jeudi 16 juillet 2015

Karl Popper : « L’extrémisme est fatalement irrationnel » - Explication

« L’extrémisme est fatalement irrationnel, car il est déraisonnable de supposer qu’une transformation totale de l’organisation de la société puisse conduire tout de suite à son système qui fonctionne de façon convenable. Il y a toutes les chances que, faute d’expérience, de nombreuses erreurs soient commises. Elles n’en pourront être réparées, que par une série de retouches, autrement dit par la méthode même d’inventions limitées que nous recommandons, sans quoi, il faudrait à nouveau faire table rase de la société qu’on vient de reconstruire, et on se retrouverait au point de départ. Ainsi, l’esthétisme et l’extrémisme ne peuvent conduire qu’à sacrifier la raison pour se réfugier dans l’attente désespérée de miracles politiques. Ce rêve envoûtant d’un monde merveilleux n’est qu’une vision romantique. Cherchant la cité divine tantôt dans le passé tantôt dans l’avenir, prônant le retour à la nature ou à la marche vers un monde d’amour et de beauté, faisant chaque fois appel à nos sentiments et non à notre raison, il finit toujours par faire de la terre un enfer en voulant en faire un paradis. »
Karl POPPER, La société ouverte et ses ennemis, Tome 1



Introduction
La société ouverte et ses ennemis (1945) est une œuvre de K. Popper écrite au lendemain de la seconde guerre mondiale, période où les philosophes ont pu mesurer les conséquences désastreuses de certaines idéologies extrémistes et totalitaires, en l’occurrence le nazisme.
S’agissant de la société et du désir de changer la société, cet extrait prend pour thème l’extrémisme politique, reposant sur des visions qualifiées de « romantiques » et d’ « esthétiques » qui font fi de toute raison. L’extrémisme – auquel on peut opposer la démocratie toujours en quête de justice – est une attitude irrationnelle (basée sur les sentiments) et dangereuse qui peut conduire à l’enfer sur terre.
Le projet d’améliorer voire de changer la société peut sembler légitime. Mais ce changement peut-il être instantané et global comme le voudraient les extrémistes, quitte à en assumer la violence, ou bien doit-il être progressif et limité, rationnel et réaliste, comme le préconisent les démocrates, quitte à devoir assumer les lenteurs et les injustices d’une société nécessairement imparfaite ?
L’extrémisme est d’abord présenté par l’auteur sous sa forme irrationnelle (lignes 1 à 9), comme une pensée qui se contredit elle-même, faute de connaître la vraie nature de la société. Dans un second mouvement (jusqu’à la fin de cet extrait) il apparaît comme une manifestation de l’esthétisme et du romantisme, lourde de menace pour la sécurité des peuples.

I
1 - L’extrémisme est à entendre ici au sens politique du terme. Il repose sur des idéologies particulières (ultra-nationalisme, anarchisme, etc.) la plupart du temps intolérantes car 1° elles se prétendent absolument vraies, ne souffrant aucune contestation, et 2° elles prétendent pouvoir s’appliquer la société toute entière qu’elles prétendent « sauver ».  Il se définit aussi par une stratégie révolutionnaire et une « transformation totale » et ses méthodes d’action radicales et violentes. Il s’oppose à la démocratie (contraire de dictature) et au réformisme (contraire de révolutionnaire). L’extrémisme politique refuse de changer la société par étapes, et « de donner du temps au temps », ce qui définit le réformisme. La démocratie, elle, renvoie à la souveraineté du peuple. Or il est à signaler que les mouvements extrémistes revendiquent eux aussi, la plupart du temps, parler au nom du peuple. Mais ce « peuple » n’est-il pas lui-même une notion romantique ?  La société concrète, quant à elle, est une communauté organisée et régie par des lois : c’est un système complexe, qui ne se change pas d’un coup de baguette magique.
Donc des erreurs et des injustices seront fatalement commises le jour où un parti extrémiste réussira à prendre le pouvoir. C’est inévitable puisque pour changer l’ensemble de la société, il faut démolir l’ancienne, et il est évident que cela ne peut se faire que dans la violence. C’est bien connu : toute révolution est suivie d’une période de « terreur », comme ce fut le cas avec la Révolution française. La Terreur est une façon de justifier la répression sanglante au nom des intérêts de la Révolution, c’est une sorte d‘« état d’exception ».
Or ces erreurs, Popper nous dit qu’il faudra bien les réparer. Mais comment les réparer sinon en abandonnant la violence qui aura servi à la prise de pouvoir par les extrémistes ? D’où la contradiction flagrante : il est irrationnel (ou « déraisonnable ») de penser qu’un Tout (qui a été construit avec le temps) peut être remplacé d’un seul coup tout en restant cohérent : il faudra bien reconstruire démocratiquement, paisiblement, lentement.

2 – On peut lire dans l’expression « la méthode même d’intervention limitée » l’expression même de la démocratie et surtout du réformisme auxquels l’auteur est très attaché, car ils sont l’expression de la Raison. Comme on l’a dit, le contraire renverrait à provoquer un chaos illimité (« table rase ») et à une situation absurde (retour au « point de départ »).
Que serait une attitude raisonnable ? Le « rationnel » renvoie en général à la logique d’un raisonnement, la justesse d’une décision, la cohérence d’une organisation, etc. Mais pour Popper c’est la même Raison qui conduit les sciences et celle qui conduit la politique : elle repose sur la modestie (il n’y a pas de vérité absolue), le dialogue, l’expérimentation et surtout l’acceptation de l’erreur comme faisant partie du processus rationnel. On peut considérer que les erreurs ne sont pas seulement courantes et inévitables, mais qu’elles sont aussi nécessaires. Elles concourent à faire émerger la vérité. Karl Popper a soutenu la thèse selon laquelle une théorie valable (surtout dans le domaine de la science) est une théorie qui peut être, à partir d’un certain point, erronée, falsifiée… Cela ne signifie pas qu’elle est fausse entièrement, au contraire, simplement qu’elle connait des limites et qu’elle doit être améliorée. Ainsi va le progrès des sciences, et aussi le progrès moral et politique.
C’est pourquoi une logique extrémiste révolutionnaire qui prétendrait ne pas faire d’erreurs ne peut être que folle).
Mais selon Popper l’extrémisme n’est pas seulement extrémisme, il est un esthétisme, l’illusion d’une société parfaite : il est dangereux. C’est contre ce danger que l’auteur veut nous alerter.

II
1 - Le mot « esthétisme » est ici employé en un sens péjoratif. Il signifie la recherche généralisée du « beau », le beau surpassant toute valeur. L’esthétisme suggère donc l’illusion d’une société parfaitement belle. Or la société a-t-elle pour finalité d’être « belle » ? Qu’est-ce que cela pourrait bien vouloir dire ? Harmonieuse ? Mais toute beauté n’est pas harmonie, le poète André Breton ne parlait-il pas de « beauté convulsive », c’est-à-dire extrême justement ? Or ce qui s’applique à l’art ne saurait s’appliquer à la société. L’on peut se demander en effet si porter la société jusqu’à un état de convulsion sanglante n’est pas le but recherché par les extrémistes utilisant le terrorisme… !  La « société » telle que nous l’avons définie est un ensemble ordonné. Certains auteurs y ont vu une sorte de communauté naturelle d’êtres raisonnables (Aristote), d’autres ont insisté au contraire sur l’aspect conventionnel et contractuel de cet ordre (Hobbes, Rousseau). Cela ne signifie pas que cet ordre soit parfait ni que l’ordre soit un but politique en soi. La société est plutôt faite pour être juste, et poursuit comme finalité de réaliser le bonheur collectif (selon l’idéal des Lumières, en tout cas). Son but n’est pas d’être « belle ». Ou alors cela reviendrait à projeter sur la société réelle la beauté d’une société idéale, un rêve, une utopie qui ne peut pas se réaliser.
 C’est pourquoi les expressions « sacrifier la raison », « se réfugier », « désespérée », connotent toutes l’irrationnel et, plus encore, une situation d’échec. La croyance au « miracle politique » parait ridicule : qu’espère-t-on, la venue d’un « vrai chef » ? d’un super-héros ? un réveil soudain de la « conscience populaire » ?

2- Le texte continue d’être très critique et dépréciatif : « ce n’est qu’une vision romantique ». L’emploi du mot « romantisme » est proche du précédent (esthétisme). Il faut y voir à la fois le sentiment exalté, le rêve, la vision d’une sorte de communion « perdue » entre l’humanité et la « nature »… Une disposition qui pourrait nous faire penser à la mélancolie, à définir comme le regret d’une perfection perdue tout en sachant qu’elle était illusoire, ou mythique. Le manque d’orientation (or la raison doit être ordonnée et orientée : cf. Descartes) est souligné (« tantôt le passé, tantôt l’avenir », « le retour » ou la « marche en avant »). Le romantisme, qui semble être un sentiment assez doux, pourrait peut-être s’appliquer à cette forme d’extrémisme qu’est l’anarchisme. L’anarchiste rêve de supprimer tout Etat et toute autorité, pour retrouver… une sorte de liberté naturelle perdue (Popper évoque ce « retour à la nature »), une entente idéale, une paix originelle ? Certains courants anarchistes, comme en Russie au début du 20-è siècle, ont pu d’ailleurs utiliser la violence, et certains anarchistes d’aujourd’hui pratiquent facilement la « provocation » violente (comme les « Black Blocs »).

3 - Tout ceci repose donc sur le « sentiment » à prendre ici au sens fort de « passion », pulsion incontrôlable. Le sentiment en ce sens est synonyme d’excès, il conduit au fanatisme, à l’enfer sur terre. Or en faisant appel au sentiment et aux passions, cette vision extrémiste s’avère violente et dangereuse.
« Cité divine » est une expression religieuse (La Cité de Dieu de St Augustin, œuvre fondamentale de la littérature patristique) très ambiguë car on ne sait jamais si cette cité est terrestre ou céleste… Une impression de flou domine. Il est impossible, avec ce motif religieux, de ne pas évoquer la violence islamiste qui déferle aujourd’hui dans plusieurs parties du monde. Le projet de ces groupes est bien de « remplacer » la société tout entière par une autre, une société parfaite, le « Kalifa », la cité de Dieu justement. Mais ce projet fourmille de contradictions, il est irrationnel comme l’écrit Popper, il est « sentimental » au sens de l’exaltation religieuse, il est dangereux au pire sens du terme puisqu’il utilise le suicide des kamikazes comme arme ultime et imparable. « Que répondre à un homme qui vous dit qu'il aime mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, et qui en conséquence est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? » écrivait Voltaire dans l’article « Fanatisme » de son Dictionnaire philosophique portatif (1764).
Considérer le romantisme et l’esthétisme comme des attitudes dangereuses pourrait paraître excessif à certains. En réalité les rêves de pureté et de perfection qui animent les extrémistes d’hier et d’aujourd’hui sont effectivement très dangereux. Car non seulement ils conduisent à nier l’imperfection de l’homme, à rejeter la démocratie, mais ils impliquent la notion fatale (appartenant aux religions païennes à l’origine) de Sacrifice, c’est-à-dire de meurtre au nom de la Vérité ou au nom de Dieu. L’extrémiste oublie le mot de Blaise Pascal en ses Pensées : « l’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête » (ce qui nous envoie directement à cette phrase : « faire de la terre un enfer en voulant en faire un paradis »). Ce qui se serait raisonnable, pour reprendre le terme de Popper, ce serait de connaître la vraie nature imparfaite de l’homme, pour lui laisser une chance de se perfectionner, au moyen de la raison.

Conclusion
L’extrémisme est irrationnel et peut conduire à une situation pire que celle déjà existante. En effet, il apparaît comme voué à l’échec et dangereux par une aliénation totale de la Raison. Il fallait justement comprendre la Raison comme le fait d’accepter l’erreur et l’imperfection, et non comme la recherche d’un ordre absolu, d’une perfection qui  « tomberait du ciel ». Cette aliénation perdure de nos jours avec les attentats terroristes poussés par l’islamisme radical. Ce dernier rêve d’instaurer une « cité divine » sur terre, en somme une société parfaite.

Certes on peut comprendre l’impatience et l’exaspération de certains face à ce qui peut sembler être l’immobilisme de la société. Après tout trop d’injustices perdurent dans la société actuelle, c’est ce qui conduit certains à se « radicaliser ». Cependant avec Popper nous pouvons aussi tâcher de « ré-enchanter » le monde autrement par des moyens plus pacifiques !