mercredi 17 juillet 2013

Liberté d’expression, un malaise français ?

Transcription d'une interview donnée à une étudiante en journalisme enquêtant auprès de blogueurs et/ou professeurs de philosophie sur le thème de la "liberté d'expression". L'interview eut lieu (début 2014) à une période d'agitation  médiatique autour de "l'affaire Dieudonné" notamment, ou l'un de ses nombreux rebondissements.


1) Où s’arrête la liberté d’expression? Est-ce une question de morale, sociétale ou purement de législation? Comment décide-ton de ce qui peut être dit et ce qui ne peux pas être dit?

Il est évident que les dimensions morale, sociétale et juridique sont intimement liées, la première au titre de fondement semble-t-il. Cependant il s’agit avant tout d’une question d’ordre juridique. S’il s’agissait d’une pure question morale, ce ne serait pas l’« expression » sous forme de paroles ou d’écrits qui devraient être limité ou sanctionnée, mais les pensées elles-mêmes. Or la liberté de pensée, contrairement à la liberté d’expression, ne se négocie pas, elle demeure pleine et entière. Disons plutôt : « illimitée » et certes non « absolue » puisque nos pensées sont sujettes à toutes sortes de déterminismes, de phénomènes d’autocensure etc., mais aucune loi ne peut interdire de penser.  Par exemple, cela n’aurait aucun sens d’interdire à qui que ce soit d’« être » raciste, c’est-à-dire de « penser » en raciste… A la limite même on peut toujours s’en vanter en privé, tant que cela ne se traduit pas en déclaration publique. Si le Droit intervient au niveau de la liberté d’expression pour la limiter (comme elle le fait avec toute forme de liberté : la loi consiste toujours à limiter une liberté… tout en garantissant en contrepartie la part qu’elle autorise). Donc la loi ne s’intéresse pas à toute forme d’expression, seulement aux déclarations publiques, orales ou écrites, et elle ne le fait que dans la mesure où parler (ou écrire) constitue un ACTE (dire, c’est faire), car encore une fois la Justice ne se prononce que sur des actes et non sur des pensées ou des sentiments.


Où s’arrête la liberté d’expression ? Eh bien, l’étonnant, c’est qu’il n’y a pas de spécificité de cette question. Certains actes sont interdits, d’autres pas, comme en a décidé le pouvoir législatif, et c’est tout ; car il faut revenir au fait qu’une déclaration est un acte comme un autre. Il est interdit, par son comportement, par ses manigances relevant de l’escroquerie ou autre, par une violence physique, etc., de porter atteinte à l’intégrité morale ou physiques des personnes. D’une façon générale il est interdit d’empêcher un citoyen quelconque d’exercer pleinement et de faire valoir ses droits.
Prenons directement l’exemple de l’antisémitisme donc, et plus précisément celui du délit de négationnisme. On a le « droit » d’être antisémite, d’être raciste, on a le droit d’être un con, tant qu’on se cache pour le dire (dans le cercle d’un repas de famille par exemple). Mais que « fait »-on précisément lorsque l’on nie publiquement l’existence des chambres à gaz ? On commet très précisément une INJUSTICE, et pas seulement une imbécillité, un mal moral, une « méchanceté », une horreur. Ces déclarations doivent être interdites. Pourquoi ? Parce qu’elles occasionnent un tort réel, appréciable juridiquement, à tous ceux qui ont été victimes ou qui sont les descendants des victimes des camps et des chambres à gaz. L’injustice consiste très précisément dans le fait de nier que les victimes puissent se déclarer comme victimes et êtes reconnues comme telles, car – vous connaissez l’argument des négationnistes – on exige d’elles de fournir une preuve matérielle impossible à fournir, puisque par définition tous ceux qui en fait l’épreuve sont morts (crime parfait, pour les chambres à gaz au moins). Bien que ces preuves soit tangibles, en fait, mais bref. On leur dénie le droit d’être reconnues comme victimes. Injustice flagrante donc. Sanction légitime par conséquent, prononcée par la Justice à l’encontre des tenants du négationnisme.

2) La France est considérée comme le pays défenseur des droits de l’Homme et de l’esprit des Lumières. Aujourd’hui, avec l’affaire Dieudonné, ou encore Frédéric Taddéï critiqué pour les choix des invités de son émission… La France a-t-elle paradoxalement un problème avec la liberté d’expression?  Peut-on parler d’auto -censure ?

Oui il est beaucoup question, dans certains milieux, d’une supposée « pensée unique », d’une « bien-pensance » appelée aussi « pensée du système » qui reviendrait à formater les questions et les réponses, à interdire la conduite de certains débats dérangeants, etc. Bon, cet argument est connu pour être une vulgate de l’extrême droite depuis des décennies, il ne faut pas s’étonner si la plupart des « anti-systèmes » ont presque toujours à voir avec une forme d’extrémisme (qui n’est pas l’équivalent du « radicalisme », mode de pensée autrement plus intéressant) sinon d’antisémitisme.
Qu’importe, fallait-il laisser Dieudonné s’exprimer au moins dans le cadre de ses spectacles, quitte à l’attaquer uniquement sur ses déclarations publiques (fréquemment antisémites d’ailleurs). Là c’est une vraie question, celle de savoir par exemple si l’on peut rire de tout ? si l’art ou la littérature devraient être préservés, absolument, de toute sorte de censure ? Après tout Dieudonné affirme qu’il n’est ni raciste ni antisémite (en réalité aujourd’hui ce sont deux notions très différentes, mais passons), simplement qu’il fait son travail d’artiste, ou qu’il exerce sa pleine liberté de création, la liberté d’utiliser tous les ressorts du comique, fussent-ils excessifs ou de mauvais goût. Si c’était le cas, on ne pourrait que lui donner raison, car effectivement un artiste a non seulement le droit mais la possibilité réelle de « tout dire », car d’une certaine façon il est le « maître du langage » : ironie, double-sens, métaphore…. Tout ce à quoi le discours social policé et donc la Justice n’ont pas «accès »…. d’abord parce qu’ils ne le comprennent pas ! L’art et la littérature ont tous les droits (du moins cela devrait être, et c’est encore un rude combat à mener partout dans le monde), mais seulement dans le cas où ils ne visent pas à des effets sociaux immédiats, parce que dans ce cas non seulement cela cesse d’être des « arts » mais ils retomberaient sous la juridiction de la loi ordinaire. Dieudonné fait-il de l’art ? ce fut sûrement le cas à une certaine période, mais plus du tout à partir du moment où ses spectacles tournent clairement au meeting. Sans compter toutes ses déclarations hors spectacles, ses amitiés politiques douteuses, ses comportements mafieux insupportables, etc.

3) Comment expliquez vous, un tel impact médiatique en France? Pensez vous que les limites de “l’acceptable” s’opèrent en fonction de l’impact médiatique d’une affaire, de l’opinion publique ?

La France serait-elle devenue intolérante, conformiste jusqu’à l’intolérable ? Cela pose le problème lancinant du 5è pouvoir, celui des journalistes. Ceux-ci sont censés faire partie du « système », pire en être le couronnement. La bulle journalistique, très remontée contre Dieudonné, serait pour les défenseurs de ce dernier à cents lieux de ce que pense le « peuple », les « vrais gens », etc. En effet, ce seraient les rois de l’auto-censure. Je ne connais pas tellement la situation dans les autres pays à cet égard, je voyage peu ; je ne sais pas si les journalistes français ou les intellectuels « officiels » sont plus lèche-bottes que dans les autres pays. Ce que je sais c’est que cette rengaine, on la connaît bien, c’est toujours celle de l’extrémisme (surtout de droite), elle n’a pas varié. S’il y a eu instrumentation de l’affaire Dieudonné, une récupération, elle aurait été menée par qui, au bénéfice de qui ? Du gouvernement… qui cacherait ainsi les « vrais » problèmes aux français ? L’argument fait sourire tellement il est naïvement psychologiste !
Les limites de l’acceptable sont appréciables par les tribunaux, et je ne crois pas que ceux-ci soient beaucoup influencés par les journalistes, justement parce que je ne crois pas en l’existence d’un « système » supposé réunir les tenants du pouvoir judicaire, politique, journalistique, intellectuel, etc.… Le « système » est lui-même l’Illusion, c’est ce qui est à savoir.

4) J’ai lu que vous vous décriviez comme un “serial blogger” et que vous vous intéressiez aux technologies. Selon-vous, peut-on tout dire sur internet ? Twitter est-il le dernier champ d’expression libre ?

Effectivement, j’ai choisi en particulier internet (entre tous les médias disponibles), en raison de la LIBERTE de publication et d’expression qu’il octroie. Cette sphère n’est pas pour autant une zone de non-droit, comme on le sait bien. La technologie offre et décuple les POSSIBILITES d’expression, elle ne donne pas le DROIT de s’exprimer plus librement, du moins tant qu’on le fait sous son nom. Si j’ai 36 pseudonymes, certes, c’est différent. Mais quelle est la portée d’une déclaration, sur Twitter ou ailleurs sur internet, d’un parfait anonyme ? Aucune. Si l’on vise un certain droit à la reconnaissance sur internet, il faut risquer le Nom. C’est-à-dire ne pas pouvoir tout dire.