samedi 15 octobre 2011

"C'est pour vous que je fais ça"

Ce sont les paroles (ou "je le fais pour vous", selon les témoignages) qu'aurait dites cette femme professeure de mathématiques, qui s'est récemment immolée par le feu à Béziers, en pleine cour de récréation, et qui bien sûr en est morte… Ce n'est pas un suicide ordinaire : on ne se fait brûler vive publiquement dans un lycée, comme on va se jeter au fond d'un puits à l'abri des regards. On n'accomplit pas ce type d'acte simplement "pour mourir", ni même seulement par désespoir, mais pour témoigner d'une douleur extrême, par et dans la douleur. Il s'agit d'une mise à mort publique, un acte symbolique authentiquement sacrificiel, parfaitement conscient et réfléchi, accompli pour les autres et pour délivrer un message d'une exceptionnelle gravité.
 
Peut-on ne pas entendre ce message malgré son urgence absolue ? Ne pas l'ébruiter ? Or l'on peut constater un silence assourdissant autour de cet acte qui, pour le moins, aurait dû faire évènement, et dont la possibilité même devrait être un scandale. Par ailleurs le relater au titre d'un vulgaire "fait divers" relève d'une totale indignité. L'on ne s'étonnera pas que les autorités tentent de minimiser l'affaire : surtout ne pas mettre en cause l'Education nationale, le gouvernement. Cette femme avait des problèmes "psychologiques" et des difficultés professionnelles, nous dit le ministre : non seulement les premières ne sont pas avérées (d'après les témoignages qui commencent à affluer), mais leur seule évocation a quelque chose d'obscène vu la détermination dont cette femme a fait preuve. Elle a choisi de s'immoler dans une cour de récréation, elle a donc clairement voulu témoigner de très graves difficultés professionnelles, et pas seulement à titre personnel. "C'est POUR vous que je fais CA" a-t-elle dit, en s'enflammant… N'est-ce pas suffisamment clair ?
 
Ah ? il y a donc des problèmes dans l'éducation nationale ? Oui et ils sont dus pour une large part au manque de moyens HUMAINS (non matériels), aux classes surchargées, à la pression insupportable que cela génère chez les professeurs comme chez les élèves. On évoque avec raison l'indiscipline et les incivilités de certains élèves, des établissements entiers laissés à l'abandon, etc., mais l'on refuse de fournir l'encadrement éducatif nécessaire justement pour lutter contre ces fléaux (mais des gendarmes et bientôt des sociétés privées de sécurité, oui !). Qu'attendons-nous pour l'entendre ? Cette femme pouvait-elle FAIRE DAVANTAGE pour le faire entendre ? Elle n'a pas d'abord accusé ou mis en cause ses élèves, elle a interpellé la société et les responsables politiques (elle n'a pas dit "c'est à cause de vous", mais bien "c'est pour vous" !). Son acte est essentiellement un acte militant et politique, et il devra bien un jour être honoré comme tel (honoré mais évidemment pas "glorifié", il ne s'agirait pas d'en faire un  modèle d'action).
 
Le gouvernement est sourd, le Ministre ne s'est pas excusé, le Président n'a pas daigné en parler… Mais nous ? Enseignants, parents, citoyens ? Qu'attendons-nous pour réclamer - au moins symboliquement - la démission de Luc Chatel pour incompétence et mise en danger de la vie d'autrui ? Faut-il attendre qu'un ELEVE désespéré passe à l'acte et s'immole à son tour ? Cela pourrait aussi bien se produire tant les problèmes des élèves et ceux rencontrés par les enseignants sont systémiquement liés. Ils se traduisent par les mêmes symptômes : ennui, stress, anxiété, agressivité, "pétages de câbles" divers et variés. Les causes sont fondamentalement identiques et tiennent à la déshumanisation croissante des rapports sociaux. C'est un fait que dans le système éducatif français, l'humain n'est plus au centre, l'humain est sacrifié, raréfié, surexploité, et désormais c'est l'administration qui gouverne, de plus en plus tyranniquement. Le cynisme et l'autoritarisme de certains recteurs chouchous du gouvernement n'ont aujourd'hui plus de limites.
 
Ignorer la globalité du problème reviendrait à rejeter la responsabilité de ce drame sur les élèves, ce qui serait à la fois injuste et lâche. Et si le scandale des scandales arrivait un jour, à savoir le suicide d'un enfant ou d'un adolescent dans de telles conditions extrêmes, n'exigerions-nous pas alors la démission des plus hauts représentants de l'Etat ? Essentiellement l'école est faite par des enseignants pour l'éducation et l'instruction des élèves. C'est pour eux qu'il faut d'abord réagir, pour leur sécurité et leur avenir. Il ne s'agit nullement de "plaindre" les enseignants (d'autres sont plus à plaindre, c'est vrai aussi) mais de prendre la mesure d'un problème gravissime. Aujourd'hui en France, le suicide et le désespoir se sont immiscés dans ce qui devrait au contraire perdurer comme un sanctuaire : l'école de la République.
 
Récemment, suite à une agression d'un des leurs survenue dans un train, les cheminots se sont immédiatement mis en grève, ou ont fait valoir leur droit de retrait. Dans un lycée français, une enseignante se fait brûler vive, se sacrifie publiquement en s'infligeant la pire souffrance, et nous ne réagirions pas ? Les autorités n'auraient pas de comptes à rendre ? Pourquoi les syndicats eux-mêmes n'appellent-ils pas clairement à une action de protestation, à une marque forte de solidarité ? Apparemment il faudra se contenter de déclarations purement formelles, de vagues condoléances, mais rien de politique. Heureusement une coordination enseignante appelle à un débrayage national le JEUDI 20 OCTOBRE A 10H, en guise d'hommage et de commémoration, dans tous les établissements de France. C'est bien le minimum, en effet…