samedi 3 décembre 2011

TD sur l'ART


I. - Le jugement de goût : "les goûts et les couleurs…"

" En ce qui concerne l'agréable, chacun consent à ce que son jugement, qu'il fonde sur un sentiment personnel et privé, et en vertu duquel il dit d'un objet qu'il lui plaît, soit du même coup restreint à sa seule personne. C'est pourquoi, s'il dit : "Le vin des Canaries est agréable", il admettra volontiers qu'un autre le reprenne et lui rappelle qu'il doit plutôt dire : "cela est agréable pour moi" ; et ce, non seulement pour ce qui est du goût de la langue, du palais et du gosier, mais aussi pour ce qui peut être agréable aux yeux ou à l'oreille de chacun. (…) A chacun son goût (pour ce qui est du goût des sens). Il en va tout autrement du beau. Il serait (bien au contraire) ridicule que quelqu'un qui se pique d'avoir du goût songeât à s'en justifier en disant : cet objet (l'édifice que nous avons devant les yeux, le vêtement que porte tel ou tel, le concert que nous entendons, le poème qui se trouve soumis à notre appréciation) est beau pour moi. Car il n'y a pas lieu de l'appeler beau, si ce dernier ne fait que de lui plaire à lui. S'il affirme que quelque chose est beau, c'est qu'il attend des autres qu'ils éprouvent la même satisfaction ; il ne juge pas pour lui seulement mais pour tout le monde, et il parle alors de la beauté comme si c'était une propriété des choses. " Emmanuel Kant (18è)

1) A quels objets s'applique la distinction faite par l'auteur entre l'"agréable" et le "beau" ?
2) Pourquoi l'auteur n’admet-il pas la formule "à chacun son goût" en ce qui concerne le Beau ? Comment le justifie t-il ?
3) Les trois jugements suivants sont-ils également vrais ? : "La Joconde est un tableau magnifique", "Tuer son prochain est un crime", "Deux et deux font quatre".



II. – La beauté pure et l'abstraction

Celui qu'on aura guidé jusqu'ici sur le chemin de l'amour, après avoir contemplé les belles choses dans une gradation régulière, arrivant au terme suprême, verra soudain une beauté d'une nature merveilleuse, celle-là même, Socrate, qui était le but de tous ses travaux antérieurs, beauté éternelle qui ne connaît ni la naissance ni la mort, qui ne souffre ni accroissement ni diminution, beauté qui n'est point belle par un côté, laide par un autre, belle en un temps, laide en un autre, belle sous un rapport, laide sous un autre, belle en tel lieu, laide en tel autre, belle pour ceux-ci, laide pour ceux-là ; beauté qui ne se présentera pas à ses yeux comme un visage, ni comme des mains, ni comme une forme corporelle, ni comme un raisonnement, ni comme une science, ni comme une chose qui existe en autrui, par exemple dans un animal, dans la terre, dans le ciel ou dans telle autre chose ; beauté qui, au contraire, existe en elle-même et par elle-même, simple et éternelle, de laquelle participent toutes les autres belles choses, de telle manière que leur naissance ou leur mort ne lui apporte ni augmentation, ni amoindrissement, ni altération d'aucune sorte. Quand on s'est élevé des choses sensibles par un amour bien entendu des jeunes gens jusqu'à cette beauté et qu'on commence à l'apercevoir, on est bien près de toucher au but ; car la vraie voie de l'amour, qu'on s'y engage de soi-même ou qu'on s'y laisse conduire, c'est de partir des beautés sensibles et de monter sans cesse vers cette beauté surnaturelle en passant comme par échelons d'un beau corps à deux, de deux à tous, puis des beaux corps aux belles actions, puis des belles actions aux belles sciences, pour aboutir des sciences à cette science qui n'est autre que la science de la beauté absolue et pour connaître enfin le beau tel qu'il est en soi. " (Platon, Le Banquet)

1) Qu'est-ce que la "beauté intérieure" ? Est-elle sans rapport avec la beauté extérieure, physique ? De quelle façon l'amour est-il associé à la beauté ? Qu'est-ce que, finalement, cette beauté "surnaturelle" qu'évoque Platon ?
2) A la lumière de ce qui précède, faites les distinctions suivantes : "joli", "beau", "sublime". Quels sont les critères qui différencient ces termes et à quoi s'appliquent-ils ?
3) Considérez l'œuvre ci-dessous, le célèbre "Carré blanc sur fond blanc" de Malevitch (1918) qui déclare avoir peint "le monde blanc de l'absence" : pensez-vous qu'elle puisse illustrer la conception du Beau idéal selon Platon ? et plus généralement comment peut-on justifier l’Abstraction en peinture et dans les arts ?






4) Considérez ensuite le fait divers suivant et répondez aux deux questions :

 (Extrait de l'hebdomadaire l'Express du 16 août 2007)

" Indy Sam, jeune française d’origine cambodgienne, a-t-elle commis un crime ? Saisie par la beauté d’une œuvre du peintre américain Cy Twombly exposée à la Collection Lambert, à Avignon, elle a embrassé la toile, laissant sur elle la trace de son rouge à lèvres. Il s’agit de "viol", de "vandalisme", selon le directeur de la collection, Eric Mézil. Mais selon la jeune femme, qui se dit elle-même artiste, il s’agit d’un "témoignage du pouvoir de l’art". Et "le tableau est encore plus beau" marqué de cette "tache rouge sur l’écume blanche".
Pour comprendre l’émoi suscité par cette affaire, jusque dans les pages « Débats » du Monde, il faut préciser que le tableau en question est blanc. Donc nul et non avenu, pour certains détracteurs de l’art contemporain. Mais Cy Twombly n’est pas le premier venu, et le sérieux de son travail n’est pas en cause. Il utilise diverses techniques, dont la peinture, le dessin, le graffiti, l’écrit, pour composer des toiles abstraites mais plutôt exubérantes, comme peut en témoigner le titre de l’exposition d’Avignon: Blooming ("Floraison"). Le tableau en question fait partie d’un triptyque inspiré du Phèdre de Platon, assuré à la hauteur de deux millions d’euros."
- Le directeur de la collection a t-il raison de parler de "viol" et de "vandalisme" ? - Les explications d'Indy Sam pour justifier son geste sont-elles acceptables ?



III. – Au-delà du beau






" L’art moderne est sans doute né le jour où l’idée d’art et celle de beauté se sont trouvées disjointes."

1 Que pensez-vous de ce jugement d'André Malraux ? Peut-on l'appliquer à cette œuvre du sculpteur Alberto Giacometti, "Femme debout" (1960) ?

2) Essai de commentaire. En quoi consiste la beauté paradoxale de cette sculpture ? Que représente-t-elle ou que signifie t-elle selon vous ? Vous pouvez vous inspirer de ces phrases que l’écrivain français Francis Ponge a écrites dans « Réflexions sur les statuettes, figures et peintures d’Alberto Giacometti » : « L’homme en souci de l’homme, en terreur de l’homme. S’affirmant une dernière fois dans une attitude hiératique d’une suprême élégance. Le pathétique de l’exténuation à l’extrême de l’individu réduit à un fil. L’homme sur son bûcher de contradiction. Non plus même crucifié. Grillé. (…) C’est sans doute que depuis Nietzsche et Baudelaire, la destruction des valeurs s’est accélérée… Elles dégoutent de lui, ses valeurs, ses graisses ; pour alimenter son bûcher ! L’homme non seulement n’a plus rien ; mais n’est plus rien, que ce Je. »



IV. – Texte de Henri Bergson (20è) : l'artiste est un voyant

" Qu’est-ce que l’artiste ? C’est un homme qui voit mieux que les autres, car il regarde la réalité nue sans voiles. Voir avec des yeux du peintre, c’est voir mieux que le commun des mortels. Lorsque nous regardons un objet, d’ habitude, nous ne le voyons pas ; parce que ce que nous voyons, ce sont des conventions interposées entre l’objet et nous ; ce que nous voyons, ce sont des signes conventionnels qui nous permettent de reconnaître l’objet et de le distinguer pratiquement d’un autre, pour la commodité de la vie. Mais celui qui mettra le feu à toutes ces conventions, celui qui méprisera l’usage pratique et les commodités de la vie et s’efforcera de voir directement la réalité même, sans rien interposer entre elle et lui, celui-là sera un artiste." (Henri Bergson, 20è)

1) En quel sens l'artiste est-il "un homme qui voit mieux que les autres" ?
2) Pourquoi les "gens ordinaires" que nous sommes ne voient pas la réalité ? Que sont ces "conventions" dont parle l'auteur ?
3) Appliquez cette définition de l'artiste "voyant" au cas du photographe : en quoi la photographie est-elle de l'art et le photographe un artiste ?