dimanche 8 novembre 2020

Faut-il toujours chercher (et dire) la vérité ? (cours)

Introduction : pourquoi chercher la vérité ?

Opinion et vérité : à chacun sa vérité ?

Pourquoi chercher la vérité ? Et d’abord pourquoi ne pas s’abstenir de la chercher ? N’est-ce pas finalement courir après une chimère ? Ne dit-on pas fréquemment « à chacun sa vérité » ? Nous discutons quotidiennement entre amis, en famille… Chacun avance « son » « opinion » qu’il tient pour « vraie »… Les avis divergent, peinent à se rejoindre, nous finissons par nous séparer (bons amis, ou fâchés, cela dépend !) et c’est ici nous lâchons cette formule : « à chacun sa vérité »… Mais en réalité il faut entendre plutôt « à chacun son opinion », ou bien « chacun pense comme il veut », lorsque précisément nous ne parvenons pas à nous mettre d’accord… Certes d’un côté cela manifeste une certaine tolérance vis-à-vis d’autrui, mais d’autre côté cela sonne plutôt comme un constat d’échec… Reste que l’opinion et la vérité ne sont pas synonymes : comment deux opinions opposées pourraient-elles être également vraies en même temps ? Par exemple, comme peut-on affirmer en même temps : « le Covid-19 est un maladie bénigne » et « le Covid-19 est une maladie dangereuse ? » La vérité, c’est que cela dépend (l’âge, les comorbidités du sujet, etc.), autrement dit la vérité est souvent complexe alors que les opinions sont souvent tranchées, sans nuances, mêlées d’affectivité et de croyance…

Rien ne nous autorise à confondre opinion et vérité. Une « opinion » est une idée, un jugement, ou une affirmation personnelle à propos de la réalité de quelque chose ou d’une qualité de quelque chose. Elle peut être plus ou moins réfléchie. Il y a donc potentiellement autant d’opinions que d’individus, mais bien sûr nombre d’opinions sont partagées, et plus elles le sont, plus elles auront une apparence de vérité (une apparence seulement, car une collectivité entière peut aussi se tromper).

Mais la vérité se meut naturellement dans le domaine de l'objectivité et non dans celui de la subjectivité qui reste celui de l'opinion ou même de la croyance. En tant qu'objective une vérité est soit prouvable (science), soit démontrable (mathématiques), soit justifiable rationnellement (philosophie, morale). Bien sûr dans ce dernier cas, il faut s’attendre à plusieurs justifications concurrentes. Et même dans les sciences, il existe des théories divergentes, des controverses.

L’exigence de vérité

Donc si les opinions s’affrontent (et ne se contentent pas de se côtoyer), c’est bien qu’il y a une exigence de vérité, c’est bien que la vérité manque, et nous la cherchons. 

La vérité est recherchée, c’est un fait, par beaucoup de monde. Quelques exemples : 
- le détective cherche si un crime a été commis et qui en est le coupable : il trouve la vérité dans une preuve matérielle ou dans un témoignage 
- les scientifiques cherchent à vérifier un fait, ou une théorie, ou une hypothèse : la vérité leur sera fournie à la fois par le calcul et par l’expérience 
- les enfants cherchent la vérité – et la trouvent – dans les paroles de leurs parents (en qui ils ont toute confiance) 
- les religieux cherchent la vérité – ils l’ont déjà trouvée – dans la Révélation divine, mais parfois elle doit être commentée et interprétée 
- etc.

Par définition la VERITE désigne 1) soit un accord entre ce que l'on pense et ce qui existe (la réalité par opposition à l'illusion et l’objectivité par opposition à la subjectivité), 2) soit un accord interne entre nos propres pensées (la logique par opposition à la confusion et l’exactitude par opposition à l’erreur) comme en mathématique, où la cohérence et l'exactitude sont exigibles sans discussion, 3) soit un accord entre ce que l’on dit et ce que l’on pense (la sincérité par opposition au mensonge).

Le fait est que la vérité manque, et pourtant la vérité est nécessaire pour parvenir à une conscience lucide : elle est comme l’oxygène de la conscience ! Elle est donc nécessaire parce que nous ne saurions pas vivre en permanence dans :

- l’illusion, qui est le contraire de la vérité comme réalité, qui se rapporte à la fausseté d’une attitude où confondons raison et imagination, l’essence (intellectuelle) des choses avec leur apparence (matérielle) ;
- l’erreur, qui est le contraire de la vérité comme exactitude : logique d’une part (cohérence), factuelle (adéquation) d’autre part ; dans tous les cas l’erreur se rapporte à la fausseté d’un jugement ;
- le mensonge, qui est le contraire de la vérité comme honnêteté (question d’éthique), qui se rapporte à la fausseté d’une parole.

Nous sommes par conséquent confrontés à une triple problématique :

- métaphysique : qu’est-ce que le Réel ? qu’est-ce que la réalité vraie au-delà des illusions ? l’essence des choses au-delà des apparences ? la vérité est-elle de ce monde ou est-elle « ailleurs » ? et si au contraire tout n’était qu’illusion, et s’il n’y avait aucune vérité objective mais que des vérités subjectives (des perspectives) ? 
- épistémologique et scientifique : qu’est-ce qu’une connaissance objectivement vraie ? la vérité découle-elle de l’expérience ou seulement de nos concepts et de notre raison ? 
- éthique : qu’est-ce que dire la vérité ? faut-il toujours dire la vérité ? avons-nous le droit (voire le devoir) de mentir et sous quelles conditions ?

Mais nous réserverons le traitement du second aspect (épistémologique) aux deux chapitre suivants, pour nous concentrer ici sur les aspects métaphysiques et éthiques.

Métaphysique d’abord : (I) certains philosophes vont défendre l’existence de vérités absolues et nécessaires, que seul l’intellect peut atteindre – c’est l’idéalisme (nous allons développer la théorie de Platon) - ; (II) tandis que d’autres vont douter précisément de ces vérités absolues, voire douter de la vérité en général – c’est le scepticisme et le perspectivisme : peut-on dire « à chacun sa vérité » ?, peut-on nier le caractère absolu, universel ou objectif de la vérité pour n’affirmer au contraire que sa relativité, sa particularité, sa subjectivité ?  Ethique ensuite : se posera la question de la légitimité (on non) du mensonge, où s’affrontent encore une autre forme d’idéalisme (déontologique) et d’empirisme (pragmatique) (III).

 

I – L’IDEALISME DE PLATON (l’allégorie de la caverne)


 a) Le contexte

 

- Platon est un philosophe grec né en 428 / 427 av. J.-C. et mort en 348 / 347 av. J.-C. à Athènes, principal disciple de Socrate, contemporain de la démocratie athénienne et des « sophistes » (voir plus loin) qu'il critiqua vigoureusement. Il est l’auteur d’une œuvre écrite très importante dont l’influence est considérable jusqu’à nos jours.

- L’idéalisme est une doctrine philosophique qui peut recevoir plusieurs définitions et qui peut s’appliquer à de nombreuses théories philosophiques, dont celle de Platon. Au sens courant, être « idéaliste » signifie accorder beaucoup d’importance aux « idées », avoir des « idéaux », et généralement se plaindre du fait que la réalité ordinaire est très éloignée de ces idéaux. On connait l’expression aimer d’un « amour platonique », qui signifie un amour purement sentimental voire intellectuel, et non charnel. Plus précisément, l’idéalisme platonicien affirme la réalité des idées (les « idées » sont les essences des choses, leur définition, et leur vraie réalité) et inversement le peu de réalité des choses sensibles et matérielles. L’idéalisme platonicien soutient que dans la vie ordinaire, d’une part nous sommes illusionnés par les images et les apparences (ce que relaie l’adage bien connu « les apparences sont trompeuses »), qui ne reflètent pas la réalité des choses, d’autre part nous sommes abusés par nos propres opinions individuelles, justement parce qu’elles ne se fondent que sur les apparences et sur un seul point de vue, alors qu’il faudrait utiliser notre raison et notre intellect pour saisir l’essence complexe des choses, c’est-à-dire leur vraie réalité. La vérité est donc ce que recherche continument un philosophe digne de ce nom.

- Un enjeu pédagogique et politique. Le passage connu sous le nom « allégorie de la caverne » est extrait du livre VII de l’ouvrage principal de Platon intitulé La République. Ce titre nous donne un aperçu de l’enjeu essentiellement politique de ce texte. Le point de vue de Platon est que la Cité idéale devrait être gouvernée par un Roi Philosophe, un sage éclairé et guidé par le principe du Bien, assisté par des magistrats eux-mêmes savants ; Platon met donc en cause le principe démocratique d’un gouvernement du peuple où il ne voit justement que le règne de l’« opinion » (opinions confuses, contradictoires). Il s’agit donc, pour Platon, de tracer le programme d’une éducation aussi parfaite et aussi poussée que possible dont pourront tirer profit les futurs dirigeants. Fixer les priorités d’ordre métaphysique : ce qui est réel et vrai et qu’est-ce qui ne l’est pas. Puis fixer les priorités d’ordre épistémologique et éducative : ce que l’on doit connaître et apprendre si l’on veut accéder aux plus hautes fonctions.

- Une allégorie en général est une représentation concrète (image, tableau, récit) utilisée pour exprimer une idée abstraite. Cette figuration peut être complexe et se poursuivre sur l’ensemble d’un récit, ou dans un tableau, de telle manière à ce que chaque élément du récit ou du tableau corresponde à un élément du symbolisé, dans un parallélisme constant. On dit « allégorie de la caverne », car Platon a en effet tenté une mise en scène où tous les éléments de l’histoire ont une signification symbolique. Après un premier exposé relativement abstrait (voir plus loin « le paradigme de la ligne ») Platon imagine donc un récit qui se veut davantage dynamique et pédagogique, donc convaincant. Il s’agit du récit d’une ascension relatant le destin d’un être d’exception. Dans l’esprit de Platon, ce personnage pourrait être Socrate…

 

b) Résumé

 

Il s’agit d’un dialogue entre Platon et un certain Glaucon que l’on peut diviser en quatre parties. La première parle d’une grotte où sont gardés prisonniers plusieurs hommes, enchaînés au cou et aux pieds, condamnés à rester immobiles pour le restant de leur jours, à regarder sur le mur de la caverne s’agiter des ombres. Ces ombres sont créées par d’autres hommes, libres, derrière un mur, dans le dos des prisonniers, lesquels s’imaginent que les voix qu’il entendent proviennent des ombres. Pour ces prisonniers, les ombres sont la réalité. La seconde partie relate l’évasion de l’un des prisonniers, une évasion douloureuse et ‘assistée’ par les hommes libres, qui le forcent à découvrir par lui-même la vérité : lui et ses semblables étaient manipulés. La vérité lui apparaît tout d’abord comme mensongère, puisque brutale et déstabilisante pour quelqu’un qui est restée toute sa vie dans la pénombre et l’illusion. Mais progressivement - et c’est ce que relate la troisième partie - ses yeux s’ouvrent, acceptent la réalité et l’homme acquiert le savoir. Il a conscience de sa liberté, et préfère naturellement son actuelle condition à celle qu’il avait dans la caverne. Dans la quatrième partie, l’homme libéré rejoint ses anciens semblables dans la caverne, pour leur transmettre que ce qu’il a appris, mais prête à rire : ses yeux s’étant habitué à la lumière du soleil, il se trouve une nouvelle fois déstabilisé, ce qui pousse à croire aux hommes enchaînés qu’entreprendre de faire le même trajet que lui peut leur être néfaste. L’homme serait même alors menacé de mort…

 

c) Le texte

 

« — Maintenant, repris-je, représente-toi de la façon que voici l'état de notre nature relativement à l'instruction et à l'ignorance. Figure-toi des hommes dans une demeure souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la lumière  ; ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés de sorte qu'ils ne peuvent bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête ; la lumière leur vient d'un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux ; entre le feu et les prisonniers passe une route élevée  : imagine que le long de cette route est construit un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent devant eux, et au-dessus desquelles ils font voir leurs merveilles.

— Je vois cela, dit-il.

— Figure-toi maintenant le long de ce petit mur des hommes portant des objets de toute sorte, qui dépassent le mur, et des statuettes d'hommes et d'animaux, en pierre, en bois, et en toute espèce de matière  ; naturellement, parmi ces porteurs, les uns parlent et les autres se taisent.

— Voilà, s'écria-t-il, un étrange tableau et d'étranges prisonniers.

— Ils nous ressemblent, répondis-je ; et d'abord, penses-tu que dans une telle situation ils aient jamais vu autre chose d'eux-mêmes et de leurs voisins que les ombres projetées par le feu sur la paroi de la caverne qui leur fait face ?

— Et comment ? observa-t-il, s'ils sont forcés de rester la tête immobile durant toute leur vie ?

Et pour les objets qui défilent, n'en est-il pas— de même ?

— Sans contredit.

— Si donc ils pouvaient s'entretenir ensemble ne penses-tu pas qu'ils prendraient pour des objets réels les ombres qu'ils verraient ?

— Il y a nécessité.

— Et si la paroi du fond de la prison avait un écho, chaque fois que l'un des porteurs parlerait, croiraient-ils entendre autre chose que l'ombre qui passerait devant eux ?

— Non, par Zeus, dit-il.

— Assurément, repris-je, de tels hommes n'attribueront de réalité qu'aux ombres des objets fabriqués.

— C'est de toute nécessité.

— Considère maintenant ce qui leur arrivera naturellement si on les délivre de leurs chaînes et qu'on les guérisse de leur ignorance. Qu'on détache l'un de ces prisonniers, qu'on le force à se dresser immédiatement, à tourner le cou, à marcher à lever les yeux vers la lumière  : en faisant tous ces mouvements il souffrira, et l'éblouissement l'empêchera de distinguer ces objets dont tout na l'heure il voyait les ombres. Que crois-tu donc qu'il répondra si quelqu'un lui vient dire qu'il n'a vu jusqu'alors que de vains fantômes, mais qu'à présent, plus près de la réalité et tourné vers des objets plus réels, il voit plus juste ? si, enfin, en lui montrant chacune des choses qui passent, on l'oblige, à force questions, à dire ce que c'est ? Ne penses-tu pas qu' il sera embarrassé, et que les ombres qu'il voyait tout à l'heure lui paraîtront plus vraies que les objets qu'on lui montre maintenant ?

— Beaucoup plus vraies, reconnut-il.

— Et si on le force à regarder la lumière elle-même, ses yeux n'en seront-ils pas blessés ? n'en fuira-t-il pas la vue pour retourner aux choses qu' il peut regarder, et ne croira-t-il pas que ces dernières sont réellement plus distinctes que celles qu'on lui montre ?

— Assurément.

— Et si, repris-je, on l'arrache de sa caverne par force, qu'on lui fasse gravir la montée rude et escarpée, et qu'on ne le lâche pas avant de l'avoir traîné jusqu' à la lumière du soleil, ne souffrira-t-il pas vivement, et ne se plaindra-t-il pas de ces violences ? Et lorsqu'il sera parvenu à la lumière, pourra-t-il, les yeux tout éblouis par son éclat, distinguer une seule des choses que maintenant nous appelons vraies ?

— Il ne le pourra pas, répondit-il ; du moins dès l'abord.

— Il aura, je pense, besoin d'habitude pour voir les objets de la région supérieures D'abord cc seront les ombres qu'il distinguera le plus facilement, puis les images des hommes et des autres objets qui se reflètent dans les eaux' ensuite les objets eux-mêmes. Après cela, Il pourra, affrontant la clarté des astres et de la lune, contempler plus facilement pendant la nuit les corps célestes et le ciel lui-même, que pendant le jour le soleil et sa lumière.

— Sans doute.

— À la fin, j'imagine, ce sera le soleil — non ses vaines images réfléchies dans les eaux ou en quelque autre endroit — mais le soleil lui-même à sa vraie place, qu'il pourra voir et contempler tel qu'il est.

— Nécessairement, dit-il.

— Après cela il en viendra à conclure au sujet du soleil, que c'est lui qui fait les saisons et les années, qui gouverne tout dans le monde visible, et qui, d'une certaine manière, est la cause de tout ce qu'il voyait avec ses compagnons dans la caverne.

— Évidemment, c'est à cette conclusion qu'il arrivera.

— Or donc, se souvenant de sa première demeure, de la sagesse que l'on y professe, et de ceux qui y furent ses compagnons de captivité, ne crois-tu pas qu'il se réjouira du changement et plaindra ces derniers ?

— Si, certes.

— Et s'ils se décernaient alors entre eux honneurs et louanges, s'ils avaient des récompenses pour celui qui saisissait de l'œil le plus vif le passage des ombres, qui se rappelait le mieux celles qui avaient coutume de venir les premières ou les dernières, ou de marcher ensemble, et qui par-là était le plus habile à deviner leur apparition, penses-tu que notre homme fût jaloux de ces distinctions, et qu'il portât envie à ceux qui, parmi les prisonniers, sont honorés et puissants ? Ou bien, comme le héros d'Homère, ne préférera-t-il pas mille fois n'être qu'un valet de charrue, au service d'un pauvre laboureur, et souffrir tout au monde plutôt que de revenir à ses anciennes illusions et de vivre comme il vivait.

— Je suis de ton avis, dit-il, il préférera tout souffrir plutôt que de vivre de cette façon-là.

— Imagine encore que cet homme redescende dans la caverne et aille s'asseoir à son ancienne place : n'aura-t-il pas les yeux aveuglés par les ténèbres en venant brusquement du plein soleil ?

— Assurément si, dit-il.

— Et s'il lui faut entrer de nouveau en compétition, pour juger ces ombres, avec les prisonniers qui n'ont point quitté leurs chaînes, dans le moment où sa vue est encore confuse et avant que ses yeux se soient remis (or l'accoutumance à l'obscurité demandera un temps assez long) n'apprêtera-t-il pas à rire à ses dépens, et ne diront-ils pas qu'étant allé là-haut il en est revenu avec la vue ruinée, de sorte que ce n'est même pas la peine d'essayer d'y monter ? Et si quelqu'un tente de les délier et de les conduire en haut, et qu'ils le puissent tenir en leurs mains et tuer, ne le tueront-ils pas ?

— Sans aucun doute, répondit-il »

 

      d) Analyse et interprétation

 

1) Platon commence par symboliser la vie humaine par la condition de prisonniers enfermés dans une caverne dont l’obscurité symbolise l’ignorance. Cependant, cette caverne possède une ouverture vers la lumière extérieure. Cela veut dire que l’homme n’est pas condamné à l’ignorance, il peut s’en libérer, s’élever à une vie plus libre et plus éclairée. Enfin, il le pourrait... s’il n’avait pas les jambes et le cou enchaînés et enchaînés « depuis l’enfance » (l’ignorance est venue avec la naissance de l’homme). Il s'agit de prisonniers comme retenus dans la prison du corps. L'incarcération dans l'ignorance prend deux formes. Les fers maintiennent la tête face au mur et les chaînes empêchent de se lever. Le mur symbolise la matière. Qui dit chaîne, dit attachement et attachement charnel. Ce qui attache d’abord l’homme, fixe son regard vers la matière, ce sont les tendances liées à l’incarnation. Le corps semble porter une lourdeur et une résistance à la connaissance et lester l’esprit d’ignorance. De plus, il faut remarquer que la lumière que voient les prisonniers n’est même pas celle de l’extérieur, elle vient d’un feu situé derrière eux. Cela veut dire qu’au fond, notre vie matérielle est vécue dans une lumière artificielle qui n’est pas celle du vrai. C’est le brillant de la séduction des apparences qui nous trompe si facilement, le tape à l’œil, c’est le faire-voir des paillettes et du fluo ! Cela brille, mais dans une fausse lumière. Ce brillant des apparence renvoie au caractère factice de monde dans lequel nous vivons, aux fausses valeurs que nous entretenons.

Mais que voient donc ces hommes dans l’ignorance ? Entre les prisonniers et le feu qui est derrière eux, se dresse un mur. Derrière le mur passent des personnages qui portent sur leur tête des figures de terre cuite : statuettes d’animaux, d’homme, d’objets divers. C’est comme si on avait installé un jeu de marionnettes dans le dos des prisonniers, mais qu’en plus, ils n’aient droit qu’à une représentation seconde, des ombres chinoises sur le mur de la caverne. Pour renforcer l’effet saisissant de réalité de ces ombres qui passent, la voix des porteurs résonne en écho dans le fond de la caverne, comme si elle venait des ombres elles-mêmes. Les porteurs parlent ou se taisent. Les prisonniers enchaînés n’ont jamais vu autre chose que des ombres sur le mur. L’ombre figure la perception des apparences, par simple sensation fuyante. Mais l'ombre rend possible la communication des prisonniers entre eux. Ces hommes discutent, s’entendent ou se disputent sur le défilé des ombres, c’est pourquoi on nommera opinion leur première forme de connaissance. Nous savons que l’opinion ne juge que sur les apparences, qu’elle ne discerne rien, comme les prisonniers jugent d’abord sur de ombres projetées. Le plus honoré d’entre eux sera celui qui se montera le plus habile à deviner l’apparition d’une ombre. Telle est le savoir empirique en ce monde, basée sur la seule expérience immédiate. Ce que dans quoi se meut la pensée commune. Telle est par exemple la situation du politique qui n’a que des recettes momentanées d’action, et pas de science, qui ne connaît pas les causes. Le politique, ce n'est qu'une habileté dans le domaine de l’opinion. Cette habileté est pourtant ce qui crée une sorte de hiérarchie sociale, ce par quoi chacun tente de trouver une reconnaissance dans le monde, grâce à ce savoir empirique.

L’on peut aussi s’interroger sur l’identité des « montreurs de marionnettes », les « porteurs », et les hommes qui ont imaginé cette comédie, ce stratagème. Qui est derrière tout ça ? Platon ne veut-il pas suggérer que, en général, ceux qui possèdent un pouvoir pas tout à fait légitime (basé sur la connaissance vraie) ont intérêt à entretenir l’illusion et l’ignorance du plus grand nombre ? Mais alors pourquoi va-t-on libérer l’un d’entre eux ? Cela reste un mystère…

Par ailleurs, ces hommes qui manipulent les objets derrière le mur pourraient être comparés au « Malin Génie », le Dieu trompeur et manipulateur supposé par Descartes dans les Méditations Métaphysiques, Première Méditation, permettant ainsi de mettre en doute ce que nous rapportent nos sens, et de remettre en question le monde extérieur prétendu réel jusqu’alors. En tout cas, ces hommes manipulent d’autres hommes, soumis à eux sans le savoir. Ce sont eux qui dirigent, et ils sont libres.

 

2) Supposons donc que parmi les prisonniers, il y ait un homme intelligent qui s’avise de secouer l’opinion, qui par ses questions remette en cause ce qui simplement se répète par habitude. Et si tout ce qu'ils avaient pu croire n'était pas réel ? Moment de basculement des certitudes. Moment d’Eveil. Il faut dire qu’on est venu lui retirer ses chaînes (d’après le récit). En se retournant, il voit que les choses qui défilent sont plus réelles que les apparences. De l’illusion il passe à la perception juste.

Mais ce n’est pas encore le plus haut degré de la connaissance. Il ne suffit pas de se défaire de ses anciennes et sécurisantes illusions, il faut maintenant partir en quête de la vérité. Et pour cela apprendre, et inlassablement apprendre. S’il se relève et monte le chemin vers la lumière, gravissant d’abord les parois de la caverne, ce qui est pénible en soi, il sera d’abord ébloui. La Réalité est grandiose et lumineuse, mais en sortant du trou et de l'ombre, il faut du temps pour s'habituer. Le soleil du grand jour sera trop intense ; le prisonnier contemplera la lumière des étoiles, puis de la lune. Il sera peut-être tenté de s’enfuir pour revenir à son ancienne place. La tentation sera grande de tout laisser là, pour retourner dans les chaînes, tentation d’abandonner la quête de la connaissance pour retourner dormir dans l’opinion. Le prisonnier se sentira mal dans cette vison neuve, il se sentira mal d'avoir été débranché de l'opinion commune. Ce n’est que peu à peu, que le prisonnier s’élèvera à la lumière .

 

3) Que voit donc l’ancien prisonnier, une fois sorti de la caverne ? Il voit et il comprend surtout, dans une ample vision de l'Intelligence, que des choses telles que le Courage, le Cercle, le Cheval, l'Homme, ou encore l'Amour, la Beauté, possèdent des modèles intelligibles (essences, idées) qui viennent se refléter dans l’espace et le temps à l’intérieur du monde sensible, dans des réalités singulières. C’est la fameuse « théorie des Idées » de Platon.

Dans la caverne nous étions dans un théâtre d’ombres, mais à l’extérieur nous sommes dans la vraie réalité, le réel existe bien. L'ombre (projetée) était une ombre de la chose (l’objet porté) et voilà que la chose (matérielle) se révèle être la manifestation d'une Idée. L’idée ou essence est la vraie réalité, ce qui pourrait sembler paradoxal tellement notre sens commun est habitué à tenir pour réel précisément le monde sensible et à voir comme incertain le monde des idées ! L’idée d’une chose est sa définition, ses caractéristiques essentielles, son utilité, sa valeur, ce que l’on peut connaître d’elle au moyen de l’intellect. En tant qu’essence elle est plus réelle que toutes ses apparences matérielles, puisque celles-ci changent de forme sans cesse. L’apparence (l’image) n’est pas fausse en elle-même, mais elle est trompeuse dès lors qu’elle se fait (trop souvent) passer pour l’unique réalité de cette chose. La définition de l’arbre en général, son idée, est plus réelle est plus vraie que les multiples apparences, les multiples formes d’existence de l’arbre. On ne pourrait pas connaître l’essence de l’arbre en observant chaque arbre un par un, puisque d’abord c’est impossible ; en revanche on peut définir ce qu’est un arbre dans l’échelle du vivant et quelles sont ses propriétés. Autre exemple, un acte de courage qu’un homme accompli aujourd'hui, dans un incendie, est la manifestation dans l’espace-temps d’une forme éternelle qui est l’Idée du courage, Idée qui est l’essence de tous les actes courageux.

Mais si l’on suit attentivement Platon les choses sont un peu plus complexes, il y a plusieurs degrés de réalité et donc plusieurs modes de connaissance (ou de méconnaissance). Par exemple dans la réalité extérieure, il y a aussi des ombres, des reflets (dans l’eau par exemple), qui ne sont que les formes abstraites des choses : c’est ce que figurent selon Platon les êtres mathématiques. Les vérités mathématiques sont les plus évidentes et ce sont les sciences abstraites qu’il faut apprendre en premier, non pas tant par le contenu qu’elles apportent que par leur vertu formatrice : sciences « éveilleuses » et propédeutiques, elles accoutument l’esprit à manier les choses abstraites (figures, nombre) et le préparent à l’abstraction suprême, celle des Idées, qui relèvent de la philosophie.

En établissant un parallèle entre l’allégorie de la caverne et le « paradigme de la ligne », figuration analogique présentée par Platon juste avant l’allégorie de la caverne au début du chapitre VII de La République, nous pouvons nous représenter aisément les 4 ordres de la réalité et les 4 modes de connaissance correspondants.



- les ombres des choses artificielles (objets portés) figurant les images, les apparences (opinions fausses)

- les choses artificielles figurant le monde physique et matériel (opinions vraies)

- le feu figurant les différentes sources de lumière artificielle (i.a par ex.) (tromperie)

- les ombres de choses naturelles figurant les objets mathématiques (connaissance discursive)

- les choses naturelles figurant les Idées (connaissance intellectuelle pure)

- le soleil figurant le Souverain Bien

Sachant que la ligne horizontale médiane partage le tableau entre le monde de l’ILLUSION (la caverne, le monde sensible) et celui de la REALITE (dehors, le monde intelligible).

Au-delà même des Idées, il y a un principe d'Unité de toute existence. Dans l’allégorie de Platon, c'est le Soleil. Le Soleil représente la Cause à la fois de toutes les essences et de toutes les existences, ce que Platon nomme le Bien. Le soleil symbolise ce qui dispense la Vie, mais aussi ce qui éclaire l’intelligence, le fondement à la fois de l’existence et de la connaissance. Donc le Soleil n’est pas lui-même le symbole d’une essence (qui serait le modèle de quelque chose) mais la représentation du Bien en général, éclairant le tout, unifiant les essences avec leurs phénomènes, l’intelligible avec le sensible. Il est l’équivalent du Dieu des religions et des théologies.

4) Mais le moment le plus important de l’allégorie de la caverne, c’est le moment du retour. L’homme que la connaissance libère ne peut plus envier les valeurs de l’ignorance. Pourtant, il est essentiel, pour le bien des hommes qu’il redescende dans le monde pour y faire œuvre d’éducation. L'Eveil, il ne doit pas le garder pour lui-même, mais en faire une offrande à ceux qui sont encore dans la nuit. La philosophie est quête de vérité, d’abord marche ascendante, vers la théorie, puis marche descendante, vers la pratique, et c’est dans cette dynamique qu’il faut la saisir, non dans un repos, fût-il mérité, au terme de l’ascension. (Attention cependant, celui qui philosophe et atteint la Vérité ne pourra pas ne pas redescendre, mais il ne pourra pas pour autant faire le voyage pour le compte d’autrui.)

Mais le retour est dangereux car si le philosophe tente de retourner dans la caverne, il subira un second aveuglement, celui du passage de la lumière à l’obscurité : c’est ce que l’on traduit en disant que le philosophe semble un peu distrait à l'égard des préoccupations les plus triviales. Il sera maladroit dans les affaires du monde. Mais il y a pire. Il sera pour les autres un étranger. Ils pourrons aller jusqu'à vouloir le tuer. Ne pas lui pardonner sa lucidité. Telle a été la destinée de Socrate. Bref, la redescente dans la caverne symbolise la prise de conscience du philosophe que son devoir est de désillusionner ses contemporains, en somme, une vocation pédagogique et peut-être politique dont il apprendra à ses dépens qu’elle n’est pas sans danger.

Transition - Que penser de cette doctrine idéaliste ?

Rappel, idéalisme : 1) le monde matériel est une illusion, les apparences sont trompeuses, « la Vérité est ailleurs » (série ‘X-files’, film ’Matrix’) et 2) il y a donc Une Vérité à découvrir. Pour Platon, la Vérité (et la vraie vie) est intellectuelle, elle réside dans les Idées éclairées par le Bien (dans Matrix, la vérité c’est que la vie apparemment réelle se déroule dans un programme maléfique). 
- Points positifs : il est toujours bon de se méfier des apparences ; de critiquer sans relâche les simples opinions où se dissimulent les intérêts personnels ; de promouvoir la connaissance contre l’ignorance. Se tenir dans une position de révolte contre le monde-tel-qu’il-est manifeste positivement l’esprit critique : la philosophie de Platon est une invitation à l’Éveil intellectuel. 
- Points négatifs : l’idéalisme nous amène à penser, comme la Religion mais sans le support de la foi, qu’il existe une vérité absolue (chaque chose ayant un modèle idéal, une « perfection », une « cause » ultime : le Bien suprême, Dieu), mais le mode de connaissance proposé par le philosophe idéaliste reste purement intellectuel, à l’opposé du mode de connaissance adopté par la science moderne, basé sur l’expérience et la preuve matérielle. Nous le verrons, les sciences s’en tiennent justement à des connaissances relatives et non absolues). 
Au pire l’idéalisme peut virer au « complotisme » (comme dans la série X-files : on nous cache la vérité: les extra-terrestres sont parmi nous), idéologie qui conteste systématiquement les informations officielles (par ex. les attentats du 11 septembre sont « en réalité » un complot des USA) et parfois mêmes les connaissances scientifiques prouvées (ex. le « platisme »). 
D’autre part l’idéalisme correspond à une vision élitiste (non égalitaire, non démocratique) de la politique : tous les hommes ne sont pas capable (ou ne voudront pas) sortir de la caverne, nous avons besoin d’un Roi-Philosophe. 
Enfin, comme nous allons le voir, il existe d’autres points de vue philosophiques sur la Vérité !

 

 

II – Les philosophies niant l’existence de vérités absolues et uniques :

le relativisme, le scepticisme, le perspectivisme, le subjectivisme

 

 

 

Le relativiste soutient que la vérité est propre (relative) à chacun ; le sceptique énonce quel que soit le problème posé, qu’il n’y a pas de vérités ; le perspectiviste soutient qu’il y a plusieurs vérités ; le subjectivisme défend la priorité des vérités personnelles et existentielles.

 

  a) Le relativisme du sophiste Protagoras

 

Les « sophistes » étaient, dans la Grèce antique, des personnages ayant une importance considérable. Il étaient des experts en matière de discours, et on pourrait les comparer à des sortes de conseillers. Socrate a beaucoup combattu les sophistes, leur reprochant précisément ne négliger la recherche de la vérité, au profit de la seule efficacité du discours (persuader les gens). Mais les sophistes développaient aussi une pensée théorique et nous allons nous attacher à l’un d’entre eux, Protagoras, connu pour défendre une conception « relativiste » de la vérité. La vérité est « relative », il n’y a pas de vérité absolue. Mais relative à quoi ?

Protagoras disait : « L’homme est la mesure de toutes choses ». Cette phrase suffit déjà à comprendre que toute affirmation est limitée, quant à sa vérité ou à sa fausseté, aux capacités humaines de voir et de comprendre. Il n’y a donc pas de vérité en soi ou absolue mais seulement une vérité humaine, à l’échelle humaine. Peut-être que ce qui est vrai pour nous ne serait pas vrai pour des dieux ou pour des microbes !

Fort de cette conviction, pourquoi se convaincre qu’il n’existe qu’une seule solution pour un problème donné ? Protagoras considérait que sur toute chose on pouvait faire deux discours exactement contraires, défendre tantôt le blanc et tantôt le noir ! Mais s’il est possible d’émettre deux discours opposés sur une même chose, lequel est le plus juste, qui va trancher ? Protagoras répond que c’est le plus « utile », en fonction de ce que telle ou telle personne recherche, à tel ou tel moment : « A la vérité, ce qui paraît juste et honnête à chaque cité est tel pour elle, tant qu’elle en juge ainsi » disait-il. A chacun sa vérité ! Au fond Protagoras ne distingue pas opinion et vérité, contrairement à Socrate et Platon.

On voit bien l’intérêt mais aussi les limites d’une telle doctrine : tant que l’on se pose des questions pratiques (comment conduire telle action correctement), elle est tout à fait valable, mais dès qu’il s’agit de réfléchir à des valeurs applicables pour tous (ce qui n’était pas forcément une préoccupation courante dans l’antiquité), elle nous mène dans un mur, puisqu’elle refuse de généraliser, encore moins d’universaliser, quelque affirmation que ce soit.

 

  b) Le scepticisme de Pyrrhon

 

Le scepticisme est une attitude relativement courante qui admet des degrés divers, car il y a différentes façons de douter. Il y a un doute « raisonnable », assimilé à une sorte de prudence, qui consiste à ne tenir pour vrai que les choses absolument évidentes, ou bien prouvées matériellement. « Je ne crois que ce que je vois », dit-on. Et il y a un doute beaucoup plus systématique qui consiste à douter de tout ; c’est cette attitude que nous allons examiner précisément.

En philosophie, le scepticisme est une doctrine qui nie l’existence de la vérité ou du moins toute possibilité de la connaître. Il n’y a pas d’« essences » des choses, comme le soutient Platon, il n’y a que des phénomènes (apparences) changeants. L’idéalisme est contesté par l’empirisme. Prenons l’exemple de Pyrrhon (360/270 av. J.C.), le plus célèbre des philosophes sceptiques de l’antiquité. Comme il n’a rien écrit lui-même, un compilateur a résumé sa doctrine : « La philosophie de Pyrrhon introduit l’idée qu’on ne peut connaître aucune vérité, et qu’il faut suspendre son jugement. (...) Il soutenait qu’il n’y avait ni beau, ni laid, ni juste, ni injuste, que rien n’existe réellement et d’une façon vraie, mais qu’en toute chose les hommes se gouvernent selon la coutume et la loi [tout est convention]. Car une chose n’est pas plutôt ceci que cela. (…) Les choses ne sont en réalité, par leur nature propre, telles qu’elles sont en apparence. Elles nous paraissent seulement telles. Ils disaient (les sceptiques) rechercher non pas ce que l’on a dans l’esprit, parce qu’il est évident qu’on l’a dans l’esprit, mais ce que l’on connaît par les sens. La raison, selon Pyrrhon, n’est donc pas autre chose qu’une indication donnée sur les apparences. (...) Que le miel soit doux, constate Timon (élève de Pyrrhon), je ne l’affirme pas, mais qu’il paraisse doux, j’en conviens. » (Diogène Laërce) Bref, il n’y a pas d’autres moyens de connaitre les choses que l’expérience des sens (ce que contestait justement Platon), or ce que l’on connaît par les sens reste relatif puisque les phénomènes le sont.

Cependant cette incertitude n’est pas vécue tragiquement du point de vue des sceptiques, au contraire puisque la suspension du jugement (épochè) permet d’atteindre l’impassibilité (ataraxia), cette absence de trouble assimilée par de nombreux philosophes au bonheur. Certes, s’il est vrai que rien n’est vrai, comment prouver la validité d'une telle doctrine, peut-elle même se défendre honnêtement ?

Pour sa défense, rappelons que le scepticisme n’est pas toujours synonyme de renoncement. Si les philosophes sceptiques prônaient avant tout la suspension du jugement, il ne faut pas y voir une passivité intellectuelle mais plutôt une exigence critique, voire une discipline de la pensée puisque le mot skeptikos en grec signifie d’abord « qui observe, réfléchit, sans rien affirmer ». Par conséquent le sceptique maintient au mieux la nécessité d’une recherche sincère ; toutefois en excluant a priori toute réussite il fait de l’ironie une attitude constante et valide par défaut une vision globalement désabusée de l’existence.

 

 c) Le perspectivisme

 

La vérité des apparences

 

- Et si nous cessions de dénigrer les apparences ? Les apparences sont-elles vraiment trompeuses ? Sont-elles toujours des illusions ? Tout d’abord il n’y a pas lieu de confondre apparence (image) et illusion, qui ne sont pas synonymes. L’image est la représentation sensible d’une chose, une production de notre faculté visuelle (l’interprétation d’un signal par notre cerveau). L’illusion est une croyance, un faux jugement, une interprétation de l’esprit. J’ai bien vu un éclat lumineux dans le ciel ; mais voilà que je l’interprète à tort comme étant une soucoupe volante ! On peut certes regretter que les apparences sensibles conduisent à l’illusion lorsqu’on en reste… aux apparences justement, lorsqu’on ne réfléchit pas ou lorsque nos informations sont incomplètes.

- Mais l’apparence est en soi positive et nécessaire. Elle n’est que la façon dont les choses nous apparaissent (c’est le sens du mot « phénomène »), se montrent à nous. Le propre de l’apparence est son caractère varié, changeant, certes superficiel, mais sans les apparences comment serions-nous informés de l’existence des choses et des êtres ?

- Même en admettant avec Platon que seule l’essence intelligible est vraie et, de ce point de vue, réelle, l’on peut faire confiance aux apparences pour nous conduire jusqu’à l’essence. Platon lui-même admet dans son livre Le Banquet que la beauté des corps nous mène peu à peu à la Beauté idéale et parfaite (via la beauté de l’âme).

- Les apparences sont vraies dans la mesure où elles expriment l’essence du réel. Pour cela il faut savoir les interpréter. L’Art n’est-il pas un jeu tout à fait sérieux sur les apparences (l’image, le son, la forme) pour nous élever à une réalité plus essentielle, plus authentique ?

- Autre exemple, autre problématique : comment le médecin ou le psychologue poseraient-ils un diagnostic s’ils n’interprétaient pas leurs symptômes apparents ?

- L’apparence n’est trompeuse que si on la réduit à une image fixe, isolée, stéréotypée. Par exemple le visage est une composante de notre apparence. Si l’on s’en tient à la forme du visage, on le fige, et on le juge par préjugé (il est rond, creux, allongé, il a l’air méchant, etc.). Or en réalité le visage dans sa mobilité est vrai car il est expressif : il exprime l’âme (surtout à travers le regard), trahit nos pensées, nos sentiments : il dit la vérité. Un regard ne trompe pas. Mais si l’on en reste à une seule expression momentanée, celle de la colère par exemple, et que l’on conclut au caractère colérique de la personne, l’on commet alors une interprétation abusive.

 

Le perspectivisme et le subjectivisme de Nietzsche (19è)

 

- Allons plus loin. Nietzsche est un philosophe allemand de la fin du 19è siècle qui se distingue par son opposition frontale avec les thèses de Platon. Il ne se résout pas à dire que l’apparence traduit l’essence, il affirme qu’il n’y a pas d’essences, mais seulement des apparences, lesquelles sont toutes vraies.

La mobilité et la diversité des apparences n’est rien d’autre que le phénomène de la vie, dans toute sa richesse et son exubérance, et selon Nietzsche tous les philosophes depuis Platon se trompent en supposant l’existence d’un monde d’Idées (ou même le monde de la conscience) derrière ou au-dessus le monde de la vie.

 

- Il n’y a que des apparences, du côté des choses, et il n’y a que des points de vue, du côté des hommes. Il n’y a pas de vérité absolue, mais des vérités singulières, subjectives.

Bien sûr chaque point de vue paraît faux pour un autre point de vue, sauf s’il parvient à s’affirmer et à s’exprimer avec force : il fait alors partager son point de vue, ce qui est notamment le propre des artistes.

- La thèse idéaliste de Platon selon laquelle seule l’Idée est vraie, ou seule l’essence est réelle, n’est justement qu’un point de vue particulier ! Mais c’est un point de vue qui, en tant qu’idéaliste, néglige le dynamisme de la vie dans ses multiples apparences. C’est la croyance en l’essence qui, pour Nietzsche, est une illusion ! Le plus éloigné de la vérité est, selon lui, le prêtre (selon lui la religion chrétienne est un « platonisme pour le peuple ») qui croit en une source unique de vérité. Le plus proche des vérités de ce monde est l’artiste, qui admet la multiplicité des métaphores, des interprétations…

- Cela revient-il une adhésion au culte contemporain des apparences, de la mode, du corps, de la beauté physique? Pas vraiment, dans la mesure où Nietzsche nous pousse vers la voie de la singularité, de l’affirmation de soi, contre le « troupeau ».

- Cela revient-il à une justification du slogan ou du préjugé : « à chacun sa vérité » ? Oui et non. A chacun ses vérités certes… mais toutes les vérités ne se valent pas. Les plus communes sont sans intérêt. Donc ce slogan est faux si cela nous incite à nous reposer sur nos croyances et nos préjugés – qui sont collectifs et médiocres par définition -, bref si cela nous empêche de développer notre point de vue propre d’individu libre. Ce slogan est vrai si notre point de vue, notre perspective, si notre vérité est suffisamment productive et positive, créatrice, si nous parvenons à en faire quelque chose, si elle sert notre liberté…

Le point de vie de Nietzsche est celui d’un « philosophe-artiste », sa conception de la vérité est donc proche de celle des artistes, c’est-à-dire très subjective.

 

d) Le subjectivisme existentiel

Il existe un domaine qui sans doute peut prétendre à la vérité, bien qu’il relève aussi de l’opinion, c'est celui de l'expérience ; non pas l'expérience scientifique relevant d'une démonstration complexe et délibérée (nous en parlerons plus loin), mais l'expérience au sens profondément humain et existentiel, autrement dit toutes les expériences et les vécus qu'un sujet peut accumuler dans sa vie ainsi que les leçons et les interprétations, toujours personnelles, qu'il en retire. N'y a-t-il pas dans ce sens-là des vérités personnelles, en fonction de l'expérience et de la conscience de chacun ? Dans le domaine amoureux, par exemple, chacun n’apprend-il pas des « vérités » de façon personnelle et unique, en fonction de son vécu ? Chacun n'a-t-il pas une interprétation de la réalité qui lui est propre ?

Jean-Paul Sartre écrit : « ‘Chacun sa vérité’ est une formule juste car chacun se définit par la vérité vivante qu’il dévoile ». Cette citation porte la vérité de l’expérience au niveau existentiel : chaque vie est unique, chaque vie est un cheminement qui crée ses propres buts, ses propres repères, ses propres erreurs, ses rectifications et vérifications… La vérité ne se « dévoile » qu’au cours d’une vie, car la vérité elle-même est vivante, elle concerne la conformité et la cohérence des actes d’un sujet par rapport à ses désirs, ses promesses et ses engagements. La vérité rime avec l’éthique lorsque le philosophe Alain Badiou (20è) se demande : qu’est-ce qu’un vrai amour ? et répond : « fidélité à l’évènement d’une rencontre ». Le subjectivisme existentiel ne nie pas les vérités universelles de la logique et de la science (l’objectivité), mais il place les vérités personnelles – dans la mesure où elles sont porteuses de sens, du sens de l’existence – avant les vérités objectives. A l’enseigne de Sören Kierkegaard (19è) qui confie dans le texte suivant sa foi en une vérité qui le concerne vraiment et personnellement, une vérité pratique qui puisse donner sens à sa vie (en l’occurrence il s’agit d’une foi religieuse, mais l’on pourrait appliquer son propos à d’autres formes d’engagement) :

« Ce qui me manque, au fond, c'est de voir clair en moi, de savoir ce que je dois faire, et non ce que je dois connaître, sauf dans la mesure où la connaissance précède toujours l'action. Il s'agit de comprendre ma destination, de voir ce que Dieu au fond veut que je fasse; il s'agit de trouver une vérité qui en soit une pour moi, de trouver l'idée pour laquelle je veux vivre et mourir. Et quel profit aurais-je d'en dénicher une soi-disant objective, de me bourrer à fond des systèmes des philosophes et de pouvoir, au besoin, les passer en revue, d'en pouvoir montrer les inconséquences dans chaque problème ? [...] C'est de cela que mon âme a soif, comme les déserts de l'Afrique aspirent après l'eau... C'est là ce qui me manque pour mener une vie pleinement humaine et pas seulement bornée au connaître, afin d'en arriver par-là à baser ma pensée sur quelque chose - non pas d'objectif comme on dit et qui n'est en tout cas pas moi - mais qui tienne aux plus profondes racines de ma vie, par quoi je sois comme greffé sur le divin et qui s'y attache, même si le monde croulait. C'est bien cela qui me manque et à quoi j'aspire. » Sören KIERKEGAARD (1813-1855)

 

 

III – Faut-il toujours dire la vérité, toute la vérité ?

 

 


 1) Le rapport entre éthique, morale (voire religion) et vérité : l’honnêteté, dire la vérité

 

a) L’honnêteté, forme morale de la vérité - Il y a une éthique de la vérité au sens où l’éthique également, et pas seulement la connaissance, se fonde sur la vérité.
Ici nous ne distinguerons pas l’éthique et la morale, même si celle-ci désigne plus souvent un ensemble de valeurs ou de règles (mœurs) communément admises. Par ailleurs le terme de « moralité » renvoie davantage à la vertu personnelle et au sens même du devoir de chacun, tout comme l’éthique.
D’un point de vue éthique ou moral donc, la vérité n’est pas un but, l’objet d’une quête, mais une conscience claire, un guide pour chacune de nos décisions, chacun de nos actes, chacune de nos paroles. 
La vérité intervient en morale et dans l’éthique par rapport à notre propre conscience, nos propres jugements, et par rapport à nos actes. Il n’y a pas d’objectivité en matière d’éthique, mais un devoir d’honnêteté – au-delà même de la sincérité. 
Son contraire est le mensonge (dire délibérément quelque chose de faux) et la mauvaise foi (dire quelque chose de faux en se persuadant que c’est vrai = se mentir à soi-même).
A l’inverse l’honnêteté est l’accord entre nos pensées, nos paroles, et nos actes. (En un sens plus formel, elle désigne aussi le respect d’une règle que l’on se donne ou qui nous est imposée.)

b) « Dire la vérité », une question d’éthique - La vérité-honnêteté se mesure en conscience, mais elle est surtout la propriété (on parle alors de « véracité ») d’une parole ou d’un discours dans la mesure où ceux-ci peuvent avoir des conséquences. L’enjeu éthique de la vérité se résume donc bien dans cette question : qu’est-ce que dire la vérité ? et plus spécifiquement d’un point de vue moral impliquant autrui : faut-il (y-a-t-il un devoir de) toujours dire la vérité, toute la vérité ?
La vérité possède un sens formel (la cohérence du discours) et un sens matériel (la conformité avec le réel). Mais les deux sont liés, spécialement quand il s’agit d’être sincère, honnête, bref de ne pas mentir: je dis la vérité quand mon discours est cohérent parce que conforme à la réalité ! C’est du moins ce qu’autrui attend de moi quand je m’adresse à lui. Il est clair que l’expression « dire la vérité » sous-entend qu’on s’adresse à autrui. Le problème prend donc immédiatement une tournure éthique ou morale : quand il s’agit de parler et de communiquer, le respect pour la vérité est inséparable du respect pour autrui. Le devoir est ainsi au cœur du problème. Quelle va être la priorité de mon devoir : la vérité absolue et sans condition, le bien et l’intérêt d’autrui, ou les deux réunis ? Dire la vérité, est-ce toujours «bon» pour moi-même et pour autrui ? Pourquoi faudrait-il toujours dire la vérité, toute la vérité ? Ne dit-on pas, au contraire, que «toute vérité n’est pas bonne à dire»? 

c) La source religieuse de ce problème moral - Le mensonge est bien souvent considéré comme la faute morale par excellence et la religion fait état d’une « sainte horreur du mensonge »… Pourquoi ? Il faut se rappeler ici que la religion judéo-chrétienne se fonde sur la croyance en une parole vraie, pas seulement la croyance en l’existence de Dieu, mais la foi en un Dieu qui se manifeste en parlant, pour énoncer une Loi juste. Ce n’est pas un Dieu auquel il faudrait obéir parce qu’il serait terrifiant, vengeur, sanguinaire comme dans le paganisme. Mais plutôt parce qu’il dit la vérité. Moïse croit en Dieu parce qu’il croit Dieu, il croit en la véracité de sa parole, parce qu’il sait qu’il ne ment pas ; et le peuple de Moïse croit ce dernier pour les mêmes raisons ; et les disciples de Jésus croient en celui-ci parce qu’ils croient en sa parole. Bref, le rapport de la religion avec la vérité relève bien d’un « dire-vrai » ; la religion se veut d’emblée et essentiellement « morale ». Et c’est pourquoi le pire des péché est le mensonge (même si le 1er commandement demande de « ne pas tuer », implicitement il faut bien d’abord respecter la parole qui commande de ne pas tuer…).
Il faut se rappeler de cette source religieuse du problème pour comprendre l’attitude rigoriste et intransigeante de certains philosophes, comme Kant, qui sans s’inspirer directement de la religion arrive à la même conclusion.

2) Toujours dire la vérité (en principe) mais pas toujours-toute ni n’importe comment (en pratique)

Reprenons notre question initiale : Faut-il toujours dire la vérité, toute la vérité ?

Deux mots permettent de préciser le problème : « toujours » et « toute ». « Toujours » indique le caractère inconditionnel et universel d’une action (quelques soient les circonstances, de temps et de lieux, etc.). « Toute » renvoie à la totalité et, d'une certaine façon, à l’idée d’absolu. Dire toujours la vérité, ou dire toute la vérité, est-ce la même chose ? Peut-on séparer, ou du moins distinguer les deux obligations, comme le suggère l’articulation de la phrase marquée par la virgule ?

Selon Emmanuel Kant, jamais mentir ne peut se justifier et encore moins devenir un devoir. Même si naturellement je peux vouloir mentir, jamais rationnellement je ne pourrai concevoir une loi universelle justifiant le mensonge. Le mensonge s’autodétruit logiquement si on l’étend universellement. Donc selon Kant dire la vérité est un devoir en toute circonstance, car même si le mensonge ne nuit à personne en particulier, il porte tort à l’humanité dans son ensemble, et il détruit la confiance que les hommes ont dans leurs discours.

Que faut-il en penser ?

1) Il faut toujours dire la vérité… quand elle est due. Qu’il faille toujours dire la vérité, il est difficile, voire contradictoire de renier ce principe en tant que tel, et donc sous cet angle de ne pas donner raison à Kant. Sinon, autant dire que l’honnêteté n’est pas une vertu et que le respect des règles n’est pas exigible ! Simplement, l’universalité du principe n’implique pas son application automatique, irréfléchie ou insensible. N’oublions pas que la vérité est le produit d’un jugement qui reste humain par définition. D’autre part, se taire n’équivaut pas à mentir lorsqu’on ne nous demande rien. Le mensonge « suppose qu’au moins implicitement on a promis de dire la vérité » dit Alain. La vérité n’est à dire que dans la mesure où elle est attendue, et comme le défend Benjamin Constant face à Kant, il ne saurait y avoir de devoir (de dire la vérité) que s’il existe un droit correspondant (de la connaître), ce qui dépend des cas et des situations lesquels peuvent être très variés. Il ne faut donc pas confondre « mensonge par omission » (lorsque que l’on doit témoigner en Justice par exemple) et discrétion, lorsqu’on ne veut se mêler des affaires d’autrui…

2) … Mais pas toujours toute. D’abord parce que c’est impossible. Prétendre dire toute la vérité suppose qu’on la connaisse toute, et pour cela il faudrait être omniscient. Il n’y a pas de vérité absolue, rappelons que toute vérité est humaine, donc partielle. Ensuite parce que cela ne serait peut-être pas charitable. Si je dois sans doute avouer mon infidélité – si mon épouse m’interroge à ce propos – est-il vraiment nécessaire d’en relater tous les détails, même si on me les demande ? Ne serait-ce pas faire preuve d’indiscrétion et de cruauté (envers ma maîtresse comme envers mon épouse) et ne serait-ce pas finalement immoral ?

3) De plus il faut choisir la bonne manière et le bon moment. Il n’y pas que les « principes », l’opportunité est un critère de moralité à part entière. Choisir le bon moment, présenter une vérité par paliers est une conduite morale et respectueuse d’autrui. Le sens du devoir, c’est avant tout le respect pour autrui, et non le respect pour la vérité en soi ! Il y a effectivement des vérités qui choquent, qui blessent, voire qui tuent. La manière de dire – la bienveillance : dire en éviter de blesser - est également à prendre en compte d’un point de vue moral. Ce n’est pas la vérité en elle-même et en théorie, c’est le jugement (le choix opportun) en pratique qui est moral. L’honnêteté n’est pas synonyme d’intransigeance, mais plutôt un mélange de sincérité (vis-à-vis de soi-même), de générosité (vis-à-vis d’autrui) et d’exactitude (vis-à-vis des faits).


Conclusion

Il est évident qu’il faut toujours chercher et dire la vérité, mais c’est cette recherche qui est louable et nécessaire, non le fait de prétendre détenir une vérité absolue, ou de dire une vérité totale déshumanisée. La vérité est humaine - comme l’erreur – ce qui ne veut pas dire qu’elle n’existe pas. Même si l’on peut douter du monde des Idées platoniciennes, même si l’on peut remettre en cause l’existence de vérités absolues que seule une élite pourrait découvrir, nous ne pouvons pas confondre la vie sociale et le monde ordinaire avec une fiction où la vérité serait purement optionnelle. S’interroger sur la réalité et l’illusion, c’est le propre de la conscience humaine : la conscience est un point de vue sur le monde qui réclame toujours une confirmation. Éthiquement, la vérité est exigible car une vie malhonnête n’a pas de sens, car il n’y a pas de lien social basé sur le mensonge. Vivant en commun, nous avons besoin d’établir les conditions d’un monde objectif fondé d’une part sur la logique du discours, empreint de cohérence et d’honnêteté, et d’autre part sur la reconnaissance de faits réputés vrais et objectifs. Pour établir ces vérités objectives, au-delà de l’expérience commune qui apporte déjà un certain nombres de certitudes, nous faisons généralement confiance à la raison et à la science.