste, lors d’une fête religieuse. Toute douleur étant “infligée”, le plus souvent par un Dieu, puis “vécue” par l’Ancêtre, cela recoupe l’injonction puis l’autorité absolue de la loi. Avec l’idéalisme négateur, le prêtre devient une fin en soi. “Hémiplégie de la vertu” : correspondant dans l’ordre de l’éthique à l’idéalisme dans l’ordre de la pensée, l’idéal ascétique apparaît comme l’essence du prêtre de la décadence. L’idéalisme, c’est l’intériorisation du ressentiment. Mais attention, pour Nietzsche tout le mal vient toujours d'une prêtrise : il ne suffit donc pas comme les “libres penseurs” et autres socialistes, toujours esclaves de l’idiosyncrasie sociale, et sacrifiant d’autant à la morale, de condamner la prêtrise ascétique au nom d’une autre prêtrise tout aussi décadente sinon plus. Si le prêtre a détourné le flot du ressentiment à son profit, il n’a pas créé le ressentiment. Le ressentiment était là, les malades étaient là, même avant la fonction “refoulante” du premier prêtre païen ; parmi eux seulement, prenant leur tête en une époque “critique” de l’histoire de l’humanité, le prêtre…
Vérité - “La mesure de notre force, c’est ce que nous pouvons reconnaître de phénoménisme, de mensonge nécessaire, sans en mourir” écrit Nietzsche. Le nihiliste ayant entériné la mort de Dieu sait bien que la vie n’a pas de sens qui la transcende, mais il conserve l’idéal d’un tel sens transcendant.
TECHNIQUE
Mathématiques - Par l’expérience, l’homme suscite le réel, lui demande de livrer ses secrets. Il n’y a pas d’expérience naturelle, toute expérience est une intervention, elle a besoin d’une technique. Mais pour que l’expérience puisse avoir une efficacité quelconque dans le domaine du savoir, il faut que cette “technique” d’approche corresponde à ce vers quoi elle se dirige, il faut que la nature soit comprise elle aussi comme une technique, que la Physis soit conçue à l’image de la Technè. Nous avons dégagé ici l’essence technique de l’expérience, mais où réside l’essence de la technique ? Dans l’eidos, donc dans les mathématiques : le mathématicien est celui qui regarde le ciel, le cosmos, où règne l’ordre le plus rigoureux. Or si les sciences modernes sont à la fois expérimentales et mathématiques, c’est que leur mode de déploiement est ici absolu ; quant à la technique ancienne, artisanale, elle est celle d’une époque où il y a des esclaves. Elle a alors strictement la même importance que l’esclave : elle n’est pas une fin en soi. Son essence s’est réfugiée hors d’elle, dans les mathématiques, et dans l’idéalisme philosophique. Dans le monde païen la technique et l’essence de la technique sont toujours séparées, c’est un monde indifférent au progrès technique, une société de maître qui n’a cure de la technique que pour l’usage qu’elle peut en faire, pour la jouissance qu’elle peut en retirer. Avec le Christianisme, différemment, l’esclave fait de son travail et de son être des fins en soi, avec pour seul but d’être “une utilité publique”.
Métaphysique - La métaphysique est née de ce qu’on a élevé au niveau de la philosophie et de l’absolu le mode de pensée et d’action de l’artisan grec. Quel était donc le nerf de cette existence d’artisan ? L’artisan possède une “technique”, c’est un technicien ; Heidegger a raison de faire de la techné davantage un savoir qu’une méthode production : avec dans l’esprit l’idée d’une table, la connaissance des conditions auxquelles doit satisfaire un objet pour qu’on puisse le nommer “table”, l’artisan fabrique une table réelle, en bois, puis une autre table, puis une autre encore, toutes conformes à ce que doit être une table. L’être est ce qui est “bien fait”, pour autant que ce qui est bien fait est ce qui est “bien-vu” : eidos. Et une table sera d’autant mieux réussie qu’elle s’éloignera moins de cette idée de table que l’artisan possède, qui est son savoir, sa spécificité. Avec le langage, l’artisan a noué des liens étroits. A partir par conséquent d’un acte de maîtrise portant d’abord sur le savoir-faire artisanal, puis son appropriation, une décadence s'installe qui nie l’existence de toute nature et se complaît dans l’idée d’un monde fabriqué, c'est-à-dire au départ “vociféré” ! On voit bien comment cette interprétation technique se fait la complice des décadents et de leur propos de vengeance imaginaire : dans le processus de la techné, l’agent n’est qu’un prétexte, il doit se conformer à l’"idéal" ; toute valeur pour lui est reçue, c’est un esclave ! L’interprétation “technique” du monde qu’est la métaphysique trouve sa nouaison dans le refus de toute typologie. La dialectique est une manifestation essentielle de ce refus : “Devenir ce que l’on est pas”, telle est sa formule ; elle est celle d’être physiologiquement malheureux qui ne sauraient souffrir que l’homme fût condamné à jamais à la différence et à la fatalité de son corps. “L’habitude optique demeure inébranlable, de chercher la valeur de l’homme dans ce qui le rapproche d’un type d’homme idéal ; au fond on maintient la perspective du subjectivisme absolu tout comme l’égalité de tous devant l’idéal." (La Volonté de puissance).
Science - Avec les sciences modernes, la “référence “ mathématique s’estompe, mais les mathématiques se répandent : le “monde vrai” commence sa descente sur la terre. La technique à présent est une technique du devenir, de capitalisation des connaissances, de “progrès”. Heidegger la caractérise d’un mode : l’Arraisonnement. Dans la technique moderne, c’est le ressentiment, la négation, qui s’épanche vers l’extérieur. Les faibles visent à adjoindre à leur corps dont ils nient (illusoirement) la fatalité, de nouveaux organes de puissance par quoi ils rêvent d’égaler les forts, par quoi ils ne pourront au plus que les détruire. La science, comme l’idéal ascétique du prêtre, si elle est une force de conservation de la vie, ne cherche à conserver qu’une espèce de vie, la vie débile, décadente, soumise (à l’expérience). Fondée sur le concept d’un homme universel et abstrait, c'est-à-dire sur l’homme du commun, la science manifeste cette provenance dans l’interprétation qu’elle donne des phénomènes en y introduisant ce que Nietzsche appelle “l’idiosyncrasie sociale”, et par exemple la notion de “loi” devant quoi toutes choses sont égales. La science, mécaniste, est incapable de saisir ce qu’il y a d’essentiel dans la vie comme Volonté de Puissance, le phénomène “principiel” de la hiérarchie, extérieur à toute vérité “technique”. Qu’est-ce que la vérité scientifique ? Un approfondissement, à l’aide de la logique et des mathématiques, des sensations les plus communes et les plus médiocres.
VOLONTE DE PUISSANCE
Devenir - “Devenir ce que l’on est”, telle est la formulation de la fatalité de la vie : “Quant à nous autres, nous voulons devenir ce que nous sommes, les nouveaux, les uniques, les incomparables, ceux qui se font eux-mêmes la loi, ceux qui se créent eux-mêmes !...” (Le Gai savoir).
Dionysos - “L’instinct sexuel va dans le sens de l’individuation : c’est important pour la morale, car il est anti-social et nie l’égalité universelle et l’équivalence entre les hommes” affirme Nietzsche. Et cependant, loin de tout hédonisme, c’est “la procréation [qui] est la véritable prouesse de l’individu, donc son intérêt le plus cher, l’expression suprême de sa puissance (...)”. Il correspond à la convoitise de s’approprier un être, à une explosion de puissance, à une affirmation somptueuse de soi. Il élit ses objets, il vise à la glorification de la différence et de la fatalité de son corps. C’était tout ce savoir ancestral que les Grecs dissimulaient sous le nom de Dionysos.
Physis - Heidegger interprète la Volonté de Puissance comme volonté de volonté, puisque pour lui l’être de la Volonté de Puissance ne peut être compris qu’à partir de la volonté. Or quelque part Nietzsche dit qu’il n’y a pas de volonté, donc ni de volonté bonne ni mauvaise, seulement cohérence ou incohérence des impulsions. Heidegger en déduit que l’essence même de la Volonté de Puissance est dans la technique, pendant que la transmutation de toutes les valeurs devient chez lui “inversion de la valeur de toutes les valeurs”. Mais Heidegger a méconnu la Volonté de Puissance en la pensant à partir de la volonté plutôt qu’à partir de la puissance. “Dans la locution “Volonté de Puissance”, le mot de puissance ne nomme que l’essence du mode sur lequel la Volonté se veut elle-même” dit Heidegger. Et pourtant celui-ci relance parfaitement bien la question de la technique quand il dit : “L’essence de la technique n’est rien de technique”, mais c’est lorsqu’il pose la question de l’Homme qu’il reste pris les filets de la métaphysique grecque, puisqu’il ne peut départager physis et techné, création et fabrication, dans l’essence du pro-duire humain (son mode de “faire entrer dans la présence”) qu’il rapporte par ailleurs à l’art. Là se situe le maillon faible de l’interprétation heideggerienne, en ce qu’elle reste dans le vague à propos de Dionysos. Alors que pour Nietzsche, l’essence du combat de Physis et Techné est à situer tout entier dans la Physis. D’ailleurs il n’y a pas combat véritable, mais “contraste” : “Dionysos contre le Crucifié : voilà le contraste” dit Nietzsche, tellement la vie est supérieure au jeu de l’alternance entre deux formes (hiérarchisées) de ses manifestations : Dionysos et le Christ, la vie affirmative, ascendante d’un côté, et la vie descendante, négative, de l’autre. Simplement le premier renvoie d’emblée à la Physis comme à son fondement.
Politique - L’instinct grégaire, fondement de la décadence, tel est le sens de la société : toute collectivité veut se faire troupeau. Il y a une opposition radicale entre l’instinct des forts, qui est incurieux de sa conservation, se brûle dans chacun de ses actes, et l’instinct grégaire. “Car il ne faut pas s’y tromper : les forts aspirent à se séparer, comme les faibles à s’unir, c’est là une nécessité naturelle ; si les premiers se réunissent, c’est en vue d’une action agressive commune, pour la satisfaction commune de leur volonté de puissance, à laquelle action leur conscience individuelle répugne beaucoup ; les derniers, au contraire, se mettent en rangs serrés par le plaisir qu’ils éprouvent à ce groupement (...)”. Il convient donc de distinguer en matière de politique, deux tendances contraires et surtout inégales : l’une au regroupement, l’autre à la séparation (individualisme).
Sujet - La Volonté de Puissance n'est pas la volonté d’un sujet consistant à se donner des fins, des intentions, des buts ; le vouloir, en tant qu’il est l’expression séparée de la vie d’une valeur, d’une finalité, apparaît comme un simple symptôme. Le “parce que” de la causalité traditionnelle est remplacé par le “puisque” de la symptomaticité ; la nouvelle psychologie ramène tous les affects à cet “affect fondamental” qu’est la Volonté de Puissance.
Valeur - Transmuer toutes les valeurs, c'est-à-dire les comprendre comme des créations de la Physis… Sous le terme de “valeur”, l’immortelle déraison pensait un “en soi”, un “absolu”, un “être” ayant une causalité propre. La valeur est maintenant création, symbole de la vie, donc de la Volonté de Puissance en tant que vie, de la Physis. Il ne s’agit en rien d’une “nouvelle institution des valeurs”.