mardi 13 septembre 2011

Faut-il parler de la Culture ou des cultures ? (cours)

Niveau : terminales

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I - Qu'est-ce que la Culture ? Définition et problématique

1) Etymologie




Le mot "culture" vient du verbe latin "colere" qui signifie d’abord "cultiver son champ" ou plus généralement le lieu que  l'on habite. Le mot "colture" est pour sa part attesté en 1150. Mais cela implique aussi bien : mettre ce lieu en valeur, le soigner, le travailler. Il s'agit d'une activité à la fois transformatrice et valorisante. D'où, enfin, l'idée d'honorer, vénérer, comprise dans le noyau même du mot culture : "culte". Rendre un culte à un dieu, c'est honorer l'être qui habite un lieu et le protège. L'étymologie noue, dès l'origine du mot, un élément de fait ou "immanent" (habiter un lieu, un pays) et un élément de valeur ou "transcendant" (transformer et honorer ce lieu). La valeur ou la valorisation, l'enrichissement et le perfectionnement sont le propre de la Culture en général.
C'est ainsi qu'il faut entendre le verbe "se cultiver" appliqué à l'individu : se cultiver revient à se valoriser, s'améliorer, par l'instruction, l'éducation, la transmission des arts et des savoirs.

2) Définitions

Définissons la Culture, en général, comme l'ensemble des processus par lesquels l'homme transforme son environnement et se transforme lui-même en se perfectionnant, à la fois individuellement et collectivement.
- Pour un individula culture désigne l'ensemble de ses connaissances acquises par l’esprit. Elle s'assimile à l'éducation dans le domaine intellectuel (instruction) aussi bien que moral ou même affectif.
- Appliqué à la société, le mot culture désigne l'ensemble des règles et des valeurs présentes dans un groupe social. La notion voisine alors avec celle de civilisation. Elle se manifeste d'abord par une langue commune, puis par l'ensemble des coutumes et des institutions, des techniques et des savoirs, des croyances (comme la religion) et des représentations (comme l'art) forgés par une communauté.

3) Caractère principal du culturel : le symbolique

La culture est un système de représentations symboliques et s'appuie sur un langage. Le langage, c'est la langue + la parole, ou l'écriture. En effet pour être spécifiquement culturels, les processus de transformation évoqués doivent être symboliques, et pas seulement matériels. Une espèce animale peut bien transformer son environnement, on ne parlera guère de "culture", à peine plus de "travail." D'ailleurs le travail, considéré en lui-même, n'est pas à proprement parler un processus culturel mais une pratique, une activité simplement transformatrice ; si tout travail comprend malgré tout une dimension culturelle, c'est par rapport à tout ce qui peut s'y ajouter comme techniques, savoirs-faire, éléments symboliques, représentations, valeurs... C'est la dimension humaine du travail. Il est important, d'emblée, de caractériser la culture comme étant le pouvoir même des symboles, soit un moyen de communication et de transmission...

Emile Benveniste (20è)"Par la langue, l'homme assimile la culture, la perpétue ou la transforme. Or comme chaque langue, chaque culture met en oeuvre un appareil spécifique de symboles en lequel s'identifie chaque société. [...] C'est en définitif le symbole qui noue ce lien vivant entre l'homme, la langue et la culture."

Nous avons tout intérêt à considérer la culture pour ce qu'elle est, c'est-à-dire un système de représentations symboliques et non pas un ensemble de pratiques sociales ou d'actions à l'état "brut". Cette distinction devrait nous permettre, par exemple, de critiquer l'état d'une société (ses injustices, sa violence, etc.) sans que nous soyons obligés de remettre en cause l'ensemble de sa culture, ses traditions, sa "pensée" (même si au prime abord elles peuvent sembler liées).

4) L'universalité de la Culture

Ce caractère universel de la Culture peut s'entendre en deux sens.

1) Tous les hommes possèdent une culture. En effet le phénomène est universel, la marque même de l'espèce humaine. Il n'y a pas de peuples à l'"état sauvage" au point d'ignorer tout symbole, tout rite, toute règle. La violence ou la "barbarie" de certaines coutumes anciennes ne changent rien à l'affaire : ce sont toujours des coutumes (comme le cannibalisme) ! La culture est donc universelle chez l'homme, mais dans le même temps elle sépare l'homme de la Nature, c'est-à-dire de l'ensemble des phénomènes observables et des lois universelles qui les gouvernent. Qu'est-ce qui distingue, précisément, dans toute culture, le naturel et le culturel ? Jusqu'à quel point l'homme se distingue de la Nature, la Culture s'oppose à la Nature ? Que reste-il de naturel en l'homme ? Ce sera notre première question.

2) Par essence la culture rassemble les hommes, même si dans le même temps elle signe leur particularité. D'une façon générale - donc sauf exception confirmant la règle – toute forme de culture tend plutôt vers la communication, l'union, l'universel : si elle est la reconnaissance d'une identité, elle est aussi et surtout une ouverture à l'altérité, à la reconnaissance de l'autre. Enfin si tels ou tels éléments de culture sont toujours particuliers par leur origine, il n'est pas dit qu'ils doivent le rester, et ainsi peuvent-ils se faire universels par destination (par ex. la démocratie, inventée par les Athéniens, est devenu un modèle politique presque universel).

5) La particularité des cultures : un problème ?

En même temps on ne connaît pas deux peuples ayant exactement la même culture (sinon ils ne feraient qu'un) ; chaque culture est particulière. Elle signe l'identité d'un peuple, et c'est pourquoi a priori elle doit toujours être respectée. Néanmoins, cela n'empêche pas dans les faits une certaine concurrence, voire une incompréhension entre les cultures. "C'est une autre culture", dit-on... faute de comprendre.

Cela pose un problème, qui est celui de la reconnaissance des différences. Mais jusqu'à quel point ? Faut-il s'interdire tout à fait de juger les autres cultures ? Toutes les cultures se valent-elles ? Y a-t-il des critères humains universels dans lesquels toutes les cultures devraient se reconnaître ? Comment répondre à une telle question si l'on ne se donne pas, sinon un "modèle" de Culture, au moins une "Idée" de la Culture au-delà des cultures historiques particulières, ou bien alors un critère différent de celui de la culture, qui pourrait être celui de la Civilisation ? Ce sera notre deuxième problème.

Il était donc légitime de se poser la question : faut-il parler de la Culture ou plutôt des cultures ? "La" culture est une réalité anthropologique, "les" cultures sont des réalités ethnologiques. La particularité de chaque culture ne devrait pas contredire l'universalité de la Culture, justement si le propre de la culture en général est tout aussi bien l'affirmation d'une identité que le respect des différences. Pourtant ce n'est pas aussi simple. Aujourd'hui la "mondialisation" de la culture (au nom de quelle idée de la civilisation ?) est aussi un fait incontestable, autant que – par réaction – les particularismes farouches et les replis identitaires... Comment résoudre ces contradictions ?

La Culture en tant que phénomène universel, comme émancipation et valorisation de l'humain nous renvoie à l'opposition Nature / Culture : la Culture comme dépassement et même parfois Négation de la Nature (partie II) Ensuite, la question de savoir si toutes les cultures se valent ne pourra être traitée que sur la base d'une seconde distinction entre Culture et Civilisation (partie III).


II - La Culture est-elle une négation de la Nature ?

1) Définitions de la Nature

Evoquons et relativisons d'emblée la représentation naïve et immédiate de la nature comme "paysage", "campagne", "végétation"… La nature est aussi une Idée, à définir.

Etymologiquement, le mot nature combine les idées de naissance ("natura" en latin), de production et de croissance ("phusis" en grec).

La Nature, c'est d'abord l'ensemble des choses physiques et vivantes qui existent, abstraction faite des transformations que l'homme y a produites. L'homme lui-même, en tant qu'organisme vivant, fait certes partie de la Nature. 
 
Mais la "nature", plus précisément le "naturel" désigne aussi ce qui caractérise en propre une chose : son principe, son essence. A la nature en général, comprise comme nature extérieure, s'ajoute la nature d'une chose, comprise comme nature propre et intérieure, l'essence même d'une chose. Ainsi l'on peut parler d'une "nature humaine" ou d'une "nature propre" de l'homme. (Question à débattre cependant.)

2) Les représentations religieuses, philosophiques, et scientifiques de la Nature (bref historique)

Dans ses représentations primitives, la nature a d'abord été vue comme une sorte de divinité, une puissance créatrice. L'animisme, le paganisme, le panthéisme... tous ces termes offrent à des titres divers une vision globale de la nature comme puissance.

La philosophie et la science leur ont substitué une tout autre vision de la nature : celle-ci devient synonyme d'organisation, d'ordre, d'intelligence - ce sont les fameuses "lois de la nature". Eventuellement est la création révélatrice d'une intelligence (divine).

Dès l'antiquité, reprenant et rationalisant la vieille idée de "cosmos" (l'univers conçu comme un monde ordonné et clos), Aristote voit dans la nature un ordre essentiel : à la fois comme l'ensemble des choses qui présentent un ordre, et comme le principe actif et vivant qui ordonne chaque chose, qui lui donne son mouvement, sa forme, et même son lieu. Aristote oppose en ce sens la nature (phusis) au hasard (automaton). Cette théorie caractérise le "finalisme" : chaque chose naturelle existe individuellement en vue d'une fin qui lui est propre, et qui en même temps la dépasse.

L'homme du Moyen-âge, à la croisée des chemins - religieux, philosophiques et scientifiques - se représente la nature comme une sorte de livre à déchiffrer, comme si Dieu avait disposé un peu partout des énigmes. La nature est une sorte de carte au trésor remplie de symboles, où tout peut être relié à tout par analogie.

Puis les philosophes et les savants du 17è siècle développent une conception nettement plus rationnelle, mécaniste et mathématicienne de la nature. L'idée surgit que la nature fonctionnerait comme une sorte de machine parfaitement réglée. Et surtout les savants considèrent la nature comme un objet d'étude, dont la principale qualité est d'être mesurable, calculable, décomposable :

Galilée (17è) - "La nature est écrite en langage mathématique."
Descartes (17è) – "Sachez donc premièrement, que par la Nature je n'entends point ici quelque déesse, ou quelque autre sorte de puissance imaginaire, mais que je me sers de ce mot pour signifier la Matière même en tant que je la considère avec toutes les qualités que je lui ai attribuées comprises toutes ensemble (…)"

C'est Kant qui, au 18è siècle, fournit la définition philosophique la plus synthétique et la plus recevable, parce qu'elle intègre les deux aspects initiaux (nature extérieure, nature propre), en même temps qu'elle reprend et modernise l'idée d'"ordre naturel" en lui substituant la notion plus précise et plus conséquente de "loi universelle" : La nature ne connaît pas le chaos ou le hasard, elle se définit par ses lois ou ses constantes.

Kant (18è) - "La nature est l'ensemble des choses en tant que gouvernées par des lois universelles".

Donc, en résumé, il ne faut surtout pas confondre nature et réalité : la nature est déjà une détermination, une première détermination de la réalité.

3) Le problème de la "Nature humaine"

L'expression "nature humaine" ne désigne pas l'homme à l'"état naturel" ou l'aspect "naturel" de l'homme au sens physique et biologique, en l'occurrence le corps humain et d'éventuelles survivances animales. Au sens philosophique, la nature humaine équivaut à l'essence de l'homme, ce qui définit essentiellement un homme, ce qui ne peut lui être retiré sans qu'il perde immédiatement son humanité. On voit bien que cette caractéristique ne correspond pas à la part physique ou animale de l'homme. Il s'agit plutôt, paradoxalement, de ce qui ne trouve nulle part ailleurs dans la nature : l'intelligence ou la raison.

Aristote (A) – "L'homme est un animal rationnel".

C'est ainsi qu'Aristote définit l'être humain comme étant essentiellement possesseur d'une âme raisonnable. L'inconvénient d'une telle définition de la nature humaine, c'est qu'elle rabaisse les êtres - y compris humains : esclaves, enfants, femmes... - censés être défaillant rationnellement au rang de sous-hommes, d'êtres inférieurs !

A l'époque moderne, au XVIIè siècle, la plupart des philosophes proposent également une définition précise de la "nature humaine". Ainsi, pour Descartes ou pour Pascal, c'est la pensée (critère plus large que la seule raison) qui représente l'essence et la nature propre de l'homme.

Pascal (17è) - "L'homme est un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant".
Descartes (17è) – "Je connus de là que j'étais une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser".


Cela ne veut pas dire que l'homme se réduise à la pensée et que le corps ne compte pas ; Descartes comme Pascal reconnaissent l'union de l'âme et du corps, mais lorsqu'il s'agit de définir le propre de l'homme et de fixer sa priorité, c'est la pensée (ou l'âme) qui reprend le dessus.

Au XVIIIè siècle c'est encore la notion de nature humaine - quelque chose au fond comme une égalité essentielle des êtres humains - qui sous-tend les principes universalistes de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen. Ce texte insiste particulièrement sur la liberté essentielle de l'être humain. Mais les notions de liberté et de nature ne sont-elles pas contradictoires ? En effet une nature n'est pas autre chose qu'une détermination fixe, une permanence ; or il semble que l'homme se caractérise justement par sa mobilité essentielle, par sa faculté de se transformer et presque de se "créer" lui-même. C'est pourquoi les philosophes ont dû concilier l'essence de l'homme avec cette mobilité : c'est ce que Rousseau appelle la "perfectibilité". La perfectibilité, qualité essentielle de la nature humaine, fait de l’homme un être inachevé, devant se réaliser par lui-même. Le dépassement est inscrit dans la nature humaine, qui est finalement une disposition de l’homme à la culture. En effet qu'est-ce que cette auto-transformation sinon ce qu'on a appelé depuis le début : la culture ?

Jean-Jacques Rousseau (18è) - "Mais (…) sur cette différence de l’homme et de l’animal, il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation, c’est la faculté de se perfectionner ; faculté qui, à l’aide des circonstances, développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l’espèce que dans l’individu, au lieu qu’un animal est, au bout de quelques mois, ce qu’il sera toute sa vie, et son espèce, au bout de mille ans, ce qu’elle était la première année de ces mille ans."

3) La fiction d'un "état de nature" de l'Humanité

Jean-Jacques Rousseau (18è) – "Tant que nous ne connaîtrons point l'homme naturel, c'est en vain que nous voudrons déterminer la loi qu'il a reçue ou celle qui convient le mieux à sa constitution."

"L'état de nature" de l'humanité n'a pas la même signification que la "nature humaine" : cela ne correspond pas à une définition théorique de l'homme mais à une hypothèse sur son origine, son existence d'"avant" la culture ou la civilisation. Quelle peut être l'utilité d'une telle notion si la culture est posée comme principe même de l'existence humaine ? S'il y a des hommes, ils possèdent un minimum de culture, donc il ne peut pas y avoir d'"état de nature". L'homme à l'état animal était donc un animal, pas un être humain ! C'est pourquoi nous parlons de fiction ou d'hypothèse. Ce n'est pas une réalité, passé ou présente, mais une construction intellectuelle, le concept même de l'homme une fois qu'on a effacé de celui-ci toute donnée liée à l'évolution et à la civilisation. Aucun exemple ne saurait montrer ce qu'est ou ce qu'était l'"homme originel", l'"homme à l'état de nature". 'L''homme des bois" ou l'"enfant sauvage" peuvent bien se rencontrer ci ou là, mais ce n'est que par accident, suite à un abandon de la civilisation : la cause de cette aberration faussement "naturelle" reste bien culturelle !


Donc pourquoi imaginer un tel être fantomatique ou mythique ? Si les hommes n'ont cessé d'émettre des suppositions sur leurs origines lointaines, leur passé immémorial, c'est avant tout parce qu'ils s'interrogent sur le fondement et la valeur de leur culture. C'était comment à l'origine ? La nature originaire constitue le premier repère pour établir ce qui est bien ou mal, normal ou anormal. Elle peut être une valeur négative aussi bien qu'une valeur positive.
En Occident c'est d'abord une "vieille histoire" biblique : le paradis est souvent décrit comme une douce harmonie entre l'homme et la nature, puis avec le péché de désobéissance (lui-même dit "originel"), c'est toute la nature et pas seulement la nature humane qui devient corrompue. Depuis ces "évènements" originaires, il est entendu selon le christianisme et pour la plupart des philosophes jusqu'au XVIIIè siècle que l'homme "à l'état de nature" (le "sauvage" aussi bien que l'enfant) est un être non pas "innocent" mais corrompu, pécheur et finalement mauvais, qui doit d'abord être puni, puis redressé et éduqué sans la moindre faiblesse. A l'état de nature, "l'homme est un loup pour l'homme" écrit encore Hobbes, c'est pourquoi il est nécessaire de le contraindre par un pouvoir politique fort, car il vaut mieux être tyrannisé par un seul plutôt que de risquer de l'être par tous ("la guerre de tous contre tous", toujours selon Hobbes)... C'est encore ce que pensait Hegel :

Friedrich Hegel (19è) - " L'état de nature est l'état de rudesse, de violence et d'injustice. Il faut que les hommes sortent de cet état pour constituer une société qui soit État, car c'est là seulement que la relation de droit possède une effective réalité. Éclaircissement. On décrit souvent l'état de nature comme un état parfait de l'homme, en ce qui concerne, tant le bonheur que la bonté morale. Il faut d'abord noter que l'innocence est dépourvue, comme telle, de toute valeur morale, dans la mesure où elle est ignorance du mal et tient à l'absence des besoins d'où peut naître la méchanceté. D'autre part, cet état est bien plutôt celui où règne la violence et l'injustice, précisément parce que les hommes ne s'y considèrent que du seul point de vue de la nature. Or, de ce point de vue là, ils sont inégaux tout à la fois quant aux forces du corps et quant aux dispositions de l'esprit, et c'est par la violence et la ruse qu'ils font valoir l'un contre l'autre leur différence. Sans doute la raison appartient aussi à l'état de nature, mais c'est l'élément naturel qui a en lui prééminence. Il est donc indispensable que les hommes échappent à cet état pour accéder à un autre état où prédomine le vouloir raisonnable."

Mais au XVIIIè siècle, Jean-Jacques Rousseau fait subir à cette question une révolution étonnante : puisque que l'injustice du siècle se prévaut d'une supposée loi naturelle qui tend à justifier les inégalités, la domination nobiliaire, le "droit du sang", etc., faisons plutôt l'hypothèse inverse d'une nature originelle de l'humanité dictant l'égalité et une certaine liberté. Non pas que l'homme soit absolument juste et bon "à l'origine", mais c'est bien la société qui l'a rendu à ce point pervers et dominateur, notamment après que fût inventée la "propriété" tueuse d'égalité ; c'est donc la société - un contrat social - qui doit rétablir l'humanité dans ses fondements.

Jean-Jacques Rousseau (18è) – "Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu'ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou à embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique, en un mot tant qu'ils ne s'appliquèrent qu'à des ouvrages qu'un seul pouvait faire, et à des arts qui n'avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu'ils pouvaient l'être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d'un commerce indépendant. Mais dès l'instant qu'un homme eut besoin du secours d'un autre, dès qu'on s'aperçut qu'il était utile à un seul d'avoir des provisions pour deux, l'égalité disparut, la propriété s'introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu'il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l'esclavage et la misère germer et croître avec les moissons."

L'Ancien Régime vacillera sous le poids de telles idées qui posent d'emblée comme naturelles les valeurs qui seront celles de la Révolution de 1789 et de la République. Donc l'"état de nature" n'est qu'une fiction, mais une fiction politiquement et philosophiquement nécessaire. La Nature est devenue rien moins qu'une référence, une valeur positive pour la Culture. Cela ne veut pas dire que la culture copie la nature, ce serait plutôt l'inverse - Rousseau avec sa théorie du "Contrat social" affirme qu'il n'est pas question de "retrouver" l'hypothétique état naturel et qu'il faut plutôt assumer politiquement cette perte irrémédiable.

D'une façon générale on ne peut pas affirmer que la culture imite la nature, ou qu'elle aurait intérêt à le faire. Pour ce qui concerne les principales caractéristiques de la culture, elles font bien apparaître une différence et même une opposition nette entre la nature et la culture, la plupart du temps celle-ci prenant le contre-pied de celle-là.

4) Lois de nature et lois de culture : la prohibition de l'inceste

Claude Lévi-Strauss (20è) - "La nature, c'est tout ce qui est en nous par hérédité biologique ; la culture, c'est au contraire, tout ce que nous tenons de la tradition externe."

La nature est "ce qui est en nous par hérédité biologique" : c'est l'inné. La culture est "tout ce que nous tenons de la tradition externe" : c'est l'acquis. On ne peut rien contre la nature et contre l'hérédité. Par contre la culture est transmise (ou n'est pas transmise : cela reste contingent, dépendant de la volonté et des circonstances) par la société, les parents, l'éducation.

Les règles naturelles et les règles culturelles ne sont pas du tout fondées sur les mêmes principes : les premières sont universelles et décrivent ce qui est nécessairement, les secondes sont particulières et dictent - selon la volonté des hommes eux-mêmes - ce qui doit être ou ne doit pas être.

Cependant, la culture est un phénomène universel chez l'homme, on l'a dit, parce que l'homme vit en société, parce qu'il parle. Le langage est cet élément fondamental sur lequel la culture est bâtie. Or la société comme d'ailleurs le langage sont structurés par des règles. Les règles culturelles sont des soubassements structuraux parfois inconscients, elles ne sont pas comme les "lois" politiques établies consciemment par les hommes. C'est pourquoi, bien que chaque culture possède ses règles et ses caractéristiques, il existe un certain nombre de traits communs entre les cultures.

Claude Lévi-Strauss (20è) - "Posons donc que tout ce qui est universel chez l'homme relève de l'ordre de la nature et se caractérise par la spontanéité, que tout ce qui est astreint à une norme appartient à la culture et présente les attributs du relatif et du particulier. Nous nous trouvons alors confrontés avec un fait qui n'est pas loin à la lumière des définitions précédentes d'apparaître comme un scandale, nous voulons dire cet ensemble complexe de croyances, de coutumes, de stipulations et d'institutions que l'on désigne sommairement sous le nom de la prohibition de l'inceste. (…) Elle constitue une règle, mais une règle qui, seule entre toutes les règles sociales, possède en même temps un caractère d'universalité."

Notamment, selon l'anthropologue Claude Lévi-Strauss il existe au moins une règle commune à toutes les cultures, au point qu'elle peut paraître comme fondatrice de la culture en général : c'est la prohibition de l'inceste. Cette règle n'est pas comme les autres, elle est nécessaire et universelle - bien plus que l'interdiction du meurtre par exemple - comme une loi naturelle, mais elle est indéniablement la condition de toute culture, au point qu'elle pourrait être l'exacte frontière, le point de passage de la nature à la culture. L'inceste est la relation sexuelle entre des individus liés par un certain degré de parenté. Dans toutes les sociétés il y a des règles qui interdisent les unions incestueuses, aussi bien sous la forme de relations sexuelles que sous la forme de mariages officiels.
L'inceste est couramment pratiqué chez les animaux, alors pourquoi pas les hommes ? Les raisons morales souvent invoquées (c'est mal ! monstrueux ! contre-nature ! criminel !) ne sont pas guère convaincantes si on se place dans le contexte de sociétés anciennes pas forcément soucieuses de "principes moraux" ; les raisons biologiques connues aujourd'hui (les risques de dégénérescence et de malformations qui peuvent résulter de ces unions) sont justement trop "scientifiques" et trop récentes pour justifier un interdit antérieur à ces connaissances mêmes. Les raisons sont bien plus profondément sociologiques et même économiques. Il ne faut pas oublier que la société est fondée, dès l’origine, sur le principe des échanges matrimoniaux. A l'occasion des mariages, des biens sont échangés, quand ce n'est pas l'enfant (la fille...) qui est échangée pour une valeur équivalente à un bien matériel. C'est ainsi que les patrimoines, les communes, les nations s'enrichissent par l'apport d'éléments étrangers. La prohibition de l'inceste est capitale pour assurer le développement ou même la survie économique d'une communauté. (Notons que cette règle est tellement fondatrice, évidente, donc en un sens inconsciente, que la plupart des Etats omettent de signaler cet interdit - du moins dans son aspect sexuel - dans leur code juridique. Il ne faut évidemment pas confondre, comme on le fait souvent, l'inceste avec la pédophilie, laquelle est un crime perpétré sur mineur : mais la plupart du temps, l'inceste sexuel pratiqué entre majeurs consentants n'entraîne aucune conséquence judiciaire.)

5) La Culture, négation (disparition ?) de la Nature

Georges Bataille (20è) - "Je pose en principe un fait peu contestable: que l'homme est l'animal qui n'accepte pas simplement le donné naturel, qui le nie. Il change ainsi le monde extérieur naturel, il en tire des outils et des objets fabriqués qui composent un monde nouveau, le monde humain. L'homme parallèlement se nie lui-même, il s'éduque, il refuse par exemple de donner à la satisfaction de ses besoins animaux ce cours libre, auquel l'animal n'apporte pas de réserve. Il est nécessaire encore d'accorder que les deux négations que, d'une part, l'homme fait du monde donné et, d'autre part, de sa propre animalité, sont liées. Il ne nous appartient pas de donner une priorité à l'une ou à l'autre, de chercher si l'éducation (qui apparaît sous la forme des interdits religieux) est la conséquence du travail, ou le travail la conséquence d'une mutation morale. Mais en tant qu'il y a homme, il y a d'une part travail et de l'autre négation par interdits de l'animalité de l'homme."

Il s'agit bien d'une opposition, voire d'une négation de la nature par la culture ; non pas le résultat d'une évolution plus ou moins prévisible, mais une véritable rupture, opérée par le surgissement d'un phénomène foncièrement nouveau, sans équivalent dans la nature : l'ordre symbolique du langage. D'une certaine façon "le mot est le meurtre de la chose" comme l'écrit Lacan à la suite de Hegel. Le langage est négateur, il substitue à la chose un symbole, un signe (il "tue" symboliquement la chose). Donc la culture "règle son compte à la nature" en la déréglant totalement. Ainsi ce que nous offre la nature extérieure est par nous transformé, nié comme tel par le travail et la technique. Puis l'animalité en nous est à son tour niée par l'éducation, la religion, la morale, la société tout entière. Ces formes de négation (intérieure et extérieure) sont d'ailleurs essentiellement liées.

6) Que reste-t-il de naturel en l'homme ?

Que reste-t-il de naturel en l'homme ? Il semble que le culturel s'étende à toutes les dimensions de l'existence humaine, y compris à ce que la nature nous a légué : le corps. Ainsi l'habillement, la cuisine, sont évidemment des phénomènes culturels, des arts tout autant que des besoins. Il en va de même pour la sexualité : celle-ci ne conserve plus rien de naturel, totalement détachée de sa finalité reproductrice (malgré les injonctions de l'Eglise !), elle se pratique (de préférence...) n'importe où, n'importe quand, n'importe comment... L'homme ne semble plus posséder d'instinct à proprement parler (si toutefois l'on prend soin de distinguer pulsion et instinct). La parure du corps, le tatouage par exemple est une coutume ancienne, et le "piercing" n'a pas été inventé par la jeunesse d'aujourd'hui. Que nous réserve le futur proche en matière de modifications corporelles ? Le "Transhumanisme" désigne cette doctrine qui envisage une radicale transformation, voire une mutation physique de l'être humain grâce aux apports des nanotechnologies, implants d'organes artificiels et autres puces intra-corporelles... Par ce processus d'hybridation, l'homme deviendrait-il machine au fur et à mesure que la machine deviendrait intelligente ? On se doute que les questions d'ordre éthique sont aussi nombreuses dans ce domaine que les questions scientifiques !

7) L'utopie nécessaire d'un "retour à la nature"

Pourtant, l'envahissement de la nature par la culture n'est pas sans poser de réels problèmes. On se demande tout simplement si l'homme ne court pas ainsi à sa perte, s'il n'est pas entrain de pervertir le sens même de la civilisation. Qu'est-ce qu'une civilisation incapable de préserver la nature, au sens cette fois précis d'environnement ? La manière dont nous traitons la nature (les animaux, etc.) ne serait-elle pas révélatrice de notre véritable degré de civilisation ? L’on a pensée pendant un certain temps que l'homme pourrait "se rendre comme maître et possesseur de la nature" selon la célèbre (et si mal comprise) formule de Descartes ; mais aujourd'hui, le maître est pris à son propre piège ; nous devrions le savoir, il n'est rien de plus urgent ni de plus vital que de développer une culture écologique, une nouvelle culture pour la nature.

Nous avions présenté la notion d'"état de nature" comme un mythe nécessaire ; nous pourrions dire du "retour à la nature" qu'il est une utopie nécessaire... Evidemment, personne, pas même les plus fervents "défenseurs de la nature", ne souhaite "revenir" à quelque état primitif ou antérieur. Nous avons toujours cru, du moins en Occident, que la Nature était derrière nous, et que la Culture (y compris sous la forme d'une exploitation de la nature) était notre horizon, notre seul avenir. Et si la Nature (avec ce qu'elle implique aussi de liberté, de simplicité, de respect, d'authenticité) n'était pas un mythe dépassé, mais une nouvelle utopie ? Et si la nature était, non pas le passé de l'humanité, mais son avenir ? N'est-il pas stimulant de penser que l'animalité n'est pas dernière nous mais devant nous, comme une nouvelle sensibilité, une nouvelle manière d'habiter le monde ? Voici ce qu'en pense le "philosophe-agriculteur" Pierre Rabhi : 

 
Elever la Culture vers la Civilisation, relever ce défi, implique au moins de distinguer effectivement ces deux concepts. Il est temps d'affronter le problème de la valeur de la Culture et surtout des cultures.


II - Culture et Civilisation : toutes les cultures se valent-elles ?


1) A t'on le droit de juger une autre culture que la sienne ?

"C'est une autre culture"... Il est bien rare que, sous cette phrase souvent lancée avec une légère pointe d'ironie, ne se dissimule quelque jugement de valeur inavoué ou inavouable. Si l'on part du principe que la culture, en général, est civilisatrice et porteuse de valeurs, comment résister à la tentation comparer les cultures et donc de les juger ? On établit toujours plus ou moins consciemment, de manière plus ou moins fondée, une hiérarchie. Et ceci doublement. D'abord concernant la Culture, en général : lorsque nous affirmons d'une personne qu'elle est plus ou moins cultivée (voulant dire par là éduquée, instruite, etc.), nous opérons une évaluation, c'est-à-dire une distinction qualitative. Ensuite concernant les cultures, au pluriel : nous disons bien (ou du moins nous le pensons tout bas) que certains peuples sont plus "civilisés" que d'autres, en tout cas sous tels ou tels aspects.

La culture est un ensemble de représentations, de symboles, de croyances collectives, toute une tradition héritée et respectée. Elle représente l'identité ou l'âme d'un peuple, son être… Or on ne juge jamais une personne en soi, une identité, un être, on juge un acte. On ne porte pas de jugements sur ce que sont les hommes, mais sur ce qu'ils font. Donc nier ou rabaisser la culture d'un peuple, revient à nier l'existence ou l'identité de celui-ci. Par elle-même une culture est toujours respectable. Qui peut s'arroger le droit de juger, du haut de sa propre culture particulière ?

2) Pourquoi distinguer Culture et Civilisation ?

Donc a priori, clairement, une culture ne saurait être jugée. Pourtant certaines choses, idées ou coutumes nous paraissant liées à certaines cultures ne nous semblent pas acceptables. D'où la tentation de juger quand même. Et nous le faisons alors en fonction de critères moraux, juridiques ou philosophiques, que nous ne considérons pas comme appartenant à notre culture particulière mais comme étant universels. Toute la difficulté est là : y a-t-il des valeurs universelles, constitutives de l'Humanité, de la Civilisation en général ?
Or il semble bien en effet que la notion de Civilisation se détache, en la dépassant, de celle de Culture. Il semble bien que la civilisation englobe non seulement la culture, la pensée, mais également l'état réel global d'une société, sa justice, son raffinement, son développement, etc.
En effet s'i l'on reconnaît volontiers les "différences" de cultures, l'on parle plutôt de "degrés" de civilisation. Nous définirons plus précisément ce terme. Une chose est sûre : si une telle distinction entre culture et civilisation n'est pas effectuée, nous risquons de tomber dans un double piège : celui de l'ethnocentrisme ou celui du relativisme.

3) Le piège de l'ethnocentrisme  :confondre “sa” culture avec “la” Culture

Claude Lévi-Strauss (20è - "Habitudes de sauvages», «cela n'est pas de chez nous», etc. Autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson, cette même répulsion en présence de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères. Ainsi l'Antiquité confondait-elle tout ce qui ne participait pas de la culture grecque (puis gréco-romaine) sous le même nom de barbare ; la civilisation occidentale a ensuite utilisé le terme de sauvage dans le même sens. (…) Dans les deux cas, on refuse d'admettre le fait même de la diversité culturelle; on préfère rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit."

L'"ethnocentrisme" consiste à porter un jugement sur les cultures étrangères en fonction de nos propres valeurs, ce qui revient à supposer que notre culture est la meilleure de toutes, voire la seule... L'ethnocentrisme est un rejet de l'Autre qui s'explique, soit par la méconnaissance engendrant le mépris, soit par l'incompréhension radicale engendrant la haine. Comme l'explique Lévi-Strauss cela revient à rejeter l'autre en dehors de l'humanité, dans la barbarie ou la sauvagerie.

Cependant l'ethnocentrisme prend rarement la forme naïve d'une survalorisation de sa culture propre; elle consiste le plus souvent à mettre en balance une culture universelle – La Culture – et les cultures trop particulières, refermées sur elles-mêmes, jusqu'à les ramener justement au rang de non-cultures : cela dispense par conséquent de vanter sa propre culture particulière, il suffit de se réclamer de La Culture ! Or l'on ne peut s'empêcher de suspecter celui qui défend la Culture contre les cultures de promouvoir en réalité, par ignorance ou par choix délibéré, une culture particulière, la sienne ! De ce point de vue, nul ne peut nier une sorte de complexe de supériorité de la part de la culture européenne, souvent assimilée à la Culture : la culture intellectuelle jugée "supérieure" à la culture concrète, le rationalisme "supérieur" au symbolisme, la technique "supérieure" à l'artisanat, etc. Qu'est-ce qui caractérise l'Europe ? Une volonté, et sans doute une capacité réelle, à intégrer et à dépasser les particularismes ? Sans aucun doute, et l'on peut remercier en cela le génie grec associé au génie romain, d'avoir su tracer cette "voie". Mais dans quelles intentions réelles ? Et avec quel succès ? En suivant les leçons de l'Histoire, certains pourraient être tentés d'assimiler purement et simplement l'"universalisme militant" de la "vieille Europe avec une forme d'ethnocentrisme (le colonialisme serait un élément à charge parmi d'autres).

4) Le piège du relativisme : confondre les pratiques (sociales) et les représentations (symboliques)

En même temps, il faut se garder d'un danger inverse qui consiste à dire que tout se vaut (relativisme) et que tous les ingrédients culturels peuvent être mis sur un pied d'égalité. En effet le plus grand danger n'est pas de refuser tout jugement moral à propos du caractère propre d'une culture, puisqu'effectivement on ne la comprend bien qu'en lui appartenant. Le relativisme nocif consiste justement à placer sur un même plan ce qui relève d'un jugement moral et ce qui n'en relève pas, à confondre les pratiques et les idées, les coutumes effectives et les croyances, les actes et les représentations, les rites et les mythes, etc. Or nous avons prévenu qu'il était nécessaire de caractériser la culture avec une relative précision comme l'univers du symbolique et des représentations communes. Ce que ces symboles et ces représentations peuvent, par ailleurs, engendrer ou servir à justifier comme pratiques sociales ne rentre pas directement dans le cadre de la "culture" concernée. Si l'on confond action et représentation, tout jugement devient impossible. Or la barbarie existe effectivement, aussi bien "chez nous" qu'à l'étranger, et la condamner n'implique aucune discrimination culturelle comme le relevait Montaigne dans le chapitre 31 des célèbres Essais :

Montaigne (16è) - "Je pense qu'il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu'à le manger mort, à déchirer par tourments et par géhennes un corps encore plein de sentiment, le faire rôtir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux (comme nous l'avons non seulement lu, mais vu de fraîche mémoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion), que de le rôtir et manger après qu'il est trépassé."

Pensons par exemple à l'"excision" pratiquée encore aujourd'hui sur beaucoup de fillettes africaines : il ne s'agit en aucun cas d'une coutume "culturelle" (symbolique de quoi ?) mais simplement d'une pratique "de fait", simplement ancestrale, hypocritement reprise par la religion pour servir d'alibi à une domination masculine multimillénaire (puisqu'il s'agit de préserver cette domination en empêchant le plaisir féminin, en réduisant la femme à son statut d'épouse et de mère). Sur tous ces sujets il est clair que la morale (qui s'assoie sur l'égalité des personnes) prime sur la culture, surtout si l'on confond la culture avec ces pratiques. Il est encore plus clair que le Droit prime sur la coutume et c'est aussi en sens aussi que la Civilisation prime sur la Culture. Ces pratiques quasiment criminelles car  relevant de la torture, comme l'excision, heurtent légitimement notre sens de la justice et de l'égalité (chèrement acquises d'ailleurs) entre les hommes et les femmes. On peut se permettre de juger cela. 

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De même on peut juger sévèrement l’obligation faite aux femmes dans certains pays arabes de porter le voile (intégral ou non), et plus encore les multiples interdictions qui les frappe (comme faire des études, circuler seules, conduire une voiture…), au regard de la liberté individuelle et de l’égalité des hommes et des femmes telles que nous les revendiquons en occident. Mais si ces condamnations semblent justes, on aurait tort d'en tirer un jugement définitif et global sur la culture arabo-musulmane. Ce n'est pas directement cette religion ni cette culture qui sont en cause. Après tout le moyen-âge chrétien ne se montrait pas plus tolérant. D'ailleurs, que savons-nous exactement de la dignité et de la valorisation de la femme dans cette culture ? Le fait de voiler, réserver voire dissimuler la beauté féminine, est-ce réellement pire que son exposition marchande, provocatrice et parfois pornographique à la manière occidentale ? C'est précisément ce dernier point que nous ne pouvons pas nous permettre de juger, parce qu'il relève des représentations, des valeurs, d'un système symbolique tout entier. En revanche nous pouvons juger ce qui est fait - le plus souvent contrefait, usurpé, dans la violence - au nom de ces représentations. Bien souvent, en occident, on met "sur le dos" de l'Islam des pratiques qui ne relèvent pas directement de cette religion, mais de coutumes ancestrales et locales bien antérieures, pratiques qui seraient sans doute pires sans la règlementation religieuse.

Donc il y a bien des pratiques barbares, et cela dans tous les pays - si l'on tient que la barbarie est le contraire de la civilisation, et la sauvagerie le contraire de la culture. Des pratiques condamnables qui n'ont plus rien de culturelles dans la mesure où la dimension symbolique y est absente, déniée ou pervertie. 

5) Qu'est-ce que la Civilisation ?

La Civilisation n'est pas identique à la Culture, elle s'ajoute à la Culture : ce sont des valeurs communes et universelles, qui engagent l'humanité tout entière et plus seulement un peuple, mais aussi un respect de fait des personnes et des populations. D'une part ce sont les valeurs morales et politiques qui ne sont pas inscrites spontanément dans le tissu culturel et qu'il faut y ajouter par décision. D'autres part ce ne sont pas seulement des représentations ou des idées mais aussi des règles, des pratiques, des méthodes…. Peut-on établir une liste de ces critères ? Nous n'avons pas d'autre choix que de les repérer au sein même des cultures de tous les pays et de toutes les époques (faute de quoi nous retomberions dans l'ethnocentrisme). La civilisation est un ensemble de critères de raffinement et de développement qui caractérisent sociétés et cultures, bien sûr de façon différenciée. Certains peuples se sont plutôt distingués par leur raffinement (les asiatiques, notamment), d'autres plutôt par leur souci du développement (les occidentaux).

Mais dans tous les cas, dans "civilisation" on trouve la notion de "civilité", soit un ordre social éradiquant ou canalisant la violence, un mode de vie organisée tendant vers la concorde et une certaine justice.

La civilisation n'est pas un fait comme la culture mais un processus historique. De ce point de vue, la civilisation serait plutôt synonyme de progrès tandis que la culture serait synonyme de tradition. Quels sont donc ces indices de civilisation apparus au cours de l'Histoire de l'Humanité, qui d'un côté font partie intégrante de la culture et d'un autre côté s'ajoutent à elle ?

- On a souvent prétendu, non sans raison, que l'Ecriture était le premier critère de civilisation et de développement d'une société, justement pour son rapport intime avec l'Histoire. L'écriture est la mémoire d'un peuple, mais aussi la mémoire de l'humanité. Elle correspond à une certaine conscience de l'Histoire. (Cela ne veut pas dire que les cultures "orales" ne conservent pas toutes leurs richesses ; elles aussi s'ajoutent à la civilisation, mais n'en sont plus le vecteur.)

- Le second critère pourrait être religieux, et peut-être non sans rapport avec l'écriture. La capacité des cultures et des systèmes religieux en particulier à se réformer tout en durant est un bon indice : l'Hindouisme, par exemple, n'est pas ce bloc immobile de croyances dogmatiques qu'on imagine, c'est toute une région du monde et toute une culture baignant dans un profond climat de religiosité et de respect. Bien entendu elle connaît aussi ses blocages institutionnels, ses effets sociaux pervers et rétrogrades (les "intouchables"...). En Occident - notez qu'on parle de civilisation, et non de culture, occidentale - la civilisation s'est constituée avec de multiples matériaux culturels autour d'un phénomène historico-religieux dominant : le judéo-christianisme. Là encore, qu'on le veuille ou non, le critère civilisationnel est d'ordre religieux. Ce qu'apporte de décisif le monothéisme hébraïque est bien connu : en un mot, la découverte de la liberté humaine (le péché). Ajoutons : la référence à des Ecritures où la part historique, morale et juridique prime sur le mythe et le merveilleux, la foi en un Dieu unique et un culte qui se substitue aux rites innombrables et surtout la condamnation de la violence sacrificielle... Quant au christianisme, d'une part il humanise profondément la religion autant qu'il divinise l'homme (l''incarnation"), d'autre part il introduit un ordre moral nouveau impliquant - sans doute pour la première fois - l'humanité tout entière : l'altruisme universel, l'amour du prochain... Certes, cela aura servi aussi à justifier bien des atrocités, des conquêtes et des colonisations rimant bien difficilement avec civilisation... L'Islam, 3ème branche issue du tronc monothéiste, se constitue lui aussi dès l'origine comme un projet de civilisation, un projet théologico-politique où la fraternité ne serait pas un vain mot (malgré les aberrations extrémistes et autres récupérations terroristes).

- Le troisième critère décisif serait constitué par la philosophie, soit d'abord la décision typiquement philosophique de conférer à la raison seule la détermination de la vérité (contre la religion, de ce point de vue), progrès indéniable que l'on doit aux anciens grecs, mais aussi et comme conséquence le projet plus moderne d'une connaissance scientifique du monde, pour le transformer et améliorer les conditions de vie sur terre. Concernant la philosophie, ses ambitions sont universelles par essence (c'est l'essence de la raison) et elle ne peut que combattre les particularismes culturels en faveur de la Culture universelle de la Raison.

Edmund Husserl (20è) - "Les conservateurs, satisfaits dans la tradition, et le cercle des philosophes vont se combattre mutuellement, et leur combat va sûrement se répercuter sur le plan des forces politiques. Dès le début de la philosophie on commence à persécuter, à mépriser les philosophes. Et pourtant les idées sont plus fortes que toutes les forces empiriques. Ici il faut encore faire entrer en ligne de compte un nouveau fait : la philosophie tire sa croissance de son attitude critique universelle, dirigée contre toutes les données préalables de la tradition ; aussi n'est-elle limitée dans son extension par aucune barrière nationale (...). Ainsi la subversion de la culture nationale peut se répandre, d'abord à mesure que la science universelle, elle-même en voie de progrès, devient le bien commun des nations auparavant étrangères l'une à l'autre, et que l'unité d'une communauté scientifique et culturelle traverse de part en part la multiplicité des nations."

- Quant à la science et à la technique, il est incontestable, en dépit de critiques plus ou moins récurrentes, que le "confort" et le "progrès" technique - que l'on songe seulement au domaine médical - participent de l'idée même de civilisation. Il en va de même aujourd'hui avec les technologies de pointe et les nouveaux moyens de communication. La technique domine et structure la civilisation actuelle qui peut recevoir un certain nombre de qualificatifs, révélant pour le moins une certaine ambiguïté : matérialiste, mondialiste, médiatique, de plus en plus virtuelle …jusqu'à la future "civilisation des machines" imaginée par la science-fiction et qui signerait à proprement parler la fin de l'humanité. Il est clair que le danger fait aussi partie du destin de la civilisation.

- A ce "règne" de la philosophie et de la science, s'ajoute l'idée d'une "civilité" nouvelle : la démocratie (elle aussi inventée par les grecs). C'est peut-être sur ce point précis que la notion de civilisation se distingue le plus nettement de celle de culture. Nous nous permettons de le répéter : la civilisation se forge les valeurs morales et politiques qui ne sont pas inscrites spontanément dans le tissu culturel et qu'il faut y ajouter par décision. Aujourd'hui, il est difficile de ne pas associer à l'idée de civilisation les Droits de l'Homme et du Citoyen, malgré les origines européennes récentes de ce texte (d'ailleurs imparfait et contestable sous bien des aspects). C'est bien au nom des Droits de l'Homme qu'il n'est pas permis d'hésiter lorsqu'il s'agit de condamner certaines coutumes archaïques portant atteinte à l'intégrité physique des personnes par exemple.


Conclusion : la Culture et les cultures (solution)

La culture est très clairement la transformation de la nature et la transformation de l'homme par lui-même. Cela ne signifie pas que la nature puisse être éliminée de l'humaine condition : elle reste d'abord une origine, une condition de survie, un environnement à préserver, mais encore au-delà une valeur, une idée "à creuser".
Il y a bien des caractéristiques communes à toutes les cultures - le langage, l'élément symbolique, l'interdit de l'inceste, etc. - et cela suffit pour distinguer l'essence de la Culture des cultures particulières. La notion de Culture, existe donc.
En tant qu'elles représentent l'identité d'un groupe social, toutes les cultures sont respectables. On ne devient pas "barbare" à cause de sa culture autochtone ; au contraire c'est quand on oublie sa propre culture, ses racines, que l'on peut verser dans le non-sens et la barbarie. La notion distincte de civilisation permet d'ajouter à chaque culture des valeurs universelles qui sont autant de ponts entre les cultures. De plus, un peuple est d'autant plus civilisé qu'il respecte sa propre culture ainsi que celle des autres. Le meilleur de la civilisation n'est-il pas atteint avec le mélange et le métissage des cultures ? C'est encore une proposition qui ne manquera de faire débat, tant la peur d'y perdre son identité est grande. Comme si l'identité n'était pas déjà un mélange…