vendredi 19 juin 2015

Explication d'un texte de BERKEKEY (existence et perception)


" Que ni nos pensées, ni nos passions, ni les idées formées par l'imagination n'existent hors de l'esprit, c'est que tout le monde accordera. Et il semble non moins évident que les diverses sensations ou idées imprimées sur le sens, de quelque manière qu'elles soient mélangées ou combinées ensemble (c'est-à-dire quels que soient les objets qu'elles composent) ne peuvent pas exister autrement que dans l'esprit de quelqu'un qui les perçoit. Je pense qu'une connaissance intuitive de cela peut être obtenue par quiconque prête attention à ce qu'on entend par le mot exister quand il s'applique aux choses sensibles. La table sur laquelle j'écris, je dis qu'elle existe : c'est-à-dire je la vois, je la sens ; et si j'étais hors de mon cabinet je dirais qu'elle existe, entendant par-là que si j'étais dans mon cabinet, je pourrais la percevoir, ou que quelque autre intelligence la perçoit effectivement. Il y avait une odeur, c'est-à-dire : elle était sentie ; il y avait un son: c'est-à-dire, il était entendu; une couleur ou une figure: elle était perçue par la vue ou le toucher. C'est tout ce que je peux comprendre par ces expressions et autres semblables. Car, quant à ce qu'on dit de l'existence absolue des choses non pensantes, sans aucune relation avec le fait qu'elles sont perçues, cela semble parfaitement inintelligible. Leur esse [= "être" en latin] est percipi [= "être perçu"], et il n'est pas possible qu'elles aient quelque existence en dehors des esprits ou choses pensantes qui les perçoivent."

Berkeley, Principes de la connaissance humaine (1710)


1. Introduction 


Thème : l’existence (des choses sensibles) 

Problème posé par le texte : Que veut dire exister pour une chose sensible ? (Qu’entend-on « par le verbe "exister" lorsqu’il est appliqué aux choses sensibles » ?). Les choses existent-elles par elles-mêmes indépendamment de nos perceptions ?

Thèse : Exister c’est être perçu. (fin : « l’esse de ces choses-là, c’est leur percipi »)

La thèse adverse est la thèse de Descartes portant sur l’existence absolue de la substance étendue (les corps, ou dans le langage de Berkeley, les « choses non-pensantes »).

Remarque : Berkeley ne remet pas en question l’existence des corps, il dit simplement que leur existence étant relative à l’esprit qui perçoit, nous ne pouvons avoir à leur propos aucune certitude.

Plan de l’argumentation

I° partie (lignes 1à 11): Berkeley pose le problème qu’il va examiner. L’existence de l’esprit est une évidence. Mais que veut dire exister pour les choses sensibles ou les corps ?

II° partie (ligne 12 à 20) : Berkeley expose le problème à l’aide d’exemples. On ne peut connaître l’existence d’une chose que par la perception.

III° Partie (21 à fin) : Berkeley expose la thèse du texte : Par conséquent Exister pour une chose sensible, c’est être perçu. Rien de plus


2. Explication du texte (ou plutôt pré-explication, en vue d'un commentaire composé)


Phrase 1 - Que ni nos pensées, ni nos passions, ni les idées formées par l'imagination n'existent hors de l'esprit, c'est que tout le monde accordera. 

Il est évident que nos pensées et tout ce que produit notre esprit n'existent que dans notre esprit : c'est une évidence. Berkeley reconnait ici comme un un a priori non négociable l’existence de l’esprit. 

Phrase 2 – Et il semble non moins évident que les diverses sensations ou idées imprimées sur le sens, de quelque manière qu'elles soient mélangées ou combinées ensemble (c'est-à-dire quels que soient les objets qu'elles composent) ne peuvent pas exister autrement que dans l'esprit de quelqu'un qui les perçoit. 

De la même manière (Berkeley s'appuie sur la première évidence, mieux admise, pour faire accepter la seconde) il semble évident que tout ce que reçoit nos sens (“les diverses impressions ou idées imprimées sur les sens”) ne peuvent exister autrement que dans un esprit qui les perçoit. 

Berkeley distingue ici la sensation de la perception : la sensation est la donnée brute des sens, la perception est l’interprétation de ces données par l’esprit (d'où le mot "idée"). 

Remarque : Dans ces 2 premières phrases, ce qui est en jeu c’est l’existence de l’esprit, ce n’est pas encore l’existence des choses sensibles. Ce n’est qu’une fois qu’on aura démontré l’existence de l’esprit que l’on pourra en déduire le mode d’existence des choses sensibles

Berkeley fait un constat général qu’il considère comme une vérité acquise ("ce que tout le monde nous accordera", puis utilisation du mode impersonnel “il semble”) : il ne peut y avoir de idées que parce qu'un esprit les pense, ni de sensations que parce que qu’il existe un esprit qui les perçoit. L’existence de l’esprit est par conséquent une certitude.

L’évidence c’est ce qui s’impose à notre esprit avec une telle force qu’on ne peut pas en douter, de la même façon que le Cogito. Ici on peut faire le parallèle avec le raisonnement de Descartes lorsque ce dernier met en œuvre le doute méthodique : s’il y a des idées, des doutes, des sensations ou des perceptions (quelle que soit pour l’instant leur valeur ou leur signification), c’est parce qu’il existe un être qui produit ces idées, ces doutes, sensations ou ces perceptions.

Phrase 3 - Je pense qu’une connaissance intuitive de cela peut s’obtenir par quiconque fera attention à ce que veut dire le terme « exister » lorsqu’il est appliqué aux choses sensibles.

Cette connaissance est « intuitive ». Elle est accessible à tous (universelle). Elle s’impose à notre esprit. Comme Descartes, Berkeley pose comme évidente et certaine l’existence de l’esprit dans le monde. Cette affirmation est importante. Car si l’on peut affirmer avec certitude l’existence de l’esprit, on va voir que pour ce qui est des corps il en est tout autrement dans la mesure où nous n’avons de relation au monde extérieur à notre pensée QUE par l’intermédiaire des sens.

Il faut ici se rappeler que pour Descartes il existe deux substances dans le monde ou deux façons d’être au monde : l’esprit (la substance pensante), le corps (la substance étendue). Ce que Berkeley met en question ici c’est l’existence d’une substance étendue qui existerait par elle-même, indépendamment de la pensée.

Maintenant que l’existence de l’esprit est posée avec certitude, nous découvrons dans cette troisième phrase, ce qui intéresse plus précisément Berkeley dans ce texte : l’existence des choses sensibles. Spontanément les hommes croient à l’existence de ce dont ils parlent. Mais dire que l’on perçoit ou sent cela ne prouve pas nécessairement l’existence de ce que l’on perçoit ou sent. Descartes l’avait montré en faisant l’hypothèse du rêve ou du malin génie.

Lorsque l’on perçoit un objet ou une personne, on peut dire qu’il ou elle existe, qu’il est devant nous. Nous avons la certitude de cette déduction, sans chercher l’origine de notre croyance. De même que lorsque nous croyons à l’existence absolue, c’est-à-dire l’existence des choses qui ne sont pas matériels tel que Dieu ou une idée, on se dit tout de suite que cette existence est bien réelle, sans savoir ni chercher pourquoi nous pensons comme ceci. Ces déductions découlent donc de l’habitude, de notre façon de penser. Elles ne sont que des croyances.

Il est donc nécessaire de s’interroger sur ce que l’on met sous le mot « exister » lorsqu’on parle des choses sensibles. Berkeley a ici une démarche « critique » : son propos consiste à examiner (« faire attention ») ce nous mettons sous les mots « substance étendue » ou « matière » ou « choses sensibles ». Nous verrons alors que l’idée « d’existence » appliquée aux choses sensibles est bien différente de ce que l’on entend ordinairement.

Phrase 4 - Je dis que la table sur laquelle j’écris existe, c’est-à-dire que je la vois et je la touche ; et si, je n’étais pas dans mon bureau, je dirai que cette table existe, ce par quoi j’entendrais que, si j’étais dans mon bureau, je pourrai la percevoir ; ou bien que quelque autre esprit la perçoit actuellement.

Pour réfléchir à ce que peut signifier mot « exister » pour une chose sensible [il est très important de toujours faire le lien avec l’idée qui précède], Berkeley prend maintenant un exemple. La table sur laquelle j’écris est d’abord un ensemble de sensations produites par mon esprit, sensations que je perçois, où qui pourraient être perçues par un esprit, c’est-à-dire qui sont organisées par mon esprit qui leur donner la signification d’une table. Que je sois là, à toucher la table, ou que j’imagine que je pourrai la toucher cela ne change rien. La table c’est à la fois une action de mon esprit et un mot. Elle n’existe pas en tant qu’objet du monde (étymologiquement l’objet c’est ce qui est jeté devant moi, devant ma conscience ou ma capacité de percevoir, et qui se tient là dans son extériorité).

La table n’est donc qu’un mot du langage. L’utilisation répétée du verbe « dire » est importante ici. Car non seulement la critique touche la croyance spontanée en l’existence de nos sensations et de nos perceptions, mais elle touche aussi la représentativité des idées, c’est-à-dire la croyance selon laquelle un mot ou une idée générale désignerait une réalité.

Nous sommes donc capables d’avoir des idées, des perceptions ou des représentations, sans pour autant que ces idées aient une réalité tangible à l’extérieur de mon esprit. La table est une production de mon esprit, elle n’existe pas à l’extérieur de mon esprit. C’est pour cela que le fait que je sois dans le bureau ou à l’extérieur du bureau ne change rien.

Phrase 5 - « Il y eut une odeur « c’est-à-dire, qu’elle fut sentie ; « il y eu un son », c’est-à-dire, il fut entendu ; « il y eut une couleur ou une figure » ; elle fut perçue par la vue ou le toucher. 

Phrase 6 « C’est tout ce que je puis entendre par des expressions telles que celles-là ».

Pour Berkeley les odeurs, les sons, les couleurs, les idées ne sont que des productions de mon esprit, des pensées, et rien d’autre. L’odeur, c’est l’action de sentir, le son, c’est l’action d’entendre, la couleur ou la figure c’est l’action de voir. Par exemple Le rouge n’existe pas en tant que tel, le triangle n’existe pas en tant que tel, l’amertume n’existe pas en tant que telle. Ce sont des idées générales exprimées par le langage qui n’ont aucune correspondance dans une réalité extérieure à mon esprit.

Attention Berkeley réfute les thèses matérialistes, mais il réfute également les thèses idéalistes comme celle de Platon. Pour Platon, le triangle isocèle rouge que je perçois dans le monde sensible n’est qu’une apparence. Il n’est que la copie imparfaite de l’archétype du triangle qui se tient dans le monde intelligible, qui contrairement au triangle perçu, possède une réalité et une vérité absolue. Pour Berkeley l’idée du triangle est un concept du langage et n’a pas plus de réalité que le triangle perçu par la sensation.

Phrase 7 - Car, quant à ce que l’on dit de l’existence absolue de choses non-pensantes, sans aucun rapport avec le fait qu’elles soient perçues, cela semble parfaitement inintelligible.

Si nos sensations et nos perceptions ne sont que des idées produites par notre esprit, alors la démarche scientifique qui cherche à poser l’existence absolue (c’est-à-dire l’existence en soi et pour soi, de façon autonome) de « choses non pensantes » (les corps) est absurde. Dans la mesure où la réalité ne peut être donnée que par la médiation de notre esprit, ce que Kant appellera plus tard, « la chose-en-soi » nous est inaccessible. Les choses sensibles n’existent que « pour nous ». 

Or connaître cette « chose-en-soi » c’est justement l’ambition de la science moderne. –à Ici on a une piste qui ouvre la discussion sur le texte : puisqu’on peut dire qu’en réfutant l’idée qu’il puisse exister avec certitude une « substance étendue » au sens de Descartes (ce que l’opinion commune appelle « la matière »), on peut dire que Berkeley fait preuve de scepticisme : ce que je connais de la réalité du monde est relatif aux formes de ma perception et de mon esprit. L’idée d’une vérité absolue est absurde. 

De même pour Berkeley, le fait de penser l’idée de Dieu, ne démontre pas l’existence de Dieu. Attention même si cette affirmation ouvre les portes à l’athéisme, Berkeley ne dit pas que Dieu n’existe pas. L’existence de Dieu relève de la foi et pas de la science ou de la philosophie. Kant reprendra cette idée en la formulant un peu différemment : si nous n’appréhendons les objets de la science ou de la raison que par l’intermédiaire de notre sensibilité, cela signifie que Dieu que nous ne pouvons ni sentir ni percevoir, n’est pas un objet de la raison (de l’entendement). Autrement dit qu’il est absurde de vouloir démontrer en faisant usage de la raison, l’existence ou la non existence de Dieu. Cette absurdité conduit la raison à des contradictions ou à des antinomies. La raison pouvant alors affirmer logiquement une chose et son contraire.

Phrase 8 – L’esse de ces choses-là c’est leur percipi ; et il n’est pas possible qu’elles aient une existence quelconque en dehors des esprits ou des choses pensantes qui les perçoivent.

Dans cette dernière phrase, Berkeley expose la thèse du texte. En conclusion, pour répondre à la question posée initialement par le texte, lorsqu’on dit qu’une chose sensible « existe » on ne dit rien d’autre qu’elle est perçue ou pensée. En aucun cas on n’affirme quoique ce soit quant à son existence comme un objet se tenant dans le monde extérieur à notre esprit qui le pense.