mercredi 17 juillet 2013

Les amis sont-ils comme une second famille ? (entretien)


— Est-il légitime ou illusoire de penser que l'on peut se reconstituer une famille avec des amis ? *

Il y a bien indéniablement comme un air de famille si j’ose dire, entre ces deux ensembles, ces deux entités que sont la famille originelle et une collection d’amis. Au-delà de ce qui légitime l’appartenance familiale, de fait ou de droit (le propre de la famille c’est justement que le droit et le fait se confondent, c’est ce qui la distingue de la société civile), en quoi consiste la valeur du lien familial ? Il n’est pas si instinctif ni si affectif qu’on le prétend : je parlerais plus volontiers d’un lien de solidarité par essence. Entre membre d’une même famille, on se soutient, surtout dans l’adversité, voilà l’affaire. C’est un lien organique où le groupe (son honneur, sa cohésion, etc.) prime sur l’individu, originellement, et en même temps pragmatique, parce qu’on a toujours besoin d’une famille. De la même façon, on est censé pouvoir compter sur ses amis. Mais ce rapport d’assistance sera moins systématique, et ce n’est pas ce qui constitue l’essence du lien amical, beaucoup plus érotique en tant que tel selon moi.


De plus votre question sous-entend avec le verbe « reconstituer » que l’amitié pourrait se substituer à un lien familial rompu. Ce qui est bien le cas originellement, psychiquement, de la Chose perdue maternelle. La mère, femme mythique originelle est cette Chose perdue à jamais pour tout être humain ancré dans le langage (inter-dit de l’inceste), Tout lien amical viendrait se substituer à ça, proposant un tout autre type de contrat, mais sans se défaire complètement de ce contexte de perte originelle. Si l’amitié visait uniquement à reconstituer un lien familial rompu, elle serait nocive et vouée à l’échec.

Donc légitime, oui, au sens où ce désir peut l’être (la famille qui se veut originelle, se définit comme perdue), mais illusoire tout autant. Car l’essence de l’amitié est ailleurs.


— Le lien du sang n'est-il pas un concept (en ce qui concerne sa raison d'être) plus économique que biologique ?

Bien entendu, c’est ce que l’anthropologie notamment structurale a montré : la parenté, avec ses lois fondées de fait sur les échanges d’ordre économique, est un système social complexe qui dépasse de loin la simple filiation biologique. Cela sera encore plus vrai lorsque les données biologiques elles-mêmes ne seront plus entièrement naturelles, mais assistée et probablement modifiées médicalement et techniquement (avec toutes les questions éthiques de rigueur).


— Vous aimez bien retourner la formule de Napoléon III, la famille devenant choisie, et les amis des boulets.

L’appartenance familiale est un fait qui nous est imposé par la naissance, le fait d’être reconnu civilement et hébergé le plus souvent par le couple parental. C’est difficile de le nier. Mais cela ne veut pas dire que la reconnaissance, de la part de la famille, accompagne toujours cette situation appartenance. Bien des enfants ne sont jamais admis, reconnus, aimés, désirés, et ces derniers vivent cette exclusion (imaginaire ou réelle) sous le mode névrotique, c’est-à-dire qu’ils vont avoir tendance à idéaliser le lien d’amour (manquant). Bien souvent c’est l’amitié qui servira de relation compensatoire. On ne revient vers sa famille que bien plus tard, une fois les liens d’amitiés éprouvés, jusque dans leurs propres impasses. C’est ainsi que l’on peut dire : non pas je retrouve, mais je trouve ma famille, ce qui bien souvent ne se produira jamais. Dans ce cas je peux bien dire que je la choisis.

Je vous laisse la responsabilité du mot « boulet » ! Partant de l’hypothèse que le lien amical est beaucoup plus érotique et pulsionnel qu’on ne le dit, pour moi l’amitié relève davantage du désir (sur une base pulsionnelle non sexuelle) que de l’intérêt. Mes amis me plaisent, je ne saurais dire pourquoi. C’est le sens de la célèbre formule de Montaigne : « parce que c’était lui parce que c’était moi ». Il n’y a pas d’explication à cela. C’est en ce sens que je prétends qu’on ne choisis pas ses amis dans la mesure où un choix reste par définition volontaire et motivé. Il y a du deux, il y va de l’altérité d’une rencontre. L’amitié, du moins dans sa conception moderne depuis Montaigne n’est rien d’autre qu’une variante de l’amour, 

Donc retourner la formule consacrée, comme je le propose, n’implique nullement que les amis sont imposés (comme le sont les camarades – ceux qui partagent la même chambre étymologiquement) et qu’ils sont toujours des boulets. Cela arrive aussi, surtout lorsque le lien est unilatéral (ce qui est souvent le cas au départ s’il est vrai que l’amitié fonctionne au désir et à la séduction).


— Si l'amitié n’est pas un choix a priori, ne le devient-elle pas. On ne transforme pas toutes ses rencontres en amis (sauf sur Facebook). Pourquoi invalidez-vous ce choix ?

Vous avez raison, elle le devient, mais cette sélection inévitable (parmi les amis Facebook par exemple), comment s’opère-t-elle ? Êtes-vous consciente de ce qui vous plait, séduit chez certaines personnes – et ceci doit s’ajouter à l’intérêt par ex. intellectuel qu’on leur porte pour pouvoir parler d’amitié. 
Ai-je tort d’érotiser à ce point l’amitié ? En tout cas ce que je souhaite par-dessus tout c’est l’arracher à ses racines sociologiques fraternelles, donc familiales. Quitte à choisir sa famille, dans un second temps, grâce à ce que nous a appris l’amitié.


* Entretien avec Monique Neubourg. Une version (encore plus) abrégée de ce texte a été publiée dans le magazine Questions de femmes, en avril 2014.