samedi 20 septembre 2014

La Philosophie en Terminale III - Qu’est-ce que la philosophie ?



1.0.0. - Représentations communes et anecdotes

1.1.0. -“Voir les choses avec philosophie

Ou bien : "il faut prendre les choses avec philosophie" ! Bien sûr ces expressions ne sont rien d'autre que des “lieux-communs” ou des “clichés”, guère plus subtils ou profonds que la maxime “dans la vie faut pas s’en faire”. Or cette dernière formule révèle soit un optimisme niais, soit une forme de fatalisme qui semblent tout le contraire de la philosophie ! Cela ne semble pas très sérieux, et surtout, dans ces conditions, en quoi la philosophie serait-elle une discipline enseignable ?

1.2.0. - Bonne ou mauvaise image du philosophe ?
- Diogène (à propos de) – « Ayant vu un jour une souris qui courait sans se soucier de trouver un gîte, sans crainte de l'obscurité, et sans aucun désir de tout ce qui rend la vie agréable, il la prit pour modèle et trouva le remède à son dénuement. Il fit d'abord doubler son manteau, pour sa commodité, et pour y dormir la nuit enveloppé, puis il prit une besace, pour y mettre ses vivres, et résolut de manger, dormir et parler en n'importe quel lieu. (...) Il s'étonnait de voir les grammairiens tant étudier les mœurs d'Ulysse, et négliger les leurs, de voir les musiciens si bien accorder leur lyre, et oublier d'accorder leur âme, de voir les mathématiciens étudier le soleil et la lune, et oublier ce qu'ils ont sous les pieds, de voir les orateurs pleins de zèle pour bien dire, mais jamais pressés de bien faire, de voir les avares blâmer l'argent, et pourtant l'aimer comme des fous. (...) Il affirmait opposer à la fortune son assurance, à la loi sa nature, à la douleur sa raison. Dans le Cranéion [une colline de Corinthe], à une heure où il faisait soleil, Alexandre le rencontrant lui dit : «Demande-moi ce que tu veux, tu l'auras.» Il lui répondit : «Ôte-toi de mon soleil !» (...) Il se promenait en plein jour avec une lanterne et répétait : «Je cherche un homme.»»
Le personnage du philosophe est à la fois admiré comme un sage et ridiculisé comme un "doux rêveur" , un marginal… à l’image de "Diogène-le-chien", tout à tour sublime et ridicule. Diogène est "sage" en ce sens qu’il dénonce l’hypocrisie des conventions sociales en se fondant sur la seule raison et sur la "nature". Il apparaît comme le champion de l'honnêteté, de l'authenticité et finalement de la vérité. Quoi de plus moral finalement que la conduite de Diogène, malgré ses provocations, son aspect asociable ? Il est permis de voir dans ce "courage de la vérité" la vertu cardinale du philosophe, même si, en l'occurrence, l'assimilation du "vrai" et du "naturel" reste discutable.
Un autre préjugé courant à propos des philosophes les présente comme des personnages sempiternellement "distraits", "dans les nuages", par conséquent décalés par rapport à la réalité et inadaptés au monde de l’action.
- Platon – «Thalès observait les astres et, comme il avait les yeux au ciel, il tomba dans un puits. Une servante de Thrace, fine et spirituelle, le railla, dit-on, en disant qu'il s'évertuait à savoir ce qui se passait dans le ciel, et qu'il ne prenait pas garde à ce qui était devant lui et à ses pieds. La même plaisanterie s'applique à tous ceux qui passent leur vie à philosopher. Il est certain, en effet, qu'un tel homme ne connaît ni proche, ni voisin ; il ne sait pas ce qu'ils font, sait à peine si ce sont des hommes ou des créatures d'une autre espèce ; mais qu'est-ce que peut être l'homme et qu'est-ce qu'une telle nature doit faire ou supporter qui la distingue des autres êtres, voilà ce qu'il cherche et prend peine à découvrir.»
C’est encore cette image qu'ont reprise les fameux humoristes britanniques Monty-Python dans ce court-métrage irrésistible où l’on voit s’affronter deux équipes de philosophes-footballeurs plutôt singuliers… :.



2.0.0. - "L'Amour de la Sagesse"

2.1.0. - Etymologie

2.1.1. - Philo-sophia est l’Amour de la sagesse (du verbe philein, aimer, et de sophia, sagesse). Philo-sophos s’oppose ainsi, par exemple, à philo-somatos (amour du corps), ou bien à philo-edenos (amour des plaisirs).

2.1.2. – Première remarque : cet amour est synonyme de « désir » ou encore de recherche, voire d'étude. Celui qui désire la sagesse ne la possède pas. Seul le Dieu est Sophos, sage. Cela implique donc un parcours d’apprentissage, une étude. Le philosophe n’est pas le « vieux sage » africain, rempli d’expérience. Ce n’est pas un « maître » accompli comme le sage oriental, un demi-dieu comme le Bouddha…

2.2.0. - La connaissance des principes vrais
René Descartes - « Ce mot de philosophie signifie l’étude de la sagesse, et (...) par sagesse on n’entend pas seulement la prudence dans les affaires, mais une parfaite connaissance de toutes les choses que l’homme peut savoir, tant pour la conduite de sa vie que pour la conservation de la santé et l’invention de tous les arts. (…) Il n’y a véritablement que Dieu seul qui soit parfaitement sage, c’est-à-dire qui ait l’entière connaissance de la vérité de toutes choses ; mais on peut dire que les hommes ont plus ou moins de sagesse à raison de ce qu’ils ont plus ou moins de connaissance des vérités plus importantes. »
2.2.1. - Deuxième remarque. Il faut écarter les sens ordinaires du mot « sagesse » : prudence, calme, ou simple conformité aux règles (sois sage = obéit !). Cette sagesse est présentée par les grecs comme une Connaissance, et pas seulement comme une qualité morale ou un savoir-faire pratique. Ce n’est pas non plus la connaissance de toutes choses, mais la connaissance théorique des principes qui permettent la compréhension du monde et de l’homme. Cette connaissance repose sur l’exercice de la raison naturelle, elle s’écarte donc de toute forme de croyance comme la religion.

2.3.0. - Une science libre
Aristote – « Ce fut l’étonnement qui poussa, comme aujourd’hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques. Au début, ce furent les difficultés les plus apparentes qui les frappèrent, puis, s’avançant ainsi peu à peu, ils cherchèrent à résoudre des problèmes plus importants, tels les phénomènes de la Lune, ceux du Soleil et des Étoiles, enfin la genèse de l’univers. (...) Ainsi donc, si ce fut pour échapper à l’ignorance que les premiers philosophes se livrèrent à la philosophie, il est clair qu’ils poursuivaient la science en vue de connaître et non pour une fin utilitaire. Ce qui s’est passé en réalité en fournit la preuve: presque tous les arts qui s’appliquent aux nécessités, et ceux qui s’intéressent au bien-être et à l’agrément de la vie, étaient déjà connus, quand on commença à rechercher une discipline de ce genre. Il est donc évident que nous n’avons en vue, dans la Philosophie, aucun intérêt étranger. Mais, de même que nous appelons homme libre celui qui est à lui-même sa fin et n’existe pas pour un autre, ainsi cette science est aussi la seule de toutes les sciences qui soit libre, car seule elle est à elle-même sa propre fin. »
Exploitant un « désir de savoir » naturel chez l’homme, la philosophie consiste à s’interroger sur les choses de l’existence sans que cela réponde à une nécessité vitale ou à une utilité pratique, seulement dans le but de chercher du sens à ce que l’on vit. En réalité, il ne s’agit pas non plus d’une activité de l’esprit « pour rien », mais d’une activité « pour soi », ce qui est la définition même de la liberté.
2.4.0. - Une affaire personnelle
- Husserl - "Quiconque veut vraiment devenir philosophe devra "une fois dans sa vie" se replier sur soi-même et, au-dedans de soi, tenter de renverser toutes les sciences admises jusqu'ici et tenter de les reconstruire. La philosophie - la sagesse - est en quelque sorte une affaire personnelle du philosophe. Elle doit se constituer en tant que sienne, être sa sagesse, son savoir qui, bien qu'il tende vers l'universel, soit acquis par lui et qu'il doit pouvoir justifier dès l'origine et à chacune de ses étapes, en s'appuyant sur ses intuitions absolues."
Le paradoxe de la réflexion philosophique, c’est qu’elle doit être à la fois absolument personnelle (personne ne peut penser ou réfléchir à notre place) et nécessairement universelle : elle tend vers la vérité, une vérité qui puisse valoir pour tous. Par exemple, si j’affirme : le bonheur, c’est pour moi d’aimer et d’être aimé, je sous-entend et j’affirme : un homme (en général) est heureux quand il aime et quand il est aimé.

3.0.0. - Clarification et définitions : les 3 sens

3.1.0. - 1er sens, sens “pratique” (hérité du sens commun) : la philosophie est une sorte de qualité ou de vertu morale, une sagesse personnelle permettant d’accéder au bonheur.
- Alain : « C’est une disposition de l’âme qui d’abord se met en garde contre les déceptions et humiliations, par la considération de la vanité de presque tous les biens et de presque tous les désirs. »
- Lalande : « Disposition morale consistant à voir les choses de haut, à s’élever au-dessus des intérêts individuels et, par suite, à supporter avec sérénité les accidents de la vie. »
- Epicure – « La philosophie n’est pas une science pure et théorique, c’est une règle pratique d’action ; bien plus, elle est elle-même une action, une énergie qui procure, par des discours et des raisonnements, la vie bien heureuse. »
3.2.0. - 2è sens, sens “idéologique” : une philosophie est une représentation générale du monde, une “vision des choses” (“ma philosophie”).

Un ensemble d’idées sur l’homme et le monde, une « façon de voir les choses » à chaque fois personnelle. Chacun a « sa » philosophie comme chacun possède « sa » culture… Mais cette définition est encore trop proche de la croyance, ou de la simple opinion personnelle. Si la philosophie se réduisait à cela, pourquoi l’enseignerait-on ?

3.3.0. - 3è sens, sens “théorique” : la philosophie est une discipline intellectuelle, enseignable, ayant une visée universelle.

On n’enseigne pas « une » philosophie, mais « la » philosophie. Ce qui implique deux constantes.
1) Une manière de procéder universelle : le raisonnement et la réflexion, le questionnement et la discussion, en principe accessibles à tous, sur la base d’un minimum d’acquis culturel. On apprend donc proprement à philosopher.
2) Un ensemble de domaines ou de questions elles-mêmes universelles, à propos desquelles se formulent des Idées, des thèses ou des théories qui prétendent à la vérité (même si parfois elles se contredisent). Dans le cadre de l’enseignement de la philosophie en terminale, cet ensemble forme un programme relativement précis.

4.0.0. -  Origine et histoire de la philosophie

4.1.0. - Le commencement de la philosophie

Sous cette forme clairement définie, la philosophie – c'est un fait – n'a pas toujours existé ; elle est historique aussi en ce sens qu'elle a eu un commencement. Certes la raison est propre à l'être humain en général, mais la décision de conférer à la seule pensée rationnelle la détermination du vrai - la raison universelle, présente en chaque homme, plutôt que les mythes ou les préjugés propres à chaque peuple -, cette décision historique incombe aux Grecs à partir des VIè et Vè siècle avant J.-C. Par ailleurs il est évident que l'"invention" de la démocratie par les Athéniens, en matière de politique, n'est pas étrangère à ce choix en faveur de la discussion rationnelle.



4.2.0. - Le démon de Socrate
- Hegel – « En appelant Sagesse la conviction qui détermine l'homme à agir, Socrate a attribué au sujet, à l'encontre de la patrie et de la coutume, la décision finale, se faisant ainsi oracle, au sens grec. Il disait qu'il avait en lui un "daimon" qui lui conseillait ce qu'il devait faire et qui lui révélait ce qui était utile à ses amis. Le monde intérieur de la subjectivité en paraissant a provoqué la rupture avec la réalité. Si Socrate lui-même, il est vrai, accomplissait encore ses devoirs de citoyen, la vraie patrie pour lui n'était pas cet État actuellement existant et la religion de celui-ci, mais le monde de la pensée. Alors fut soulevée la question de l'existence des dieux et de leur nature. »
4.2.1. - S'il faut attribuer à un homme en particulier la paternité de la philosophie, il s'agit indiscutablement de Socrate (né en 470 avant J.-C.). La référence de Socrate à un « démon » constitue une forme d’ironie, car le seul démon dont se réclamait Socrate était justement sa raison. Dans la citation de Hegel, les termes de « sujet », « monde intérieur », « subjectivité », « pensée », indiquent qu’une révolution s’est opérée ave Socrate : désormais la vérité ne vient plus du dehors, de la société ou de la religion, mais de soi et de sa raison. Il ne s'agit même plus seulement d'acquérir et de "vendre" un savoir extérieur à soi-même, comme le prétendaient les Sophistes, mais de se questionner soi-même et de mettre à l'épreuve son propre savoir.

4.3.0. - Philosophie et culture occidentale

Conséquence de cette détermination historique, on peut aller jusqu'à soutenir que la philosophie est et a toujours été occidentale. Bien sûr les autres peuples ont très tôt (plus tôt même, dans certains cas comme la Chine) développé une pensée structurée destinée à rendre compte des lois de ce Monde, mais cette pensée souvent très élaborée reste inféodée finalement à une vision religieuse, de sorte que la Raison n'y apparaît pas véritablement autonome.

4.4.0. - L'Histoire de la philosophie : antique, moderne, contemporain...

C’est un fait que la philosophie a une histoire (les "idées" ont une histoire : il est bon de s'en rappeler !) : on la découpe généralement en 3 périodes. 1) l'Antiquité et le Moyen-Age, 2) l'époque classique et moderne, 3) l'époque contemporaine.

4.4.1. - Le mot "Antiquité" ne désigne pas seulement une période chronologique, en philosophie c'est aussi une certaine vision du monde, justement forgée par les philosophes - mais en tant qu'ils font eux aussi partie d'une époque, d'une histoire, de sorte que si la pensée des philosophes façonne l'histoire, elle en est tout aussi bien le reflet ou la conséquence. Pour faire très vite, disons que les idées "antiques" font beaucoup référence à une "nature" et, justement, au caractère intemporel des choses ; tandis que les idées du "Moyen-Age" sont très marquées par la spiritualité chrétienne et la quête de l'Eternel.

4.4.2. - - Ceux que l'on appelle les "classiques" et les "modernes" sont essentiellement des "humanistes" qui, à partir de la Renaissance et jusqu'au 18è siècle, placent enfin l'Homme (et non plus la Nature ou Dieu) au centre de leur réflexion. Si "classique" évoque la recherche d'une certaine "mesure dans les formes", "moderne" met plutôt l'accent sur le changement et surtout sur la subjectivité (la pensée personnelle).

4.4.3. - Enfin le mot "contemporain" contient un piège, celui d'être confondu avec "actuel" ou "présent" : la période contemporaine en philosophie commence au 19è siècle. Hegel par exemple (philosophe allemand du 19è) est "contemporain" : on peut dire que les idées "contemporaines" sont souvent tournées vers l'Histoire, ou marquées par le souci de la « réalité historique » en général. – Quant aux philosophes actuels, c'est-à-dire "vivants", ils ne sont tout simplement pas au "programme" – car comment déterminer qui mérite de figurer dans une liste aux côtés de Socrate et de Kant ? Seul le temps peut le dire. Ils en va des philosophes comme des héros : ils ne sont déclarés "grands" que lorsqu'ils sont morts et enterrés !

Graphe de l'histoire de la philosophie
A visionner en grand sur le site :  http://pegasusdata.com/2012/08/05/analyse-de-reseau-modeliser-lhistoire-de-la-philosophie/