mercredi 1 juin 2011

Lexique de Nietzsche

L'Art - La Conscience - Le Corps - L'Eternel Retour - Le Nihilisme - La Technique - La Volonté de Puissance

 

ART

Apparence - L’artiste considère d’emblée la réa­lité comme pure “apparence”, puisqu’il n’y a de réalité qu’apparente, rien de caché ; en même temps rien de cette réalité n'est "purement" vrai. “Si l’on veut un nom précis pour cette réalité, ce pourrait être la “volonté de puis­sance”, ainsi désignée d’a­près sa réa­lité interne, et non d’a­près sa nature protéiforme, insaisis­sable et fluide”.

Acteur - Il s’agit pour Nietzsche d’établir une typologie de l’art, susceptible de démasquer tous les aspects de la décadence dans l’art. Le décadent par excellence est repré­senté par l’acteur. Quel est son type ? La première de ses caractéristiques, c’est l’hypertrophie de la conscience. La force d’incorpora­tion n’assimilant plus que sa propre conscience “retirée” de ses atti­tudes, ne visant plus qu’à la forma­tion d’une technique, s’atrophie en tant que force portant sur des réali­tés extérieures. L’acteur s’est vidé de toute personnalité réelle - va­cuité de la conscience pure comme intériorité formelle. Rien de sem­blable à l’ins­tinct dionysiaque qui peut s’immiscer dans une multitude de corps, se vêtir d’une multitude de masques, parce qu’il déborde de puissance assimilatrice et domina­trice. L’acteur est autre : son art est de mensonge. Ce que l’instinct dio­nysiaque faisait de nature, incons­ciemment, il le fait lui par sa conscience. Car il lui faut obtenir un certain effet sur les spectateurs qui le jugeront à la vraisemblance de l’illu­sion donnée. Comme l’esclave dont la vanité cherche à susciter chez le maître la bonne opinion qu’il a de lui-même.

Corps - Qu’est-ce que l’affirmation ? C’est l’affect de la force interne d’in­corporation qui s’assimile un autre corps, veut le posséder, le possède, en fait sa pro­priété, son jardin secret et chéri. L'ayant rendue semblable à lui-même, il est en droit de prononcer à son propos le jugement de “beauté”. L’artiste suprême, l’artiste tra­gique, aspire même à tenir bon face au plus grand dégoût, appor­tant ainsi la preuve que sa force d’assimilation est universellement souveraine.

Ivresse - Il y a deux sortes d’i­vresses : d’abord celle de la vie des­cendante, il s‘agit de s’étourdir pour oublier jusqu’au dégoût de soi, et l’autre, celle des créateurs au­then­tiques. Un artiste, d’abord, est ce qu’il est, un corps, une fatalité qui jouit d’elle-même dans ses oeuvres. L’ivresse n’est pas donnée de l’exté­rieur comme par l'effet de drogues, c’est une nymphe en­dormie dans le corps de l’artiste ou de l’amant, qu’il ne fallait que réveiller.

Musique - Qu’a fait Wagner de la mu­sique? Il l’a dé­tournée de la rigueur et de la tension qui viennent de l’unité du corps, du “grand style”, il l’a asservie au drame, il a fait d’elle un moyen au service de ses effets dramatiques. Le musicien devient lui aussi “comédien”, cabotin, ce qui est une manifestation de la "dégéné­res­cence physiologique”, “une forme d’­hystérie”.

Technique - La mu­sique est Temps parce que la mu­sique est corps. Elle est le seul art à se mêler, dans un enlacement amou­reux, au Temps. En revanche dans le formalisme, la forme n’est point vécue comme l’unique contenu, mais en tant que pure forme, pure exté­riorité, l’équivalent de ce que le nihi­liste appelle “apparences” : c’est le comble de l’interprétation “technique” de l’art et de l’homme. Caractéristique de la société démo­cratique et décadente, l’atten­tion est portée sur le “message” qu’il s’a­git de “faire passer” dans les masses : inféo­dation de l’art à toutes les formes de représentation, morales, politiques, philoso­phiques, et même artistiques (“l’art pour l’art”!). Or la “technique” ar­tistique n’implique pas qu’il faille ac­corder créance à l’interprétation “technique” de l’art. Et justement parce qu’en art il y a tout dans la technique : la main du peintre ou du pianiste, le coup de burin du sculp­teur contiennent l’artiste tout entier.

Tragique - Le “tragique” nait de la conjonction miraculeuse d’Apollon et de Dionysos. Apollon, c’est “le grand style”, la forme immuable, la ten­sion magni­fique de la volonté qui contraint et qui contient le tumulte bacchique, la beauté calme imposée au désordre. Or pour Nietzsche Apollon reste soumis à Dionysos, jusqu’à n’être plus qu’un vi­sage de celui-ci. C’est que tout contenu de puissance se caractérise par ce qu’il est aussi une force interne d’incorpora­tion qui impose sa forme à ce qu’il veut faire sien. Voici la “forme” ex­pli­quée. Apollon et Dionysos ne sont que deux faces d’une même réalité, celle de la Volonté de Puissance, deux perspectives sur un phénomène unique, le corps. Mais c’est Dionysos, symbole de l’intério­rité profuse qui donne son nom à l’instinct artistique tout entier. La forme est si l’on veut un contenu, mais un contenu de puis­sance, non de signifi­cation ; c’est la VP qui s’exprime à travers elle.

 

CONSCIENCE

Corps - Avoir survalorisé la conscience, c’était d’a­bord avoir déconsidéré l’instinct, la fatalité du corps. L’esprit est une mé­taphore, un symbole du corps ; les plus hautes fonctions de l’esprit sont des fonctions organiques subli­mées. Affleurement du corps, la conscience est un phénomène de limite : aux bornes du corps , faisant le départ entre ce qui est de sa mouvance et ce qui n’en est pas, la conscience se montre là ou et quand survient une réalité étran­gère au corps. La “prise de conscience”, qui est toujours d’abord prise de conscience de soi, est une sorte de rassemblement sur soi du corps assailli ; le Moi naît dans ce pli, dans ce repliement du Soi sur lui-même. Et ici nous rencontrons la douleur. Qui est le décadent? Celui qui idéalisera tout en laid, pour qui tout est malheur, pour qui tout est dou­leur. Pour lui tout est conscience. Idéalisme, philoso­phie de la conscience, mo­rale de la déca­dence : il s’agit toujours d’une même structure “technique” de la pensée.

Ressentiment - L’agneau, maltraité par l’aigle “conformément à la nature” in­vente une vengeance imaginaire. Sa ruse la plus retorse est de séparer le sujet de son acte, la cause de son ef­fet. De cette scission tout s’ensuit : l’a­gneau fait de son comportement néces­saire d’agneau un comporte­ment méri­toire, choisi par un libre arbitre res­ponsable. Le comporte­ment nécessaire de l’aigle est taxé de méchant. La scission que la morale de décadence instaure entre le sujet et des actions qu’il déciderait librement d’accom­plir, après qu’il aurait fait le choix de valeurs qui lui seraient tout à fait extérieures, dé­termine ce sujet comme “conscience”, comme pure conscience (d’où toutes les antino­mies dont celle, radicale, de l’âme et du corps).

Société - L’obstacle majeur qui s’impose à l’homme et le contraint à une inces­sante prise de conscience de soi, c’est la société. A mesure que croît la puissance de la communauté, se fait jour “la volonté toujours plus arrêtée de considérer toute infraction comme pouvant être expiée, et par conséquent d’isoler, du moins dans une certaine mesure, le délinquant de son délit”. La seule utilité sociale fait que l’on commence à sé­parer le sujet de ses actions : cette utilité so­ciale s’exprime dans la loi.

 

CORPS

Conscience - La pensée du Retour éternel connaît le corps, elle s’affirme comme pensée de l’”incorporation”. Ce dont la mala­die a nourri la doctrine du retour éternel, c’est cette certitude que la conscience est un effet de surface du corps, que les opi­nions qui la parcourent sont les symp­tômes. Il faut, pour qu’une pensée, un fait de conscience prenne de l’effec­tivité, qu’il soit incorporé. Une pen­sée devient alors un instinct. Par quoi se détermine un corps? Par sa force in­terne, sa volonté de puis­sance, son “contenu de puissance”, alors qu’un fait de conscience n’a qu’un contenu de signification.

Fatalisme - Au sens positif, le fatalisme de l’homme est celui de son corps, il lui est inté­rieur. L’homme n’est pas une abs­trac­tion, un effet suscité par l’entre­cho­quement de lignes diverses de déter­minations, mais volonté de puissance qui s’empreint sur ce qui traverse son chemin en lui donnant sa forme. Le fatalisme n'est pas attitude “résignée” devant la vie, mais théorie de l’activité et de la créa­tion.

Hiérarchie - Si la pensée du Retour est pensée de l’incorporation des pensées, c’est parce qu’elle est pen­sée de l’ef­fectivité des pensées ; et si elle est pensée de d’effectivité des pensées, c’est parce qu’elle est la pensée la plus agissante. “Si tu t’in­corpores la pen­sée des pensées, af­firme Nietzsche, elle te métamorphosera.” D’où cette puis­sance “sélective” de la pensée du Retour. La néga­tion du corps carac­térise le chrétien pour qui le corps est cause de tout son malheur ; il en fait l’objet de son ressentiment, il le nie, et pour cela il l’”annule” “devant” la seule instance maintenant reconnu comme valable : la conscience. Un des ré­sultats de cette annulation, c’est la “mise à plat”, le refus de toute hié­rarchie d’origine interne. Comment se détermine la hiérarchie ? Selon des forces internes d’incorporation. Fondant la hiérarchie sur la doc­trine de l’assimilation et du corps, Nietzsche aboutit à une typologie qui dis­tingue la vie ascendante et la vie descen­dante, celle qui s’assimile la réalité extérieure et celle qui s’as­simile à elle. Le type ascendant informe et transforme les corps qu’il rencontre dans son cheminement vers lui-même, il en fait des organes de son propre corps. A cause qu’il ne cherche pas à détruire, mais que c’est l’amour, le désir, qui aiguil­lonne sa convoitise, il est affirma­teur. A l'inverse la vie descendante se définit par son incapacité à assimi­ler. Quelque corps qu’elle rencontre, c’est elle qui se voit incorporer par lui, elle “devient ce qu’elle est” en tant qu’organe d’un autre corps plus puis­sant. La haine se fomente en elle en­vers tout ce qui resplendit de force, tout ce qu’elle n’est pas en me­sure de faire sien, qu’elle ne peut que chercher à détruire. Car le dé­cadent est par nature un esclave, un instrument, dont l’existence est dé­terminée de l’exté­rieur et qui ne se possède pas. Il se mettra volontiers au service d’un ab­solu quel qu’il soit, d’un Dieu, d’un maître, d’une conviction, pourvu qu’il le dégage enfin de la responsabilité de soi.

Maladie - La pensée de l’Eternel retour naquit d'une expérience vécue dans le corps et dans le sang d’une maladie qui prit les proportions d’une fatalité cos­mique parce qu’elle figurait l’autre maladie, celle du nihilisme - maladie que re­péra Nietzsche, par conséquent, jusque dans son sang ! La maladie peut être vécue comme une bénédiction : “Pour l’être bien portant la maladie peut au contraire faire office de stimulant énergique qui met en jeu et surexcite son instinct vital” car, rappelons-le, “toute phi­losophie est une exé­gèse du corps”.

Temps - La pensée de l'Eternel Retour est certes pensée du Temps parce qu’elle parle de l’éter­nité et du retour régu­lier d’un cycle toujours le même. Elle est pensée du Temps avant tout cependant parce qu’elle est pensée de l’incorpo­ration et que le Temps est corps, c'est-à-dire que les choses prennent corps avec le Temps...

 

ETERNEL RETOUR

Dionysos - Le nom de Dionysos ne dit rien d’autre que la pensée de l’Eternel Retour. Que contem­plaient les initiés aux mystères sinon le drame justement de l'éternel retour de la vie? Ce ne sont pas simplement les formes, les aspects individuels du devenir qui reviennent éternelle­ment, mais aussi son contenu de vie, de puissance.

Histoire - Qu’est-ce que le “sens histo­rique”? Il y a deux façons de possé­der ce “sens” : soit pour valoriser le progrès, au mépris de toute hiérar­chie, soit comme preuve de l’é­ternel retour, en haussant l'"historique” au pur “devenir”. Affirmer que tout revient tel que ce fut, c’est nier qu’il existe un idéal absolu que l’univers se devrait de réaliser peu à peu, une fin vers la­quelle il devrait tendre. Affirmer que tout revient, c’est faire de l’his­toire un pur devenir, nier “la mora­lité de l’ordre universel”. Par conséquent le sens historique s’en prendra à l’­histoire elle –même…

Répétition - L'Eternel Retour comme courbure caractéris­tique du devenir. Chaque cycle ré­pète point par point tous les autres, se superpose exactement à eux. Mais alors surgit une question : que nous chaut une infinité de cycles tous identiques ? Aucun rang ne semble assignable à un cycle. Telle est la ruse, la super­cherie de Retour Eternel qu’on vit tous les cycles en un seul. De la réalité du Retour on ne peut abso­lument pas faire un problème véri­table. Reste la pen­sée du retour, reste le surgissement de cette pensée en une époque cru­ciale : époque “historique”, époque finalement nihiliste.

Tragique - La doctrine de l’Eternel Retour est une pensée tragique. Qu’est-ce qu’une pensée “tragique”? Le tragique appa­raît comme la conjonction de la “tragedia”, la créa­tion de mythes et d’idéaux, d’un “monde de l’être”, et de la “parodia”, la subversion de ce monde par le grand rire qui éclate lorsque l’on prend conscience de l’"éternelle comédie de l’existence”, qui culbute ces mythes et ces idéaux hors de l’absolu et de l’éther, pour les rapporter à leur fondement physique. On retrouve cette double di­mension dans la tissure de la tragédie qui voit le “départ” de l’individu héroïque du coeur dionysiaque, qui “sait” le destin, malgré les débats et les décisions du héros, qui sait l’inéluc­table cheminement de la physis, et jouit à l’avance de la mort fata­lement à l’issue du drame, parce que, derrière elle et en elle, s’affirme l’Eternel Retour de la vie.

 

NIHILISME

Décadence - Nietzsche dis­tingue deux pé­riodes, également dé­cadentes : le christianisme, pour qui la dé­cadence provient de la corrup­tion morale, tant du côté païen que du côté “moderne” qui a suivi ; et “la mo­dernité”, laquelle reproche aux prêtres d’avoir freiné l’évolution de la société vers l’égalité. La déca­dence est une par-delà ces diverses manifestations : elle est physiolo­gique, elle concerne une espèce dé­terminée de vie, de volonté de puis­sance.

Histoire - L’événement du nihilisme met en avant le problème du sens et de la fina­lité. C’est pourquoi il est rapporté en priorité à la “mort de Dieu". Dans un 1er sens, le nihilisme désigne le faux sys­tème de valeur établit par les déca­dents, dans un autre sens, son sens historique, il marque l’é­poque qui verra la faillite de cette morale de la décadence ; dans un 3ème sens, il n’est pas seulement dans l’histoire, il “est” le mouve­ment même de l’Histoire ; l’His­toire confondue avec le devenir (synonyme de volonté de puissance) ; alors que l’"histoire” ne peut signi­fier que “volonté de déchoir”, “devenir ce que l’on n’est pas”, vel­léité douteuse et vengeresse des faibles...

Loi - “La loi , la formule foncièrement réaliste qui fixe certaines condi­tions indispensables à la conserva­tion d’une société, interdit certaines ac­tions orientées dans un certain sens, notamment quand elles nuisent à la collectivité ; elle n’interdit pas l’hu­meur d’où naissent ces actions, car elle a besoin de ces mêmes ac­tions orien­tées dans un autre sens, contre les en­nemis de la collecti­vité” écrit Nietzsche dans La Volonté de Puissance. La loi apparaît comme un absolu lorsque, sous l’effet du prêtre païen, la commu­nauté se donne des origines mythiques : le divin fondateur de la cité institue tout d’un coup le système complet des lois. Moment qui coïncide avec la prise de conscience de la so­ciété d’elle-même : c’est l’âge des guerres, et les guerres sont ces obs­tacles par quoi la prise de conscience est suscitée. Survient alors l’âge de l’idéalisme négateur, celui où le prêtre dit : “Dieu regarde au coeur ; l’action n’est rien ; il faut dissiper l’intention hostile d’où elle est issue...”. Dans l’é­thique païenne, la loi ne fait qu’in­terdire certaines actions ; dans la mo­rale de décadence, on prétend inter­dire certaines “humeurs” !

Métaphysique - Heidegger établit une ontologie de la Métaphysique, tandis que l’ap­proche de Nietzsche est généalogique. Heidegger veut non pas dépasser la Métaphysique mais s’ouvrir à l’expérience de la Métaphysique tout entière en la fondant de l’intérieur, tandis que le fondement de l’inter­prétation de la Métaphysique selon Nietzsche est exté­rieur à celle-ci. Les deux auteurs ont rencontré le même problème, celui du nihilisme, et le rattachent tous deux au refoulement d’une Différence fondamentale : mais c’est à propos du contenu de cette différence que les deux pensées di­ver­gent. Heidegger fonde la Métaphysique sur l’”oubli de l’être”, l’oubli de la différence onto­logique entre l’être et l’étant, tandis que pour Nietzsche cette différence est celle des corps, des types de vie, des intériori­tés fatalement déter­minées.

Prêtrise - La fonction principale du prêtre païen est la pérennisation de la so­ciété, liée à la nécessité de refouler la conscience individuelle et légi­time de la vie, hostile à la sociali­sation. Donc il est l’instrument de l’incorpo­ration des valeurs. Cette incorpora­tion s’accomplit par la douleur que l’on subit ou à la­quelle on assiste, lors d’une fête re­ligieuse. Toute dou­leur étant “infligée”, le plus souvent par un Dieu, puis “vécue” par l’An­cêtre, cela recoupe l’injonction puis l’au­torité absolue de la loi. Avec l’idéalisme négateur, le prêtre de­vient une fin en soi. “Hémiplégie de la vertu” : correspondant dans l’ordre de l’éthique à l’idéalisme dans l’ordre de la pensée, l’idéal ascétique apparaît comme l’essence du prêtre de la décadence. L’i­déalisme, c’est l’in­tériorisation du ressentiment. Mais attention, pour Nietzsche tout le mal vient toujours d'une prêtrise : il ne suffit donc pas comme les “libres penseurs” et autres socia­listes, toujours esclaves de l’idio­syncrasie sociale, et sacrifiant d’autant à la morale, de condamner la prêtrise ascétique au nom d’une autre prêtrise tout aussi décadente sinon plus. Si le prêtre a détourné le flot du ressentiment à son profit, il n’a pas créé le ressentiment. Le ressentiment était là, les malades étaient là, même avant la fonction “refoulante” du premier prêtre païen ; parmi eux seu­lement, prenant leur tête en une époque “critique” de l’histoire de l’­huma­nité, le prêtre…

Vérité - “La mesure de notre force, c’est ce que nous pouvons reconnaître de phé­noménisme, de mensonge néces­saire, sans en mourir” écrit Nietzsche. Le nihiliste ayant entériné la mort de Dieu sait bien que la vie n’a pas de sens qui la transcende, mais il conserve l’idéal d’un tel sens trans­cendant.

 

TECHNIQUE

Mathématiques - Par l’expérience, l’homme suscite le réel, lui demande de livrer ses se­crets. Il n’y a pas d’expérience na­turelle, toute expérience est une in­tervention, elle a besoin d’une tech­nique. Mais pour que l’expérience puisse avoir une efficacité quel­conque dans le domaine du savoir, il faut que cette “technique” d’ap­proche corresponde à ce vers quoi elle se dirige, il faut que la nature soit comprise elle aussi comme une technique, que la Physis soit conçue à l’image de la Technè. Nous avons dégagé ici l’essence technique de l’expérience, mais où réside l’es­sence de la technique ? Dans l’eidos, donc dans les ma­thématiques : le mathématicien est celui qui regarde le ciel, le cosmos, où règne l’ordre le plus rigoureux. Or si les sciences modernes sont à la fois ex­périmentales et mathématiques, c’est que leur mode de déploiement est ici absolu ; quant à la technique ancienne, artisanale, elle est celle d’une époque où il y a des esclaves. Elle a alors strictement la même importance que l’esclave : elle n’est pas une fin en soi. Son essence s’est réfugiée hors d’elle, dans les ma­thématiques, et dans l’idéalisme philosophique. Dans le monde païen la technique et l’essence de la technique sont tou­jours séparées, c’est un monde indif­férent au progrès technique, une société de maître qui n’a cure de la technique que pour l’usage qu’elle peut en faire, pour la jouissance qu’elle peut en retirer. Avec le Christianisme, différemment, l’es­clave fait de son travail et de son être des fins en soi, avec pour seul but d’être “une utilité publique”.

Métaphysique - La métaphysique est née de ce qu’on a élevé au niveau de la philo­sophie et de l’absolu le mode de pensée et d’action de l’artisan grec. Quel était donc le nerf de cette exis­tence d’arti­san ? L’artisan possède une “technique”, c’est un technicien ; Heidegger a raison de faire de la techné davantage un savoir qu’une mé­thode production : avec dans l’es­prit l’idée d’une table, la connais­sance des condi­tions auxquelles doit satis­faire un objet pour qu’on puisse le nommer “table”, l’artisan fabrique une table réelle, en bois, puis une autre table, puis une autre encore, toutes conformes à ce que doit être une table. L’être est ce qui est “bien fait”, pour au­tant que ce qui est bien fait est ce qui est “bien-vu” : eidos. Et une table sera d’autant mieux réussie qu’elle s’éloignera moins de cette idée de table que l’artisan possède, qui est son savoir, sa spécificité. Avec le lan­gage, l’artisan a noué des liens étroits. A partir par conséquent d’un acte de maîtrise portant d’a­bord sur le savoir-faire artisanal, puis son ap­propriation, une décadence s'installe qui nie l’existence de toute nature et se complaît dans l’idée d’un monde fabriqué, c'est-à-dire au départ “vociféré” ! On voit bien comment cette interpréta­tion tech­nique se fait la com­plice des dé­cadents et de leur pro­pos de vengeance imaginaire : dans le processus de la techné, l’agent n’est qu’un prétexte, il doit se conformer à l’"idéal" ; toute va­leur pour lui est reçue, c’est un es­clave ! L’interpréta­tion “technique” du monde qu’est la méta­physique trouve sa nouaison dans le refus de toute typologie. La dia­lectique est une manifestation essen­tielle de ce refus : “Devenir ce que l’on est pas”, telle est sa for­mule ; elle est celle d’être physiolo­giquement mal­heureux qui ne sau­raient souffrir que l’homme fût condamné à jamais à la différence et à la fatalité de son corps. “L’habitude optique demeure in­ébranlable, de chercher la valeur de l’homme dans ce qui le rap­proche d’un type d’homme idéal ; au fond on maintient la perspective du subjecti­visme absolu tout comme l’égalité de tous devant l’idéal." (La Volonté de puissance).

Science - Avec les sciences modernes, la “référence “ mathématique s’es­tompe, mais les mathématiques se répandent : le “monde vrai” com­mence sa des­cente sur la terre. La technique à présent est une technique du devenir, de ca­pitalisation des connaissances, de “progrès”. Heidegger la caracté­rise d’un mode : l’Arraisonnement. Dans la technique moderne, c’est le ressen­timent, la négation, qui s’épanche vers l’extérieur. Les faibles visent à adjoindre à leur corps dont ils nient (illusoirement) la fatalité, de nou­veaux organes de puissance par quoi ils rêvent d’égaler les forts, par quoi ils ne pourront au plus que les dé­truire. La science, comme l’i­déal as­cétique du prêtre, si elle est une force de conservation de la vie, ne cherche à conserver qu’une espèce de vie, la vie débile, décadente, soumise (à l’expérience). Fondée sur le concept d’un homme universel et abstrait, c'est-à-dire sur l’homme du commun, la science manifeste cette provenance dans l’in­terprétation qu’elle donne des phéno­mènes en y introduisant ce que Nietzsche ap­pelle “l’idiosyncrasie sociale”, et par exemple la notion de “loi” devant quoi toutes choses sont égales. La science, mécaniste, est incapable de saisir ce qu’il y a d’essentiel dans la vie comme Volonté de Puissance, le phénomène “principiel” de la hiérarchie, ex­té­rieur à toute vérité “technique”. Qu’est-ce que la vérité scientifique ? Un approfondissement, à l’aide de la logique et des mathématiques, des sensations les plus com­munes et les plus médiocres.

 

VOLONTE DE PUISSANCE

Devenir - “Devenir ce que l’on est”, telle est la formulation de la fatalité de la vie : “Quant à nous autres, nous voulons de­venir ce que nous sommes, les nou­veaux, les uniques, les incompa­rables, ceux qui se font eux-mêmes la loi, ceux qui se créent eux-mêmes !...” (Le Gai savoir).

Dionysos - “L’instinct sexuel va dans le sens de l’individuation : c’est important pour la morale, car il est anti-so­cial et nie l’égalité universelle et l’équivalence entre les hommes” affirme Nietzsche. Et cepen­dant, loin de tout hé­donisme, c’est “la procréation [qui] est la véritable prouesse de l’indi­vidu, donc son inté­rêt le plus cher, l’expression suprême de sa puis­sance (...)”. Il corres­pond à la convoitise de s’approprier un être, à une explosion de puissance, à une affirmation somptueuse de soi. Il élit ses objets, il vise à la glorifica­tion de la différence et de la fata­lité de son corps. C’était tout ce sa­voir ancestral que les Grecs dissimu­laient sous le nom de Dionysos.

Physis - Heidegger interprète la Volonté de Puissance comme volonté de volonté, puisque pour lui l’être de la Volonté de Puissance ne peut être compris qu’à partir de la volonté. Or quelque part Nietzsche dit qu’il n’y a pas de volonté, donc ni de volonté bonne ni mauvaise, seu­lement cohérence ou incohérence des impulsions. Heidegger en déduit que l’essence même de la Volonté de Puissance est dans la technique, pendant que la transmuta­tion de toutes les valeurs devient chez lui “inversion de la valeur de toutes les valeurs”. Mais Heidegger a mé­connu la Volonté de Puissance en la pensant à partir de la volonté plutôt qu’à partir de la puissance. “Dans la locution “Volonté de Puissance”, le mot de puissance ne nomme que l’es­sence du mode sur lequel la Volonté se veut elle-même” dit Heidegger. Et pour­tant celui-ci re­lance parfaitement bien la question de la technique quand il dit : “L’essence de la technique n’est rien de tech­nique”, mais c’est lors­qu’il pose la question de l’Homme qu’il reste pris les filets de la mé­taphysique grecque, puisqu’il ne peut départager physis et techné, création et fabrication, dans l’es­sence du pro-duire humain (son mode de “faire entrer dans la pré­sence”) qu’il rapporte par ailleurs à l’art. Là se situe le maillon faible de l’interprétation heideggerienne, en ce qu’elle reste dans le vague à propos de Dionysos. Alors que pour Nietzsche, l’essence du combat de Physis et Techné est à si­tuer tout entier dans la Physis. D’ailleurs il n’y a pas combat véri­table, mais “contraste” : “Dionysos contre le Crucifié : voilà le contraste” dit Nietzsche, tellement la vie est supérieure au jeu de l’alter­nance entre deux formes (hiérarchisées) de ses mani­festa­tions : Dionysos et le Christ, la vie affirmative, ascendante d’un côté, et la vie descendante, négative, de l’autre. Simplement le premier renvoie d’emblée à la Physis comme à son fon­dement.

Politique - L’instinct grégaire, fondement de la décadence, tel est le sens de la so­ciété : toute collectivité veut se faire troupeau. Il y a une opposition radi­cale entre l’instinct des forts, qui est incurieux de sa conservation, se brûle dans chacun de ses actes, et l’instinct grégaire. “Car il ne faut pas s’y tromper : les forts aspirent à se sépa­rer, comme les faibles à s’unir, c’est là une nécessité natu­relle ; si les pre­miers se réunissent, c’est en vue d’une action agressive commune, pour la satisfaction com­mune de leur volonté de puissance, à laquelle action leur conscience indi­viduelle répugne beau­coup ; les der­niers, au contraire, se mettent en rangs serrés par le plaisir qu’ils éprouvent à ce groupement (...)”. Il convient donc de distinguer en matière de politique, deux tendances contraires et surtout in­égales : l’une au regroupement, l’autre à la séparation (individualisme).

Sujet - La Volonté de Puissance n'est pas la volonté d’un sujet consistant à se donner des fins, des intentions, des buts ; le vouloir, en tant qu’il est l’expression séparée de la vie d’une valeur, d’une fina­lité, apparaît comme un simple symptôme. Le “parce que” de la cau­salité tradition­nelle est remplacé par le “puisque” de la symptoma­ticité ; la nouvelle psy­chologie ra­mène tous les affects à cet “affect fondamental” qu’est la Volonté de Puissance.

Valeur - Transmuer toutes les va­leurs, c'est-à-dire les comprendre comme des créations de la Physis… Sous le terme de “valeur”, l’immortelle dé­raison pensait un “en soi”, un “absolu”, un “être” ayant une cau­salité propre. La valeur est maintenant création, symbole de la vie, donc de la Volonté de Puissance en tant que vie, de la Physis. Il ne s’agit en rien d’une “nouvelle institution des va­leurs”.