vendredi 4 décembre 2020

L’homme, la nature et l’animal : vers un nouveau "contrat naturel" ? (cours STAV)

Introduction 

En 1762 le philosophe et écrivain français Jean-Jacques Rousseau publiait un ouvrage intitulé Du contrat social ou Principes du droit politique. Ce livre a profondément influencé notre conception moderne de la démocratie et la république. L’idée-force est qu’aucune puissance héritée (noblesse) ou naturelle (force) ne peut légitimer l’exercice du pouvoir politique. Celui-ci est au service du Peuple, seul vrai souverain, en vertu d’une sorte de pacte ou « contrat » (implicite) par lequel chaque individu accepte de s’associer aux autres dans le respect de la liberté de tous. Ce qui implique, pour chacun, le respect de la loi (par devoir) et non plus l’obéissance au plus fort (par crainte) : ainsi passe-t-on de l’« état de nature » à l’« état civil ». Mais Jean-Jacques Rousseau est connu également pour son amour de la nature et pour ses spéculations sur l’ « état naturel » (origines) de l’humanité, justement, un état plutôt bienheureux que nous avons pourtant dû quitter par nécessité, nous engageant alors dans la civilisation et le soi-disant « progrès », non sans avoir perdu en chemin quelques-unes de nos qualités naturelles. Pour J.-J. Rousseau l’homme socialisé et civilisé est bien un être « dénaturé », mais il est trop tard pour revenir en arrière. 

En 1990 le philosophe et académicien français Michel Serres faisait paraitre son ouvrage Le contrat naturel, qui proposait d'élever la Nature au rang de sujet de droit. Selon lui l'état de violence "sans limites" (dont l’urgence environnementale n’est qu’un aspect) entre l'Homme et le monde naturel appelle l'élaboration d'un nouveau Droit, à fonder sur un Contrat naturel qui compléterait le Contrat social établi entre les hommes. Cette solution, juridique, commence à pénétrer les textes législatifs de nombreuses nations, y compris ceux de la France, où l'on parle de citer quelques éléments de nature dans la Constitution. Il est de plus en plus question également d’un « droit des animaux », qui n’est pas totalement nouveau, ni dans les textes de loi ni dans les réflexions des philosophes. Au-delà des aspects juridiques, la visée du livre de Michel Serres se veut profondément éthique, politique, et écologique. Le « contrat naturel » est ce cadre de pensée d’une nouvelle coexistence avec la Terre permettant de renouer intérieurement avec le vivant pour agir avec lui dans une relation d’épanouissement réciproque. Il s’agit avant tout de passer de la prédation de la nature à une relation de soin, de santé partagée entre les humains et le reste de la communauté des vivants. En reconnaissant tous les êtres naturels comme sujets de droits, le contrat naturel imagine une organisation « symbiotique » des interactions entre les humains et les autres vivants pour réapprendre à habiter la Terre. 

Pour autant Michel Serres n’est pas un philosophes « ronchon » « anti-progrès », lui qui - rempli d'admiration face à la dextérité « digitale » de sa petite fille - a publié le fameux Petite Poucette (2012), un livre optimiste et "progressiste" vantant les vertus pédagogiques des technologies numériques. Donc la position de Michel Serres est complexe, elle n’est certainement pas celle d’un « décliniste » reprenant l’idée que l’homme serait un être « dénaturé » courant à sa perte… « Dénaturé » est d’ailleurs un terme fortement péjoratif, sonnant comme une sorte de condamnation morale. Il signifie que l’homme aurait perdu, de son propre fait, ses qualités originelles (mais lesquelles ?), sa « nature propre » (mais laquelle?), qu’il se serait perverti, et qu’il serait peut-être en train de se détruire. Mais qu’aurait-il perdu en se cultivant et en entrant dans la civilisation ? Cela semble paradoxal. 

En attendant l’urgence de protéger la planète, de prendre soin de la vie en général, est bien réelle. L’homme est-il devenu vraiment dangereux pour lui-même et pour son environnement naturel ? Est-il aujourd’hui en train d’en prendre conscience ? Pour répondre à ces questions d’actualité, nous devons affronter quelques questions philosophiques fondamentales telles que : l’homme est-il un être naturel ou un être culturel, ou les deux en même temps ? L’homme est-il un (encore) un animal ? L’homme civilisé est-il vraiment un être « dénaturé », qui aurait « perdu » sa nature originelle Mais que faut-il entendre exactement par Nature, Culture, Civilisation… ? Nous verrons bien au final si le concept de Michel Serres d’un nouveau « contrat naturel » est recevable et utile.


PLAN GENERAL

I. Qu’est-ce que la nature ? 
II. Une “nature humaine” et un “état de nature” originel existent-ils ? 
III. La culture est-elle une négation de la nature ? 
IV. Prendre soin de la nature : un enjeu de civilisation ? 
V. La question animale et les droits des animaux

  


I - QU’EST-CE QUE LA NATURE ?

 

1) Définitions de la Nature


Évoquons mais relativisons d'emblée la représentation naïve et immédiate de la nature comme "paysage", "campagne", "végétation"… La vie, le vivant, l’environnement en général… La nature extérieure. C’est bien sûr ce que l’on vise d’abord en disant qu’on “aime la nature”. Mais lorsque l’on parle de quelqu’un de “nature” ou de “naturel” on évoque alors sa simplicité, son authenticité. Ou encore lorsque l’on évoque la “nature complexe” d’un caractère, ou la “nature profonde” d’une chose, c’est plutôt l’essence de cette chose que l’on vise, les caractéristiques propres qui définissent un être. Donc nous distinguerons schématiquement deux usages du mot nature : d’abord “la nature en général” (la réalité du vivant), ensuite “la nature propre d’une chose” (une façon d’appliquer à toute chose cette idée de nature).

Donc il est clair que si la nature est une réalité, pour la philosophie elle est avant tout une Idée, à formuler et à préciser.


a) La nature en général ou le vivant

Étymologiquement, le mot nature combine les idées de naissance ("natura" en latin), de production et de croissance ("phusis" en grec), d’organisation et d’ordre (“cosmos” en grec). Or ces caractéristiques s’appliquent essentiellement au phénomène de la vie, au vivant.

Quelles sont alors les principales caractéristiques de la vie, telles qu’on peut les déduire intuitivement ?

1° La génération. — Dans « nature », il y a d’abord naissance, nativité, comme en témoigne l’étymologie latine : natura. D’où l’idée ancienne et intuitive d’une nature comme “puissance créatrice”, qui conçoit, engendre et anime tout ce qui existe.

• 2° La croissance. — Phusis en grec signifie proprement “croître”. Ce qui est créé, ou plutôt généré par la nature, est appelé à croître, à se développer. Et donc aussi à décroître.

• 3° L’ambivalence ou l’alternance. — La nature vivante se caractérise par son ambivalence, c’est-à-dire une alternance fondamentale de la vie et de la mort. En effet ses manifestations sont toujours doubles : vitales et mortelles à la fois. Tout ce qui génère dégénère, tout ce qui est généré va être dégénéré, dégradé. C’est cela l’ambivalence — la cruauté, dans un sens — de la nature : la présence de la mort dans la vie.

• 4° La reproduction. — Donc tout ce qui vit est appelé à mourir mais aussi à renaître, en se reproduisant. C’est là ce qui signe la particularité du vivant, comme une sorte d’autonomie ou de début de “liberté” (par rapport au minéral).

• 5° Les cycles. — L’alternance de la vie et de la mort, mais aussi la reproduction, sont-elles régulières et prévisibles ? En effet, il s’agit d’une régularité cyclique. La nature procède (c’est-à-dire génère/dégénère) par cycles, par périodes, qui sont des périodes de vie et de mort, de chaud et de froid : comme l’hiver et l’été, le jour et la nuit, etc.

• 6° L’ordre. — Or ce caractère cyclique de la vie nous amène déjà à une certaine notion d’ordre, ou de lois (les lois de la nature) qui représentent le contraire même du hasard. C’est ce qu’indiquait précisément le terme grec de cosmos.

 

2) La nature propre (le naturel, le normal, l’essence)

Le naturel. — L’un des sens dominants du mot “nature” est sans doute celui-ci : la Nature, c'est d'abord l'ensemble des choses physiques et vivantes qui existent indépendamment de l’homme, non fabriquées par l’homme ou abstraction faite des transformations que l'homme y a produites. Cela désigne bien encore le vivant, mais sous une condition. Une table même en bois, fabriquée par l’homme, n’est pas naturelle. Certes cela inclut le vivant, mais le terme de “naturel”, plus abstrait que celui de “nature”, s’applique (c’est un qualificatif, pas un substantif) par extension et par généralisation à une multitude de choses, de comportements, de façons d’être.

Et c’est aussi la première façon d’envisager la “nature des choses” : l’assimiler globalement au “naturel”. En effet la nature d’une chose, c’est d’abord cette chose à l’”état naturel”, c’est à-dire dans son état le plus ordinaire, le plus simple. Exemple : des fraises au naturel, sans sucre... Simple s’accorde plutôt avec élémentaire, et s’oppose à complexe ; ordinaire s’accorde avec commun, et s’oppose à exception. Le concept philosophique adéquat pour rassembler ces différents sens est celui d’immanence : est naturel ce qui est “en soi”, ce qui est évident (le contraire d’immanence est « transcendance », ce qui traverse, dépasse sa condition, s’élève, et le contraire d’en-soi est « pour-soi », synonyme de choix et de liberté). — Chez l’homme en particulier, il s’agit de l’inné, l’instinctif, le spontané, par opposition à l’acquis, à la réflexion, au calcul. Le naturel se définit comme le contraire de l’artificiel et du maquillé. Être naturel, c’est donc laisser paraître, laisser voir sa vraie nature.

Ce premier niveau de réflexion peut être qualifié d’”empirique” : il décrit les choses telles qu’elles nous apparaissent spontanément. Mais l’on en perçoit tout de suite les limites : n’est-ce pas illusoire de prétendre connaître le “naturel”, le “simple” ? La simplicité elle-même ne peut-elle pas être affectée, simulée, ou même conventionnelle (ce qui est paradoxal) : se promener dans le “plus simple appareil” (tout nu) - le naturisme - rend-il vraiment les choses plus « simples » dans les rapports humains ?

Le normal. — Le naturel est aussi le “normal”. Qu’est-ce qu’une norme ? Qu’est-ce qui est normal ?

D’abord, sans doute, rien d’autre que ce que nous appelons les « lois de la nature » (physiques et biologiques), lesquelles définissent des phénomènes constants (par opposition aux « accidents de la nature » comme dit). Pour nous, il est donc normal qu’un individu humain naisse avec deux oreilles: si, par mégarde, il en a trois, il est anormal, il est monstrueux.

Mais par extension la « loi naturelle » peut prendre aussi un sens moral : nous disons qu’il est naturel, normal, ou encore moral (= bien) de se conduire de telle ou telle manière (il est normal que les enfants obéissent aux parents, etc.) parce que cela serait conforme à la « nature des choses ». Ce qu’il est naturel de faire, normalement alors on doit le faire pour bien se comporter (moralement). Le contraire n’est plus la monstruosité mais la déviation, la perversion ou même le crime : commettre des actes contre-nature.

Dans les faits nous avons tendance à trouver « normal » tout ce que à quoi nous sommes accoutumés, les objets et événements tels qu’ils se présentent habituellement à nous… Les habitudes seraient-elles l’origine du normal ? Mais dans ce cas, aucune règle, aucune loi, aucune morale ne pourrait être prise au sérieux puisque nous pourrions aussi bien nous habituer au pire.

Enfin, reste l’hypothèse suivante : serait normal seulement ce qui est conforme aux règles que nous, humains, avons décrétées, dans le cadre d’une société et d’une culture donnée. Cela nous éloigne évidemment des fameuses « lois de la nature »…

Nous voyons bien que la détermination du “normal”, en ce qui concerne l’être humain, s’avère problématique et très relative, étant donné que ce qui constitue l’être humain en tant qu’espèce et en tant qu’individu, c’est l’appartenance à une culture, laquelle détermine en grande partie ce qui est “naturel” et “normal” pour un groupe donné… Et si toutes ces choses qui nous paraissent « naturelles » et « normales » n’étaient que pures conventions ?

L’essence. — Enfin la “nature propre” d’une chose, c’est avant tout son essence, soit ce qui la définit, l’ensemble de ses caractéristiques spécifiques. Son “être-même”, sa nécessité, ce qui ne changera jamais. L’essence est donc avant tout une question de définition… mais ce sont les hommes qui donnent les définitions. Alors y a-t-il des essences réelles ? Cette notion de “nature” comme “essence” est très complexe car elle voisine par exemple avec les notions d’origine (authenticité), de vérité, de finalité (ce vers quoi tend un être)... L’homme possède-t-il une essence fixe, ou bien est-il entièrement libre d’évoluer ? L’essence ne serait-elle pas une prison? Pourtant Spinoza écrivait : “J’appelle libre une chose qui est et qui agit par la seule nécessité de sa nature”. A débattre donc (cf. plus bas)...

 

2) Les différentes représentations de la Nature en général (historique)

 

1 - Les représentations religieuses et néo-religieuses de la nature

 

Animisme

Polythéisme

Monothéisme

Panthéisme

Dionysisme

Croyance aux esprits habitant la nature, comme si la nature était « enchantée » (et dangereuse !).

Croyance en plusieurs dieux symbolisant les principaux éléments naturels.

Foi en un Dieu ayant créé la nature (et ses lois) ainsi que les hommes « à son image » (esprit).

Doctrine philosophique affirmant que Dieu est dans tout et que tout est Dieu (Dieu = Nature)

Théorie philosophique, en référence au dieu Dionysos, faisant de la vitalité l’unique valeur estimable.


Dans ses représentations primitives, la nature a d'abord été vue comme une sorte de divinité, une puissance créatrice. L'animisme, le paganisme, le panthéisme... tous ces termes offrent à des titres divers une vision globale de la nature comme puissance.

• 1° L’animisme. — Avant qu’elle ne soit perçue sous son mode cyclique (ce qui correspond déjà à une organisation, donc à une justice), l’ambivalence de la nature est perçue par les premiers hommes (ou tout homme à son premier âge : l’enfance) comme puissance pure. Non seulement la nature est ambivalente — c’est-à-dire qu’on ne sait jamais ce qu’elle veut —, mais en outre elle est arbitraire — on ne sait jamais pourquoi elle le veut : ses décisions sont imprévisibles, on ne peut que les redouter, les craindre, et finalement les vénérer. L’”animisme” est cette mentalité (superstitieuse plus que religieuse) qui consiste à voir dans les éléments naturels, ou certains d’entre eux, une force supérieure et arbitraire, parfois appelée le “mana” (Polynésie). Pour simplifier, c’est la croyance aux “esprits” qui animent les êtres et les choses, les animaux comme les végétaux, croyance qui prête à ces esprits des intentions, bonnes ou mauvaises. Paradoxalement cette représentation de la “nature” conduit à croire au “surnaturel”. Ainsi c’est l’”esprit” du vent qui fait souffler le vent, l’”esprit” de (ou dans) l’arbre qui a fait tomber l’arbre, etc. — Une façon plus élaborée pour les hommes d’apprivoiser ces éléments, ces esprits, consiste à se laisser investir par eux et leur pouvoir, c’est le principe de la “magie” : ainsi on devient l’”esprit de l’aigle”, l’”esprit du tigre”, etc. et l’on acquiert ses qualités...

• 2° Le paganisme (polythéisme). — Lorsque l’ambivalence - et donc le caractère potentiellement dangereux de la nature - est enfin perçue comme cyclique, un minimum d’ordre apparaît dans le monde, ce qui a pour effet de réduire l’arbitraire et l’anarchie des mouvements divins. On peut désormais rassembler les phénomènes naturels sous un certain nombre de lois, définissant des mouvements cycliques, des rythmes réguliers, que les hommes peuvent constater et observer eux-mêmes surtout à partir du moment où ils pratiquent l’agriculture. Le polythéisme consiste à diviniser ces grands éléments et ces grands principes de la nature, en les personnifiant, en les humanisant (la terre, le soleil, la mer, la guerre, l’amour... : cf le panthéon des dieux grecs ou romains). Les dieux du paganisme, c’est-à-dire païens, sont donc nécessairement moins nombreux que les dieux ou plutôt les “esprits” de l’animisme, potentiellement infinis.

• 3° La conception chrétienne (monothéisme). — Pour le christianisme, la nature n’est plus créatrice puisqu’elle s’assimile au contraire à la création, la chose créée, c’est-à-dire tout ce qui existe, par opposition justement au créateur (Dieu). En tant que création, son aspect positif réside dans l’empreinte qu’aura laissée en elle son créateur, à savoir les lois mêmes de la nature : cet aspect sera étudié plus loin. Son aspect négatif réside dans le fait qu’elle incarne aussi la vie bouillonnante, les instincts et les pulsions que le christianisme assimile volontiers au « péché ». Dans le récit chrétien, après la « chute » (péché originel) la belle harmonie entre les hommes et la nature a disparu, et le mal (Satan) se dissimule volontiers dans la nature elle-même… dénaturée. Nietzsche (19è s.) accusera violemment le christianisme d’être une négation de la vie, et fera du prêtre le “mort-vivant” par excellence !

• 4° Le panthéisme. — Une autre conception voit le jour au 16è s., qui pour une part semble revenir au paganisme, mais d’autre part hérite de la bipartition chrétienne ; par ailleurs il s’agit très nettement d’une philosophie, une philosophie “mystique” teintée parfois d’ésotérisme, mais non plus d’une religion. Comme l’indique le préfixe “pan” qui veut dire “tout”, hérité du dieu “Pan” (dieu la nature sauvage, entre autres), et par ailleurs le terme “théo” (dieu), le panthéisme consiste à affirmer que Dieu est dans toute chose naturelle, et que toute chose naturelle est Dieu. Pour Jacob Bœhme, par exemple, penseur allemand du 16è s., la nature est considérée comme tout ce qui existe, mais aussi comme le Tout divin : il n’existe rien de transcendant ou de supérieur à elle. Cependant (ce qui prouve l’influence du christianisme), il distingue deux grands principes : le principe créateur (appelé “nature naturante”) et le principe de ce qui est créé (“nature naturée”). Le terme de création n’ayant pas ici le même sens que pour un chrétien, puisque ces deux principes restent rigoureusement immanents (propres) à la nature, assimilée à Dieu Cette conception sera reprise en partie par Spinoza, grand philosophe du 17è siècle.

• 5° Le dionysisme. — Dionysos en Grèce (l’équivalent de Bacchus chez les romains) était le dieu de l’ivresse, mais il donnait lieu à un culte qui dépassait, par sa signification mystique, cette simple particularité. Le “dionysiaque” doit se comprendre, dans toute son étendue, comme une identification avec le principe de l’extase et de la vie ; il s’oppose à “apollinien”, symbole de la beauté immobile. Friedrich Nietzsche, au 19è s. reprendra le “flambeau” de Dionysos, auquel il prêtera sa philosophie de la vie comme pulsion, force créatrice. “Expériences psychologiques fondamentales : le mot d’”apollinisme” désigne la contemplation extasiée d’un monde d’imagination et de rêve, du monde de la “belle apparence” qui nous délivre du devenir ; le “dionysisme”, d’autre part, conçoit activement le devenir, le ressent subjectivement comme la volupté furieuse du créateur, mêlée au courroux du destructeur” (La volonté de puissance). Par ailleurs, Nietzsche emploie les termes suivants : tout ce qui dépasse la personnalité, la réalité quotidienne, la société (...), une affirmation extasiée de l’existence dans son ensemble (...), la grande participation panthéiste à toute joie et à toute peine”. Dans son livre Le crépuscule des idoles, il se montre encore près la source religieuse grecque : “Un oui triomphant à la vie, au-delà de la mort et du changement ; la vraie vie, survie globale par la procréation, par les mystères de la sexualité. (...) c’est l’instinct le plus profond de la vie, celui de l’avenir de la vie, de l’éternité de la vie, qui est la source d’émotions religieuses — la voie qui mène à la vie, la procréation, est la voie sacrée.”

 

2 - Les représentations philosophiques et scientifiques

 

La philosophie et la science - indissociablement - ont substitué aux représentations religieuses une tout autre vision de la nature : celle-ci devient synonyme d'organisation, d'ordre, d'intelligence - ce sont les fameuses "lois de la nature". Éventuellement elle est aussi la création révélatrice d'une intelligence (divine).

• 1° L’antiquité (1). — Reprenant et rationalisant la vieille idée de "cosmos" (l'univers conçu comme un monde ordonné et clos), Aristote voit dans la nature un ordre essentiel : à la fois comme l'ensemble des choses qui présentent un ordre, et comme le principe actif et vivant qui ordonne chaque chose, qui lui donne son mouvement, sa forme, et même son lieu. Aristote oppose en ce sens la nature (phusis) au hasard (automaton) ; dans son livre La physique, il recherche plus particulièrement les lois du mouvement, étant entendu que selon lui le monde est mu par un premier “moteur” immobile (équivalent au Dieu des chrétiens). Pour Aristote la nature n’est pas encore cet objet, cette chose que cherche à décrire la science moderne. Elle est un principe : la nature, c’est ce qui fait qu’un être possède en lui-même le principe de son mouvement et de son repos.

• 2° L’antiquité (2). — Le problème qui se pose ensuite est celui de l’unité de la nature : est-ce que l’ensemble de ses lois confère à la nature une quelconque unité ? Y a-t-il un grand principe et un seul ? Y a-t-il une seule nature ? Pour les philosophes stoïciens (Zénon, Epictète…), la nature est une, elle forme un ordre unitaire, une totalité parfaite, comme une sorte de “grand animal”. Si parfaite que le seul mot d’ordre pour eux est de “vivre en conformité avec la nature”, c’est-à-dire avec ses lois. Finalement, la nature s’assimile à la Raison, laquelle s’assimile à Dieu (celui-ci est plus précisément un « fluide » organisateur – on rejoint une forme de panthéisme).

• 3° La science moderne (à partir du 17è siècle). — Chez Aristote ou chez les stoïciens, l’unité de la nature se veut organique : il s’agit en fait d’une physique reposant sur des préjugés biologiques. La nature comme un grand corps animal. C’est à une autre conception que nous invitent des savants comme Galilée ou Descartes. L’idée surgit que la nature fonctionne comme une machine, comme une montre où tout est réglé automatiquement :

Galilée (17è) - "La nature est écrite en langage mathématique."

Descartes (17è) – "Sachez donc premièrement, que par la Nature je n'entends point ici quelque déesse, ou quelque autre sorte de puissance imaginaire, mais que je me sers de ce mot pour signifier la Matière même en tant que je la considère avec toutes les qualités que je lui ai attribuées comprises toutes ensemble (…)"

Les qualités propres de la matière (ce que Descartes appelle “substance étendue”, par opposition à la “substance pensante”, l’âme) font qu’elle est entièrement mesurable, calculable et analysable. Il n’y a plus seulement de grands principes facilement déductibles comme chez Aristote, il y a tous les faits à expliquer : tout est soumis à la logique la plus mathématique, tout a une explication. Ce n’est pas incompatible avec le christianisme, au contraire c’en est la conséquence : Dieu est un artisan (démiurge) parfait et la nature se borne à agir selon les lois qu’il a instaurées au départ. C’est à la science (et plus seulement à la philosophie) de les découvrir. — Il va de soi que, dans ces conditions, la nature est plus que jamais objet de connaissance : l’homme n’est même plus “dans” la nature, mais “devant” elle, pour la connaître. Et en révélant la nature comme ordonnée par un Dieu “mathématicien”, du seul fait que l’homme “pense” (cf. le fameux “cogito” de Descartes), le savant adopte en quelque sorte le point de vue de Dieu !

• 4° Universalité et complexité. — C'est Kant qui, au 18è siècle, fournit de la nature la définition philosophique la plus synthétique et la plus recevable, parce qu'elle intègre les deux aspects initiaux (nature extérieure, nature propre), en même temps qu'elle reprend et modernise l'idée d'"ordre naturel" en lui substituant la notion plus précise et plus conséquente de "loi universelle" : La nature ne connaît pas le chaos ou le hasard, elle se définit par ses lois ou ses constantes. C’est notamment la découverte des lois astronomiques et physiques (Newton) qui permettent d’envisager de telles lois universelles. Kant (18è) : "La nature est l'ensemble des choses en tant que gouvernées par des lois universelles". Donc il ne faut surtout pas confondre nature et réalité : la nature est déjà une détermination, une première détermination de la réalité.

Aujourd’hui les scientifiques sont beaucoup plus réservés quant à l’”unité” et même l’”universalité” des lois naturelles. On parle plutôt de complexité et bien sûr, au plan cosmologique, de relativité (Einstein). Les faits analysés plaident de plus en plus pour une vision “fractale” (et non unitaire) du monde, vision qui met à mal la légendaire “complémentarité” des éléments, et pour finir la mythique “harmonie” universelle.


3 - Le spectacle de la Nature ou les représentations artistiques


La nature n’est pas seulement une puissance (religion), une intelligence (science), elle est aussi un spectacle du simple fait qu’elle est visible et représentable. Masi qu’est-ce qui peut ainsi se “donner en spectacle” dans la nature ?

La force et l’art antique. — La face visible de la puissance naturelle, c’est sa force, ressentie par les hommes comme violence, et plus particulièrement par les Anciens naturellement terrorisés par elle. Cette peur s’exprime souvent dans des mythes ou dans les récits épiques (ex. : l’Odyssée), faisant appel au merveilleux, avec des prolongements actuels comme par exemple dans le cinéma “péplum” (Maciste aux prises avec des bestioles monstrueuses, des rochers énormes dévalant de cratères en feu, etc.), l'heroic fantasy” avec Le Seigneur des Anneaux… Etc. On trouve dans la nature, et donc dans ces représentations imaginaires, une opposition franche entre le beau et le laid, l’originel et le monstrueux (les hobbits / les orcs). L’idée sous-jacente est celle d’une harmonie parfaite (complémentarité, équilibre) qui bien souvent a été rompue et qu’il s’agit de rétablir. - Quant à la force, et même la virilité, elle a longtemps constitué un “canon” avéré de l’art Grec, notamment dans sa statuaire : le critère de la beauté naturelle des corps est, prioritairement, la virilité. C’est surtout le corps masculin, puissant et musclé, qui est représenté.

La beauté et l’art moderne : classicisme et romantisme — Au siècle classique, l’on s’intéresse surtout à la beauté (supposée) de la nature. Qu’est-ce que cette beauté ? Le classicisme rejoint la conception cartésienne d’une nature réglée comme une horloge : c’est la symétrie, la proportion,  la perfection des formes. Non plus la force, mais la belle forme, donc. La nature y apparaît le plus souvent comme un décor parfait (assez peu réaliste). Ci-dessous : Nicolas Poussin, Les 4 saisons, l’été, 1660)

L’art est donc censé représenter, et même imiter les beautés la nature. Mais, comme nous le dit Kant, si l’art peut imiter la nature c’est parce que la nature elle-même se conduit avec art. Exemple: un champ couvert de fleurs peut être plus charmant qu’un bouquet artificiellement formé. Le romantisme (19è) va s’attacher à cette idée d’une nature artiste. Il ne se contente pas d’associer la nature au sentiment amoureux, il va reprendre en outre l’idée ancienne de la force, et même au passage une partie des canons classiques de la beauté, mêlant et surtout intériorisant ces différents éléments dans un sentiment spécifique : celui de grandeur, ou de grandiose. Le romantisme consiste à faire correspondre ce sentiment de la grandeur de la nature avec l’expression des plus hautes passions humaines. Ci-dessous : Voyageur devant une mer de nuage, de Caspar David Friedrich, 1818

L’impressionnisme

Un mouvement qui se détache de tout académisme pour montrer la beauté éclatante de la nature et surtout pour exprimer les émotions ressenties par le peintre. Les peintres impressionnistes ont tendance à noter les impressions fugitives, la mobilité des phénomènes climatiques et lumineux, plutôt que l'aspect stable et géométrique des choses. Ils peignent par touches de couleur plutôt que par traits. Avec eux la peinture se détache du dessin et se prolonge parfois jusqu’à l’abstraction. 

 


II - UNE “NATURE HUMAINE” ET UN “ÉTAT DE NATURE” ORIGINEL EXISTENT-ILS ?

 


1) Le problème de la "Nature humaine"

 

L'expression "nature humaine" ne désigne pas l'homme à l'"état naturel" ou l'aspect "naturel" de l'homme au sens physique et biologique, en l'occurrence le corps humain et d'éventuelles survivances animales. Au sens philosophique, la nature humaine équivaut à l'essence de l'homme, ce qui définit essentiellement un homme, ce qui ne peut lui être retiré sans qu'il perde immédiatement son humanité. On voit bien que cette caractéristique ne correspond pas à la part physique ou animale de l'homme. Selon la plupart des philosophes il s'agit plutôt, paradoxalement, de ce qui ne trouve nulle part ailleurs dans la nature, soit l'intelligence ou la raison.

1° La raison ? Aristote (A) – "L'homme est un animal rationnel". C'est ainsi qu'Aristote définit l'être humain comme étant essentiellement possesseur d'une âme raisonnable. Il s’agit bien d’une détermination naturelle, mais l’homme serait le seul à posséder une telle âme (en plus de son âme végétative). Une telle “nature” implique de se fixer pour but, dans la vie, un usage prioritaire de cette faculté proprement essentielle. Le sens de la vie humaine est ultimement, pour Aristote, la vie contemplative (ou savante).

Certes l’homme est un être rationnel. Mais n’oublions pas que la notion d’essence détermine l’être de l’homme. L'inconvénient d'une telle définition de la nature humaine, dans le contexte de la pensée antique, c'est qu'elle rabaisse les êtres - y compris humains : esclaves, enfants, femmes... - censés être défaillant rationnellement au rang de sous-hommes, d'êtres inférieurs !

2° La pensée consciente ? — A l'époque moderne, au XVIIè siècle, la plupart des philosophes proposent également une définition précise de la "nature humaine". Ainsi, pour Descartes ou pour Pascal, c'est la pensée (critère plus large que la seule raison) qui représente l'essence et la nature propre de l'homme.

Pascal (17è) - "L'homme est un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant".

Descartes (17è) – "Je connus de là que j'étais une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser".

Cela ne veut pas dire que l'homme se réduise à la pensée et que le corps ne compte pas ; Descartes comme Pascal reconnaissent l'union de l'âme et du corps, mais lorsqu'il s'agit de définir le propre de l'homme et de fixer sa priorité, c'est la pensée (ou l'âme) qui reprend le dessus.

Le propre de la conscience, c’est non seulement la perception et la représentation de toute chose, mais la faculté de se représenter soi-même, d’avoir un “moi” ; et de ce fait d’être considéré comme une personne. Les animaux généralement ne sont pas considérés comme des personnes, non pas à cause de leur manque d’intelligence, mais plutôt pour leur défaut de conscience personnelle. Ce qui reste à prouver…

L’inconvénient de cette définition de l’essence humaine par la pensée consciente, c’est qu’elle réduit tout être humain non conscient (par accident par exemple : le coma) à un état animal voire végétatif… Ce qui est pour le moins problématique. Elle tend à réduire tout acte supposé inconscient à un acte purement instinctif, donc là encore animal, ou purement mécanique. Donc nos actes inconscients feraient de nous des êtres inhumains ...que l’on pourrait traiter en retour de façon inhumaine ? C’est bien sur la base d’un tel raisonnement que l’on traite certaines personnes de “monstres” ne méritant pas de vivre, qu’on prétend leur infliger la torture en guise de punition… etc.

3° La perfectibilité ? Au XVIIIè siècle c'est encore la notion de nature humaine - quelque chose au fond comme une égalité essentielle des êtres humains - qui sous-tend les principes universalistes de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen. Ce texte insiste particulièrement sur la liberté essentielle de l'être humain. Mais les notions de liberté et de nature ne sont-elles pas contradictoires ? En effet une nature n'est pas autre chose qu'une détermination fixe, une permanence ; or il semble que l'homme se caractérise justement par sa mobilité essentielle, par sa faculté de se transformer et presque de se "créer" lui-même. C'est pourquoi les philosophes ont dû concilier l'idée d’une essence de l'homme avec cette mobilité : c'est ce que Rousseau appelle la "perfectibilité". La perfectibilité, qualité essentielle de la nature humaine, fait de l’homme un être inachevé, mais donc perfectible, devant se réaliser par lui-même. Or ce perfectionnement ne se réalise pas à l’échelle de l’individu, au contraire de l’animal qui peut développer en une vie et de façon autonome toutes ses facultés (à part le nourrissage) ; chez l’homme il s’effectue à l’échelle de l’espèce tout entière, car un homme a besoin d’être éduqué, et pas seulement par ses parents, mais grâce au savoir de tous les hommes !  

Jean-Jacques Rousseau (18è) - "Mais (…) sur cette différence de l’homme et de l’animal, il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation, c’est la faculté de se perfectionner ; faculté qui, à l’aide des circonstances, développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l’espèce que dans l’individu, au lieu qu’un animal est, au bout de quelques mois, ce qu’il sera toute sa vie, et son espèce, au bout de mille ans, ce qu’elle était la première année de ces mille ans."

Le dépassement est inscrit dans la nature humaine, qui est finalement une disposition de l’homme à la culture. En effet qu'est-ce que cette auto-transformation sinon ce qu'on appelle la culture ? Donc à quoi bon cette notion de “nature humaine” s’il s’avère que le propre de l’homme, c’est d’avoir une existence sociale et une culture qui est la vraie condition de cette perfectibilité ?

4° L’existence. Au 20è siècle se répand l’idée que l’homme n’a pas de nature mais seulement une histoire. Une histoire libre et imprévisible. Pour un philosophe “existentialiste” comme Jean-Paul Sartre par exemple, l’homme existe avant d’avoir une nature propre, une essence, une personnalité ou une finalité (un but) car c’est manifestement son existence dont le cours est imprévisible (l’homme doté de conscience est libre) qui va déterminer tout ceci, sans que cela soit jamais définitif. Sartre déclare : “il y a au moins un être chez qui l’existence précède l’essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept (.... Qu’est-ce que signifie ici que l’existence précède l’essence ? Cela signifie que l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu’il se définit après.”

 

2) La fiction d’un "état de nature" de l'Humanité

 

L’intérêt de cette notion d’”état de nature”. — "L'état de nature" de l'humanité n'a pas la même signification que la "nature humaine" : cela ne correspond pas à une définition théorique de l'homme mais à une hypothèse sur son origine, son existence d'"avant" la culture ou la civilisation. Quelle peut être l'utilité d'une telle notion si la culture est posée comme principe même de l'existence humaine ? S'il y a des hommes, ils possèdent un minimum de culture, donc il ne peut pas y avoir d'"état de nature". L'homme à l'état animal était donc un animal, pas un être humain ! C'est pourquoi nous parlons de fiction ou d'hypothèse. “L’homme naturel” n'est pas une réalité, passé ou présente, mais une construction intellectuelle, le concept même de l'homme une fois qu'on a effacé de celui-ci toute donnée liée à l'évolution et à la civilisation. Aucun exemple ne saurait montrer ce qu'est ou ce qu'était l'"homme originel", l'"homme à l'état de nature". L'”homme des bois" ou l'"enfant sauvage" peuvent bien se rencontrer ci ou là, mais ce n'est que par accident, suite à un abandon de la civilisation : la cause de cette aberration faussement "naturelle" reste bien culturelle! (voir fiche "l'enfant sauvage").

Jean-Jacques Rousseau (18è) – "Tant que nous ne connaîtrons point l'homme naturel, c'est en vain que nous voudrons déterminer la loi qu'il a reçue ou celle qui convient le mieux à sa constitution."

Donc pourquoi imaginer un tel être fantomatique ou mythique ? Si les hommes n'ont cessé d'émettre des suppositions sur leurs origines lointaines, c'est avant tout parce qu'ils s'interrogent sur le fondement et la valeur de leur culture. C'était comment à l'origine ? La nature originaire constitue le premier repère pour établir ce qui est bien ou mal, normal ou anormal. Elle peut être une valeur négative aussi bien qu'une valeur positive.

Rejeter l’”état de nature” ? — En Occident c'est d'abord une "vieille histoire" biblique : le paradis est souvent décrit comme une douce harmonie entre l'homme et la nature, puis avec le péché de désobéissance (lui-même dit "originel"), c'est toute la nature et pas seulement la nature humaine qui devient corrompue. Depuis ces "évènements" originaires, il est entendu selon le christianisme et pour la plupart des philosophes jusqu'au XVIIIè siècle que l'homme "à l'état de nature" (le "sauvage" aussi bien que l'enfant) est un être non pas "innocent" mais corrompu, pécheur et finalement mauvais, qui doit d'abord être puni, puis redressé et éduqué sans la moindre faiblesse. A l'état de nature, "l'homme est un loup pour l'homme" écrit Thomas Hobbes (17è), c'est pourquoi il est nécessaire de le contraindre par un pouvoir politique fort, car il vaut mieux être tyrannisé par un seul plutôt que de risquer de l'être par tous ("la guerre de tous contre tous", toujours selon Hobbes)... C'est encore ce que pensait Hegel: 

Friedrich Hegel (19è) – « L'état de nature est l'état de rudesse, de violence et d'injustice. Il faut que les hommes sortent de cet état pour constituer une société qui soit État, car c'est là seulement que la relation de droit possède une effective réalité. Éclaircissement. On décrit souvent l'état de nature comme un état parfait de l'homme, en ce qui concerne, tant le bonheur que la bonté morale. Il faut d'abord noter que l'innocence est dépourvue, comme telle, de toute valeur morale, dans la mesure où elle est ignorance du mal et tient à l'absence des besoins d'où peut naître la méchanceté. D'autre part, cet état est bien plutôt celui où règne la violence et l'injustice, précisément parce que les hommes ne s'y considèrent que du seul point de vue de la nature. Or, de ce point de vue là, ils sont inégaux tout à la fois quant aux forces du corps et quant aux dispositions de l'esprit, et c'est par la violence et la ruse qu'ils font valoir l'un contre l'autre leur différence. Sans doute la raison appartient aussi à l'état de nature, mais c'est l'élément naturel qui a en lui prééminence. Il est donc indispensable que les hommes échappent à cet état pour accéder à un autre état où prédomine le vouloir raisonnable. »

S’inspirer de l’”état de nature” ? — Mais au XVIIIè siècle, Jean-Jacques Rousseau fait subir à cette question une révolution étonnante : puisque que l'injustice du siècle se prévaut d'une supposée loi naturelle qui tend à justifier les inégalités, la domination nobiliaire, le "droit du sang", etc., faisons plutôt l'hypothèse inverse d'une nature originelle de l'humanité dictant l'égalité et une certaine liberté. Non pas que l'homme soit absolument juste et bon "à l'origine", mais c'est bien la société qui l'a rendu à ce point pervers et dominateur, notamment après que fût inventée la "propriété" tueuse d'égalité ; c'est donc la société - un “contrat social” - qui doit rétablir l'humanité dans ses fondements “originels”. Non pas qu’il faille “revenir” à l’état de nature - c’est impossible, d’autant plus s’il ne s’agit après tout que d’une hypothèse et non d’une réalité historique, mais il s’agit de s’en inspirer pour établir une société plus juste et plus conforme aux aspirations naturelles de l’homme : égalité, liberté, fraternité.

Jean-Jacques Rousseau (18è) – "Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu'ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou à embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique, en un mot tant qu'ils ne s'appliquèrent qu'à des ouvrages qu'un seul pouvait faire, et à des arts qui n'avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu'ils pouvaient l'être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d'un commerce indépendant. Mais dès l'instant qu'un homme eut besoin du secours d'un autre, dès qu'on s'aperçut qu'il était utile à un seul d'avoir des provisions pour deux, l'égalité disparut, la propriété s'introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu'il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l'esclavage et la misère germer et croître avec les moissons."

L'Ancien Régime vacillera sous le poids de telles idées qui posent d'emblée comme naturelles les valeurs qui seront celles de la Révolution de 1789 et de la République. Donc l'"état de nature" n'est qu'une fiction, mais une fiction politiquement et philosophiquement nécessaire. La Nature est devenue rien moins qu'une référence, une valeur positive pour la Culture.

Cela ne veut pas dire que la culture copie la nature... Rousseau avec sa théorie du "Contrat social" affirme qu'il n'est pas question de "retrouver" l'hypothétique état naturel et qu'il faut plutôt assumer politiquement cette perte irrémédiable.

D'une façon générale on ne peut pas affirmer que la culture imite la nature, ou qu'elle aurait intérêt à le faire. Pour ce qui concerne les principales caractéristiques de la culture, elles font bien apparaître une différence et même une opposition nette entre la nature et la culture, la plupart du temps celle-ci prenant le contre-pied de celle-là.

Bilan provisoire. - Pour l’instant il est bien difficile d’affirmer que l’homme est un animal “dénaturé”, à partir du moment où l’homme n’a jamais été un animal comme les autres, mais un animal “cultivé”. D’autre part on a vu que les notions de “nature humaine” ou d’”état de nature”, même si on doit leur reconnaître une nécessité théorique et surtout historique (prise de conscience par l’humanité de certaines valeurs universelles, grâce à ces notions), ne correspondent pas à des réalités indiscutables. Si l’homme n’a jamais été purement naturel, son évolution ne saurait être considérée comme une dénaturation. Pour autant, cela n’exclut pas que l’homme civilisé et cultivé se soit éloigné de plus en plus de la nature, et donc qu’il soit effectivement un “être dénaturé”: tout indique que la culture, dans un premier temps au moins, contrarie les lois de la nature...


 

III - LA CULTURE EST-ELLE UNE NÉGATION DE LA NATURE ?

 


A) Approches et définitions de la culture

 

1) Étymologie


Le mot "culture" vient du verbe latin "colere" qui signifie d’abord "cultiver son champ" ou plus généralement le lieu que l'on habite. Le mot "colture" est pour sa part attesté en 1150. A l'origine il s'agit donc d'un travail de transformation et de valorisation, qui implique de s'approprier un lieu et de le protéger, ainsi que le mode de vie qui s'y rattache. D'où, enfin, l'idée d'honorer, vénérer, comprise dans le noyau même du mot culture : "culte". Toujours la notion de culture gardera cette signification première de "racines", d'appartenance à un lieu, un territoire, et par extension, à des valeurs. L'étymologie noue, dès l'origine du mot, un élément de fait ou "immanent" (habiter un lieu, un pays) et un élément de valeur ou "transcendant" (transformer et honorer ce lieu). La valeur ou la valorisation, l'enrichissement et le perfectionnement sont le propre de la Culture en général.

C'est également ainsi qu'il faut entendre le verbe "se cultiver" appliqué à l'individu : se cultiver revient à se valoriser, s'améliorer, par l'instruction, l'éducation, la transmission des arts et des savoirs.

 

2) Définitions


Définissons la Culture, en général, comme l'ensemble des processus par lesquels l'homme transforme son environnement et se transforme lui-même en se perfectionnant, à la fois individuellement et collectivement.

- Pour un individu, la culture désigne l'ensemble de ses connaissances acquises par l’esprit. Elle s'assimile à l'éducation dans le domaine intellectuel (instruction) aussi bien que moral ou même affectif.

- Appliqué à la société, le mot culture désigne l'ensemble des règles et des valeurs présentes dans un groupe social. La notion voisine alors avec celle de civilisation. Elle se manifeste d'abord par une langue commune, puis par l'ensemble des coutumes et des institutions, des techniques et des savoirs, des croyances (comme la religion) et des représentations (comme l'art) forgés par une communauté.

 

 3) Caractère principal du culturel : la signification et le symbolique

 

La culture est un système de représentations symboliques et s'appuie sur un langage commun. En effet pour être spécifiquement culturels, les actions ou les processus de transformation (relevant en tant que tels d’un simple « travail ») doivent présenter une dimension symbolique, et ne pas être seulement matériels. Ce sont des savoir-faire, des créations ou des institutions – techniques, artistiques, juridiques, religieuses, etc. - toutes choses manifestant un aspect de l’intelligence humaine, obligatoirement transmissibles, valorisées et valorisantes, et chargées de significations communes. Une espèce animale peut bien transformer son environnement, on ne parlera guère de "culture", à peine plus de "travail." Il est important, d'emblée, de caractériser la culture comme étant le pouvoir même des symboles, soit un moyen de communication et de transmission… Un symbole, en général, est une représentation (orale, écrite, ou visuelle) qui peut rassembler des humains dans une compréhension, une célébration, une mémoire communes.

Cette distinction devrait nous permettre, par exemple, de critiquer l'état d'une société (ses injustices, sa violence, etc.) sans que nous soyons obligés de remettre en cause l'ensemble de sa culture, ses traditions, sa "pensée" (même si au prime abord elles peuvent sembler liées).

Emile Benveniste (20è) – "Par la langue, l'homme assimile la culture, la perpétue ou la transforme. Or comme chaque langue, chaque culture met en œuvre un appareil spécifique de symboles en lequel s'identifie chaque société. [...] C'est en définitif le symbole qui noue ce lien vivant entre l'homme, la langue et la culture."


4) L'universalité de la Culture


Ce caractère universel de la Culture s'entend en deux sens.

- Tous les hommes possèdent une culture. En effet le phénomène est universel, la marque même de l'espèce humaine. Il n'y a pas de peuples à l'"état sauvage" au point d'ignorer tout symbole, tout rite, toute règle. La violence ou la "barbarie" de certaines coutumes anciennes ne changent rien à l'affaire : ce sont toujours des coutumes (comme le cannibalisme) ! La culture est donc universelle chez l'homme, mais dans le même temps elle sépare l'homme de la Nature, c'est-à-dire de l'ensemble des phénomènes observables et des lois universelles qui les gouvernent.

-  La culture rapproche les hommes, même si dans le même temps elle signe leur particularité. En effet bien qu'elle soit toujours particulière, toute forme de culture tend plutôt vers la communication, l'union, l'universel, l'ouverture à l'Autre. Si chaque culture est affirmation d'une identité, elle est aussi et surtout une ouverture à l'altérité, à la reconnaissance de l'autre. Enfin si tels ou tels éléments de culture sont toujours particuliers par leur origine, il n'est pas dit qu'ils doivent le rester, et ainsi peuvent-ils se faire universels par destination (par ex. la démocratie, inventée par les Athéniens, est devenu un modèle politique presque universel).


5) La diversité des cultures


Il est légitime de se poser la question : faut-il parler de la Culture ou plutôt des cultures ? "La" culture est une réalité anthropologique universelle (elle concerne tous les hommes), "les" cultures sont des réalités ethnologiques (toujours particulières).

On l'a dit, chaque culture est particulière. Elle signe l'identité d'un peuple, et c'est pourquoi a priori elle doit toujours être respectée. Néanmoins, cela n'empêche pas dans les faits une certaine concurrence, voire une incompréhension entre les cultures. "C'est une autre culture", dit-on... faute de comprendre.

Cela pose un problème, qui est celui de la reconnaissance des différences. Mais jusqu'à quel point ? Faut-il s'interdire tout à fait de juger les autres cultures ? Toutes les cultures se valent-elles ? Y a-t-il des critères humains universels dans lesquels toutes les cultures devraient se reconnaître ? Comment répondre à une telle question si l'on ne se donne pas, sinon un "modèle" de Culture, au moins une "Idée" de la Culture au-delà des cultures historiques particulières, ou bien alors un critère différent de celui de la culture, qui pourrait être celui de la Civilisation ? (voir plus bas)..

 

B) Nature et culture

 

1) Lois de nature et lois de culture : la prohibition de l'inceste




Claude Lévi-Strauss (20è) - "La nature, c'est tout ce qui est en nous par hérédité biologique ; la culture, c'est au contraire, tout ce que nous tenons de la tradition externe."

1° Lois de nature et lois de culture.  La nature est "ce qui est en nous par hérédité biologique": c'est l'inné. La culture est "tout ce que nous tenons de la tradition externe" : c'est l'acquis. On ne peut rien contre la nature et contre l'hérédité. Par contre la culture est transmise (ou n'est pas transmise : cela reste contingent, dépendant de la volonté et des circonstances) par la société, les parents, l'éducation.

Les règles naturelles et les règles culturelles ne sont pas du tout fondées sur les mêmes principes : les premières sont universelles et décrivent ce qui est nécessairement, les secondes sont particulières et dictent - selon la volonté des hommes eux-mêmes - ce qui doit être ou ne doit pas être.

2° Une règle culturelle universelle : la prohibition de l’inceste.  Cependant, la culture est un phénomène universel chez l'homme, on l'a dit, parce que l'homme vit en société, parce qu'il parle. Le langage est cet élément fondamental sur lequel la culture est bâtie. Or la société comme d'ailleurs le langage sont structurés par des règles. Les règles culturelles sont des soubassements structuraux parfois inconscients, elles ne sont pas comme les "lois" politiques établies consciemment par les hommes. C'est pourquoi, bien que chaque culture possède ses règles et ses caractéristiques, il existe un certain nombre de traits communs entre les cultures.

Claude Lévi-Strauss (20è) - "Posons donc que tout ce qui est universel chez l'homme relève de l'ordre de la nature et se caractérise par la spontanéité, que tout ce qui est astreint à une norme appartient à la culture et présente les attributs du relatif et du particulier. Nous nous trouvons alors confrontés avec un fait qui n'est pas loin à la lumière des définitions précédentes d'apparaître comme un scandale, nous voulons dire cet ensemble complexe de croyances, de coutumes, de stipulations et d'institutions que l'on désigne sommairement sous le nom de la prohibition de l'inceste. (…) Elle constitue une règle, mais une règle qui, seule entre toutes les règles sociales, possède en même temps un caractère d'universalité."

Selon l'anthropologue Claude Lévi-Strauss il existe au moins une règle commune à toutes les cultures, au point qu'elle peut paraître comme fondatrice de la culture en général : c'est la prohibition de l'inceste. Cette règle n'est pas comme les autres, elle est nécessaire et universelle - bien plus que l'interdiction du meurtre par exemple - comme une loi naturelle, mais elle est indéniablement la condition de toute culture, au point qu'elle pourrait être l'exacte frontière, le point de passage de la nature à la culture. L'inceste est la relation sexuelle entre des individus liés par un certain degré de parenté. Dans toutes les sociétés il y a des règles qui interdisent les unions incestueuses, aussi bien sous la forme de relations sexuelles que sous la forme de mariages officiels.

L'inceste est couramment pratiqué chez les animaux, alors pourquoi pas les hommes ? Les raisons morales souvent invoquées (c'est mal ! monstrueux ! contre-nature ! criminel !) ne sont pas guère convaincantes si on se place dans le contexte de sociétés anciennes pas forcément soucieuses de "principes moraux". La prohibition de l'inceste est capitale pour assurer le développement ou même la survie économique d'une communauté. (Notons que cette règle est tellement fondatrice, évidente, donc en un sens inconsciente, que de nombreux Etats omettent de signaler cet interdit - du moins dans son aspect sexuel - dans leur code juridique. Il ne faut évidemment pas confondre, comme on le fait souvent, l'inceste avec la pédophilie, laquelle est un crime perpétré sur mineur : mais la plupart du temps, l'inceste sexuel pratiqué entre majeurs consentants n'entraîne aucune conséquence judiciaire.)


2) La Culture, négation (et disparition) de la Nature ?


Georges Bataille (20è) - "Je pose en principe un fait peu contestable: que l'homme est l'animal qui n'accepte pas simplement le donné naturel, qui le nie. Il change ainsi le monde extérieur naturel, il en tire des outils et des objets fabriqués qui composent un monde nouveau, le monde humain. L'homme parallèlement se nie lui-même, il s'éduque, il refuse par exemple de donner à la satisfaction de ses besoins animaux ce cours libre, auquel l'animal n'apporte pas de réserve. Il est nécessaire encore d'accorder que les deux négations que, d'une part, l'homme fait du monde donné et, d'autre part, de sa propre animalité, sont liées. Il ne nous appartient pas de donner une priorité à l'une ou à l'autre, de chercher si l'éducation (qui apparaît sous la forme des interdits religieux) est la conséquence du travail, ou le travail la conséquence d'une mutation morale. Mais en tant qu'il y a homme, il y a d'une part travail et de l'autre négation par interdits de l'animalité de l'homme." 

D’après Georges Bataille il s'agit bien d'une opposition, et même d'une négation de la nature par la culture ; non pas le résultat d'une évolution plus ou moins prévisible, mais une véritable rupture, opérée par le surgissement d'un phénomène foncièrement nouveau, sans équivalent dans la nature : l'ordre symbolique du langage. D'une certaine façon "le mot est le meurtre de la chose" comme l'écrit Lacan à la suite de Hegel. Le langage est négateur, il substitue à la chose un symbole, un signe (il "tue" symboliquement la chose). Donc la culture "règle son compte à la nature" en la déréglant totalement. Ainsi ce que nous offre la nature extérieure est par nous transformé, nié comme tel par le travail et la technique. Puis l'animalité en nous est à son tour niée par l'éducation, la religion, la morale, la société tout entière. Ces formes de négation (intérieure et extérieure) sont d'ailleurs essentiellement liées.


3) Que reste-t-il de naturel en l'homme ?


Que reste-t-il de naturel en l'homme ? Il semble que le culturel s'étende à toutes les dimensions de l'existence humaine, y compris à ce que la nature nous a légué : le corps. Ainsi l'habillement, la cuisine, sont évidemment des phénomènes culturels, des arts tout autant que des besoins. Il en va de même pour la sexualité : celle-ci ne conserve plus grand-chose de naturel, largement détachée de sa finalité reproductrice.

Par ailleurs la parure du corps, le tatouage par exemple est une coutume ancienne, et le "piercing" n'a pas été inventé par la jeunesse d'aujourd'hui. Que nous réserve le futur proche en matière de modifications corporelles ? Le "Transhumanisme" désigne cette doctrine qui envisage une radicale transformation, une mutation physique de l'être humain grâce aux apports des nanotechnologies, implants d'organes artificiels et autres puces intra-corporelles... Par ce processus d'hybridation, l'homme « augmenté » deviendrait-il machine au fur et à mesure que la machine deviendrait intelligente ? On se doute que les questions d'ordre éthique sont aussi nombreuses dans ce domaine que les questions scientifiques !


 

IV – PRENDRE SOIN DE LA NATURE : UN ENJEU DE CIVILISATION


 

1) Qu’est-ce que la civilisation ?


1° La différence entre culture et civilisation. Malgré la diversité des cultures, y a-t-il des valeurs universelles, constitutives de l'Humanité, de la Civilisation en général ? Il semble bien en effet que la notion de Civilisation se détache, en la dépassant, de celle de Culture. Il semble bien que la civilisation englobe non seulement la culture, la pensée, mais également l'état réel global d'une société, sa justice, son raffinement, sa richesse, son développement, etc.

Déjà observons que le contraire de la culture est la sauvagerie (vivre comme un animal) ; tandis que le contraire de la civilisation est la barbarie (vivre sans règles, ou en pervertissant les règles, dans la violence).

- La Civilisation n'est donc pas identique à la Culture, elle s'ajoute à la Culture : ce sont des valeurs communes et universelles, qui engagent l'humanité tout entière et plus seulement tel ou tel peuple, mais aussi un respect de fait des personnes et des populations. D'une part ce sont les valeurs morales et politiques qui ne sont pas inscrites spontanément dans le tissu culturel et qu'il faut y ajouter par décision. D'autres part ce ne sont pas seulement des représentations ou des idées mais aussi des règles, des pratiques, des méthodes….

- Enfin la civilisation n'est pas un fait comme la culture mais un processus historique. En effet si l'on reconnaît volontiers les "différences" de cultures, l'on parle plutôt de "degrés" de civilisation, comme si la civilisation état davantage liée à l’histoire, à l’Histoire en tant qu’universelle. De ce point de vue, la civilisation serait plutôt synonyme de progrès tandis que la culture serait plutôt synonyme de tradition. Encore faut-il relativiser cette opposition, car nous avons bien vu que c’est au nom du progrès, parfois, que l’on peut tomber dans la barbarie (écologique notamment).

2° Les critères de civilisation. — La civilisation est un ensemble de critères de raffinement et de développement qui caractérisent sociétés et cultures, bien sûr de façon différenciée. Par exemples certains peuples se sont plutôt distingués par leur raffinement, d’autres par leur sens de la tradition, d'autres plutôt par leur souci du développement...

Peut-on établir une liste de ces critères ? Nous n'avons pas d'autre choix que de les repérer au sein même des cultures de tous les pays et de toutes les époques (puisque nous avons dit que la civilisation n’appartient pas à un seul groupe humain). Mais dans tous les cas, dans "civilisation" on trouve la notion de "civilité", soit un ordre social éradiquant ou canalisant la violence, un mode de vie organisée tendant vers la concorde et une certaine justice.

Quels sont donc ces indices de civilisation apparus au cours de l'Histoire de l'Humanité, qui d'un côté font partie intégrante de la culture et d'un autre côté s'ajoutent à elle ?

- On a souvent prétendu, non sans raison, que l'Écriture était le premier critère de civilisation et de développement. L'écriture est la mémoire d'un peuple, mais aussi la mémoire de l'humanité. Elle correspond à une certaine conscience de l'Histoire.

- Le second critère pourrait être religieux. Ce qu'apporte de décisif le monothéisme est bien connu : en un mot, la découverte de la liberté humaine (le péché). Ajoutons : la référence à des Ecritures où la part historique, morale et juridique prime sur le mythe et le merveilleux, la foi en un Dieu unique et un culte qui se substitue aux rites innombrables et surtout la condamnation de la violence sacrificielle...

- Le troisième critère décisif serait constitué par la philosophie, soit d'abord la décision typiquement philosophique de conférer à la raison seule la détermination de la vérité. Or la rationalité se conjugue avec l’autonomie (la faculté de penser par soi-même) et donc encore la liberté. Progrès indéniable que l'on doit aux anciens grecs. Concernant la philosophie, ses ambitions sont universelles par essence (c'est l'essence de la raison) et elle ne peut que combattre les particularismes culturels en faveur de la Culture universelle de la Raison.

- De plus, il est difficile de ne pas associer à l'idée de civilisation l’idée de Démocratie et les Droits de l'Homme, malgré les origines européennes récentes de ce texte (d'ailleurs imparfait, incomplet et contestable sous bien des aspects). C'est bien au nom des Droits de l'Homme qu'il n'est pas permis d'hésiter lorsqu'il s'agit de condamner certaines coutumes archaïques portant atteinte à l'intégrité physique des personnes par exemple.

- L’une des conséquences du désir de savoir philosophique est le projet plus moderne d'une connaissance scientifique du monde, pour le transformer et améliorer les conditions de vie sur terre. C’est pourquoi le progrès technique et technologique, qui en découle, ne peut être séparé du projet d’améliorer le bien-être humain et de favoriser le développement culturel (même si parfois le lien peut ne pas paraître évident). Le progrès technique est bien un ingrédient de ce que l’on nomme « civilisation ».

Pourtant c’est ce progrès technique, ou plutôt certaines de ses applications industrielles, qui par ses effets destructeurs peut donner envie a contrario d’un « retour à la nature ». Qui induit au moins l’exigence – car il y a urgence – d’une préservation écologique de la nature, tellement celle-ci souffre du développement humain (biodiversité en danger, dérèglement climatique notamment).

 

2) Prendre soin de la nature

 

1° La culture écologique, une affaire de civilisation

En effet l'envahissement de la nature par la culture, ou par une certaine culture irréfléchie du “progrès”, n'est pas sans poser de réels problèmes. On se demande tout simplement si l'homme ne court pas ainsi à sa perte, s'il n'est pas en train de pervertir le sens même de la civilisation. Qu'est-ce qu'une civilisation incapable de préserver la nature ? La manière dont nous traitons la nature (les animaux, mais aussi l’environnement), aujourd’hui, ne serait-elle pas révélatrice de notre véritable degré de civilisation ? On a pu penser pendant un certain temps, à la suite de Descartes, que l'homme pourrait "se rendre comme maître et possesseur de la nature" ; mais aujourd'hui, le maître n’est-il pas pris à son propre piège ?

Quoi de plus urgent et de plus vital que de développer une culture écologique, en somme une nouvelle culture pour la nature et pour les humains ?

Voire un « nouveau contrat naturel » comme le réclame Michel Serres, pour rappeler le Contrat social, c’est-à-dire finalement pour étendre celui-ci au rapport de l’homme avec la nature, et pas seulement des citoyens entre eux.

2° Le « contrat naturel », une affaire de droit

Au-delà de la prise de conscience philosophique et politique d’une certaine urgence – pour sauver l’homme et la nature d’un avenir catastrophique (collapsologie) – il y a lieu de légiférer, c’est-à-dire accorder des droits d’une part, émettre des interdits d’autre part.

Il faut commencer par accorder le statut de « sujet de droit » à la Nature, au moins à certains éléments de la nature que l’on pourrait considérer comme « en danger » et « victimes » du comportement humain. Il s’agit, comme en toute bonne justice, de rétablir une certaine forme d’égalité entre les êtres – au moyen de la loi.

Donner des droits à la nature, spécialement au vivant, c'est faire reconnaître par la loi son droit à exister, à se régénérer, à évoluer, c'est aussi défendre son rôle écosystémique à maintenir les équilibres écologiques sur la Terre.

Depuis une dizaine d’années les initiatives qui souhaitent reconnaître des droits à la nature sont encouragées par l'Assemblée générale des Nations unies. La personnalité juridique de la nature est un sujet qui est débattu dans les instances internationales. Les droits de la nature sont reconnus et votés sous forme de résolutions par l'Union internationale de conservation de la nature, l'ONU environnement, le G77 mais aussi par le Forum mondial sur l'espace sauvage.

L'Équateur est un des premiers pays à avoir inscrit les droits de la nature dans leur constitution. Un projet universel de déclaration des droits de la nature a également été proposé et défendu par les Nations Unies. 5000 ONG l'ont signé. De nombreuses communautés ont légiféré pour faire reconnaître des droits aux écosystèmes dans lesquels ils vivent comme des rivières. Le Gange en Inde, dispose d'une personnalité juridique.

En France le « préjudice écologique pur » est un principe juridique récent prévoyance que la dégradation d'un écosystème (et de ses utilités pour l'humain et l'environnement parfois dites « services écosystémiques ») constitue un préjudice objectif. Ce préjudice peut être reconnu à l'occasion d'un dommage environnemental et faire l'objet d'une évaluation qualifié par le Droit de l'environnement et porté devant les juridictions du droit civil. Ce préjudice peut alors justifier réparation ou des compensations matérielles ou financières le cas échéant (quand la réparation n'est pas faite ou partiellement impossible).

En France, ce principe a d'abord été jurisprudentiel : avant que la Cour de cassation ne l'ait confirmé en 2012 lors du procès de l'Erika, environ 200 décisions de justice s'étaient déjà basées sur ce principe, mais il est désormais confirmé au plus haut niveau (Cassation, donc). En mai 2013, une proposition de loi visant à inscrire ce préjudice écologique (déjà reconnu par la jurisprudence) dans le code civil a été adoptée à l'unanimité par le Sénat français.

Le préjudice écologique introduit clairement dans le droit l'atteinte aux « actifs environnementaux non marchands ». Il rend ce préjudice objectif pour le droit civil. Qu’est-ce que cela signifie « objectif » ? Antérieurement, le préjudice ne pouvait être que subjectif, c'est-à-dire nécessairement directement associé à une victime humaine (atteinte au droit de la personne, la nature n’étant pas considérée comme une personne). Il fallait justifier d'un préjudice personnel pour espérer réparation d'un dommage environnemental. Le droit civil peut maintenant prendre en compte le préjudice écologique pur.

Au niveau pénal, le gouvernement français a annoncé la création d’un « délit d’écocide » (la qualification de crime n’ayant pas été retenue) par les voix de la ministre de la Transition écologique et du garde des Sceaux.

3° Une nouvelle utopie : la “nature”

Nous avions présenté la notion d'"état de nature" comme un mythe nécessaire ; nous pourrions dire du "retour à la nature" qu'il est une utopie nécessaire... Évidemment, personne, pas même les plus fervents "défenseurs de la nature", ne souhaite "revenir" à quelque état primitif ou antérieur. Nous avons toujours cru, du moins en Occident, que la Nature était derrière nous, et que la Culture (y compris sous la forme d'une exploitation de la nature) était notre horizon, notre seul avenir. Et si la Nature (avec ce qu'elle implique aussi de liberté, de simplicité, de respect, d'authenticité) n'était pas un mythe dépassé, mais une nouvelle utopie ? Et si la nature était, non pas le passé de l'humanité, mais son avenir ? De la même façon, n'est-il pas stimulant de penser que l'animalité n'est pas dernière nous mais devant nous, comme une nouvelle sensibilité, une nouvelle manière d'habiter le monde ?


 

V – LA QUESTION ANIMALE ET LES DROITS DES ANIMAUX


  

(partie TD – exposés à choisir ces sujets, en vrac) 

L’homme « descend du singe » ? (le darwinisme) - Le débat sur l’âme des bêtes (historique) – L’intelligence animale : que dit la science ? - Montaigne, précurseur de la libération animale – Végétarisme et véganisme – Faut-il réintroduire certaines espèces animale (loups, ours…) ? – Le cheval et l’homme, une très ancienne amitié – L’antispécisme – Descartes et la « théorie des animaux-machines » – Brève histoire de la domesticité animale – Les animaux peuvent-ils avoir un comportement moral (altruiste) ? – Les zoos : historique, et ce qui n’est plus permis - L’expérimentation scientifique sur les animaux – Peter Singer et son livre « La Libération animale » (1975) – Le bien-être animal et l’élevage - Droit : ce que disent les codes (civil, pénal, rural) sur le statut juridique de l’animal – La Déclaration universelle des droits de l’animal – La sensibilité et la souffrance animale : que dit la science ?


 

Conclusion générale


Nous avons vu premièrement que si la Nature est bien une réalité (ce qui existe autour de l’homme, et même avant l’homme), elle est aussi une Idée ; elle constitue à travers différents types de représentations (religieuses, scientifiques…) une sorte de référence, de repère, de valeur.

C’est bien le cas avec les notions de “nature humaine” ou d’”état de nature”. Mais nous avons vu que si ces notions ont leur utilité, en imposant des valeurs universelles, elles n’ont pas de réalité suffisante pour affirmer que l’homme serait effectivement un être dénaturé, qui aurait perdu sa nature originelle… puisqu’il est impossible de fixer une telle origine ou une telle nature propre.

Cependant l’on constate que la culture et la civilisation ont bien éloigné l’homme de la nature, et même, à cause de l’exploitation irraisonnée des ressources, qu’elles la mettent gravement en danger. Détruire la nature équivaut à un comportement barbare, contraire à toute civilisation, puisque cela revient au final à détruire l’humanité.

D’où cette conviction qu’il faudrait aujourd’hui infléchir la civilisation dans le sens, sinon d’un “retour à la nature” au sens littéral, au moins d’une sauvegarde de la nature. En ce sens la promotion d’un « nouveau contrat naturel » au sens de Michel Serres s’évère bien fondée.

Savoir si l’homme peut-il encore sauver la nature est une question écologique, certes vitale.

Mais il y a davantage, nous avons besoin dune meilleure compréhension de la nature. Nous croyons la connaître, mais savons-nous exactement ce qu’est la nature, ce que peut la nature ? C’est ainsi que la nature se présente non pas comme un mythe dépassé mais comme une nouvelle utopie.