vendredi 2 janvier 2015

Tout peut-il être objet d'échange ? (cours)


Introduction

Il s'agit d'un phénomène social fondamental. En fait s'il n’y avait pas d'échanges, il n'y aurait pas de société. Il y a des échanges parce que l'individu est incapable de survivre seul. L'homme a toujours vécu en société, il est "un animal sociable" comme le dit Aristote. De fait les échanges s'effectuent à tous les niveaux : entre les individus, entre les individus et la société, entre groupes sociaux, et même entre différentes cultures.
On échange de tout : des marchandises, de l'argent, des coups et des insultes, des baisers, des services, des paroles etc.

Pourtant l'échange est un type de relation humaine spécifique, qu'il faut distinguer soigneusement de la prise de possession d'un côté, du don de l'autre. La possession résulte d'un rapport de force, c'est une appropriation unilatérale. Le don est lui aussi unilatéral : il résulte de la décision d'offrir un bien ou un service sans rien réclamer en échange.
Au contraire l'échange proprement dit est bilatéral, réciproque. Il consiste à donner une chose pour en recevoir une autre de valeur égale. Ce qui implique que l'on dispose d'une mesure commune pour pouvoir comparer les choses échangées. Cette mesure est conventionnelle, par exemple dans les échanges économiques, c'est l'argent. L'échange est librement consenti (contrairement à la prise de possession violente) mais il est donc soumis à des règles (contrairement au don) : c'est en ceci que l'échange est si étroitement lié à l'organisation sociale et à ses règles.



  
Il est possible de distinguer deux types d'échanges, ou plus précisément (tellement ils sont imbriqués) deux dimensions de l'échange : l'échange économique et l'échange symbolique. L'échange économique est l'échange de biens matériels liés à la survie, à la production et au travail, au bien-être, mais ce type d'échange concerne aussi bien les services (vendre un travail justement). Par ailleurs ils peuvent concerner les biens immatériels dotés d'une valeur symbolique (une œuvre), à partir du moment où un support-objet existe bien (un fichier numérique est un "objet"). Nous verrons que la discrimination essentielle à propos des échanges économiques se fait à partir de la distinction entre valeur d'usage et valeur d'échange.
Certes les échanges symboliques semblent davantage immatériels, ou liés aux services, mais en réalité ce qui les caractérise est bien leur dimension symbolique, c'est-à-dire qu'ils se composent avant tout de signes (à commencer par le langage) et qu'ils sont porteur de significations : échanger des discours dans un colloque, échanger des politesses dans une assemblée, échanger un regard lors d'une première rencontre… Ils n'ont pas d'abord une valeur économique, objective et mesurable, mais surtout une valeur humaine et sociale, en grande partie subjective c'est-à-dire qu'ils ne sont pas comptables ou mesurables mais seulement interprétables. Même s'ils répondent à des désirs plutôt qu'à des besoins, les échanges symboliques ne sont pas moins essentiels que les échanges économiques, et ils sont probablement apparus en même temps. L'homme en tant qu'être culturel, donc en tant qu'il est homme et pas seulement animal, a toujours connu des échanges symboliques. Ou si l'on préfère les échanges économiques ont d'emblée été pourvus, diversement et inégalement, d'une valeur symbolique. On pense d'ailleurs que le mot (langage articulé) est apparu en même temps que l'outil.

On échange de tout, disions-nous, mais… tout peut-il être objet d'échange ?  En réalité plusieurs questions se posent :
- La plus fréquente consiste à remettre en question la généralité et la suprématie apparente des échanges économiques, c'est la question : "tout peut-il être acheté et vendu ?". L'existence d'échanges symboliques fait pencher vers une réponse négative. Par ex. : donner de l'amour et en recevoir. Seulement si tout échange suppose un étalon et une mesure commune, qu'est-ce qui peut empêcher de ramener tout échange symbolique à un échange de type économique, mesurable et monnayable ?
- Une autre consiste à remettre en question la bilatéralité de l'échange et donc à postuler l'existence du don gratuit, unilatéral. Seulement un tel don ne serait plus un échange justement. De plus, qu'est-ce qui peut empêcher qu'un geste que je considère comme un don gratuit (je porte le panier d'une vielle dame, c'est un service qui me semble naturel) se transforme - presqu'à mon corps défendant - en un échange (je reçois un "merci" assorti d'un sourire, des biens purement symboliques) ? Un don peut-il rester isolé, unilatéral, ou implique-t-il toujours un contre-don, comme une question appelle nécessairement une réponse ?
- C'est pourquoi la question que nous posons, "tout peut-il être objet d'échange ?" va encore au-delà, elle demande si la vie tout entière est échange… Y  a-t-il des aspects de l'essence de l'homme ou de son existence qui ne se prêtent tout simplement pas aux échanges, qui sont destinés à rester en-soi ? Mais si la société est le lieu de tous les échanges, cela implique-t-il que certains aspects de la vie humaine échappent à la vie sociale ?


Nous étudierons successivement les échanges économiques et les échanges symboliques, tout en soulignant combien ils restent interdépendants, puis nous conclurons en nous demanderons quels sont les phénomènes qui pourraient bien échapper aux échanges en général.


I - Les échanges économiques (ou la dimension économique des échanges)

1) Origines de l'économie

L'échange économique est présenté depuis les Grecs comme une nécessité vitale. Platon montre qu'aucun homme ne pouvant se suffire, seule la coopération permet d'assurer la survie.
Très tôt (avec Aristote) la distinction entre "valeur d'usage" et "valeur d'échange" est établie. Un objet a toujours une double valeur. Aristote écrit : "une chaussure sert soit à chausser soit à être échangée". Dans le premier cas l'objet prend sa valeur en fonction de son usage et de l'importance de son usage (l'eau, par exemple, a une très grande valeur d'usage). La valeur d'échange, elle, dépend de plusieurs facteurs comme sa rareté, le coût de son extraction ou de sa production (par exemple l'or a une forte valeur d'échange pour ces deux raisons - on peut y ajouter une forte valeur symbolique, pour sa beauté, son brillant, etc.)

Il existe une forme d'échange simple où les objets échangés sont considérés uniquement selon leur valeur d'usage : c'est le troc. Seule l'utilité concrète est prise en compte. Ce type d'échange était courant dans ce qu'on appelle les "économies de subsistance", c'est-à-dire les sociétés ne visant aucune expansion ou développement.

Lorsque l'échange économique se développe, lorsqu'il se généralise, il y a lieu d'établir une équivalence ou un étalon, une mesure commune fixant la valeur : c'est la monnaie. L'échange n'est plus binaire (un bien contre un autre) mais ternaire (bien - monnaie - autre bien). À partir du moment où la monnaie existe, la valeur d'échange prend définitivement le pas sur la valeur d'usage : on n'échange plus une vache contre un cheval en fonction du seul besoin, on réduira les deux biens à leur valeur monétaire respective avant de procéder, après comparaison et calcul, à la transaction.

"C'est pourquoi il faut que soient en quelque façon commensurables toutes les choses qui s'échangent. Et c'est à cela qu'est venue servir la monnaie, qui devient une sorte de moyen terme, puisqu'elle constitue la mesure de tout. Si bien que, évaluant aussi l'excès et le défaut, elle permet alors d'établir combien de chaussures équivalent à une maison ou à de la nourriture.
Or le rapport du bâtisseur au cordonnier doit être tel nombre de chaussures pour une maison ou de la nourriture, car sinon, il n'y aura pas d'échange ni d'association entre eux. Et il n'y en aura pas si les choses échangées ne sont pas égales d'une certaine façon. Il faut donc qu'un certain étalon permette de tout mesurer, comme on vient de le dire plus haut." (Aristote, Ethique à Nicomaque)

L'échange peut devenir une activité en soi, dans le but unique de réaliser du profit (acheter moins cher que l'on ne vend) : c'est le principe du commerce.
Mais le profit implique le développement et l'extension du commerce, donc de passer d'une économie de subsistance à une économie de développement. Celle-ci impliquant les notions de concurrence et de compétition, on appelle cette nouvelle économie une "économie de marché" et de société de subsistance (essentiellement axée sur la production) nous passons à une société de consommation.

2) Economie de marché et société de consommation

L'idée de développement nous fait passer d'un type d'échanges basés sur les besoins naturels à des échanges basés sur des désirs, dont l'origine est mimétique (cf. Girard) et donc sociale, c'est-à-dire sur la quête de satisfactions supplémentaires (confort, enrichissement, prestige basé sur les possessions matérielles). Ce n'est plus seulement l'utilité mais la valeur symbolique (ce que l'objet représente socialement) qui prime ; c'est bien l'échange lui-même qui détermine la valeur et non plus l'usage.

Concrètement l'économie de marché repose sur un principe simple qui est celui de l'offre et de la demande. Un produit se vend d'autant plus cher qu'il est très demandé et, corrélativement, proposé par un nombre réduit de vendeurs.

Un "marché" est une zone d'échanges concurrentiels plus ou moins étendue, où les acteurs commerciaux poursuivent un seul but : susciter ou créer des besoins toujours plus nouveaux (des désirs en fait) et de moins en moins naturels. Cela rejoint par conséquent la notion de "société de consommation". Le but du commerce étant le profit, il faut pousser à la consommation par tous les moyens (publicité). Décalés par rapport aux besoins réels, les objets échangés prennent une dimension de plus en plus symbolique. Acheter un portable à un enfant de 11 ans, ce n'est pas répondre à un besoin réel, mais bien à un désir. Lequel ? Celui de faire comme les autres. Donc le portable devient le symbole de l'intégration sociale de l'enfant.

3) Économie et politique

Les échanges économiques possèdent donc un enjeu qui dépasse de loin la seule économie. Ce n'est pas pour rien que l'on parle d'"économie politique".
D'abord il faut bien comprendre que l'économie de marché est régulée, ne serait-ce que par les lois communes en vigueur. L'on peut tout vendre et tout acheter, nonobstant les considérations morales, sauf ...si la loi l'interdit. Par exemple le commerce de la drogue.
Ensuite, l'Etat lui-même peut se montrer plus ou moins "interventionniste" ou "protectionniste", dans le cadre d'une économie nationale. Exonérer d'impôts les investissements immobiliers, est un bon moyen pour doper la construction immobilière. En un sens donc, toute économie est politique parce qu'elle résulte toujours d'un choix, d'un stratégie étatique ou en tout cas collective.
Même à l'heure des GAFA (sigle condensant le nom des 4 plus grandes sociétés au monde, lesquelles proviennent de l'économie numérique) et d'une économie presque complètement mondialisée, la conjoncture montre que des décisions relevant d'un engagement politique (ne serait-ce que pour contrer les décisions d'un Président) sont parfois prises par les grands acteurs commerciaux en vue d'une régulation et d'une rationalisation des échanges. L'enjeu étant de préserver les capacités de tous à poursuivre l'innovation (idée de développement dans le domaine technologique). Cela implique, certes, de continuer à créditer favorablement une certaine idéologie du "progrès".

4) Commerce et civilisation

Certains philosophes ont soutenu que le commerce et les échanges en général possèdent une vertu civilisatrice. Montesquieu écrit que "l'effet naturel du commerce est de porter la paix" (De l'esprit des lois).
Le commerce adoucirait-il les mœurs ? C'est le point de vue en général du libéralisme. D'une part le commerce a pour effet de transposer la concurrence guerrière et donc originellement meurtrière des Nations vers une "guerre" mondiale purement économique, équivalent à la paix. D'autre part la liberté d'entreprendre et de s'enrichir n'est que le prolongement de la souveraineté qui est reconnue à l'individu en tant qu'être essentiellement libre. Les deux arguments coïncident en ceci que celui qui travaille en vue de ses intérêts propres (profits), travaille aussi pour l'intérêt et l'enrichissement de tous. Adam Smith, considéré comme le fondateur de l'économie politique, soutient que l'égoïsme, à travers le système des échanges, produit des effets bénéfiques pour la collectivité.

" Mais l'homme a presque continuellement besoin du secours de ses semblables, et c'est en vain qu'il l'attendrait de leur seule bienveillance. Il sera bien plus sûr de réussir, s'il s'adresse à leur intérêt personnel et s'il leur persuade que leur propre avantage leur commande de faire ce qu'il souhaite d'eux. C'est ce que fait celui qui propose à un autre un marché quelconque ; le sens de sa proposition est ceci : Donnez-moi ce dont j'ai besoin, et vous aurez de moi ce dont vous avez besoin vous-même ; et la plus grande partie de ces bons offices qui nous sont nécessaires s'obtiennent de cette façon. Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu'ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme et ce n'est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c'est toujours de leur avantage...  "
(Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776)

Cependant Karl Marx a fait la théorie du "capitalisme", c'est-à-dire qu'il a réinterprété toute l'économie politique (et donc, d'un point de vue matérialiste, toute l'Histoire) en termes d'"exploitation de l'homme par l'homme" et de "lutte des classes". Pour Marx la "liberté sans scrupule du commerce" réduit les relations humaines à des relations d'intérêt et plonge les hommes "dans les eaux glacées du calcul égoïste". De plus, étant donné que les maîtres de l'économie (les riches) sont souvent les maîtres de la politique et les gestionnaires de l'État, l'on peut douter des vertus démocratiques et libératrices du commerce...

La course au profit ne conduit-elle pas à tous les excès et parfois à la négation de la personne ? Par ex. Le commerce des armes (commerce d'État) ou le commerce des corps comme le trafic d'organes ou la prostitution (commerce mafieux) ? On voit bien que du point de vue des Droits de l'homme, basés sur le respect de la personne, l'on ne saurait faire commerce de tout, même si factuellement c'est toujours possible. Bien sûr on dira la personne prostituée a choisi - plus ou moins - librement cette activité, mais cela ne signifie pas qu'elle le fasse en toute légalité ni dans son intérêt en tant qu'être humain (elle peut être abusée par des tiers, elle encourt de nombreux dangers, compromet sa santé et sa sécurité, etc.). Donc bien entendu il est "possible" de faire commerce de son corps, mais cela n'implique pas que cela soit souhaitable. Se rabattre sur l'argument "l'individu est grand, il fait ce qu'il veut et il sait ce qu'il fait", c'est faire fi de nombreux contre-arguments dont les plus probants restent les contraintes juridiques (la loi précise en général assez clairement les choses).

Il faut donc bien comprendre la dimension humaine de l'échange, qui en tant que tel n'est pas d'abord économique mais bien symbolique (sans parler de l'aspect juridique qui s'intercale). Si faire du commerce vaut mieux que faire la guerre, on ne peut instaurer la paix dans les relations humaines que grâce à l'art du langage.


II - Les échanges symboliques (ou la dimension symbolique des échanges)

"Il y a bien plus dans l'échange que les choses échangées" (Claude Lévi-Strauss)

1) Le langage, fonction humaine de communication, base des échanges

D'une façon générale, les échanges symboliques désignent tous les échanges ayant une valeur autre que simplement économique. Leur finalité n'est plus la possession des choses mais la communication et la compréhension entre les êtres.
Justement le langage est la principale fonction humaine de communication, il est donc la base des échanges sociaux.
Rappelons un certain nombre de distinctions.
La faculté du langage est universelle, c'est-à-dire que tout être humain en est pourvu -quand bien même cette fonction serait inhibée, retardée, par quelque handicap mental ou physique. Elle est également spécifique : le langage humain ne ressemble pas aux langages animaliers, essentiellement parce qu'il utilise un système complexe de signes, la langue, laquelle par sa double articulation à la fois phonétique et sémantique permet un nombre quasiment infini de combinaisons. La parole de son côté est l'usage toujours singulier d'une langue, et la mise en œuvre subjective de la faculté du langage. "Subjective" au sens fort du terme, car l'homme exprime tout son être par l'intermédiaire du langage. Mais s'exprimer n'a de sens que vis-à-vis d'un interlocuteur : c'est pourquoi la finalité du langage est avant tout la communication, l'échange.
Toute interlocution suppose a minima les quatre éléments suivants, suivant la théorie de Jakobson : un émetteur (ou destinateur), un récepteur (ou destinataire), et un message transmis élaboré au moyen d'un code (la langue).
Enfin rappelons que toute communication est un acte. Un acte est toujours une transformation de la réalité, tout acte a des conséquences réelles. Donc, parler est un acte. C'est la dimension "performative" du langage (de l'anglais to perform, accomplir). Par exemple si je dis "la séance est ouverte", c'est ma parole précisément qui ouvre la séance.

2) Le langage dans les échanges sociaux [ces éléments sont à développer en classe sous forme de discussions]

a) Les échanges inter-individuels : quelques exemples

Qu'échangeons-nous par exemple dans le mariage, dans l'amitié, dans l'éducation ?
- Le mariage : idéalement une parole donnée ou une promesse, "le meilleur comme le pire" (selon la formule consacrée), la confiance, la reconnaissance sociale… Et aussi quelques biens matériels communs (ancien système de la dote) ! Ce qui prouve que l'aspect économique n'est jamais très loin…
- L'amitié : idéalement une parole de confiance, un équilibre entre l'affection et le respect (cf. Kant)… La vraie amitié est un échange gratuit, sans raison, par affinité pure, à la différence de la camaraderie qui consiste à partage des intérêts communs.
- L'éducation : il s'agit bien d'un échange par lequel l'adulte transmet non seulement son affection mais aussi son expérience et son savoir, ainsi que des règles… En retour l'adulte (parent) participe d'une forme de joie, de beauté et d'insouciance propres à l'enfance, que sans cette présence infantile il aurait oublié et perdu à tout jamais. L'éducateur lui est confronté aux questions de l'élève qui les font progresser mutuellement.
- Quelques autres exemples, pour souligner que certains types de dons échappent radicalement au commerce (car la loi l'interdit) et paraissent bien gratuits : le don d'organe, le don de sperme (anonymat requis), le don de sang, le bénévolat ou le don aux organismes de charité… Il ne s'agit pas tant d'échanges que d'actes de transmission (matériels et symboliques : la générosité est une dynamique, on n'en perçoit pas directement et personnellement le fruit, mais socialement si).
Certains types de dons paraissent extrêmement codifiés (par l'usage) comme le pourboire, d'autres comme la transmission par héritage sont unilatéraux mais strictement régulés par la loi.

b) les échanges socio-culturels

- Le potlach : c'est le nom utilité par l'ethnologue Marcel Mauss pour désigner des prestations sociales basées sur le don observées chez les indiens d'Amérique. Cela consistait, entre deux familles ou entre deux villages, à échanger non seulement des cadeaux matériels mais aussi des politesses, des festins, des femmes ou des esclaves… Mauss met en évidence trois obligations qui forment la base de ce système : 1) l'obligation de donner (signification : je suis au-delà du besoin), 2) l'obligation de recevoir (refuser un cadeau serait perçu comme une marque d'hostilité, et un aveu d'infériorité), 3) l'obligation de rendre (et de rendre davantage). On voit sur cet exemple que le don - dans sa dimension sociale -  n'est jamais gratuit, et aussi qu'il est pourvu d'une signification : il participe d'un code, dont le respect est essentiel à l'intégration, ou pour obtenir la reconnaissance des autres. Aujourd'hui encore, nombre de relations sociales ont gardé cette structure du don/contre-don, comme par exemple les "invitations" entre collègues, voisins, etc.
- La politesse et la civilité sont bien des échanges, et spécifiquement des échanges de paroles. Ce n'est pas le contenu de ces paroles qui compte mais le fait qu'elles soient prononcées effectivement : non pas l'énoncé mais l'énonciation. Le respect de ces règles simples témoigne a minima d'un respect pour l'autre et d'une "bonne volonté" d'ouverture à autrui.
- Les voyages : il paraît clair que les échanges de biens matériels et de biens culturels (linguistiques, etc.) se mêlent étroitement dans ce type d'expérience ; un voyage qui n'est pas pensé comme échange(s) se réduit à de vulgaires "vacances" (au sens propre).
- Enfin la démocratie elle-même, fondée sur la liberté d'expression et la tolérance, en perpétuel équilibre entre conflit et consensus, est-elle autre chose qu'un échange d'opinions et de discours ?

" La première conquête des démocraties, c'est la constitution d'un espace public de discussion, avec son corollaire obligé : la liberté d'expression, dont la liberté de publier, au sens usuel du terme, affectant la presse, les livres et l'ensemble des grands moyens de communication. Dans cet espace public s'affrontent des courants d'opinion plus ou moins organisés en partis. Cet affrontement met en jeu la seconde notion importante pour notre réflexion sur le langage, à savoir l'articulation entre consensus et conflit. Loin que ces deux notions s'opposent, elles s'appellent mutuellement et se complètent. D'un côté, une démocratie n'est pas un régime politique sans conflits, mais un régime dans lequel les conflits sont ouverts et en outre négociables.
Éliminer les conflits — de classes, de générations, de sexes, de goûts culturels, d'opinions morales et de convictions religieuses — est une idée chimérique. Dans une société de plus en plus complexe, les conflits ne diminuent pas en nombre et en gravité, mais se multiplient et s'approfondissent. L'essentiel, comme on l'a suggéré, est qu'ils s'expriment publiquement et qu'il existe des règles pour les négocier. C'est ici que le conflit appelle le consensus, autant que le consensus rend possible la négociation. Car comment négocier les conflits sans accord sur la règle de jeu commune ? De cette situation résulte pour le langage politique une contrainte fondamentale qui définit le cadre de ce que j'ai appelé, pour faire court, délibération publique. Le langage politique fonctionne au mieux dans les démocraties occidentales modernes comme langage qui affronte des prétentions rivales et qui contribue à la formation d'une décision commune. C'est donc un langage à la fois conflictuel et consensuel." (Paul Ricœur, Lectures 1, Autour du politique, 1991)


Conclusion : qu'est-ce qui échappe aux échanges ?

L'on a bien compris que si dans un contexte social tout ce qui est humain peut se prêter aux échanges, cela ne signifie pas que tout puisse être monnayé, acheté ou vendu. Cela reste "possible" certes, mais cela revient à ignorer la dimension symbolique qui, d'une part accompagne tout échange (même économique) et qui, d'autre part, caractérise en propre certains types d'échanges, ceux qui s'effectuent par le langage.
Cependant, il apparaît qu'un certain nombre de qualités humaines ou de "biens moraux" ne se prêtent à aucun échange, sans doute parce qu'ils ne sont pas conditionnés à la vie sociale et appartiennent plutôt à l'individu en tant que tel.
Nul ne peut aliéner (vendre, perdre délibérément) sa liberté par exemple. Ni même l'échanger contre autre chose. Certes, on ne parle pas de la liberté d'action que l'on accepte de réduire et même d'aliéner dans le cadre d'un travail. Mais il ne s'agit que d'un prêt, d'une location temporaire de sa liberté d'action, de sa force de travail, et de son temps - le contraire serait de l'esclavage. Quant à la liberté fondamentale, la liberté de conscience, elle est inaliénable. Non seulement parce que cela contreviendrait à la morale et aux droits humains fondamentaux, mais encore parce que cette liberté, si elle existe, ne se décrète pas : au-delà de sa protection légale (qui donne l'impression que l'État "accorde" les libertés, et les protège), la liberté est une donnée immédiate de la conscience et même probablement de la vie. C'est cela, ou bien elle n'existe pas (mais dans ce cas, on ne peut pas davantage la donner ou la vendre). 
Nul ne peut acheter ou vendre le désir ou l'amour d'un autre être humain. On peut encore simuler de l'amour, mais pour le désir c'est plus difficile… Dans tous les cas, cette forme d'échange resterait un marché de dupes : ce ne serait point une chose réelle que l'on vendrait, mais une illusion.

L'on ne peut échanger (économiquement ou non) que des biens ou des symboles, tout ce qui appartient en propre à la personne, ce qui la constitue comme telle, échappe définitivement à l'échange.