jeudi 24 juillet 2014

Les névroses selon la psychanalyse



I






Le terme de névrose n’apparaît qu’en 1769 sous la plume du médecin écossais William Cullen. Durant le Moyen-Âge la maladie s’apparentait comme toute forme de comportement louche, étrange ou irrationnel, à une sorte de « possession » démoniaque et son « traitement » relevait probablement de l’exorcisme.

Au siècle classique, l’on résume sous le terme commun de « folie » toutes sortes d’affections mentales ou simplement de comportements marginaux, et l’on commence à parquer les malades dans des « asiles d’aliénés ». Le critère retenu n’est plus Satan mais une perte manifeste de la raison. Puisque la folie représente le contraire de la clarté rationnelle, le but de la réclusion est donc de cerner, de surveiller et de contrôler ; le fou n’est plus admis en liberté comme autrefois. La preuve : en 1657, a lieu une vaste opération de « nettoyage » de la Capitale. Sur décret du roi, les Archers de Paris raflent les mendiants, les clochards, les aveugles et les sourds, les louches, les boiteux et les borgnes, les siphonnés toute catégorie, et déversent ce trop-plein dans les cellules moites et insalubres de la Salpêtrière, qui devient très vite le plus grand hospice européen.





Le 19è siècle voit la médecine prendre le relais des bourreaux et des geôliers auprès des « fous » qui dès lors subissent une attitude moins répressive : ils seront examinés, scrutés, à défaut d’être soignés. Concernant le terme précis de « névrose », il désigne pour les spécialistes d’alors une série d’affections reconnaissables en fonction de certains critères :           
1° On leur reconnaît un siège organique précis (d’où des expressions comme « névrose digestive », tandis que le terme d’« hystérie » renvoie clairement à l’utérus).
2° Ce sont néanmoins des affections fonctionnelles, c’est-à-dire sans lésion ni même inflammation des organes intéressés (distinction organe/fonction).
3° Elles passent pour des affections du système nerveux (« c’est les nerfs », dit-on encore fréquemment !).
­Cette description correspond plutôt à ce que nous appelons de nos jours les « troubles psychosomatiques », que l’on distinguera par conséquent des névroses proprement dites, tandis qu’19è siècle aucune différence n’est clairement établie entre les domaines de la névrose, de la psychosomatique (neurasthénie, par ex.) et de la neurologie (épilepsie, maladie de Parkinson, etc.).
Même si en ce début de 21è siècle – sous la pression notamment des lobbies pharmaceutiques qui contrôlent la recherche médicale – la tendance est de tout ramener aux cellules et à l’ADN, nous tiendrons ici que les névroses sont du ressort de la psychiatrie, plus particulièrement de la psychanalyse, et nullement de la médecine neurologique.




C’est pourtant à un médecin français, à la fin du 19è siècle, et précisément chef de l’hôpital de la Salpêtrière, que revient le mérite d’avoir fait progresser la science des névroses, en particulier l’hystérie. Or, curieusement, Charcot est amené à ressusciter les vieux démons du moyen-âge, en fait pour les démasquer. Qu’apporte Charcot ?

1° La découverte des facteurs sexuels dans le déclenchement de la maladie : « ‘Mais dans des cas pareils, c’est toujours la chose génitale, toujours... toujours... toujours.’ Et ce disant il croisa les bras sur sa poitrine et se mit à sautiller avec sa vivacité habituelle. » (Propos rapportés par Freud !). Mais Charcot n’est pas Freud : déclenchement ne signifie pas cause. La véritable cause, pour Charcot, reste l’hérédité, avec ce concept douteux (mais fort répandu alors) de « dégénérescence ».

2° La découverte des facteurs proprement psychiques, révélant notamment le mimétisme des hystériques, leur manie de la « répétition » et du théâtre. Il faut dire que le lieu, y compris le « maître des lieux » (Charcot lui-même) s’y prêtent. En effet, du temps de Charcot, la Salpêtrière a un peu évolué : non que le luxe fasse son apparition, mais le mouroir, le dépotoir se transforme en clinique, c’est-à-dire en théâtre. A tous points de vue. Tout d’abord il faut dire que l’hystérie, névrose pouvant être spectaculaire par ses symptômes (paralysies, etc.), était un peu tombée en discrédit à l’époque : on pensait en effet que, en l’absence de définition, de preuves tangibles ou certaines de la maladie, l’hystérique devait simuler ; c’était en effet plus simple ! Là-dessus Charcot vint et imposa une véritable révolution dans la clinique de l’hystérie. Tout d’abord il réhabilita, si l’on peut dire, le mal : de toute son autorité, il attesta, il certifia l’authenticité et l’objectivité des troubles manifestés, c’est-à-dire leur non-simulation. Ensuite il caractérisa fermement l’hystérie comme « maladie nerveuse », autonome et fonctionnelle, sans traces lésionnelles. L’absence de telles traces ne signifie d’ailleurs pas l’absence d’intérêt pour l’anatomie : si l’examen anatomo-pathologique ne donne pas la clef de l’hystérie, cela n’empêche pas le maître d’anatomie pathologique que fut d’abord Charcot de fonder toute sa typologie des névroses hystériques sur leur localisation corporelle. Ensuite, l’image que l’on garde de Charcot clinicien n’est-elle pas aussi celle d’un « homme de théâtre », d’un « homme de spectacle » ? En effet, d’une certaine manière, notre homme n’est pas loin de faire régner une sorte d’hystérie collective – jusque et y compris parmi la gent littéraire parisienne (Maupassant, Huysmans), qui vient en nombre assister à des « présentations de cas » spectaculaires et bien rodées.

La répétition est d’ailleurs au cœur de sa plus grande découverte théorique. En effet c’est en reproduisant artificiellement la paralysie hystérique, par exemple, qu’il parvient à détacher celle-ci de toute cause organique, et à la spécifier comme hystérique : il lui suffit, en les hypnotisant, de placer certains sujets en état de somnambulisme pour prouver que ces paralysies — alors momentanément reproduites — étaient le résultat de représentations psychiques particulières. Il reste que les adversaires de Charcot virent dans ce procédé une véritable provocation de la maladie par le médecin lui-même, ceci par le moyen de la suggestion. Aussi Charcot dut se défendre et prouver qu’il ne faisait que décrire un mal ayant toujours existé. C’est pourquoi il se livra, avec le concours de son assistant Paul Richer, à une description minutieuse des scènes de possession dont regorge l’histoire de la peinture (cf. son livre Les démoniaques dans l’art, 1887).

3° On lui doit donc d’avoir révélé la parenté entre les phénomènes de possession du Moyen-Âge et la moderne hystérie : en fait il s’agit de la même chose. Il va même jusqu’à baptiser « crise démoniaque » le point culminant de la crise hystérique, les convulsions. A cette époque tout au moins, il s’agissait d’un symptôme fréquent, dont on sait pourtant qu’il ne s’assimilait pas à l’épilepsie véritable. Ces convulsions, Charcot les a décrites et analysées en parcourant l’histoire de l’art, à partir de reproductions de « scènes démoniaques ». Un prêtre (exactement à la place du médecin) est penché sur le corps d’un possédé en proie à une agitation surnaturelle. En fait, l’hystérique, tout comme le possédé, imite — ce qui ne veut pas dire qu’il simule. Qu’imite-il ? Très précisément ce qu’on attend de lui (= le désir de l’Autre). Dans le cas du possédé, ce que veut l’Église (représentée par le prêtre, souvent penché sur le ou la malade, dans les reproductions), ce qu’elle demande parce que c’est son fantasme, c’est la dégurgitation du démon résidant à l’intérieur du corps ; c’est aussi l’imitation de la crucifixion de Jésus, patente en effet dans certaines contorsions observées par Charcot. Dans le cas de l’hystérique du 19è, l’expression est plus variable mais dans tous les cas se produisent des phénomènes de mimétisme c’est-à-dire de contagion (dans une même ville par exemple) dont l’explication sera fournie par Freud. En effet, c’est toute une anatomie imaginaire qui se trouve impliquée dans les manifestations symptomatiques de la maladie, comme une sorte d’anatomie parallèle (voir plus loin). Auront manquées à Charcot l’intuition de la nature véritablement sexuelle (et non héréditaire) de la maladie, la découverte de ses causes « inconscientes » et l’élaboration d’un moyen thérapeutique idoine.




Cette découverte n’incombe pas directement ni entièrement à Freud, puisque c’est son collègue et ami Breuer qui, traitant la désormais célèbre Anna O., lui ouvrit le passage. Ou plutôt, c’est la malade elle-même qui en se servant du médecin Breuer inventa littéralement la cure analytique (baptisée par elle « talking cure ») : celle-ci consistait donc à soulager voire à faire disparaître temporairement les troubles psychosomatiques par le seul moyen de la parole. Breuer avait émis une théorie dite des « états hypnoïdes » selon laquelle le malade « retenait » certains souvenirs (sans plus de spécification) qu’il était possible de faire ressurgir par le moyen de l’hypnose. Cela représentait une véritable catharsis, apparemment efficace. Or ce qui manquait à la théorie de Breuer, sa malade Anna O. allait le lui apporter : d’une part, bien qu’étant sous hypnose, c’était elle qui menait le traitement, parvenant à faire disparaître ses maux lorsqu’elle en découvrait l’origine dans ses souvenirs (en les articulant, donc, par la parole) ; d’autre part, à l’insu de Breuer, elle était liée à lui par des relations affectives très particulières, dites «  de transfert », intrinsèques au dispositif de la cure, mais suffisamment perturbatrices pour que Breuer décidât d’abandonner la partie.

Freud, lui, décida d’abandonner l’hypnose. En effet, il avait découvert la véritable origine des névroses dans la vie sexuelle (infantile) de ses patients, et cela expliquait beaucoup de choses.
D’abord le fait que la méthode simple de l’hypnose, pratiquée par Breuer, avait un intérêt immédiat mais non du­rable, en raison justement de la « profondeur » inconsciente des causes et donc de la ténacité de la maladie : pour le dire vite, le malade est vic­time d’une « fixation » dans l’enfance qui renvoie généralement au complexe d’œdipe (voir plus loin). Pour se défaire de ce lien pathogène, en quelque sorte, le patient doit se fixer à nouveau (y compris affectivement, surtout au début), au­près d’un Autre auquel il adresse maintenant sa plainte et sa demande de traitement. Cet Autre – ici le médecin – devient une sorte de miroir sur lequel le patient peut projeter différents motifs – personnages, affects, etc. – liés à son passé, et ce lien affectif opératoire, artificiel, est nommé « transfert ». Cela expliquait aussi le phénomène du « refoulement » des souvenirs en question, ainsi que la résistance (inconsciente) opposée par le sujet pour y accéder. Il y a refoulement, car la sexualité, note Freud, a toujours initiale­ment un caractère traumatisant. Pour déjouer ces résistances et lever le refoulement, il faut utiliser le procédé de la « libre association », à savoir une parole déliée et sans contrainte, mais néanmoins consciente (et rejeter deux extrêmes inefficaces : l’introspec­tion et l’hypnose).

Toutefois, cette théorie d’une cause sexuelle des névroses connut bien des aléas chez Freud lui-même. En effet celui-ci émis tout d’abord l’hypothèse selon laquelle un « trauma », un choc de nature effectivement sexuelle, pouvait être à l’origine des névroses. Une conception ultérieure plus complète de la sexualité rend caduque cette hypothèse, mais il est certain que la classification des névroses proposée par Freud reste marquée par cette première théorie. L’axe de la classification freudienne passe entre les névroses dites « actuelles », où la cause est recherchée dans un dysfonctionnement somatique de la sexualité (insatisfaction, frustration, etc.), et les « psychonévroses » où c’est le conflit psychique (lui aussi d’origine sexuelle... mais dans l’histoire du sujet) qui est déterminant. Dans les névroses actuelles, on peut inclure les névroses directement « traumatiques », causées par un choc émotionnel violent, où en général le sujet a vu sa vie menacée : les premières études de Freud portent par exemple sur les « névroses de guerre ». Dans ce cas, soit le traumatisme tient lieu d’élément déclenchant pour une névrose d’origine différente ; soit il est constitutif lui-même de la névrose et se traduit par des symptômes reproduisant le choc initial (cauchemars, etc.).  Ou encore les névroses « d’angoisse », où prédomine une angoisse manifeste mais sans objet particulier. Dans la catégorie des psychonévroses, Freud distingue nettement les névroses « narcissiques » (en fait il s’agit des psychoses, pour lui alors inanalysables), et les névroses « de transfert » (les névroses analysables par le transfert) : à savoir la phobie, l’hystérie et l’obsession (dite névrose obsessionnelle ou encore névrose de contrainte). Dans un second sens, on appelle aussi « névrose de transfert » une névrose artificiellement causée par le transfert lui-même, au moment et pour le besoin de la cure.




Le point de vue « structuraliste », qui est partiellement celui de Jacques Lacan, permet une classification à la fois plus simple et plus logique. La théorie de Lacan se fonde essentiellement sur l’idée que l’« inconscient est structuré comme un langage », mais aussi sur la notion d’un sujet irréductiblement divisé, réparti, disséminé. Du point de vue historique, Lacan se déclare « freudien », position qui n’implique d’ailleurs pour lui aucune soumission à l’ensemble des thèses de Freud — Freud étant à interpréter




II







Un complexe se définit comme un mode de relation imaginaire s’établissant d’abord entre les membres d’une famille et déterminé par une représentation inconsciente du nom d’« imago ».
Inutile de préciser que le complexe du sevrage a lieu sous l’égide de l’imago maternelle. Le sevrage consiste pour le nourrisson à accepter ou refuser de faire son deuil du sein maternel (ou ses substituts). Le refus du sevrage signe un attachement à un stade où la puissance de l’image maternelle enveloppe totalement la vie de l’enfant. La clinique en montre toutes les conséquences chez l’adulte, conséquences mortifères si l’on considère que l’ablactation se présente comme une véritable assistance prolongée accordée à l’enfant. Conséquences littéralement suicidaires qui révèlent aussi l’aspect oral du complexe : grève de la faim de l’anorexie mentale, empoisonnement lent de certains toxicomanes par la bouche, etc. L’analyse de ces cas montre que, dans son abandon à la mort, le sujet cherche à retrouver l’imago de la mère. ­Par ailleurs, l’attachement à l’imago maternelle, lorsqu’il se double d’un véritable désir de fusion, voire même identification à la mère en tant que Chose toute puissante et génératrice, signe les cas de psychose les plus purs.




Le complexe d’intrusion met en jeu, pour un enfant, la reconnaissance ou non de l’autre comme tel, le plus souvent, sous l’espèce de la venue d’un frère. Il faut se rappeler que le monde de l’enfant est essentiellement imaginaire, basé sur l’illusion de l’image qu’illustre le fameux « stade du miroir » (Wallon, 1931) : on peut même prétendre que « l’intrusion » a lieu dès ce premier stade, tandis que l’arrivée du frère désigne plus exactement le complexe dit « fraternel ». Ce monde ne contient pas d’autrui ; l’affectivité y est donc empreinte d’agressivité tandis que la libido se caractérise comme sadomasochiste. Or lorsque le petit frère ou la petite sœur (évidemment non sevré(e)) arrive, le sujet commence par s’identifier à lui ou à elle, ce qui lui permet de retrouver imaginairement l’imago maternelle. Puis la tendance se change franchement en agressivité et en jalousie. Là-dessus, deux solutions s’offrent au sujet : soit il reconnaît l’autre malgré la rivalité, accepte son existence ; soit il cherche à retrouver l’objet maternel et s’accroche à la destruction (imaginaire) de l’autre. Le refus de l’autre, le type de relations sadomasochistes, et surtout narcissiques, que cela implique, caractérisent la perversion.

Un parallèle avec le « stade anal » s’impose puisque le sujet y est impliqué dans une relation à l’autre tendant à le nier comme tel, à abuser de lui, à le faire « chanter » au moyen du jeu de l’« offre et de la demande » anale (c’est tout le problème de l’« éducation » !).




Le complexe d’Œdipe désigne en général l’ensemble des désirs amoureux et hostiles que l’enfant (entre 3 et 5 ans) éprouve à l’égard de ses parents ; et en particulier (comme dans l’histoire d’Œdipe-Roi) désir de la mort de ce rival qu’est le personnage du même sexe et attirance pour le personnage de sexe opposé.

C’est le problème de l’inceste qui est ainsi posé de manière décisive. « Freud désigne dans l’interdiction de l’inceste le principe de la loi primordiale (...) et en même temps, il identifie l’inceste au désir le plus fondamental. (...) Il est important qu’il y ait eu un homme qui, à un moment donné de l’histoire, se soit levé pour dire — C’est là le désir essentiel. » (Lacan, 1953). En effet cela ne coule pas de source. On sait bien pourquoi les pères, depuis les sociétés les plus primitives, n’épousent jamais leurs filles : d’abord en raison du fait que les échanges matrimoniaux revêtaient un intérêt économique de premier plan, la fille représentant une valeur marchande... Mais pourquoi,  parallèlement, mère et fils ne s’accouplent et ne s’épousent-ils pas ? Parce que, si le désir pour la mère (Lacan dira : la « Chose ») est bien le désir originel de l’homme, comme le pense Freud, sa réalisation ef­fective serait le contraire même de l’humain. L’homme n’est humain qu’en tant qu’il parle, et il ne parle qu’en tant qu’il articule une demande... d’abord à la mère. Si celle-ci ne laissait pas le désir fondamentalement insatisfait, qu’aurait besoin l’humain d’articuler une demande, et donc de parler ? Dans son livre Cool Memories, Jean Baudrillard rapporte cette anecdote sans aucun doute fictive mais édifiante : « John grandit normalement mais ne parle pas, au grand désespoir de ses parents. Vers l'âge de 16 ans, il dit, à l'heure du thé : - J'aimerais bien un peu de sucre. Sa mère émerveillée : - Mais, John, pourquoi n'as-tu rien dit avant ? John : - Jusqu'ici tout était parfait. »

En effet c’est bien la « loi du père » qui fonde l’impossibilité d’une réalisation de l’inceste, puisque c’est à cause du père (ou de tout autre personnage en position d’inter/dire – fût-ce la mère elle-même dans certains cas), de sa présence, que la mère est en mesure de ne pas céder à l’enfant et d’établir les barrières symboliques qui s‘imposent. On voit que cette loi du père, loin d’être négative, simplement interdictrice, est la vraie loi du désir, celle qui commande de désirer : c’est grâce à cette loi du père, en effet, que les parents peuvent effectivement se désirer ; c’est aussi grâce à elle que l’enfant pourra découvrir le monde et d’autres êtres. Supposons maintenant que cette loi fasse défaut – pour des raisons psychosociologiques diverses et variées, mais dans tous les cas c’est le fait de structure qui sera déterminant, or celui-ci définit le sujet seul – alors le terrain familial peut devenir propice à la névrose. La vie fa­miliale se déroule dans un climat typique que l’on pourrait qualifier de chantage affectif permanent ; tout ce qui s’y dé­roule subit la marque d’un attachement excessif de l’enfant, non directement à la personne de la mère, mais plus globalement à l’imago maternelle (où le personnage du père peut très bien figurer au titre d’un trop aimant/aimé). En langage freudien, nous dirons que la « castration » maternelle – c’est-à-dire le fait qu’une mère soit une femme, une femme-pour-un-homme, et non une Chose absolue dont on pourrait jouir à sa guise – n’est pas acceptée. La névrose ne se déclarera qu’à l’adolescence, parfois à l’âge adulte, après le refoulement et l’assoupissement général de la sexualité qui caractérise la période dite de « latence » (entre la petite enfance et la puberté).
Cette situation initiale — le désir de l’enfant pour sa mère et la loi du père — vaut pour le garçon comme pour la fille. Mais la traversée effective de ce moment délicat appelé « complexe d’œdipe »,  apparait pour la fille un peu plus compliquée.

Pour le garçon, la trame est la suivante :
1° « désir » à l’endroit de la mère ;
2° désistement de celle-ci, normalement ;
3° l’enfant se tourne alors résolument vers le père, et s’identifie à lui (Idéal du moi)  par l’amour qu’il lui porte. C’est pour autant que le père est aimé qu’une identification – non pas à sa personne mais à ce qu’il représente – peut se mettre en place, et partant une éducation efficace, sans abus d’autorité.
Signalons maintenant les cas dits d’« Œdipes inversés » où l’enfant en reste précisément à l’amour sans parvenir vraiment à l’identification, c’est-à-dire qu’il s’identifie en fait à la mère pour obtenir les faveurs du père. Pourquoi ce « blocage » ? Parce que du père n’est retenue que la dimension interdictrice, justement, et donc l’enfant adopte par rapport à lui une position naturellement « passive ». Cette structure conduit éventuellement à l’« inversion » (selon le terme courant à l’époque de Freud), c’est-à-dire à l’homosexualité.
4° fort de son identification au père, l’enfant peut alors, le plus « normalement » du monde, se tourner vers les êtres du sexe opposé, sauf si l'Œdipe inversé a prévalu, auquel cas l'identification à la mère joue un rôle similaire tout aussi socialisant (rien  de spécialement névrosé ou pervers, à ce niveau-ci, dans le choix homosexuel).
Mais il se peut que l’identification tout en ayant lieu, ne soit pas satisfaisante. Par exemple parce que le père n’a pas été vraiment crédible, a été perçu comme impuissant à assumer à la fois son rôle de père et son rôle de mari. Alors, identifié ainsi à un père faible (même si dans l’imagination du sujet, celui-ci reste idéal), le sujet entame une existence tout entière vouée au culte des femmes, idéalisées comme l’était sa mère, mais en étant dans l’incapacité de les désirer vraiment. C’est alors la névrose.

Pour la fille, les choses sont un peu plus compliquées et non symétriques, contrairement aux apparences. En effet, l’expression de « complexe d’Électre », forgée par Jung, en guise de complexe d’Œdipe féminin, a toujours été rejetée par Freud. Les choses sont plus complexes parce que justement la fille emprunte la même voie que le garçon, ce qui l’oblige à un détour supplémentaire. Comment d’ailleurs ne suivrait-elle pas la même voie toute tracée, cette Loi primordiale qui porte tout être humain, quel que soit son sexe, à désirer d’abord la Mère en tant que matrice biologique – c’est-à-dire plus précisément désirer en jouir ?
1° La fille désire donc elle aussi ...la mère comme Chose, premièrement. Ceci est capital.
2° Puis, déçue par le « manque » entrevu chez celle-ci, elle tourne son désir vers le père.
3° Mais le père se révèle tout aussi inabordable comme objet du désir pour la fille que ne l’était la mère pour le fils.
Fixée à ce stade, la fille adulte risque d’entrer dans une sorte de mascarade destinée à épater et à provoquer le père. S’étant identifiée à ce père alors survalorisé, elle va entrer avec lui dans une sorte de rivalité qui consistera parfois à séduire elle-même d’autres femmes : certains cas d’homosexualité féminine peuvent ainsi être rapportés à l’incidence du complexe d’Œdipe.   
4° En l’absence de relations réelles, la fille, alors identifiée à la mère, rêve d’avoir un enfant du père. Mais après une période d’hostilité jalouse envers la mère, elle finit enfin par se tourner vers d’autres hommes et accepter sa vie de femme selon les normes sociales en vigueur – ou pas, car là n’est pas vraiment la question.
En revanche si l’intérêt pour son propre père ne faiblit pas, elle n’aura d’autre choix que de s’identifier à lui et de vivre constamment dans une sorte de compromis entre l’être-femme et l’être-homme, où, attendant toujours plus ou moins imaginairement un enfant du père, elle ne saura se résoudre à en « faire » un réel (avec un autre homme). Et elle reprochera toujours à sa mère de l’avoir faite fille plutôt que garçon, de l’avoir condamnée à cette infamie (c’est le fonds inconscient et abyssal des conflits mère/fille). Le lien existant entre une fille névrosée et son père s’ex­plique davantage par l’impuissance du père (à quoi ? sinon à soutenir son propre désir) plutôt que par sa puissance apparente (cas de l’homosexuelle virile). — Cela ne signifie nullement que, pour une femme, le choix de la non-maternité relève toujours de la névrose !




Le complexe de castration apparaît inséparable du complexe d’Œdipe ; pourtant l’on aurait tort de les confondre. Différentes acceptions sont à retenir.

La Loi de la castration, pour commencer, s’assimile à la loi du désir, la loi qui commande de désirer — et ceci essentiellement à cause de l’absence de la Chose maternelle, ou encore son impossibilité radicale qui relance perpétuellement le désir. La Chose apparaît elle-même comme castrée, puisqu’elle manque. C’est aussi bien la Mère réelle lorsqu’elle se dérobe à l’enfant pour se réserver au père (ou autre) : elle apparaît alors comme désirante, donc castrée.
La première description de la castration remonte peut-être au discours d’Aristophane, dans Le Banquet  de Platon. Les êtres humains originels, d’abord oblongs comme des poires, puissants et un peu trop ambitieux, sont punis et coupés en deux par les dieux. Malheureusement ils sont dans l’impossibilité de réajuster les moitiés éparses puisque leurs organes génitaux se retrouvent malencontreusement placés derrière. Une « opération » s’avère nécessaire (les dieux décident de les replacer « devant » afin de leur permettre de copuler...). Cette opération, ce réajustement dans le mythe platonicien rejoint la théorie psychanalytique lorsque celle-ci évoque la castration comme un gain, comme le résultat d’une éducation, d’une émancipation. C’est cette castration qui doit achever et résoudre le complexe d’Œdipe, l’enjeu n’étant autre que le suivant : accepter (librement) son sexe. Devenir ce que l’on est. Ce n’est pas si simple. Cette castration, on le voit, revêt un aspect essentiellement symbolique, et doit être distinguée comme telle de l’émasculation (castration réelle et violente), mais aussi de la castration imaginaire vécue sous le mode du fantasme ou de la « menace » de castration. Façon névrotique de vivre la castration qui, il est vrai, a souvent prévalu (Freud compris) dans la théorie psychanalytique. Cette menace de rétorsion ne se justifie en effet qu’à partir du moment où l’on présume que le père a quelque raison de vouloir « la couper » à l’enfant. Mais c’est bien évidemment un fantasme de l’enfant, et non une intention du père ! Donc bel et bien une projection angoissée (et retournée contre lui-même) par l’enfant de sa propre agressivité jalouse envers le père.

Comment accepter d’être un garçon ? Il faut tenir compte d’un aspect réel, et réellement angoissant pour l’enfant, à savoir l’apparition effective de ses capacités génitales. En effet, que faire avec tout ça ? Et pourquoi les filles n’en ont pas ? Plus grave : pourquoi maman n’en a pas ? Il n’est pas facile, pour le garçon, d’admettre la castration de la mère – disons plus largement ce qui « manque » à la mère – car cela revient à admettre, du même coup, le désir de la mère pour un homme qui se trouve être généralement le père. Le pervers se définit d’ailleurs comme celui qui « dénie » cette castration.

Comment accepter d’être une fille ? Chez la fille, l’absence du pénis est d’abord ressentie comme un préjudice subi qu’elle cherche à nier, compenser ou réparer. Après quoi, en pleine crise œdipienne elle convoite les « attributs » paternels d’où elle ne retire finalement que frustration (face à la concurrence de la mère et au désistement du père).

Quoi qu’il en soit, la fille ne s’accepte comme femme qu’à partir du moment où la castration est comprise et admise sous son aspect symbolique : c’est-à-dire, proprement, être une femme pour un homme et plus largement pour quiconque désire ce sexe-là. Cela vaut inversement pour l’homme : reconnaître sa castration, c’est admettre d’être un homme pour une femme (ou pour quiconque désire ce sexe-là). C’est ce que nous appelons le stade objectal : reconnaître un objet et se reconnaître comme objet du désir d’un autre. C'est d'ailleurs cette relation de désir en tant que telle qui importe pour un sujet, et non pas la caractéristique biologique « fille pour un garçon » ou « garçon pour une fille » ; la loi de la castration s'applique à l'homosexualité et la psychanalyse n'a sérieusement rien à y objecter. S'il existe différentes manières, plus ou moins pathologiques, d’éviter ou de nier la castration, l'homosexualité n'en fait pas partie.




III






Pour une bonne compréhension de la suite de cet exposé, il est nécessaire maintenant de fournir quelques définitions conceptuelles renvoyant à la théorie de Jacques Lacan, le psychanalyste français qui a modernisé la théorie de Freud en la formalisant, donc en l’épurant de ce langage encore trop psychologique et « familiariste » de ses débuts.
On définira le sujet comme le support (non substantiel), le « lieu » (non localisable), ou mieux encore l’index de tous les phénomènes inconscients apparaissant chez un individu. Selon les prémisses de la théorie freudienne, il est identiquement « sujet du désir ». Si l’on veut articuler correctement les rapports d’un sujet avec la loi de son désir, il convient de distinguer dans ce sujet trois instances ou trois dimensions : Réel, Imaginaire et Symbolique. Et ne jamais perdre de vue que ces trois ordres n’existent et ne sont pertinents que par rapport à un Sujet (et non en soi). Au total, le sujet en  ses trois dimensions (dit-mentions : car un sujet ne va pas sans « dire ») forment une structure quaternaire.




Le Symbolique se définit par le jeu réglé des signifiants (verbaux) dans le langage. Ce jeu fait état de la dépendance et donc de l’équivalence de tous les signifiants les uns par rapport aux autres, ce qui fonde une synchronie (= simultanéité) représentée par l’« Autre » (qui à la fois symbolise et ordonne qu’il faille toujours un « autre » signifiant pour un signifiant). Le Sujet se déduit en réalité de cette dimension symbolique, ou plutôt signifiante. Par « signifiance », il faut comprendre le fait de signifier quelque chose à quelqu’un (par ex. : « signifier à quelqu’un son congé »), et non le fait d’avoir une signification. C’est la relation entre les signifiants qui prime sur la relation avec le monde.
1° Un signifiant est posé comme signifiant, c’est-à-dire qu’il signifie, il a du sens : S1.
2° Obligatoirement, il n’est signifiant que pour un autre signifiant, qui le pose : c’est S2.
3° Mais à son tour, S2 doit être signifiant : pour désigner cette réciprocité, cette fonction de signifiance, l’on pose un « grand Autre » (« père » ou symbole de tous les « petits » autres).
4° On déduit de cette chaîne la notion d’un Sujet, écrit $ pour distinguer sujet et signifiant, et pour bien symboliser le fait qu’un sujet n’existe comme signifiant que pour un autre signifiant, c’est-à-dire qu’il n’est jamais authentiquement « lui-même », jamais représenté une fois pour toute par un seul signifiant (qui s’auto-suffirait) : il est donc barré, toujours partagé, toujours sur la sellette. Effet du signifiant, et toujours en dehors du signifiant, exclu comme tel. En même temps, sa place dans la structure est capitale, car il symbolise le fait que l’Autre (grand A) n’est pas un absolu, mais n’existe lui-aussi que pour un Sujet.




Il est bien clair que cette « loi du signifiant » est aussi la « loi du désir » : il suffit de remplacer le mot « signifier à » par le mot « désirer ». Ce qui nous introduit à la dimension du Réel. De la réalité le Réel ne conserve que son aspect le plus cru, le plus brut, impossible à symboliser. Il est ce qui ce qui résiste, insiste, ce qui ne se laisse pas apprivoiser. L’objet réel, nommé “a” (à la place de S1) par Lacan, n’est vraiment tel que lorsqu’il manque, ou lorsqu’il laisse à désirer… puisqu’il est toujours partiel et finalement absent : d’où la fonction d’un « grand Autre » là encore, symbolisant le « toujours désirable ».
Le Réel, dans tous les cas, est ce qui dans la réalité ne va pas de soi, ne coule pas de source, fait obstacle au langage, et le plus souvent fait symptôme. Son symbole, c’est la Chose (en position d’exclusion dans la structure), le corps plein et mythique de la Mère, à jamais inaccessible en tant qu’objet. Tout objet de désir tend justement à pallier cette absence. Le désir n’est Loi ou fatalité que parce qu’il est premièrement désir d’une Chose impossible.
  



L’Imaginaire est d’abord le lieu de la réflexion spéculaire, manifeste dans le « stade du miroir » par exemple. Par suite, la dimension de l’Imaginaire est celle de toutes les identifications aliénantes, à soi (moi-idéal) ou à l’autre (idéal du moi). Il est le meilleur moyen de ne pas être soi-même ; et c’est paradoxalement la seule façon qui nous est offerte d’habiter ce monde en s’habillant d’une « personnalité ». C’est la « réalité même » avec sa dose d’illusions plus ou moins nécessaires ou inévitables. C’est notamment la « vie de famille »…
1° A l’objet correspond la Mère (non en tant que Chose, mais en tant que Mère épouse du Père).
2° Au sujet correspond l’Idéal du moi (l’enfant dans sa relation imaginaire avec le père réel).
3° A l’Autre correspond le Père, dit « Symbolique » — instance de la Loi (qui inter-dit la jouissance et préserve le désir).
4° Enfin ce qui symbolise le désir lui-même est encore quelque chose d’exclu, qui n’apparaît jamais dans le langage, mais sous forme de symptômes justement : le symbole phallique. Il est encore le symbole de la castration ou de la différence sexuelle. Mais pourquoi un attribut masculin pour désigner cette différence, en principe neutre ? Plusieurs raisons d’ordre anthropologiques peuvent être mises en avant, en ce qu’elles induisent certaines représentations imaginaires : déjà il est plus facile de symboliser une différence par ce qui se « voit » plutôt que par ce qui ne se voit pas, par une présence plutôt que par une absence. D’autres raisons tiennent aux conditions biologiques de l’existence humaine : à savoir, jusqu’à nouvel ordre, nous sommes tous issus du corps d’une femme et notre libido s’inscrit identiquement (filles et garçons) dans ce rapport, de sorte que la fonction du désir se connote d’emblée, naturellement, d’une couleur « virile » (l’objet primordial du désir étant une femme).




IV






On appelle identification imaginaire une façon de faire face à son désir, d’y répondre et donc de se positionner à la fois structurellement et subjectivement dans l'existence.
Pourquoi identification ? Parce que la façon pour un sujet, de se situer par rapport à son désir, consiste à investir une place en s’identifiant à un personnage, plus précisément en tenant un rôle afin de mettre en place une certaine loi, et en attendre un certain résultat. Les places sont celles du sujet, de l’objet, de l’Autre et de la Chose (l’objet primitif et mythique du désir). Les rôles sont l’Idéal-du-moi (ou père réel), la Mère, le Père symbolique (ou l’ordre du langage), le phallus (symbole du désir). Les fonctions (ou opérations, lois) sont le refoulement, le déni, la dénégation, la forclusion. Les résultats sont les quatre « structures existentiales » suivantes : névrose, perversion, sublimation, psychose — avec leurs manifestations propres.
Pourquoi imaginaire ? Parce que, vu la « barre » qui fend le sujet dans la mesure où il ne fait que rouler sous les signifiants, sans être jamais réellement présent « lui-même », toute façon de se situer sur l’échiquier de son désir apparaît forcément imaginaire, et même en partie illusoire.




L’on commence par la plus primitive des identifications, qui est toujours en effet, de façon heureusement provisoire (sauf dans le cas de l’autisme peut-être, ou elle perdure), celle de l’enfant infans (ne parlant pas) : la psychose. On ne doit pas confondre la psychose avec toutes les maladies dites « mentales » d’origine cérébrale, c’est-à-dire neurologique. Celles-ci vont des plus communes, comme la maladie de Parkinson ou l’épilepsie, aux plus spectaculaires comme la démence ou l’idiotie, causées par une insuffi­sance ou un traumatisme touchant les centres nerveux. Sans parler des maladies infectieuses post ou prénatales, ou des anomalies génétiques comme la trisomie (mongoliens) qui peuvent induire les plus graves handicaps moteurs et comportementaux.

Dans la psychose la place occupée est celle de la Chose, symbole du manque en général ; ce qui signifie qu’au lieu de laisser cette Chose manquante, propre à engendrer le désir, le sujet au contraire la présentifie, la rend présente et de ce fait l’annule : il n’y a donc plus rien à désirer ! A part lui-même, c’est-à-dire perdurer dans sa propre chosification (= narcissisme primaire), le psychotique ne désire rien.

Le rôle joué par lui est celui du phallus, c’est-à-dire qu’il se présente comme le plus grand Bien désirable. Par exemple l’enfant « futur psychotique » reste en position de phallus-pour-la-mère, se donne tout entier à elle (aliénation) dans l’illusion de combler son désir. Pour qu’une telle illusion puisse s’installer, il faut bien sûr que, de son côté, la mère y soit préalablement disposée ou que des conditions objectives, parfois à l’insu de tous, s’y soient montrées favorables. En tout cas, aucune porte ne s’est ouverte en direction du Père. Il est littéralement le phallus : folie ! S’identifier au phallus revient à s’éjecter du triangle symbolique régi par le « Père », à refuser toute référence à la fonction paternelle, et partant (puisque le Père symbolique est le garant de la consistance du langage) à s’exclure peu à peu du langage. Le « fou » ne communique plus ; et s’il parle, c’est à lui-même. (Bien entendu, ce que nous nommons ici « le Père » n’est qu’un rôle à soutenir essentiellement une fonction, laquelle peut très être portée et en quelque validée par une femme, voire par une mère célibataire sachant faire la « part » des choses…).

Conséquence : ce qui lui sert de Loi de son désir n’est autre que l’absence, ou du moins l’ignorance, ou encore le rejet (Freud), ou mieux encore la forclusion (Lacan) de toute loi et de tout désir. Le mécanisme de la psychose consiste donc dans la forclusion, opération de rejet qui rend indisponible un signifiant fondamental, que Lacan appelle le « Nom-du-Père », qui est la possibilité pour un sujet de tenir une parole sensée dans le langage (c’est-à-dire, comme parole, réellement adressée à un Autre : on a dit que le « fou », au contraire, se parlait à lui-même).
Le psychotique se parle tellement bien à lui-même qu’il ne s’en aperçoit pas : c’est le phénomène de l’hallucination, principale manifestation de la psychose. Entendre ce que l’on articule soi-même mentalement ; voir ce que l’on croit (au lieu de croire ce que l’on voit) ; et d’une manière générale prendre ses désirs (mais inconscients) pour la réalité.

Quels sont les différents types de psychoses ? On peut les déduire logiquement en fonction de la place précise, dans la structure, où apparaît l’hallucination. Il existe essentiellement trois sortes de psychoses :
1° La plus sévère est sans conteste la Schizophrénie qui, comme son nom l’indique, manifeste une division, une dissociation des éléments psychiques chez le sujet – mais pas forcément une « double personnalité » qui n’est qu’un symptôme particulier –, et conséquemment l’incohérence de la pensée, le désordre affectif, le repli sur soi... On notera également le caractère chronique et progressif de la maladie. La manifestation précise, la « schize » est très nettement à situer au niveau du Père symbolique, c’est-à-dire de la fonction du langage, en l’occurrence totalement désorganisée.
2° Ceci est plus nuancé dans le cas de la Paranoïa, où le sujet préserve une certaine maîtrise de son discours. L’élément le plus atteint, en revanche, se situe au niveau de l’Idéal-du-moi, totalement surestimé par le malade, c’est-à-dire ramené en fait au niveau du moi-idéal, narcissique et violent, jaloux, haineux et peureux, et surtout revendicatif ou interprétatif : c’est à savoir que le paranoïaque interprète les événements et les choses du monde comme si cela le concernait au premier chef, ou mieux comme si cela n’avait de raison d’être que par et pour son Moi. Les quatre paranoïas principales sont : le délire de persécution, l’érotomanie, le délire de jalousie et le délire des grandeurs.
3° Vient ensuite la manie, ou psychose maniaco-dépressive (vulgairement parlant l’« idée fixe »). Il s’agit d’une maladie qui se traduit par des excès de surexcitation ou d’euphorie alternant avec des périodes de dépression (mélancolie). Il s’agit d’en situer le symptôme dans un trouble entier du sujet causé, non par le Moi (paranoïa) mais plutôt par l’autre ; autrement dit il y a quelque chose d’extérieur, de fort troublant, qui de temps en temps vient semer la zizanie chez le sujet.
4° Il est une quatrième sorte de psychose, que l’on assimile souvent à la paranoïa comme son symptôme principal : il s’agit du délire. Or le délire constitue une psychose à part entière, à ceci près qu’elle se spécifie comme une tentative d’auto-guérison. Un délire a beau paraître incohérent, sembler le corps même de la maladie, en réalité il est un instrument de lutte contre la maladie (dont la manifestation est et n’est pas autre chose que l’hallucination, proprement). Le délire est au moins un acte de langage, il constitue un dernier barrage contre la destruction du langage opérée par la psychose ; il en est en quelque sorte son imitation, sa parodie ; une sorte de psychose artificielle destinée à contenir, à compenser la psychose pathogène. Dans le cas de délires « littéraires », on peut même leur supposer une sorte de vertu auto-curative.




L’on ne doit pas confondre le concept de perversion avec la simple « perversité », notion morale davantage que psychologique. La perversion constitue une structure existentiale à part entière. Les théoriciens ont beaucoup louvoyé à ce sujet, se contentant parfois de noter des « traits pervers » au sein d’autres affections. (Il est du reste évident que ces structures – psychose, perversion, névrose – se trouvent souvent mêlées dans le sujet de l’inconscient, même si une seule d’entre elles se distingue à caractériser le sujet).

La place occupée est celle de l’objet, dans le réel. Le pervers ignore l’autre comme tel, car il se trouve tout simplement à sa place. Il se sert de lui-même comme d’un bouchon, d’un obstacle à la reconnaissance de l’autre comme objet du désir : il est cet objet. Rien d’étonnant, à ce compte, qu’il « traite » les autres comme des objets (du moins en apparence car les choses sont plus compliquées).
Le personnage auquel il s’identifie, et dont il joue le rôle, n’est autre que la Mère. Il ne désire pas la Mère, il est cette Mère de l’ombre dont il ressuscite la violence originelle. Comment en arriver là ? Tout simplement en refusant l’identification (post-œdipienne) au père. Et si le pervers se pose en objet, c’est essentiellement comme objet réel pour combler le désir supposé du père (or le vrai Père, qui n’est pas comme croit le pervers le père réel mais le Père symbolique, n’a pas ce genre de désir ; il est plutôt ce qui permet de désirer).
Si le pervers refuse l’identification (normalisante) au père, c’est parce que pour lui la Mère est aussi bien pourvue du phallus ; en un mot parce qu’il dénie la castration maternelle. Après la forclusion (psychose), le déni, donc. Étant identifié à la Mère, la seule loi possible pour lui est une loi qui commande de s’en servir, du phallus, et réellement : c’est la loi de la jouissance. Par rapport à la vraie Loi du désir qui commande de désirer toujours l’Autre, la loi du pervers en constitue la transgression (et non plus seulement son ignorance comme dans la psychose). Le pervers se définit comme celui qui transgresse, qui viole la loi,  et jouit de cela. Violence est faite au désir quand celui-ci est rabattu sur sa satisfaction.

Conséquence du déni de la castration maternelle, le phallus sera par le pervers constamment recherché dans le réel, et apparaîtra sous forme d’objet dans le fétiche. Important : le fétichisme ne constitue donc pas (ou pas seulement) une perversion parmi d’autres comme on le croit souvent, il est constitutif de toute perversion. Après l’hallucination (psychose), donc, le fétiche.

Quels sont les différents types de perversions ? Là encore, il faut les distinguer en considérant le lieu d’apparition du fétiche. (Passons sur certaines formes de perversions, mineures ou bien réductibles à celles que nous présentons ici : par ex. l’exhibitionnisme revient au masochisme, et le voyeurisme au sadisme).
1° La perversion la plus caractéristique, bien que peut-être la moins évidente, se caractérise comme narcissisme. Le fétiche s’y présente à la place du Père symbolique, ce qui est grave puisque cela revient à « objectiver » littéralement la parole, la ramener au rang d’objet, pour en jouir, et donc la vider de toute signification symbolique. Il n’y a plus d’instance paternelle : la seule loi est donc la loi du pervers, le seul langage est son langage, etc. D’où le narcissisme. Violence et autoritarisme. Tendance au harcèlement d’autrui (les pervers narcissiques y excellent…).
2° Le Sadisme semble plus violent en apparence, mais en réalité il s’agit d’une forme de violence beaucoup plus contenue et dirigée, en quelque sorte plus « raffinée »... Ici le fétiche apparaît à la place du sujet, « battu » en somme par l’objet (c’est bien le cas de le dire) auquel s’identifie, toujours inconsciemment, le pervers. Le but du sadisme n’est pas de traiter l’autre comme un objet ou de le détruire dans sa chair, ceci n’est qu’un moyen aléatoire dont la fin véritable est de susciter l’angoisse dans l’Autre, lui faire perdre toute tenue, toute consistance, lui faire avouer sa propre inconsistance…
3° Le masochisme voit son adepte s’offrir à la mère et se constituer lui-même comme fétiche. Suivant le principe du déni, c’est lui qui se fait le phallus de la mère. Cette soumission à la mère, et à elle seule, constitue évidemment une condition absolue : que l’on substitue un bourreau mâle à la traditionnelle « maîtresse », et le pervers masculin ne « joue » plus ! (Et inversement pour une femme, sauf évidemment en cas d’homosexualité.) On aurait donc tort d’assimiler le masochisme avec une recherche indifférenciée de la souffrance. Comme tout le monde, le masochisme recherche essentiellement la jouissance, seulement il l’entrevoit dans l’autre réduit en position d’objet (l’autre est très précisément représenté par l’instrument qui le frappe.)
4° Evoquons rapidement une quatrième sorte de perversion qui, à l’instar du délire psychotique, se présente plutôt comme une tentative de dépassement ou de pacification de la tendance perverse dans une forme de pré-sublimation (la vraie sublimation étant le privilège de l’art) de l’objet fétiche comme tel : on veut parler à nouveau du fétichisme, non plus au sens où structurellement ce terme caractérise la loi même du désir pervers, et par conséquent tout objet de ce désir, mais secondairement comme un ensemble de pratiques érotiques hétéro, homo ou transsexuelles s’affichant comme transgressives au regard des normes sociales. Ces pratiques extrêmement variées, élaborées et codifiées, ou inversement « libérées » introduisent une touche de fantaisie et de plasticité créatrice dans ce qui ne serait, de structure, qu’impuissance et narcissisme. Elles entament le déni initial de la castration (« il n’y a pas ») par les ressources figuratives (métaphore et métonymie) de la dénégation  (« ce n’est pas cela… »).


La névrose


La névrose est la plus commune des « maladies » psychiques ; on dit que chacun y est plus ou moins sujet à des degrés divers ; certains vont jusqu’à prétendre qu’elle signe la « condition humaine ». Freud traduisait cette idée par le terme de « Malaise » appliqué à l’ensemble de la civilisation. Quoi qu’il en soit, c’est un fait que Freud et les psychanalystes, comme tous ceux qui ont avancé dans la connaissance du psychisme, doivent leur savoir expressément aux névrosés eux-mêmes. Nous consacrerons à la névrose proprement dite les deux chapitres suivants.



V







Le névrosé se distingue — à la différence du pervers et du psychotique qui n’en veulent rien savoir — par le fait qu’il veut savoir, lui, pourquoi il est névrosé. Le névrosé se définit d’abord comme celui qui pose une question, la question de son être, la question de son désir. Que suis-je ? Que suis-je pour l’autre ? Être ou ne pas être le sujet du désir, là est la question. Il est donc d’emblée sur le chemin de la science ; le psychiatre qui le soigne n’a plus qu’à prendre le relais. Dans la structure de la relation d’objet, il est clair que c’est toujours le sujet qui pose la question, c’est le sujet qui cherche l’objet ; et qui au lieu de poser directement l’objet de son désir dans le réel comme le pervers, pose plutôt la question de l’objet, en le mettant en question. La place occupée par le sujet névrosé est donc repérable comme celle du sujet.




Peut-on préciser la question du névrosé ? On dit qu’il met le désir en question, mais ce n’est pas suffisant. Car la ques­tion qui obsède le névrosé, qui le met au supplice, ne porte pas tant sur ce qu’il désire que sur ce qu’il ne désire ou ne veut pas : essen­tiellement procréer. L’être névrosé est quelqu’un pour qui la perspective d’avoir des enfants pose un immense problème. C’est pourquoi l’on peut ramener la question du névrosé à celle-ci, toujours la même : qu’est-ce qu’une femme ? Une femme et non un homme.

1° Car même si du point de vue de l’homme, procréer pose la question de la paternité, ce n’est pas en réalité ceci qui fait difficulté pour lui. A la différence du psychotique, pour qui la paternité n’a aucun sens, le Père symbolique n’est pas forclos ou rejeté chez le névrosé, et il peut concevoir et aimer des enfants malgré tout ; c’est bien l’être de la femme qui est aussi problématique pour le névrosé masculin. D’abord, comment accepter la maternité (et donc la castration) d’une femme sans devoir accepter du même coup la castration pleine et entière de sa propre mère, sans que cela ne salisse l’image idéale qu’il garde de sa mère ? Et par ailleurs, corrélativement, le dilemme peut se reformuler ainsi : comment accepter, non pas d’être une femme, évidemment, mais d’avoir une femme ? Cela ne veut pas dire qu’il ne puisse se marier ou rencontrer « des » femmes, mais il aura tendance à identifier inconsciemment la femme (avec laquelle il vit) à sa propre mère, et toutes les autres femmes (qu’il peut rencontrer) à la figure mythique de la prostituée. Le voici comme ça bien à l’abri d’une réponse intempestive à la question « qu’est-ce qu’une femme ? ». La maman et/ou la putain, point final.

2° « Qu’est-ce donc qu’être une femme ? » se demande identiquement la femme névrosée. Là encore cette question pose un double dilemme, une double gêne : 1° Naturellement toute réponse est soigneusement évitée au moyen de ses tergiversations, ses louvoiements, ses coups de théâtre destinés à prouver à tous combien son caractère est instable, ses motivations complexes, et à entretenir une androgynie savamment dosée : bref elle fait « la folle » ou la bécasse, mais c’est pour mieux noyer la question : comment accepter d’être une femme ? A aucun moment elle n’accepte la fatalité de son sexe qui est d’être une femme pour un homme, et non pas comme un homme — ce qui implique par-là, notamment, la perspective de faire des enfants, comble d’horreur (la grossesse, pas les enfants). Or ce qui fait de la femme névrosée un être – certes « compliqué » mais – « intéressant » et séduisant, c’est qu’en un sens elle a bien raison de pas l’accepter, cette fatalité ! Mais, en même temps, s’en libérer elle ne le peut – c’est bien cela le comble de la névrose.




Le problème du névrosé, s’il se formule par la question qu’on a vue, trouve son origine dans une identification au père imaginaire (qui est aussi la place de l’Idéal-du-moi). La question « qu’est-ce qu’une femme ? » et l’énigme de la procréation reposent entièrement sur l’interprétation très particulière faite par le névrosé de la fonction paternelle. En théorie il faut distinguer trois pères.
1° Le père réel : c’est le « papa » et le mari de la mère. Sa fonction éventuelle est aussi de réfréner les ardeurs de l’enfant à l’endroit de la mère ...en s’occupant lui-même réellement de la mère, afin que l’enfant aille jouer ailleurs !
2° Le père imaginaire, c’est l’idéal de maîtrise et le modèle, celui que l’on peut indifféremment aimer ou haïr, selon qu’il prive ou non l’enfant de toutes ses illusions, de toutes ses espérances à l’endroit de la mère.
3° Le père symbolique, c’est celui qui fait auto­rité, celui qui assure ou symbolise vraiment la fonction du père comme celui qui fait désirer la mère ; il est proprement le désir de l’Autre.
Or le propre du névrosé est de confondre toutes ces instances paternelles avec le seul père imaginaire ; c’est-à-dire que n’acceptant pas la frustration imposée par le père symbolique, il ne peut accéder à la castration symbolique qui lui permet­trait de s’identifier finalement au père réel, et de traverser correctement son Œdipe.




Le sujet, n’ayant pas totalement admis la castration, continue de désirer sa mère, et ne tarde pas d’en subir le contre-coup, normalement l’inter/diction que cela appelle de la part du père. Cette interdiction est vécue intérieurement sur le mode de la cul­pabilité et de l’angoisse. Un mot résume cette interprétation de la Loi comme Interdit : c’est celui de refoulement. Le méca­nisme de la névrose est donc le refoulement (= interdit) comme celui de la psychose était la forclusion, et celui de la perversion le déni. L’on reconnaît la nature œdipienne du désir du névrosé en ceci que (s’)interdisant la mère, l’on accrédite l’idée que la mère serait un Bien finalement accessible (donc non impossible), et interdite pour cela même — ce qui est l’illusion absolue. Conséquemment, tout désir du névrosé sera vécu sur le mode de l’interdiction, de la frustration, de la peur et de la honte ; et cela parce que tout désir reflète chez lui le désir refoulé pour la mère.




Une autre façon de présenter ce désir névrotique est de souligner une confusion caractéris­tique de la demande et du désir. Désirer, en principe, c’est passer au-delà de la demande. Il faut certes demander (c’est-à-dire être déçu, d’une certaine manière)  pour désirer. Mais le névrosé, lui, met la demande à la fois à la source et à l’issue de son désir : au lieu de désirer, et de prendre ce qu’il désire, il préfère continuer à demander et se soustrait, au besoin, de toute situation où l’on serait amené à lui proposer une offre non ambiguë. S’il aime demander, il préfère encore offrir (ce qui retarde d’autant l’offre adverse) : et alors en matière d’altruisme, le névrosé n’a pas son pareil, il donnerait sa chemise — mais il ne se rend pas compte que l’autre, pour peu qu’il soit désirant et non névrosé, n’a que faire d’une chemise, c’est-à-dire d’un symbole. Au fond il ne sait donner aux autres que des témoignages de son propre embarras.




La manifestation propre de la névrose (après l’hallucination dans la psychose et le fétiche dans la perversion) est le symptôme. C’est la meilleure façon de s’interdire de désirer — tout en exprimant ce même désir mais justement sous sa forme d’interdit. Le symptôme se présente comme une affection somatique ou un trouble du comportement spécifique, à la fois « révélant » et mas­quant un désir. Le symptôme somatique par exemple touche un corps purement imaginaire et libidinal : il a souvent des conséquences fâcheuses sur la sexualité du sujet (c’est proprement sa face « interdit »). Ce n’est donc pas à n’importe quel endroit, ni à n’importe quel moment que le symptôme se déclenche. Le désir y est toujours signifié.
Il faut souligner essentiellement sa nature chronique, et le fait qu’il emprunte toujours sa forme à une affection du sujet antérieure à l’éclosion proprement dite du symptôme (ce qu’on appellerait en médecine un « terrain favorable »). C’est d’ailleurs ce qui permet au symptôme névrotique de se dissimuler lui-même, en se confondant à chaque fois avec un symptôme médical, ce qui est pour­tant bien autre chose.
Il faut enfin rappeler que si le symptôme apparaît bien souvent comme une mutilation du corps propre, renouant régressivement avec les fantasmes dits du « corps morcelé » chez l’enfant, cette autopunition est toutefois pré­férable pour le névrosé à l’angoisse qu’il ne manque pas de rencontrer au carrefour de son désir (Lacan parle du symptôme comme d’une « mise en croix »). Tout est préférable à l’angoisse. Et le symptôme est là justement pour « boucher » en quelque sorte l’angoisse. Or qu’est-ce que l’angoisse ? Une conséquence d’un désir, non pas encore vraiment interdit, mais bien plutôt incertain, évanouissant, fugitif. Le symptôme, par rapport à cette menace de disparition totale du désir qu’annonce l’angoisse, est une façon de « récupérer » le désir.




VI







La névrose obsessionnelle, la plus redoutable, situe le symp­tôme en lieu et place du Père symbolique. Confondre la Loi, donc, avec les tortures et les contorsions morales dont il s’agit dans l’obsession paraît en effet particulièrement grave. Comme en toute névrose, la loi se présente sous forme d’un impératif, et plus exactement comme obligation. L’obsessionnel est quelqu’un qui passe son temps à s’obliger à respecter tel ou tel rituel quotidien, à exécuter telle ou telle besogne particulièrement fastidieuse, à réaliser des exploits invraisemblables dont il est le seul à savoir les mérites... etc. La Loi est donc interprétée comme ce

gendarme, comme ce père sévère (sur-moi) qui surveille en permanence imaginairement le névrosé.

L’on peut donc supposer que l’obsessionnel a quelque chose à se repro­cher inconsciemment, et que ce comportement étrange résulte d’un profond sentiment de culpabilité qu’il tente, par son symptôme (ces con­traintes, ces compulsions), de conjurer (il y a aussi tout un aspect superstitieux dans l’obsession). Culpabilité que nous avons appris à situer au niveau de l’Œdipe, naturellement. Quant aux rapports qu’entretient l’obsessionnel avec le père imagi­naire (survalorisé), ils sont marqués en général par une terrible crainte de décevoir, qui explique du reste cet arsenal de con­traintes. Ce qui arrête ce névrosé face à son désir, c’est l’image du père trop présente, qui lui a en quelque sorte depuis toujours volé son désir. La seule chose qu’attend l’obsessionnel pour « enfin vivre », c’est la mort du père. D’où cette véritable obsession de la mort, vécue par l’obsessionnel sous un mode encore des plus culpabilisant. (cf. « L’homme aux rats », Freud)




L’hystérie situe le symptôme au niveau du moi du sujet, c’est-à-dire en toute rigueur au niveau somatique.
La Loi de l’hystérique est très proprement le désir interdit ; l’hystérique « s’interdit de » là où l’obsessionnel « s’oblige à ». Étant donné le rôle joué par l’hystérique, celui du père réel (mais vu imaginai­rement), ses symptômes seront en priorité « empruntés » imaginairement à la personne du père (des affections qui chez lui ne sont pas forcément des symptômes) ; emprunt qui constitue l’identification même. Ce père apparaît comme dévalorisé : in­firme, bafoué, trompé, impuissant et tout ce que l’on voudra — et aimé d’autant plus pour cela par l’hystérique. Son problème consiste donc à s’identifier à ce père, encore qu’elle puisse aussi s’identifier aux êtres (essentiellement féminins) en qui il/elle va chercher réponse à sa question principale : « qu’est-ce qu’une femme? » (cf. « Le cas Dora », Freud). C’est peu dire que la question de la féminité la préoccupe, tout comme (c’est presque la même chose) celle de la maternité. Son effort consiste à s’enquérir au­près d’autres femmes des éléments de réponse ; c’est ce qui donne à l’hystérique ce versant quelque peu (mais faussement) ho­mosexuel. En réalité, c’est seulement le désir de l’autre femme qu’elle cherche, et non la femme comme telle. Comme elle s’identifie à un père faible, la vie sexuelle de l’hystérique se caractérise par une sorte de complaisance dans l’insatisfaction. Il est vrai que la question de son désir a de quoi la laisser insatisfaite voire « interdite ». Car la réponse n’est pas donnée : derrière le dé­sir de l’hystérique, il y a sans doute ce désir œdipien pour le père (mais il s’est changé en amour), et il y a surtout le désir œdi­pien pour la mère, dont la castration (d’où l’expression de « mère phallique ») n’est toujours pas acceptée.




La phobie situe le symptôme au niveau de l’objet, c’est-à-dire de la mère. Il existe une dialectique de l’angoisse et de la peur très subtile dans la phobie. La phobie au sens propre consiste dans un sentiment compulsif de peur et d‘angoisse envers un être ou un objet quel­conque. Il se trouve que ces objets sont souvent empruntés à un « fonds » imaginaire commun aux hommes d’une culture donnée (le serpent, l’araignée, etc.). L’important est plutôt ce que ces objets représentent : dans la mesure où ils causent l’angoisse, on peut dire qu’ils représentent la mère. Mais justement, « l’angoisse n’est pas liée à la peur d’un objet mais à la confrontation du sujet à une absence d’objet, à un manque d’être où il est happé, où il se perd et à quoi tout est préférable, jusqu’à forger le plus étrange des objets, celui d’une phobie. » (Lacan, Séminaire IV, 1956/57) Donc, une fois que la peur apparaît, comme pour boucher l’angoisse, ce n’est plus la mère que l’objet représente mais plutôt le père menaçant et violent. Mais quand même : c’est l’angoisse qui prédomine, et c’est la relation à la mère qui cause tout ce désordre dans la vie affective du sujet. La phobie ne veut pas dire autre chose que ceci : le sujet voudrait bien voir apparaître un peu plus souvent le père dans sa vie (et il l’imagine sous cette forme violente) pour le li­bérer de l’étreinte maternelle, où son désir se voit étouffé sous l’angoisse.




Le transfert apparaît bien comme un type de névrose, bien qu’il soit considéré plutôt comme la façon de faire face aux névroses. Mais pour cela, il faut bien compenser nos névroses réellement pathologiques par une névrose fictive. Cela consiste à faire apparaître le désir dans la parole, et non plus dans le monde. Cette parole est représentée par le psychanalyste, même s’il ne parle pas lui-même. Le désir, articulé par le patient, apparaît comme un symptôme dans les coupures que ménage le psychanalyste à seule fin de ponctuer ce discours. Ponctuation qui n’est autre que pulsation, palpitation du désir.




VII







La quatrième identification imaginaire n’est autre que la sublimation ; et c’est aussi une façon de surmonter toutes les autres.
La place est celle de l’Autre (ni Chose absolue, ni sujet actif, ni objet passif). L’Autre reste celui qui autorise le dé­sir, qui le rend possible. Sublimer équivaut à entretenir le désir, l’ouvrir, le nourrir.
La sublimation consiste en une identification au Père symbolique. Mais n’oublions pas la vraie nature de ce Père symbolique, qui n’est pas le père réel (époux de la mère) ; il serait plutôt le « père mort », au sens où même mort, même absent physiquement sa fonction de Père peut et doit être reconnue. Le Père symbolique est une référence, il incarne essentiellement la Loi (du désir).
Conséquence : la Loi propre de la sublimation n’est autre que celle du désir. C’est une loi qui énonce ce qui est — donc qui n’est pas ignorée (psychose), transgressée (perversion), ou imposée (névrose). Mais pour énoncer ce qui est, et pour ne pas confondre ce qui est avec ce qui paraît être, le « sublimant » ne peut faire autrement que de nier ce qui n’est pas : c’est l’opération propre de la dénégation (à ne pas confondre avec le déni du pervers). La dénégation, marquée par les termes « ni..ni... », ou « ce n’est pas cela... », consiste à ménager en permanence la place de l’Autre, à tout faire pour que le désir ne se referme sur la satisfaction. La dénégation, de ce point de vue, s’assimile à l’écriture dans la mesure où celle-ci, originelle­ment, repose bien sur le « trait », sur le fait de tirer un trait sur la chose (l’objet), pour en garder le mot, et dans l’espoir d’en faire surgir toujours autre chose.
La sublimation se réalise essentiellement au moyen de l’Œuvre en général, et celle-ci apparaît en lieu et place de la Chose. Mais celle-ci n’est plus alors considérée comme un absolu : l’œuvre se sait toujours limitée, finie, mortelle. La cas­tration est donc quasiment acceptée.




Il existe plusieurs sortes de sublimations, et d’œuvres.
La science, où l’œuvre apparaît en lieu et place du Père symbolique, c’est à dire au lieu même de la Vérité. Confusion fâcheuse d’un savoir, que constitue toujours l’œuvre, avec la vé­rité du désir...
La religion, essentiellement perverse (bien que forme authentique de sublimation) parce qu’elle confond la Vérité avec son apparition dans un objet qui est le fétiche, le dieu tel qu’il se manifeste (cf. le double sens révélateur du mot « fétiche » : sens religieux et sens pervers).
L’art, enfin, situe l’œuvre dans une réalisation subjective incarnant, d’une manière toujours quelque peu névrosée, la Vérité. L’art (ou la littérature) consiste à ne pas cesser d’écrire, de créer, c’est-à-dire à refuser (dénégation) de situer définitivement la vérité du désir.
4° ... la place, pourtant convoitée, se doit de rester vacante, même si les psychanalystes pourraient la revendiquer. Le psychanalyste se distingue, il est vrai, par le fait qu’il fait œuvre sans jamais matérialiser (et donc refermer) cette œuvre nulle part : il se contente de laisser accoucher les autres (comme So­crate). Son œuvre, c’est l’Autre, toute de parole et non d’écriture.