dimanche 19 juin 2011

Nos perceptions sont-elles fiables ? (cours)

(voir aussi, et même surtout, sur le même site : "Le monde perçu est-il le monde réel ?", pour une version plus approfondie et moins scolaire...)

0.0.0. - Introduction 

0.0.1. — Renvoi à l’étymologie : la perception comme préhension. Lercher : “Le percepteur perçoit votre impôt, votre oreille perçoit un bruit dans la nuit ; quel lien entre ces deux exemples ? En remontant une série de formes latines, on trouve le verbe capere, qui signifie “prendre”. La perception, dans son sens le plus général, c’est la faculté qu’a un sujet de prendre quelque chose en dehors de lui-même.” 

0.0.2. — Préhension ou pas, il s’agit avant tout d’un contact avec l’extérieur, nécessaire à la connaissance, sans doute nécessaire à l’émergence d’une vérité — mais justement nos perceptions ne nous trompent-elles pas ? Ne faut-il pas dis­tinguer, comme on l’a fait pour la Passion, les perceptions (pluriel), comme instruments de notre contact avec le monde, et La Perception (singulier) comme le contact lui-même avec le monde ? 


1.0.0. - APPROCHES DE LA PERCEPTION 


1.1.0. - Perception et sensation 

1.1.1. — Pour le matérialiste Épicure, il n’y a pas de distinction entre sensation et perception. Toute perception se ramène à une sensation. Par ailleurs il n’y a pas de différence de nature entre l’image et la réalité qu’elle reflète : toutes deux sont matérielles. “Il faut bien que quelque chose émane des corps pour que nous puissions voir leurs formes et les connaître par la pensée. (...) Il existe des êtres auxquels je donne le nom de simulacres, qui sont comme des membranes détachées de la surface des corps et qui voltigent ça et là dans les airs” (Lucrèce). 

1.1.2. — Pour l’empirisme, le problème est d’abord celui de la genèse de la perception. La sensation (usage des cinq sens) vient avant tout ; puis la perception s’organise, par combinaisons, associations de ces matériaux que sont alors les sensations. Mais contrairement au matérialisme antique, l’empirisme du 17è siècle distingue l’image de la réalité comme deux ordres différents d’existence. Au terme de cette construction, apparaît l’idée. Tout jugement que l’on porte sur la réalité dépend d’une sensation première, puis d’une série de sensations, qu’on appelle l’expérience. Berkeley : “Un aveugle-né rendu à la vue n’aurait d’abord aucune idée de distance par la vue (...) car notre jugement qui situe à distance les objets perçus par la vue est entièrement l’effet de l’expérience.” 

1.2.0. - Perception et jugement 

1.2.1. — Le rationalisme moderne, dont Descartes est le fondateur, n’admet pas que la perception se réduise à une série de sensations. La sensation (le corps) est bien là au départ, mais c’est le jugement (l’âme) qui constitue vraiment la perception. Descartes : “c’est l’âme qui voit, qui sent, etc., non le corps.” 

1.2.2. — L’intellectualisme de Descartes est à l’origine de ces expressions : la perception d’une différence, d’une idée, d’une vérité. La perception devient pensée. Ce qu’apporte de plus le jugement, cad la perception par rapport à la sensa­tion, c’est la reconnaissance même de la chose, sa définition. La seule sensation ne nous préserve pas de l’erreur et ne fait que servir notre égocentrisme animal. (Cf. Descartes : l’exemple des “chapeaux et des manteaux” et du “morceau de cire.) La vraie perception est une “inspection de l’esprit” (intuitus mentis) ; à l’inverse, nos sens ne sous enseignent pas la nature des choses, mais seulement ce en quoi elles nous sont utiles ou nuisibles. Malebranche : “Nos jugements ont plus d’étendue que nos perceptions.” 

1.2.3. — Ce qui est en jeu, entre sensation et jugement, n’est rien d’autre que la réalité du réel, c’est-à-dire la vérité. Percevoir, “c’est toujours affirmer, à propos de ce qu’on a senti quelque chose que l’on juge réel.” (Lagneau) 

1.3.0. - Perception et intuition 

1.3.1. — Qu’est-ce qu’une intuition ? Kant : “Une perception qui se rapporte uniquement au sujet, comme modifica­tion de son état, est sensation (sensatio) , une perception objective est connaissance (cognito). Cette dernière est ou in­tuition ou concept. L’intuition se rapport immédiatement à l’objet et est singulière ; le concept s’y rapporte médiate­ment, au moyen d‘un signe qui peut être commun à plusieurs choses.” 

1.3.2. — La première nouveauté de la thèse de Kant, c’est le caractère objectif de la perception, c’est-à-dire la présence d’un objet dans toute perception, et encore d’un objet qui par cette opération peut être connu. D’où, originellement, l’expression de “connaissance objective”. Il faut qu’effectivement, à la perception (percipient, sujet qui perçoit) corres­ponde un objet perçu (percept). C’est cela qu’apporte justement le terme d’intuition. La perception est la faculté d’intuitionner un objet. 

1.3.3. — La deuxième nouveauté de Kant, c’est que, même si l’intuition doit s‘allier à la conscience pour donner une vraie perception, c’est bien “au moyen de la sensibilité que des objets nous sont donnés, seule elle nous fournit des in­tuitions”. Kant nomme ainsi les choses perçues des Phénomènes (qu’il oppose aux Noumènes, les “choses en soi”, mais telles qu’on ne peut pas les connaître.) 

1.3.4. — Il faut préciser que la sensibilité elle-même, et partant l’intuition, n’est possible que grâce à l’espace : l’espace est la condition a priori de toute intuition sensible. Auquel il faut rajouter le temps, qui est, lui, la condition a priori de toute intuition intérieure, c’est-à-dire l’intuition que peut avoir l’esprit de lui-même. 

1.3.5. — Mêlons maintenant la théorie intellectualiste, selon laquelle c’est le jugement qui commande la perception, et la notion d’intuition d’objet chère à Kant (mais n’oublions pas que pour lui c’est l’intuition, finalement le corps qui donne l’objet) Jules Lagneau par exemple part de l’idée cartésienne de jugement, tout en sachant comme Kant que pour pouvoir parler de réalité, de vérité, il faut pouvoir désigner l’objet. Mais pour lui c’est l’esprit qui désigne : “La per­ception est un acte par lequel la pensée rapporte ses sensations à des objets.” 

1.3.6. — Sur la base de l’”objectivité” ainsi définie, on peut opposer “représentation” et “perception” au lieu de “sensation” et “perception”. Dans le cas de la perception, on obtient alors des représentations déterminées où l’esprit est actif : “qu’un mouvement soudain de ma main se produise devant mes yeux, si je ne saisis que ce mouve­ment, j’ai une simple représentation. Si je sais que c’est ma main qui a passé devant mes yeux, j’ai une perception, cad une représentation déterminée. (...) il faut remarquer que [alors] (...) mon entendement est intervenu.” 

1.3.7. — Toute représentation déterminée, en tant que déterminée, comporte un certain degré d’abstraction. Ce qui, pour Lagneau, sert de support à cette abstraction, est d’abord l’étendue. C’est grâce à l’étendue que l’esprit perçoit ; c’est la condition des objets ; elle est en soi une chose déjà abstraite au-delà de la simple sensation, dont l’existence en tant que telle devient de plus en plus problématique : “Réduite à elle-même, la sensation ne fait pas atteindre l’objet extérieur ; si on ne l’interprétait pas, elle ne se rapporterait à rien. Toutefois la sensation ainsi considérée n’est qu’une abstraction [ou un mythe ?] ; le pur sentir ne se présente jamais ; le premier objet auquel la sensation est naturellement rapportée, c’est cet objet proche et toujours présent, notre propre corps” 

1.3.8. — Autrement dit si le corps constitue un premier objet présent pour toute sensation, alors toute sensation est déjà perception puisqu’il y a présence d’un objet. Mais cet argument est encore trop faible pour abolir la sensation : La­gneau ne voit pas que le corps, ce n’est pas ce qui est d’abord perçu, mais ce qui d’abord perçoit. 

1.4.0. - Perception et action 

1.4.1. — Pour comprendre le rôle du corps dans la perception, il faut situer le corps et ce qui l’intéresse dans l’action. Un corps est impliqué dans une action. Or l’on ne perçoit que ce qui nous intéresse. C’est ce que l’on appelle “loi d’intérêt”. Janet : “Percevoir un fauteuil, c’est se préparer à s’y asseoir. (...) La perception est un substitut de l’action.” Bergson : “La perception mesure notre action possible sur les choses et par là, inversement, l’action possible des choses sur nous.” 

1.4.2. — Cela suppose bien sûr la notion d’espace. Plus seulement un espace abstrait, condition a priori de l’intuition, comme chez Kant, mais un véritable espace concret mis en rapport avec le corps. L’action à son tour est mise en rapport avec le temps. Il faut du temps pour agir ; il faut de l’espace pour percevoir ; et les deux sont liés. Berg­son : “La perception dispose de l’espace dans l’exacte proportion où l’action dispose du temps.” 

1.4.3. — La biologie moderne corrobore l’idée selon laquelle un être ne perçoit que ce qui l’intéresse. Ce qu’il convient d’associer à la perception, outre bien entendu le corps de celui qui perçoit, ce n’est plus seulement un “espace” plus ou moins abstrait, mais un “Monde” propre : ce que l’on appelle l’”umwelt”. 

1.4.4. — Lorsque action et perception se confondent, on obtient alors ce qu’il faut appeler une “affection” (perception interne) qui abolit proprement l’espace entre le corps et ce qu’il perçoit. 

1.4.5. — En un sens, la perception peut être dite un acte ; au moins une anticipation de l’acte. Prenons l’exemple de la lecture. Lire n’est pas déchiffrer, c’est deviner, anticiper, avancer, de temps en temps revenir, vérifier — en quoi la perception ne distingue-t-elle de l’acte ? 

1.4.6. — En conclusion de cette première partie consacrée aux “approches de la perception”, c’est-à-dire aux façons de l’approcher en la subordonnant néanmoins à autre chose (par ex. la sensation, le jugement, la conscience, etc.), deux re­marques sont à faire. — 1° La sensation, même si elle n’est que rarement confondue avec la perception, reste quand même le départ de cette dernière qu’elle conditionne celle-ci fatalement. Il faudra voir si l’on ne peut pas se passer de cette dualité sensation/perception. — 2° Le rôle dévolu au corps reste ambigu : même dans le cas où l’on relie percep­tion et action, le corps apparaît comme une condition nécessaire, ou bien comme un milieu ambiant, mais jamais il n’est dit que c’est le corps lui-même dans sa totalité qui perçoit. — C’est vers là que nous devons nous orienter. Il s’agit de considérer la perception en elle-même, comme formant un tout ; c’est-à-dire d’étudier sa structure. Merleau-Ponty énonce ce qui n’est plus possible : “La pure impression [sensation] n’est pas simplement introuvable, mais impercep­tible et donc impensable comme moment de la perception.” 


2.0.0. - STRUCTURE DE LA PERCEPTION 


2.1.0. - La théorie des petites perceptions (Leibniz) 

2.1.1. — Il faut d’abord, comme le fait Leibniz, critiquer à la fois la théorie empiriste et la théorie intellectualiste. L’idée essentielle est que la perception n’est pas construite, ni même jugée, elle existe comme telle. Elle existe dans ce que Leibniz appelle la substance simple (sorte de réalité première). 

2.1.2. — Si on ne la “perçoit” pas comme telle, c’est qu’elle est souvent trop petite. Il existe des petites perceptions inconscientes. Elles constituent déjà une structure puisqu’elles représentent “l’état passager qui enveloppe et repré­sente une multitude dans l’unité ou dans la substance simple (...) Et c’est en quoi les cartésiens ont fort manqué, ayant compté pour rien les perceptions dont on ne s’aperçoit pas. (...) On ne dort jamais si profondément qu’on n’ait quelque sentiment faible et confus, et on ne serait jamais éveillé par le plus grand bruit du monde, si on n’avait quelque percep­tion de son commencement qui est petit (...) C’est une de mes plus grandes maximes, et des plus vérifiées, que la nature ne fait jamais de sauts (...)” (Leibniz) 

2.1.3. — Ce qui limite tout de même chez Leibniz l’importance de ces petites perceptions, c’est que tôt ou tard inter­vient une sorte de super-perception qu’il appelle “aperception” ou perception consciente, laquelle seule nous renseigne sur la nature de l’objet perçu. On retombe sur une dualité. Cela n’a donc rien à voir avec la théorie freudienne de l’ics, car ici les petites perceptions, et mêmes les pensées non réfléchies sont en dernier ressort “pensées” et réfléchies par d’autres. 

2.1.4. — Cependant, reprenant cette idée de “perceptions dont on ne s’aperçoit pas”, l’on peut appliquer le phénomène à toutes sortes de relations entre les choses elles-mêmes (en dehors de l’intervention humaine ?) dans la mesure où elles sont en position de se “percevoir” : le tournesol perçoit la présence du soleil ! 

2.2.0. - La théorie de la forme (gestalttheorie) 

2.2.1. — Qu’est-ce qu’une forme ? On considère d’habitude que la forme s’oppose au contenu. Elle serait l’organisation du contenu, sa structure. Par exemple, dans le cas de la perception, le contenu serait l’ensemble des sensations, et la forme la perception elle-même qui réduirait, organiserait les sensations. Or la théorie de la forme vient justement contes­ter cette dualité. La sensation existe bien, la perception aussi : c’est une seule et même chose. Mais à condition que par sensation l’on ne comprenne plus l’usage successif des sens (“les” sensations), mais une unité, une impression globale (“la” sensation) (cf. l’impressionnisme) ; à condition que par perception l’on ne comprenne ni un composé de sensations élémentaires (empirisme), ni un acte de l’esprit (intellectualisme), mais une appréhension immédiate de “structures” dans la réalité. Guillaume : “Nous ne percevons pas d’abord les feuilles, puis l’arbre ; nous n’entendons pas d’abord des notes, puis la mélodie ; c’est l’ensemble de l’arbre ou de la mélodie qui est d’abord perçu ; et c’est en lui que nous ap­prenons à distinguer des feuilles et des notes. (...) La perception n’est pas un ensemble de sensations ; toute perception est d’emblée la perception d’un ensemble.” 

2.2.2. — Ces structures, on les appelle aussi des “formes”, c’est-à-dire des “unités organiques” Elles sont transpo­sables, c’est-à-dire trans-individuelles (on peut tous percevoir la même chose) et reproductibles (on peut percevoir une chose plusieurs fois). 

2.2.3. — Le schéma invariant est celui-ci : une forme perçue, qu’on va appeler figure, s’enlève ou se détache toujours sur un fond (sans forme). Or il faut noter que le fond est susceptible de devenir forme au bout d’un moment. Qu’est-ce qui définit alors la forme ou la structure ? Il y a une ambiguïté : en effet c’est soit la forme (opposée au fond) soit l’ensemble même composé par la forme et le fond... La notion phénoménologique d’”expérience” permet de réduire ce paradoxe. 

2.3.0. - La théorie phénoménologique (Merleau-Ponty) 

2.3.1. — Traditionnellement, pour la phénoménologie (Husserl, Sartre, etc.), l’expérience première sinon l’expérience totale est celle de la conscience. Or cette conscience, pour la Phénoménologie, contrairement au jugement ou à la pensée pour les théories classiques, n’est pas susceptible de connaître au sens où elle capterait, où elle possèderait, et se refermerait sur ses objets comme un filet sur un banc de poissons. Or le problème de la perception est identique à celui de la conscience. Sartre : “Husserl ne se lasse pas d’affirmer qu’on ne peut pas dissoudre les choses dans la conscience. Vous voyez cet arbre-ci, soit. Mais vous le voyez à l’endroit même où il est : au bord de la route, au milieu de la pous­sière ; seul et tordu sous la chaleur, à vingt lieues de la côte méditerranéenne. Il ne saurait entrer dans votre conscience, car il n’est pas de même nature qu’elle (...)” 

2.3.2. — C’est-à-dire que l’objet est dans le monde (contrairement à la conscience qui elle n’est pas une réalité subsis­tante), l’objet est inséparable du monde sur lequel il s‘enlève momentanément. Ce qui fait que percevoir l’objet c’est aussi percevoir le monde. Mais plus fondamentalement encore : ce n’est pas seulement l’objet qui se trouve dans le monde, mais bien évidemment aussi le sujet. C’est mon être-dans-le-monde qui détermine la structure de ma per­ception. C’est une présence. Et aussi une expérience (ex-periri : traversée d’un danger). 

2.3.3. — Il s’agit maintenant de préciser la nature de cette expérience. C’est une expérience corporelle, qui met en jeu la totalité du corps, et même le corps considéré comme “chair”, comme “masse pesante” (Merleau-Ponty). Percevoir, c’est se projeter dans le monde grâce à son corps. Contrairement à ce que dit Platon, le corps n’est pas un tombeau, mais l’ouverture originaire à toute réalité. 

2.4.0. - La théorie freudienne (Freud/Lacan) 

2.4.1. — La théorie freudienne est avant tout une théorie du psychisme ; et pourtant c’est bien d’une théorie matéria­liste qu’il s’agit, où le corps retrouve évidemment sa place. (Cf. Schéma.) Le système pc-cs est situé à la périphérie de l’appareil psychique, recevant à la fois les informations du monde extérieur et celles provenant de l’intérieur, à savoir les sensations qui s’inscrivent dans la série plaisir/déplaisir et les réviviscences mnésiques. Du point de vue fonctionnel, le système pc-cs s’oppose aux systèmes de traces mnésiques que sont l’ics et le pcs : en lui ne s’inscrit aucune trace du­rable des excitations. En outre, selon Freud “l’appareil perceptif psychique comporte deux couches : l’une externe, le pare-excitation, destiné à réduire la grandeur des excitations qui arrivent du dehors [principe d’inertie], l’autre, derrière celle-ci, surface réceptrice d’excitations, le système pc-cs.” 

2.4.2. — A l’intérieur les processus inconscients classent ou étagent les perceptions, où elles subsistent à l’état de sou­venirs, mais inconscients. Or quel est fondamentalement l’objet de la perception, le premier objet, sinon l’objet même du désir ? Le premier objet, c’est-à-dire la Mère. Lacan l’appelle la Chose. Et, dit-il, même si l’ics passe son temps, d’une certaine manière, à vouloir retrouver cette Chose, cette perception primordiale, objet premier du désir, il y échoue et c’est précisément cela l’ics : un ensemble de pensées, de représentations, de signes, de signifiants tournant autour de quelque chose d’Impossible à retrouver : la Chose. Mais pourquoi échoue-t-il ? Parce que cette première perception n’a même jamais existé, elle n’est qu’un mythe, ou plutôt une hallucination. La première perception est une hallucination. Toute perception repose dans son fondement sur une hallucination (voir plus loin), et ceci parce que la perception est de­puis le début “contaminée” par le désir. 

2.4.3. — Freud voit dans le système pc-cs le “noyau du moi”. Du coup, le moi emprunte au système pc-cs son caractère illusoire, transitoire, incertain. Et Lacan de renchérir : pour lui la perception est inhérente à la formation du moi. Le moi se constitue comme tel en raison d’une certaine immaturation physiologique et motrice de l’homme, et à un surdévelop­pement corollaire de ses facultés perceptives. Si le moi apparaît c’est d’abord parce qu’il se voit. Le moi n’est d’abord qu’une image. Initialement, la perception se pose comme imaginaire et narcissique. Par la suite on pourra dire que dans toute perception et ce qu’elle présente, dans ce tableau, l’homme se reconnait toujours quelque part. Le reflet du sujet, son image spéculaire, se retrouve toujours quelque part dans tout tableau perceptif. (Lacan) 


3.0.0. - LES PIEGES DE LA PERCEPTION 


3.1.0. - Perception et illusion 

3.1.1. — Selon la théorie du rationalisme classique, l’illusion se rapporte d’abord à une limitation naturelle des sens. On retombe sur l’opposition sensation/perception. Ne pas confondre à ce propos erreur et illusion. On a vu que pour cette théorie seul le jugement est capable de confirmer une sensation (c’est alors une perception), mais seul le jugement est aussi capable d’erreur. En revanche ce qui est le propre des sens, c’est l’illusion, et c’est l’illusion des sens qui pro­voque éventuellement une illusion perceptive. L’origine de l’illusion n’est donc pas intellectuelle mais physique. C’est presque, comme le dit Malebranche, un problème de “perspective”, car ce que je vois, touche, ce n’est jamais qu’un aspect de quelque chose, une perspective, un profil du monde. 

3.1.2. — Ce que décrit Malebranche ici est une sorte d’handicap originel ou naturel qui se retrouve en toute perception. Il existe donc une part d’illusion minimum en toute perception (qui est ici rabattue sur la sensation). Mais comment spécifier la perception illusoire si ce n’est quand même par l’existence d’une perception dite “normale”. Imaginons au moins la meilleure perception possible : il faut bien la déterminer en fonction d’une certaine utilité, sinon une certaine finalité. Il s’agit au moins de préserver l’efficacité de l’action, et la reconnaissance de celle-ci par nos semblables. Et nous revoici obligés de faire intervenir les notions globales du corps, de l’action, c’est-à-dire de l’espace et du temps. Selon l’espace tout d’abord, l’illusion s’explique par des lois physiques. (Nombreux exemples.) Selon le temps mainte­nant, tout est question de la rapidité ou de la lenteur d’une succession d’images. Par exemple, une succession suffisam­ment rapide d’images distinctes mais peu différentes crée l’illusion du mouvement. 

3.1.3. — La prestidigitation ne repose pas sur d’autre principe que celui d’une manipulation subjective de l’espace et du temps. Subjective, car s’y ajoute en effet des processus spécifiquement imaginaires eux-mêmes liés le plus souvent à des intérêts d’ordre ludique (jeu). L’illusion dite magique de base consiste à faire en sorte que la perception “saute” un temps à l’aide d’une feinte spatiale (par ex. je montre une baguette magique de ma main droite pour subtiliser un objet de la main gauche). Mais il est évident aussi qu’interviennent des facteurs nettement psychologiques : tels que le désir de “trouver” l’objet, voir “surgir” la chose, en bref le désir de s’éblouir... 

3.2.0. - Perception et imagination 

3.2.1. — L’ensemble des facteurs subjectifs dont nous disons qu’ils se surajoutent à la seule manipulation de l’espace et du temps, peuvent peut-être se résumer sous le chef de l’imagination. Pour Alain, celle-ci serait toujours pré­sente, dans les bonnes comme dans les mauvaises perceptions, et l’on serait toujours en train de lutter contre elle : “notre perception vraie est une lutte continuelle contre des erreurs voltigeantes.” 

3.2.2. — Mais l’on voit que son point de vue reste d’opposer l’imagination comme erreur à la perception comme vé­rité. Son premier souci est la fonction de connaissance de la perception, ce qui revient à limiter trop étroitement le cercle d’”intérêt” du sujet percevant, et a fortiori sa subjectité tout entière. 

3.3.0. - Perception et croyance 

3.3.1. — Merleau-Ponty déplace la problématique (classique) de l’imagination vers celle de la croyance. La perception n’est pas une simple faculté mais une façon d’habiter le monde.” Je dis que je perçois correctement quand mon corps a sur le spectacle une prise précise, mais cela ne veut pas dire que ma prise soit jamais totale (...). Dans l’expérience d’une vérité perceptive, je présume que la concordance éprouvée jusqu’ici se maintiendrait pour une observation plus dé­taillée : je fais confiance au monde. Percevoir c’est engager d’un seul coup tout un avenir d’expériences dans un présent qui ne le garantit jamais, à la rigueur, c’est croire à un monde.” 

3.3.2. — Le point de vue est intéressant car il est suffisamment global pour rendre compte à la fois des bonnes (“prise” ou connexions suffisantes, anticipation possible) et des mauvaises (flottement, connexions insuffisantes, anticipation impossible) perceptions. Il sera donc facile d’expliquer les hallucinations, non comme on pourrait le croire comme une croyance excessive, mais comme un défaut de croyance en la réalité. Dans le meilleur des cas, l’”on croit à ce que l’on voit” (perception : c’est une intégration, une incorporation, une introjection du monde), dans l’autre l’on voit ce que l’on croit (hallucination : c’est un décentrement, une abstraction, c’est une projection de soi). 

3.3.3. — Cependant est-ce que cela suffit à expliquer toute hallucination, toute illusion ? On nous donne un aperçu du processus, mais que nous explique-t-on du “motif” à proprement parler ? Une part de la subjectivité du phénomène nous échappe semble-t-il. Pourquoi croit-on ce que l’on voit ? Il y a aussi tout ce que l’on ne “veut” pas voir ou entendre... 

3.4.0. - Perception et hallucination 

3.4.1. — Avec Freud et Lacan on part de principe que l’hallucination n’est pas un phénomène indifférent, accidentel, mais on lui suppose une signification. Par rapport à un désir. On écarte donc la thèse de la psychologie cognitiviste pour qui c’est purement l’absence de but cognitif qui favorise la survenue d’images involontaires (argument beaucoup trop imprécis). Mais il faut maintenir qu’une certaine forme de croyance signe l’authenticité de l’hallucination Ce qui nous oblige distinguer cliniquement les vraies hallucinations, où le sujet croit à la réalité de ce qu’il vu ou entendu (et qui sont proprement des délires) et les “hallucinoses”, symptômes sensoriels isolés dus parfois à un affaiblissement pa­thologique du système nerveux, d’autre fois à de réelles lésions neurologiques, elles-mêmes peut-être dues à des in­toxications (drogue, alcool, etc.). 

3.4.2. — L’appareil psychique selon Freud se présente comme une succession orientée de systèmes, en partant de la réalité perçue jusqu’à la motilité commandée par la conscience. On trouve donc le système ics/pcs d’une part, ceint par la surface du “moi”, aux extrêmités duquel se situent la perception et la conscience (nous modifions légèrement la topique freudienne, pour des raisons de structure). Formons l’hypothèse que dans chaque type, pathologique ou non, de percep­tion, un des sous-systèmes évoqués se trouve comme partiellement “désactivé”. — 1° Dans l’état de veille ces systèmes sont parcourus par les excitations dans un sens progrédient (de la perception à la motilité). L’inconscient, soumis à la réalité, reste en sommeil. — 2° Si au contraire ce dernier se manifeste, pour une raison ou une autre, l’image perçue va percuter une image inconsciente soudainement activée, et, le préconscient étant désactivé, laisse passer alors une impres­sion dite de “déjà-vu”. — 3° Dans l’état de sommeil, les pensées, qui se voient refuser l’accès à la motilité, régressent jusqu’au système perception pour former dans le rêve des sortes d’hallucinations. C’est au tour du sous-système pc/cs de “dormir”. — 4° Vient enfin l’hallucination qui correspond à un affaiblissement caratéristique du sous-système constitué par le moi. Le moi littéralement “ne se rend pas compte”, ne se compte pas : aussi l’halluciné “croit-il” entendre des voix, par exemple, c’est-à-dire ne sait pas qu’il en est lui-même l’auteur (mentalement ou effectivement) 

3.4.3. — Le but recherché de toute “régression” n’est autre que la satisfaction, le plaisir obtenu dans la réactivation d’une ou plusieurs traces inconscientes. On suppose donc que le but du rêve, comme de l’hallucination (les deux formes de la régression), est de revivre une perception de plus en plus originelle. Or que serait-elle sinon celle du premier objet du désir, le corps mythique de la mère, la “Chose” ? Seulement celle-ci est un mythe, et elle n’est apparue elle-même, originellement, que sous la forme d’une hallucination. Vient à sa place, dans l’hallucination “secondaire”, un objet de substitution, symbolisant très précisément ce qui manque à cette Chose pour apparaître réellement : c’est très classique­ment chez Freud le symbole phallique. Dans l’hallucination, ce qui peut paraître étrange, c’est son apparition dans le réel (et non plus comme symbole), ce qui ne peut s’expliquer que parce que le sujet en a perdu l’”usage”, ou plutôt le sens, et parce que précisément ce qui est rejeté, absent, forclos du symbolique fait retour dans le réel. “Le contenu de l’hallucination, si massivement symbolique, y doit son apparition dans le réel de qu’il n’existe pas pour le sujet”. (Lacan) 


3.5.0. - Conclusion 

3.5.1. — Notre propos est de savoir en quoi l’hallucination peut concerner de près ou loin, voire dans son principe même, la perception. Si la première perception se définit comme celle de la Chose, de la Mère, cette per­ception est au moins contaminée par le désir. Toute perception peut révéler cette part de nostalgie pour ce qui n’a jamais existé, la Chose, et donc a toujours plus ou moins à voir avec une hallucination. 

3.5.2. — Par ailleurs, non moins encom­brant est le caractère narcissique de la perception s’il est vrai, comme le dit Lacan, que “le reflet du sujet se trouve tou­jours quelque part dans tout tableau perceptif”— A la question “nos perceptions sont-elles fiables ?”, il faut donc ré­pondre qu’une structure dite “leurrante” y est d’abord manifeste, qui peut conduire soit aux hallucinations soit aux con­duites les plus égocentriques. Mais finalement nos perceptions ne sont pas autonomes. Elles sont donc fiables autant que le sont nos désirs, nos tendances, nos pensées, conscientes ou inconscientes, c’est-à-dire l’ensemble de notre personnalité, dont elles dépendent.