lundi 29 décembre 2008

L'ART est-il une activité essentielle pour tout homme et pour la société ? (cours)

.Introduction

a) Premières définitions
- Au sens le plus général, et le plus ancien, l’Art est l’activité fabricatrice de l’homme, par opposition aux productions naturelles. Dans ce sens large l’Art n’est pas différent de l’activité technique. L’art est bien une technique, soit un ensemble de procédés permettant d’obtenir un résultat déterminé. En ce sens il y autant de formes d’art que de pratiques, qu’elles soient ordinaires ou très sophistiquées. Dans tous les cas cela implique une certaine compétence, un talent, un savoir-faire, et des règles (l’«art de réussir » les cookies… ou une dissertation de philosophie) ou même à la limite un certain savoir-être (comme « l’art d’être grand-père »).
- En un sens plus spécifique, précisément différencié de l’utile, l’art est une création (le mot connote quelque chose de plus personnel et plus intellectuel que « production ») destinée à être contemplée et faite pour plaire ; elle est dotée d’une valeur à la fois esthétique (beauté), représentative (montre quelque chose) et symbolique (signifie quelque chose), tout en gardant une certaine technicité. La création artistique s’entend au pluriel puisqu’en font partie aussi bien : peinture, architecture, musique, poésie, voire littérature…, voire à notre époque, presque toute pratique « auto-déclarée » comme artistique, en « décalage » par rapport aux normes de la production industrielle ou utilitaire.

b) L’Art, une activité essentielle ? (problématique)
- L’Art, à première vue, pourrait passer pour une activité secondaire liée aux loisirs, tandis que le travail représenterait le sérieux de l’existence… De sorte que d’aucuns pourraient imaginer s’en passer. Pourtant l’Art est aussi un travail, mais surtout une création mobilisant les plus hautes compétences humaines. De quelle manière l’art est-il donc un facteur essentiel d’élévation et d’éducation pour l’homme ? Quelle est l’efficacité réelle de l’art sur la vie des individus ? L’art touche-t-il à l’essence des choses ? Peut-il nous révéler toute notre richesse intérieure ? Peut-il nous montrer la réalité extérieure sous son vrai jour (paradoxe : lui qui par vocation joue sur les apparences !) là où le regard ordinaire se complait dans le superficiel et l’illusoire ? L’art peut-il dire la vérité, doit-il la dire (paradoxe : lui qui se fonde sur l’imaginaire et invente volontiers des fictions !), et peut-il nous déplaire par-là même (paradoxe : lui qui est censé nous montrer la beauté et nous apporter du plaisir) ?
- Par ailleurs, quelle est la fonction sociale de l’artiste ? L’implication de l’Art dans la vie sociale est évidente. Depuis les origines, les arts participent des fêtes et des rituels. L’art et l’artisanat ont une fonction décorative avérée. L’art comme la littérature reflètent les modes de vie, les mentalités, et ne se privent pas de les critiquer éventuellement. Que l’art soit indispensable à toute société, au sens où l’art est une composante essentielle de la culture et au sens où il n’existe pas de société sans culture, cela peut sembler assez évident. Encore faudra-t-il le montrer. Mais une question demeure : l’art peut-il contribuer à modifier la société, peut-il faire changer les mentalités en profondeur ? Après tout, l’on pourrait aussi bien soutenir que l’impact des œuvres d’art se limite aux seuls individus, à ceux qui sont les plus réceptifs aux œuvres, puisque tous les hommes ne le sont pas également… S’il s’avère que l’art est une chose importante, aussi bien individuellement que socialement, comment certains hommes peuvent-ils se montrer indifférents à l’art et ne pas s’y intéresser ? Est-ce une lacune, une faute (de goût, comme on dit) ? Y a-t-il des formes d’art plus respectables que d’autres, une échelle des valeurs dans ce domaine ? Question annexe : l’’art doit-il être populaire ? doit-il se mettre à la portée de tous, ou bien est-ce au peuple de s’élever vers l’art ?

PLAN - 
I / Qu’est-ce qu’une œuvre d’art et que peut-elle nous apporter ? 
II / Qu’est-ce qu’un artiste et a-t-il un rôle social à jouer ?


I / Qu’est-ce qu'une oeuvre d'art et que peut-elle nous apporter ?

1 - Qu'est-ce que la création artistique ?

a) Les différentes sortes de création (production) : divine, naturelle, humaine

- La création pure (= divine) - La création au plein sens du terme s’applique au domaine religieux, c’est la création divine création ex-nihilo (à partir de rien) donc donatrice d’être (esse), et pure œuvre de l'esprit (l’esprit divin comme forme d’être suprême capable de donner l’être)…
- La génération naturelle - La deuxième forme de création n'en est pas vraiment une, c'est la production naturelle (phusis en grec, natura en latin). Naissance ou génération, auto-génération ou croissance des choses : mais la nature n'est pas artiste, elle ne produit rien de neuf, ne reproduit qu'elle-même… Le mot « art » ne s’applique donc qu’à l’humain.
KANT Emmanuel, Critique de la faculté de juger, 1790« En toute rectitude, on ne devrait appeler art que la production qui fait intervenir la liberté (…). Car, bien qu'on se plaise à qualifier d'œuvre d'art le produit des abeilles (les gâteaux de cire construits avec régularité), ce n'est que par analogie avec l'art ; dès qu'on a compris en effet que le travail des abeilles n'est fondé sur aucune réflexion rationnelle qui leur serait propre, on accorde aussitôt qu'il s'agit d'un produit de leur nature (de l'instinct), et c'est seulement à leur créateur qu'on l'attribue en tant qu'art. »
- La fabrication humaine - Enfin, vient la création humaine, intermédiaire, dite Poïêsis en grec. Selon les distinctions d'Aristote, la Poïêsis comme fabrication humaine s'oppose essentiellement à la Praxis (action pure) et à la Théôria (pensée pure). Il convient d’ajouter à cette Poïêsis un deuxième terme, celui de Techné, qui signifie « savoir-faire, habileté », car toute création humaine implique un savoir-faire.
Ensuite, il convient de distinguer au moins deux formes de Poïêsis, toutes deux associées à une Techné : cette fabrication peut en effet s'avérer plutôt matérielle et utilitaire (les objets techniques) ou plutôt abstraite et symbolique (les œuvres d’art). Intermédiaire entre l’œuvre artistique et l’objet utile se loge l’ouvrage artisanal.

b) Quelles sont les caractéristiques d’une œuvre ?

- L'œuvre entre esprit et matière. – 1) D'une part, comme production de l'esprit, l’œuvre se caractérise comme consciente, personnelle, imaginative. Cet aspect intentionnel nous ramène à la définition de Kant qui met en avant la notion de liberté : "on ne devrait appeler art que la production par liberté". Cette définition permet d'opposer formellement, non seulement la création artistique et la production naturelle, mais encore la création artistique qui invente ses propres lois (car l'œuvre n'est pas "n'importe quoi") et la fabrication technique qui ne fait qu'appliquer des règles objectives déjà données, tout en intercalant peut-être l'ouvrage artisanal qui manifeste un « style » particulier (plus proche cependant de l'objet fabriqué). L'artiste n'est plus loué seulement pour son savoir-faire, mais pour sa personnalité et pour son imagination. 2) - D'autre part, comme réalisation sensible et matérielle, l'œuvre implique un travail : ce travail est la transformation d'un matériau donné initialement par la nature. Le matériau du peintre est la couleur, celui du sculpteur est l'argile ou le métal, celui du musicien est le son, etc. C’est ici que l’aspect « technique », « apprentissage », voire « science » de la création artistique retrouve ses droits, car tout travail suppose des règles et des connaissances objectives.
- L’œuvre comme transmission - Il faut insister sur la dimension spécifiquement représentative et symbolique de l'œuvre d'art : par définition, un symbole ou un signe est destiné à transmettre un message, que ce soit une idée, une sensation, ou une émotion. L'émetteur du message se définit comme auteur. Il n'y a pas d'équivalent de cette notion dans le cadre d'une fabrication purement technique, notamment à l’échelle industrielle. L'auteur signe son œuvre. Généralement, l'auteur est unique car la "création par liberté" implique aussi la singularité. Le récepteur du message est le public. De ce fait l’on pourrait se demander : à qui appartient une œuvre d'art ? Un public, à la culture en général ? Il semblerait que l'auteur soit dépossédé de sa création, ce qui paraît assez logique pour un objet dont l'essence est transmission, communication.
- Le caractère définitif et unique de l’œuvre - L'œuvre est, en principe au moins, définitive. On notera que, sauf exception, un artiste ne retouche pas son œuvre une fois que celle-ci a été reçue par le public, signe évident de respect de l'artiste pour le public, juste pendant du respect que le public manifeste à l'égard de l'œuvre : l'œuvre picturale ou sculpturale ne doit pas être touchée, la représentation théâtrale ne doit pas être perturbée (par la sonnerie d’un téléphone mobile, par exemple…). A l’inverse l’on ne cessera de reprendre et de perfectionner un objet technique produit en série (il y aura plusieurs séries justement), le rendant toujours plus performant, etc.  Le caractère "sacré" de l'œuvre – mais aussi sa valeur marchande ! - découle de son unicité, ce qui est particulièrement vrai des peintures ou des sculptures. C'est pourquoi toute atteinte à l'intégrité d'une œuvre d'art n'est pas loin de constituer un sacrilège !

c) Qu’est-ce qu’un "chef d'œuvre" ?

- Au moyen-âge, dans le contexte artisanal, c’était l’ouvrage que devait réaliser un apprenti pour être reçu maître dans son métier. Il s'agissait pour lui de prouver qu'il maîtrisait les différentes facettes de son travail, il fallait donc réaliser l'ouvrage dans sa totalité, et à la perfection. Dans ce contexte artisanal, domine donc les critères de totalité et surtout de perfection.
- Dans la tradition des Beaux-Arts ou encore des Lettres classiques, le chef d'œuvre est souvent une œuvre du passé, une œuvre de référence, parfaite, réputée indépassable (au 17è siècle c'étaient les œuvres de l’antiquité ; aujourd’hui on parle des “chefs d’œuvres” indépassables des auteurs classiques !). Quoi qu'il en soit, il faut mettre en avant la dimension exemplaire du chef-d'œuvre (la perfection en art n'existant pas…). Parfois les chefs d’œuvres accomplissent un style connu et classique, le portant à la perfection, d’autres fois ils inaugurent un style nouveau, qui surprend.
- Dans le contexte de l’art moderne ou contemporain, c’est la seconde option qui prévaut. L’œuvre magistrale crée une rupture en surprenant, en défiant notre faculté de juger ; elle « provoque » et inspire une nouvelle sensibilité - il s’agit d’une invitation à créer. Les chefs d’œuvres sont pour l’Art ce que les évènements sont pour l’Histoire : il y a un avant et un après…

2) Que représente et qu’exprime une œuvre ? (De l’imitation de la nature à l'imagination en liberté)

a) Représentation et expression

Une œuvre comporte des signes sensibles (visuels, sonores, etc., car l'œuvre elle-même est sensible) qui représentent des objets, qu'ils soient matériels (une chaussure) ou abstraits (l'amour), existants (des humaines) ou inexistants (des martiens). Mais un panneau publicitaire peut représenter aussi ce genre de choses. Donc ce qui distingue une œuvre d'art de tout autre message est sa dimension subjective et personnelle. Autrement dit, on ne se demande pas seulement ce que représente une œuvre d'art, mais aussi ce qu'elle exprime. Par exemple, la représentation de l'amour peut être triste, désespérée, ou au contraire jubilatoire et excitante… La représentation est par nature objective, tandis que l'expression se veut subjective.

Vieux souliers aux lacets… de Vincent van Gogh (1886)

b) Une imitation de la nature ?

- Aristote et la doctrine de la Mimesis - Dans l'Antiquité, la doctrine dominante était celle de la Mimésis (imitation). Aristote soutient en effet que « Imiter est naturel aux hommes, et se manifeste dès leur enfance (l’homme diffère des autres animaux en ce qu’il est très apte à l’imitation — mimêtikôtaton — et c’est au moyen de celle-ci qu’il acquiert ses premières connaissances) et, en second lieu, tous les hommes prennent plaisir aux imitations» (Poétique, 48 b 5).Il écrit aussi : « On se plaît en effet à regarder les images car leur contemplation apporte un enseignement et permet de se rendre compte de ce qu’est chaque chose, par exemple que ce portrait-là, c’est un tel (…) ». On comprend que cette mimesis est pleinement positive et instructive car nous approfondissons la réalité en apprenant à l’imiter. Elle est au fondement de l’art, et notamment de tout apprentissage des règles de l’art (on commence par imiter les maîtres…).
- Les réserves de Platon : l’art serait une illusion. – Paradoxalement, c’est parce que « l’art imite la nature » comme le dit Aristote, que Platon s’en méfie. Platon se méfie des images, même ressemblantes à leurs modèles, car selon lui elles nous induisent fatalement en erreur : la ressemblance de degré en degré finit par nous tromper, et l’art s’apparente à un jeu d’illusions. Il oppose à l’imitation artistique la perception intellectuelle des essences que permet seule la raison philosophique. De là cette idée, assez répandue dans le grand public, que l'art n'est somme toute qu'une activité mineure et non indispensable, certes agréable mais peu sérieuse, puisqu’il se contente de reproduire et d'"enjoliver" la réalité. Au fond pour Platon l’art serait mensonger, c’est pourquoi il considère la peinture comme « l’art du charlatan ». L'art ne ferait que flatter les éléments inférieurs de l’âme, privilégiant la beauté sensible sur la vérité intelligible, et nous détournerait de la conduite rationnelle…Sauf que l’art ne se réduit pas à une imitation pure et simple de la nature ou de la réalité. La thèse inverse consiste à reconnaître toute la dimension créatrice, intellectuelle et expressive, de l'art : l'art est une activité essentielle où l'homme exprime sa propre essence, sa liberté fondamentale. C’est la position notamment de Hegel (19è).

c) Plutôt une expression essentielle de soi-même…

- Hegel a critiqué l’ancienne doctrine de l'art-imitation. Il fait d'abord valoir que ce projet d'imiter la nature n'offre que peu d'intérêt. Surtout, il observe que c'est rigoureusement impossible, car la nature ne se laisse pas imiter ainsi ! La nature est vivante, concrète, elle n'est pas un tableau ou un spectacle qui se laisserait "enregistrer".
Friedrich HEGEL, Esthétique (extrait) : « L'opinion la plus courante qu'on se fait de la fin que se propose l'art est qu'elle consiste à imiter la nature... Dans cette perspective, l'imitation, c'est-à-dire l'habileté à reproduire avec une parfaite fidélité les objets naturels, tels qu'ils s'offrent à nous constituerait le but essentiel de l'art, et quand cette reproduction fidèle serait bien réussie, elle nous donnerait une complète satisfaction. Cette définition n'assigne à l'art que le but tout formel de refaire à son tour, aussi bien que ses moyens le lui permettent, ce qui existe déjà dans le monde extérieur, et de 1e reproduire tel quel.
Mais on peut remarquer tout de suite que cette reproduction est un travail superflu, que ce que nous voyons représenté et reproduit sur de tableaux, à la scène où ailleurs : animaux, paysages, situations humaines, nous le trouvons déjà dans nos jardins, dans notre maison, ou parfois dans ce que nous tenons du cercle plus ou moins étroit de nos amis et connaissances. (…)
D'une façon générale, il faut dire que l'art, quand il se borne à imiter, ne peut rivaliser avec la nature, et qu'il ressemble à un ver qui s'efforce en rampant d'imiter un éléphant. »
A vouloir imiter la nature, on ne fait que la rendre sans vie, figée et morte, on ne reproduit pas la vie : tout simplement, cette création ne paraîtra pas naturelle ! Ce n'est pas la chose représentée qui doit paraître vivante, c'est la représentation elle-même qui doit l'être, c’est-à-dire qu’elle doit être expressive et originale !  C'est pourquoi les portraits de cire du Musée Grévin, même très bien réalisés et « ressemblants » aux originaux, ne sont pas d'authentiques œuvres d'art : à vouloir s'approcher de la réalité des visages et des corps – mais une réalité rien qu'apparente – les auteurs n'ont réalisé que de pâles copies, donnant raison par là même à Platon ! En réalité, ces sculptures ne font que reproduire l'image (figée, conventionnelle) que l'on a de Voltaire, de Marie-Antoinette ou de telle vedette de télévision, en aucun cas des personnes vivantes et expressives (ou résultant d’une vision personnelle de ces personnages). Ce ne sont pas des « œuvres d’art » !
- L’art est une activité spirituelle et vraie, qui révèle l’essence d’une personnalité. L'œuvre ne représente jamais l'apparence objective des choses, elle donne à voir la façon dont les choses nous apparaissent subjectivement dans l’esprit. Mieux : à travers les motifs et les situations représentés, à travers les personnages et leurs expériences qu’elles nous font partager, les œuvres d’art nous révèlent toutes les richesses cachées de notre âme. L'œuvre est foncièrement subjective et spirituelle, elle est une représentation sensible de l'esprit et son enjeu n'est d'autre que la vérité, au sens de l’authenticité.
HEGEL, Esthétique (extrait)« Éveiller l’âme : tel est, dit-on, le but final de l’art, tel est l’effet qu’il doit chercher à obtenir. C’est de cela que nous avons à nous occuper en premier lieu. En envisageant le but final de l’art sous ce dernier aspect, en nous demandant notamment quelle est l’action qu’il doit exercer, qu’il peut exercer et qu’il exerce effectivement, nous constatons aussitôt que le contenu de l’art comprend tout le contenu de l’âme et de l’esprit, que son but consiste à révéler à l’âme tout ce qu’elle recèle d’essentiel, de grand, de sublime, de respectable et de vrai. Il nous procure, d’une part, l’expérience de la vie réelle, nous transporte dans des situations que notre expérience personnelle ne nous fait pas, et ne nous fera peut-être jamais connaître : les expériences des personnes qu’il représente, et, grâce à la part que nous prenons à ce qui arrive à ces personnes, nous devenons capables de ressentir plus profondément ce qui se passe en nous-mêmes. D’une façon générale, le but de l’art consiste à rendre accessible à l’intuition ce qui existe dans l’esprit humain, la vérité que l’homme abrite dans son esprit, ce qui remue la poitrine humaine et agite l’esprit humain. C’est ce que l’art a pour tâche de représenter, et il le fait au moyen de l’apparence qui, comme telle, nous est indifférente, dès l’instant où elle sert à éveiller en nous le sentiment et la conscience de quelque chose de plus élevé. C’est ainsi que l’art renseigne sur l’humain, éveille des sentiments endormis, nous met en présence des vrais intérêts de l’esprit. Nous voyons ainsi que l’art agit en remuant, dans leur profondeur, leur richesse et leur variété, tous les sentiments qui s’agitent dans l’âme humaine, et en intégrant dans le champ de notre expérience ce qui se pase dans les régions intimes de cette âme. « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger » : telle est la devise qu’on peut appliquer à l’art. »

d) …mais aussi une vision originale et plus « vraie » de la « réalité » extérieure

 - L’artiste est un « voyant » - Pour un philosophe comme Henri Bergson, l'artiste se définit comme un "voyant", un être qui s'exerce à percevoir la réalité mieux que les autres. En effet nous ne percevons ordinairement les choses que "dans le feu de l'action", nous n'en percevons qu'un aspect réducteur parce que seul un aspect nous intéresse quand il faut agir. L'artiste, au contraire, prend le temps d'observer, il s'est affranchi de la nécessité de percevoir alors il voit à loisirs ce que les autres ne voient pas ; de la sorte, il ne montre pas seulement ce que lui voit, mais ce que la chose est réellement.
BERGSON Henri, Conférences de Madrid sur l’âme humaine (1916)« Qu’est-ce que l’artiste ? C’est un homme qui voit mieux que les autres, car il regarde la réalité nue sans voiles. Voir avec des yeux de peindre, c’est voir mieux que le commun des mortels. Lorsque nous regardons un objet, d’habitude, nous ne le voyons pas ; parce que ce que nous voyons, ce sont des conventions interposées entre l’objet et nous ; ce que nous voyons, ce sont des signes conventionnels qui nous permettent de reconnaître l’objet et de le distinguer pratiquement d’un autre, pour la commodité de la vie. Mais celui qui mettra le feu à toutes ces conventions, celui qui méprisera l’usage pratique et les commodités de la vie et s’efforcera de voir directement la réalité même, sans rien interposer entre elle et lui, celui-là sera un artiste. »
- L'exemple de la photographie. – Pour illustrer cette ambition légitime de montrer la réalité dans le cadre d'une création artistique, on peut prendre l'exemple de la photographie. Ici, il n'est plus question d'imiter la nature (car l'appareil photo n'imite rien, et certainement pas le geste du peintre), ni même de "représenter" la réalité, mais bien de la reproduire, de la présenter telle quelle. Le photographe est bien dans la position du voyant décrite par Bergson, il n’invente pas la réalité, il voit des choses intéressantes là où d’autres ne les voient pas. Le photographe n'est pas seulement celui qui sait prendre des photos, de belles photos, mais aussi et surtout celui qui voit plus de choses que les autres grâce à son appareil photo. Non seulement parce que, s'il n'avait pas cet appareil il n'aurait pas non plus l'idée de photographier telle ou telle chose, mais aussi parce que techniquement l'appareil lui sert de révélateur. C'est donc le rapport de l'art avec la technologie moderne qui est posé. La technique nous permet justement aujourd'hui de reproduire des images et des sons, nous affranchissant partiellement de la tâche (laborieuse) de les produire, elle nous offre par là même une occasion inédite de les apprécier, de nous les approprier.

e) L'imagination en liberté et le rêve

Cependant, le projet d’exprimer la réalité n'emporte pas tous les suffrages ! Toute une catégorie d'artistes et de mouvements artistiques mettent plutôt en avant l'imagination, la représentation de l'imaginaire parfois le plus débridé. Grâce à certains courants artistiques post-romantiques, l'imagination est devenue une faculté reine pour la création artistique : la faculté même d'inventer (des images, des histoires, etc.). On pourrait citer simplement le "surréalisme", ce mouvement littéraire et artistique né au début du 20è siècle qui a véritablement porté aux nues l'imagination. Le surréalisme a promu des œuvres volontiers dérangeantes, attaquant non seulement la raison et le bon sens ("bourgeois") mais aussi la signification elle-même. Pour la première fois (c'était plutôt le mot d'ordre du mouvement "dada"), l'absurde, la folie et le "n'importe quoi" accédaient à la dignité du chef d'œuvre.  Et cependant, tout rapport avec le réel n'est pas aboli puisque l'objectif est de révéler l'existence d'une "surréalité", soit un aspect de la réalité et surtout du psychisme jusqu'ici inexploré (on peut faire un parallèle avec le projet freudien d'explorer l'inconscient). 

3) Qu'est-ce que la beauté artistique ?

a) Le jugement de goût : qu'est-ce qui est beau ? Distinction de l’agréable et du beau

On dit souvent que la beauté est "subjective", et non objective comme la vérité. On dit (trop) souvent aussi que "les goûts et les couleurs, cela ne se discute pas"… Mais de quels goûts et de quelles couleurs parle-t-on ? C'est vrai qu'on ne peut discuter du bien-fondé de prendre le café sans sucre ou avec sucre ; et c'est vrai qu'on peut "préférer" sans raison la couleur rouge à la couleur verte… Mais est-ce à dire que la beauté, “ça ne se discute pas ?”, qu’elle est incommunicable ? Cela rendrait tout bonnement l’art impossible ; cela découragerait toute "critique" d'œuvre d'art, et non devrions expliquer par le simple hasard toutes les concordances de goût qui existent entre les personnes, ce qui est également impossible. — Dans son livre La critique de la faculté de juger, Emmanuel Kant (18è) pose la question du “bon goût”. Qu’est-ce qu’un jugement de goût ? — Kant remarque que le beau diffère absolument de l’agréable, trop subjectif et personnel pour être jugé. L’agréable est ce qui provoque un plaisir ou un désir physique (c’est pourquoi cela reste personnel), alors que le beau (et donc l’art) est lié à une satisfaction désintéressée (spirituelle, c’est pourquoi l’on peut en discuter). Est beau ce qui plaît universellement sans concept, écrit Kant. Universellement signifie : pour tout homme. Sans concept : c’est-à-dire indépendamment de toute idée ou abstraction. Il y a donc une “communication” esthétique spécifique, une “intersubjectivité” possible qui reposent sur l’exercice d’un “sens commun”, selon Kant, qui explique que le goût personnel puisse coïncider avec le goût des autres, voire ce qu’on appelle le “bon goût”. Quand quelqu’un dit d’une chose qu’elle est belle, il attribue aux autres la même satisfaction (Kant). En somme, lorsque nous estimons une chose belle, bien que nous ne puissions en donner aucune raison objective, nous attendons l’accord des autres sur ce sujet.
Emmanuel Kant (18è), Critique de la faculté de juger, 1790, extrait – " En ce qui concerne l'agréable, c'est donc le principe suivant qui est valable : A chacun son goût (pour ce qui est du goût des sens). (…) Il en va tout autrement du beau. Il serait (bien au contraire) ridicule que quelqu'un qui se pique d'avoir du goût songeât à s'en justifier en disant : cet objet (l'édifice que nous avons devant les yeux, le vêtement que porte tel ou tel, le concert que nous entendons, le poème qui se trouve soumis à notre appréciation) est beau pour moi. Car il n'y a pas lieu de l'appeler beau, si ce dernier ne fait que de lui plaire à lui. Il y a beaucoup de choses qui peuvent avoir de l'attrait et de l'agrément, mais, de cela, personne ne se soucie ; en revanche, s'il affirme que quelque chose est beau, c'est qu'il attend des autres qu'ils éprouvent la même satisfaction ; il ne juge pas pour lui seulement mais pour tout le monde, et il parle alors de la beauté comme si c'était une propriété des choses. "
Rien n'est plus naturel que nous cherchions à nous entendre sur les choses de l'art : l'essence de l'art est transmission, communication ! Mais bien sûr, cet accord n'est pas exigible comme peut l'être la loi morale ou juridique. On est bien libre de ne pas aimer les œuvres de Picasso, on n'est pas libre de ne pas respecter la loi.

b) Beauté naturelle et beauté artistique

- Existe-t-il des "beautés naturelles" ? La nature n'ayant probablement, par elle-même, aucune définition précise du beau… nous devons plutôt constater que nous apprécions certains éléments ou certains êtres naturels pour leur beauté, et nous pouvons entendre par là diverses choses : la souplesse (= beauté) du chat, la subtile harmonie des couleurs (= beauté) du coucher de soleil, les formes attirantes (rondeur ou minceur = beauté) d'une femme, etc. Dans tous les cas il s'agit bien d'un jugement que nous portons. Un premier problème sera de fixer les différences entre la beauté que nous appelons "naturelle" et la beauté d'une œuvre d'art. Le second sera de savoir quelle sorte de relation entretiennent ces deux sortes de beauté.
- Kant opère une distinction formelle entre deux types de beauté : beauté adhérente (commune) et beauté libre (créée, artistique). - La première suppose une idée préalable du beau, un critère objectif ou conventionnel auquel elle adhère. Cette distinction ne recoupe pas exactement la différence entre beauté naturelle et beauté artistique : en effet Miss France est un bel exemple de "beauté adhérente", alors qu'elle correspond à une image culturelle ("française"…) de la beauté, mais il est clair que la plupart des beautés que nous appelons naturelles, de part les critères semi-objectifs qui sont mis en avant dans ce cas (l'équilibre, l'harmonie, etc.), correspondent à des beautés adhérentes. Tandis que la beauté libre par excellence est la beauté artistique, puisque l'œuvre étant autonome par rapport à quelque modèle que ce soit, sa beauté ne doit pas davantage adhérer à une quelconque beauté naturelle ou conventionnelle. Rappelons-nous que "l'art n'est pas la représentation d'une belle chose, mais la belle représentation d'une chose" (Kant). Autrement dit la beauté artistique va résider dans la manière plutôt que dans l'objet lui-même.
- Les rapports entre beauté naturelle et beauté artistique. - Est-ce à dire que ces deux sortes de beauté n'entretiennent aucun rapport ? C'est un fait que la nature est belle pour l'homme, et nous devrions dire d'abord pour l'artiste. En effet nous pourrions soutenir que le goût permettant d'apprécier les qualités esthétiques de certaines choses naturelles, comme les paysages, a été formé et rendu possible par notre éducation artistique. Aimerions-nous pareillement les paysages marins si nous n'avions point été admiratifs devant des représentations picturales ou photographiques de ce type de paysage? C'est bien notre culture artistique qui nous permet de goûter les beautés de la nature, et non l'inverse ! Comme le dit Hegel, c'est parce que nous aimons le chant lyrique que nous nous émerveillons devant le chant du rossignol : à la limite c'est la nature qui imite l'art (du point de vue humain, bien sûr) !

c) Beauté idéale, sublime et abstraction

- La beauté idéale et la beauté intérieure. - Dans Le Banquet, Platon fait dire à Diotime que la beauté naturelle des corps n'est que l'image d'une beauté plus haute, plus spirituelle, vers laquelle elle doit nous conduire : celle de l'âme d'abord, puis celle des idées, et enfin celle de la sagesse elle-même. Il faudra donc se souvenir, s'agissant d'une œuvre d'art, que sa beauté n'est pas forcément immédiatement perceptible : la beauté de l'œuvre est également "intérieure", dans ce qu'elle "fait passer" : émotions, idées, etc… Cela devrait nous permettre de comprendre un peu mieux les beautés parfois étranges, abstraites, de l'art contemporain.
Platon, Le Banquet (Vè s. av. JC) – "Celui qu'on aura guidé jusqu'ici sur le chemin de l'amour, après avoir contemplé les belles choses dans une gradation régulière, arrivant au terme suprême, verra soudain une beauté d'une nature merveilleuse, celle-là même, Socrate, qui était le but de tous ses travaux antérieurs, beauté éternelle qui ne connaît ni la naissance ni la mort, qui ne souffre ni accroissement ni diminution (...) Car la vraie voie de l'amour, qu'on s'y engage de soi-même ou qu'on s'y laisse conduire, c'est de partir des beautés sensibles et de monter sans cesse vers cette beauté surnaturelle en passant comme par échelons d'un beau corps à deux, de deux à tous, puis des beaux corps aux belles actions, puis des belles actions aux belles sciences, pour aboutir des sciences à cette science qui n'est autre chose que la science de la beauté absolue et pour connaître enfin le beau tel qu'il est en soi. Si la vie vaut jamais la peine d'être vécue, cher Socrate, dit l'étrangère de Mantinée [Diotime], c'est à ce moment où l'homme contemple la beauté en soi."
- Les limites du concept de beauté appliqué à l’art - D'ailleurs le concept de beauté est-il suffisant appliqué à l'art ? La beauté artistique n’est pas forcément une imitation de choses belles en soi, c'est entendu. Mais la beauté d’une œuvre est quand même toujours fonction de règles, de normes, de mesures : une certaine harmonie. La recherche du "beau" peut donc sembler une limitation, une entrave à la liberté de création. Si toute beauté n'est pas forcément artistique, on peut considérer en retour que toute œuvre d'art n'est pas forcément belle… Il faut faire une série de distinctions. D’abord y a d'abord la laideur d'une œuvre que l'on considère comme médiocre ou manquée. Ensuite il y a la laideur du représenté (la guerre, la mort, etc.) qui peut servir la beauté de la représentation. Mais il y a aussi la laideur délibérée de la représentation, dans le but de choquer, de provoquer, dans l'intention de dire vrai plutôt que de faire beau… La deuxième forme de laideur répertoriée paraît assez répandue, depuis fort longtemps. Après tout, les tragédiens de l'antiquité représentaient les violences et les extrémités des passions humaines pour mieux les exorciser et pour s'en libérer (catharsis). Au début du siècle, les surréalistes comme André Breton revendiquaient une "beauté convulsive", c'est-à-dire une beauté qui relève de la surprise et du déséquilibre…  De toute façon l'art implique de côtoyer le "mal", il implique une certaine négativité ou un "travail du négatif" indispensable pour décrasser l'âme, ôter la couche de bons sentiments ou de ressentiments que la morale sociale a déposé au nom du "bien". "L’art moderne est sans doute né le jour où l’idée d’art et celle de beauté se sont trouvées disjointes." Ecrivait André Malraux. Cela peut pourrait s’appliquer à l’œuvre célèbre du sculpteur Alberto Giacometti, "Femme debout" (1960). L'art travaille à partir du négatif pour faire jaillir du positif. C'est vrai lorsque l'art veut provoquer des émotions violentes, lorsqu'il veut dénoncer une perte, ou un état de fait insupportable, provoquer une prise de conscience. Nous commençons à comprendre que l'essence de l'art n'est nullement d'enjoliver la réalité, ni même peut-être de représenter la réalité, mais de montrer ses failles, et avant tout de dire la vérité même si le plus souvent cela passe par les fictions de l'imaginaire. Et c’est sans doute par ce biais que l’art peut être doté d’une fonction sociale essentielle.

- Au-delà de la beauté, règne le sublime... et l’abstraction. - Alors que selon Kant le sentiment du beau résulte d’un accord entre l’imagination et l’entendement, et plaît par-là même, le sublime au contraire peut être écrasant, horrible, informe (au-delà des “formes” du beau), en un mot : excessif. Et c’est bien ce que l’on entend généralement par “sublime”, quelque chose de “trop”, de “trop beau”, on en suffoque presque… Ce qu’on a vu, on n’est pas capable d’en parler, de le raconter, on bredouille ; c’est indicible, ineffable, irreprésentable. Le sublime ne doit donc pas être recherché dans la nature, puisqu’il est justement au-delà, traversé par la démesure et l’infini : "Est sublime ce en comparaison de quoi tout le reste est petit (...). Est sublime ce qui, du fait même qu’on le conçoit, est l’indice d’une faculté de l’âme, qui surpasse toute mesure des sens" (Kant). Ou encore : "On éprouve le sublime par le sentiment d’un ordre de grandeur qui dépasse les grandeurs de la nature" (Alain, 20è).
Pour l’artiste il s'agit de représenter l’irreprésentable… de rendre visible l’invisible, d’extérioriser l’intérieur c’est-à-dire au fond cette émotion intense qu’est le sublime. La plupart du temps il choisira d’exprimer l’intériorité” de ce sentiment par des signes, des signes nécessairement abstraits, puisque décidément le sublime est hors du concret — ainsi s’explique, fondamentalement, l’art abstrait (cf. Kandinsky) ; soit à la limite la pureté du vide (épurer et sublimer pourrait être ici des synonymes), voire du concept — ainsi s’explique l’art conceptuel ; etc. – Kandinsky, dans son Journal, explique à merveille le sens de sa démarche : celle-ci n'est pas "intellectuelle", il ne faut pas chercher à comprendre ou à interpréter les signes, il faut ressentir l'émotion que les signes véhiculent. Il en va de l'abstraction comme de l'amour. Quand un homme est amoureux d'une femme, il lui offre un objet symbolique (un bijou par exemple). Il ne lui écrit pas un long discours justificatif ou même descriptif, inutile et maladroit, où il aurait toutes les chances de trahir la pureté de ses sentiments. L'amoureux adopte spontanément la démarche de l'abstraction. D'ailleurs dans l'amour, il n'est plus question de beauté, mais de sublime : on peut gloser à l'infini sur ce qui fait la beauté d'une femme, mais il n'existe qu'une femme vraiment sublime pour moi, c'est la femme que j'aime… - Autre exemple. Si je dois peindre une vallée au fond de laquelle gisent les ruines de la maison de mon enfance, je serais bien mal "inspiré" de représenter cette vallée telle quelle, dans le seul but de traduire sa beauté "naturelle". Pour faire jaillir l'émotion qui m'étreint, nostalgique ou autre, je vais plutôt utiliser la couleur par exemple, et délaisser l'aspect figuratif… Bref, il s'agit bien ici d'exprimer une réalité, la plus concrète qui soit parce que la plus intime, la réalité intérieure.


Le Carré blanc sur fond blanc est une huile sur toile, peinte par Kasimir Malevitch en 1918. Il déclarait avoir peint "le monde blanc de l'absence". Cette toile ne représente rien mais symbolise-telle le rien ? ou bien était-ce une tentative d’illustrer la conception du Beau idéal selon Platon ? 

Transition. - Reste que l’abstraction « passe mal », souvent, aux yeux du grand public, ou dès que cette forme d’art se montre dans l’espace public… Les artistes sont-ils en décalage par rapport au reste de la société, ou bien ont-ils un rôle social, essentiel, à jouer ? Qui sont les artistes ?


II / Qu’est-ce qu’un artiste et a-t-il un rôle social à jouer ?

1) Généalogie de l’artiste (Du génie "inspiré" à l'artiste "ordinaire")

a) Inspiration et expression

Puisqu’on a reconnu à la création artistique la nécessité d’un objet, qui est l'œuvre, il faut bien lui reconnaître aussi la nécessité d’un sujet : c'est l'artiste. Il existe deux grandes conceptions qui définissent les rapports de ce sujet avec sa création. Soit l’on dit qu’il est “inspiré”, il se situe au-delà des autres hommes (c’est surtout le génie "traditionnel"), soit l’on dit qu’il s’”exprime” individuellement (c’est plutôt l’artiste au sens ordinaire, et moderne). En même temps, les termes "inspiration" et "expression" forment les deux faces d'un même processus de création, une même "respiration" : inspirer, parce qu'il faut bien avoir quelque chose à dire, exprimer parce qu'il faut bien le dire, et le dire bien. Dans le premier cas, l'accent sera mis sur le contenu : les artistes inspirés, au premier rang desquels prend place le "génie", sont censés nourrir l'humanité ; dans le second cas, l'accent sera mis sur la forme, la forme même de l'expression, et sur la singularité du geste par lequel un individu (ordinaire) donne le meilleur de lui-même en "pâture" à d'autres individus.

b) Le sorcier et son idole

Dans le cadre d'une société tribale, la fonction du magicien (ou sorcier) réunit originellement celles du médecin, du sage, du prêtre et de l’artiste… C'étaient au sens propre des médiums, des passeurs. Ils servaient d'abord d'intermédiaires entre les "esprits" et les hommes, ils contribuaient ensuite puissamment au lien social dans la mesure où le rituel, la fête et la "représentation" (théâtrale, artistique…) ne faisaient qu'un.
L’idole ou fétiche représente un être sacré dont on veut conjurer ou s’approprier la puissance, et auquel parfois on s’apparente (fonction du “totem”, ci-contre). Pour cette raison, on pense que l'art préhistorique (voire antique, dans ses aspects religieux) était fortement associé à des pratiques rituelles. C'est bien parce que nous leur attribuons une dimension symbolique (dont la signification précise, par ailleurs, nous échappe) que nous qualifions d'"artistiques" ces très anciennes réalisations. Les objets fétiches eux-mêmes (au départ statuettes, talismans, etc.) ont trouvé des formes nouvelles et profanes de subsistance, puisqu'on continue de les vénérer au titre d'“antiquités”, non sans leur accorder une valeur appréciable en les taxant précisément d'"objets d'art".

c) Le tragédien et la catharsis.

Les grecs étaient des amateurs d’art et prisaient en particulier cette forme de théâtre relativement archaïque qu’est la tragédie. La tragédie narre et représente de destin de personnages exceptionnels, dont les choix se trouvent être en contradiction avec les lois de la cité, ou bien avec les décisions divines, de sorte qu’ils en périssent. Aristote, accorde une attention toute particulière à la tragédie car il lui reconnaît une vertu particulière nommée catharsis, d’un mot qui signifie « purification ». La catharsis consiste à purifier ("exorciser") les passions collectives (mais aussi les fautes et les angoisses) en les représentant dans toute leur violence. La catharsis fait intervenir la représentation d’un acte réprimé (par la morale, voire par la Loi) ainsi que sa punition, et c’est cette représentation qui est censé dégoûter le spectateur des passions funestes. Certes, cette invocation des dieux et du destin dans les tragédies, ne fait pas du tragédien l’équivalent d’un prêtre, mais l’on voit bien que l’art touche ici au domaine du sacré, et son importance sociale n’en est que plus évidente. – Il n’est pas interdit d’accorder une fonction cathartique à toute forme d’art dans la mesure où l’art exprime souvent une certaine violence, dans la mesure où il veut impressionner et choquer. L’utilité de l’art, à travers cette fonction, serait manifeste. On peut considérer aussi que cette catharsis s'est déplacée aujourd'hui vers des pratiques plus populaires que l'art proprement dit, on pense notamment aux sports de masse (le foot, par ex.).

c) L’artisan et les règles de l’art

Si l’artisan, le “maître” comme on disait au moyen-âge, n’est pas un artiste au sens où l’on entend ce mot généralement, pendant des siècles l’art ne se dissocie pas beaucoup des pratiques artisanales. Les créateurs de vitraux au moyen-âge étaient des artisans qui n’étaient pas loin de mériter le titre d’artistes. Certes les techniques étaient précises et n’admettaient pas l’improvisation, les représentations sacrées de ces ouvrages n’avaient rien de « personnelles ». – Au moyen-âge s’instituent alors des confréries, des compagnonnages, qui n’excluent pas une certaine dimension morale et spirituelle dans leur approche globale du travail. Naissent ce qu’on appelle encore aujourd’hui les “Arts et Métiers”. — L’ouvrage artisanal n’est pas uniquement un objet « utile”, mais aussi et surtout un objet “bien fait”, stylé (donc en partie personnalisé) dont l'usage peut être utilitaire ou simplement “décoratif”. - Même si l’artisanat continue d’exister de nos jours, on observe dans l’histoire un détachement progressif de la création artistique personnelle et imaginative par rapport à un artisanat traditionnellement et parfaitement réglé. L'artisan est sans doute un créateur plus proche de la réalité sociale que l'artiste, au sens où par la finalité pratique de son travail, il fait corps avec la société active, s’inscrit dans les activités du tourisme, participe à l’entretien des patrimoines régionaux. Il en va tout autrement de l'artiste qui, justement, va chercher à contempler et à interpréter la réalité sociale plutôt que de s'y plier ou s'y adapter.

d) Le génie ou l’artiste « inspiré »

- L’ancienne conception du génieDans les légendes le génie est d’abord identité comme un être surnaturel tout puissant. “Être un génie” semble supposer d’abord que l’on détient un génie “avec soi”, comme ceux qui surgissent des lampes dans les "histoires d'Aladin" et qui réalisent tous nos vœux (trois seulement…). Selon ce schéma, c’est le génie, extérieur à l’artiste, qui inspire ce dernier. Lequel sera donc dit “inspiré”. Ce peut être aussi le chaman, possédé et donc inspiré par le “mana”. Dans la Grèce antique, on pensait que les grands artistes étaient inspirés par les dieux. On disait encore que les poètes et les musiciens étaient "visités", dans leur sommeil, par les "muses" qui leur soufflaient leur inspiration. Par suite, au Moyen-Age notamment, la muse qualifiait la Dame pour laquelle le poète composait des vers… Dans tous les cas de figure, la subjectivité de l'artiste est refoulée, comme "excusée".
- La théorie classique du génie (Kant) - Mais, dans un second sens, beaucoup plus tardif, le génie qualifie aussi l’artiste. Quelle sera la qualité ou la faculté principale du génie ? Le savoir-faire ? la technique ? le sérieux du travail ? Non : plutôt le talent naturel, l'intuition et la grâce, qui correspondent mieux à l’inspiration. Quoi qu’il en soit, le génie se définit comme ayant reçu un don, et c’est pour cela qu’il est “doué”, “inspiré”, “habité”, etc. — Emmanuel Kant, au 18è, fournit une définition très éclairante (mais assez discutable) du génie : "le génie est la disposition innée de l'esprit par laquelle la nature donne ses règles à l'art". Nous tenons ici un authentique concept philosophique du génie : ce n'est pas un être, mais une disposition naturelle. Kant pose en outre quatre conditions pour valider cette qualification de génie : 1) l'originalité, 2) l'exemplarité, 3) le caractère immanent et inconscient du talent, qui ne se transmet pas, 4) cela reste limité aux "beaux-arts", ou arts nobles. L'intérêt de cette conception est de résumer et de justifier un ensemble de convictions ancestrales pourtant bien contestables. La nature donne ses règles à l'art, cela veut dire que, à travers l'esprit de l'artiste, la nature dévoile en quelque sorte les lois (les secrets ?) de la création… L'artiste n'est au fond qu'un médium, c'est moins son génie personnel, sa personnalité, qui officie que la nature elle-même.
Quel peut bien être le rôle social d’un génie, forcément plus ou moins solitaire (le contraire du « mondain ») ? Sans doute celui d’un éclaireur (puisqu’il est censé être « éclairé »), ou bien d’un visionnaire (puisqu’il est censé « mieux voir » - cf. Bergson – que le commun des mortels)…
Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, 1790 - "Le génie est le talent (don naturel), qui donne les règles à l’art. Puisque le talent, comme faculté productive innée de l’artiste, appartient lui-même à la nature, on pourrait s’exprimer ainsi : le génie est la disposition innée de l’esprit (ingenium) par laquelle la nature donne les règles à l’art. (...) On voit par-là que le génie : 1° est un talent, qui consiste à produire ce dont on ne saurait donner aucune règle déterminée ; il ne s’agit pas d’une aptitude à ce qui peut être appris d’après une règle quelconque ; il s’ensuit que l’originalité doit être sa première propriété ; 2° que l’absurde aussi pouvant être original, ses produits doivent en même temps être des modèles, c’est-à-dire exemplaires et par conséquent, que sans avoir été eux-mêmes engendrés par l’imitation, ils doivent toutefois servir aux autres de mesure ou de règle du jugement ; 3° qu’il ne peut décrire lui-même ou exposer scientifiquement comment il réalise son produit, et qu’au contraire c’est en tant que nature qu’il donne la règle ; c’est pourquoi le créateur d’un produit qu’il doit à son génie, ne sait pas lui-même comment se trouvent en lui les idées qui s’y rapportent et il n’est en son pouvoir ni de concevoir à volonté ou suivant un plan de telles idées, ni de les communiquer aux autres dans des préceptes, qui les mettraient à même de réaliser des produits semblables. (C’est pourquoi aussi le mot génie est vraisemblablement dérivé de genius, l’esprit particulier donné à un homme à sa naissance pour le protéger et le diriger, et qui est la source de l’inspiration dont procèdent ces idées originales) ; 4° que la nature par le génie ne prescrit pas de règle à la science, mais à l’art ; et que cela n’est le cas que s’il s’agit des beaux-arts."
- Critique de cette conception classique du génie (Nietzsche) - La philosophie contemporaine a balayé, à juste titre, cette notion de don naturel, bien qu'elle ait conservé sporadiquement celle de génie. Comment justifier cette notion de "don", quand on sait que le talent, la personnalité, la culture sont des phénomènes acquis et non innés, et que les "dispositions" elles-mêmes font partie de la personnalité d'un sujet ? On veut bien voir en Mozart un compositeur génial, mais il suffit de jeter un œil sur sa biographie pour comprendre qu'il a bien été "aidé", sinon "programmé" (par son père en l'occurrence) pour devenir un génie. Veut-on dire que l'"âme" d'un artiste comme Mozart, sa flamme intérieure est seulement le résultat d'un conditionnement ? Certes, on répondra qu'elle est seulement le résultat d'un vécu, singulier par définition, donc bien hermétique… Ce qui fait merveille et que l'on ne comprend pas mérite peut-être, en effet, le nom de génie. Mais l'inspiration sans travail n'a jamais rien produit de grand.
Friedrich Nietzsche, Humain trop humain, 1878 - "Les artistes ont intérêt à ce qu'on croie aux intuitions soudaines, aux prétendues inspirations ; comme si l'idée de l'oeuvre d'art, du poème, la pensée fondamentale d'une philosophie, tombait du ciel comme un rayon de la grâce. En réalité, l'imagination du bon artiste ou penseur produit constamment du bon, du médiocre et du mauvais, mais son jugement, extrêmement aiguisé, exercé, rejette, choisit, combine ; ainsi, l'on se rend compte aujourd'hui d'après les carnets de Beethoven, qu'il a composé peu à peu ses plus magnifiques mélodies et les a en quelque sorte triées d'ébauches multiples. (…) Tous les grands hommes sont de grands travailleurs. Infatigables non seulement à inventer, mais encore à rejeter, passer au crible, modifier, arranger."

e) L’artiste « ordinaire » et l'expression de la singularité

- Eloge de la singularité - Comme on oppose désormais l’expression à l’inspiration (mouvement inverse), opposons le labeur à l’intuition, l'acquisition au don naturel, la singularité à l'exemplarité. — Le schéma n’est plus : quelque chose d’extérieur à transmettre, mais quelque chose d’intérieur (en soi) à exprimer — exprimer comme on exprime le jus d’une orange. C'est déjà beaucoup d'exprimer sa personnalité profonde, consciente et inconsciente, de saisir et de communiquer au plus grand nombre ce qui fait de nous un être unique et singulier. Cela suffit bien à définir le "génie", si l'on tient à ce terme mais en le prenant au sens le plus ordinaire, le plus démocratique, à quoi il faut ajouter le "talent" si l'on entend par là un certain savoir-faire dans la réalisation de l'œuvre. L'art moderne (c'est aussi vrai pour la littérature et la philosophie) se définit par la mise en avant de la subjectivité. On suppose que chacun a quelque chose à dire qui peut intéresser son prochain, à condition bien sûr de savoir comment le dire… L’idée étant, au fond, que n’importe qui pourrait devenir un artiste… « La poésie doit être faite par tous » disait le poète Isidore Ducasse, Comte de Lautréamont.

f) L’artiste « maudit » vs l’artiste adulé (la star)

Deux caricatures de l'artiste existent ou ont existé.
- Les siècles précédents ont vu apparaître la figure de l’artiste maudit (incompris, malheureux, marginal) puis celle du dandy, soit un individu (furieusement individualiste) n'étant aucunement artiste mais prétendant mener une "vie d'artiste", plus précisément ayant décidé de faire de sa vie une œuvre d'art…
- A son tour le 20è siècle a fait naître l'espèce relativement contestable de l'artiste-vedette, soit l'artiste qui ne doit son succès qu'aux médias et à la rentabilité de ses prestations… L’utilité sociale de ce dernier est nulle : il ne fait qu’attirer à lui une foule de « fans » qui le vénèrent comme une divinité, rien de bien émancipant par conséquent !

2) Les artistes peuvent-ils changer la société ?

a) L’artiste doit-il être « engagé » ? Fonction critique de l’art et des artistes

- De l’artiste « officiel » à l’artiste « marginal » - Si l'artiste-sorcier occupait sans doute une position centrale par rapport à la communauté (quelque chose comme le "père" ou le protecteur de la tribu, dans la lignée directe de l'animal-totem), l'artiste se définirait plutôt comme un marginal. Non pas tout à fait un exclu, mais un marginal ayant un "pied" dans la société, et un autre en dehors. C’est la condition pour que l’artiste, ni trop marginal ni trop intégré, puisse prétendre critiquer la société. A cet égard le statut envié mais toujours provisoire d’« artiste officiel » n’empêche pas la fonction critique de l’art de s’exercer. Témoin Molière, à la fois protégé par le roi, et critique de la société et des mœurs de son temps. Statut social ambigu et inconfortable donc, de l’artiste, dans la mesure où son rôle est de s’engager contre un certain de choses tout en nécessitant l’adhésion du public…
- La fonction critique de l’art : non pas le beau, mais le vrai - Que serait une société sans ses artistes ? Une dictature, une société incapable de réaliser son autocritique et donc de respirer, d'évoluer. Ce rôle critique ou même contestataire de l'artiste nous éclaire en retour sur la fonction de l'art. C’est le cas, par exemple, avec ce que l’on a appelé dans la seconde partie du 20è siècle les « protest songs » Comme bien d’autres, Bob Dylan est un chanteur « engagé », prompt à défendre les causes qui lui paraissent justes, la lutte contre le racisme, la défense des droits civiques, etc. Sa chanson Hurricane (1975) par exemple prend la défense du boxeur noir américain Rubin Carter, mis en prison suite à un procès inéquitable.
- Cela confirme bien que la vocation de l'art n'est pas d'enjoliver la réalité, mais bien de la transformer. La mission de l'artiste n'est certainement pas de distraire, mais au contraire de déranger, et surtout de dire la vérité. Si l'artiste a un rôle politique à tenir, c'est bien celui-là : toujours dire la vérité !

b) Modernité, « avant-gardes » et révolutions

Karl Marx disait que la philosophie devrait « transformer le monde » (et cesser de l’« interpréter » seulement) ; Arthur Rimbaud a dit que la poésie devait « changer la vie » (et pas seulement la représenter)… Alors l’artiste moderne et le philosophe se rejoignent-ils dans ce projet de changer réellement les choses ?
- Avant le « contemporain » il y a le « moderne ». La modernité est bien une des revendications les plus courantes (et pas uniquement "récente") de l'art. Ce qu'il faut entendre par là, c'est d'une part l'idée de mouvement ou de changement (par opposition à l'immobilisme antique) et l'idée d'originalité ou d'invention personnelle. La modernité apparaît comme un slogan parfaitement assumé par de nombreux artistes ou écrivains. “Il faut être absolument moderne”, disait encore Rimbaud. Il ne s'agit pas tant d'imposer de nouvelles manières de créer, de nouvelles formes, que d'engager au contraire à l'invention et au constant renouvellement des formes.
- A la "pointe" de la modernité, on trouve divers mouvements dits d'"avant-garde", divers agitateurs qui remettent régulièrement en cause le statut social de l'art, qualifié en général de "bourgeois". Une "avant-garde" est un mouvement général de refonte, de remise en question, de destructions et de propositions révolutionnaires qui n'ont pas seulement une dimension esthétique mais également politique. Exemples : le futurisme, le dadaïsme, le surréalisme… L’apparition des avant-gardes est historiquement déterminée, notamment par l’influence des guerres (14-18 par exemple, pour le « dadaïsme » et le « surréalisme ») et autres événements excessifs, violents, déstabilisants pour la société ou la culture.

c) Fusionner l’art et la vie ? « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. » (Robert Filliou)

- L’exemple de la « performance » et du « happening » - Dans la 2è moitié du XXè siècle une pratique nouvelle fait son apparition, il s’agit de la performance, soit une représentation artistique souvent hybride et débridée, impliquant différentes disciplines, et surtout présentant l'œuvre (picturale, théâtrale, ou autre) non comme un résultat mais comme une action, par définition unique en son genre… Une autre pratique, le happening, se présente comme une performance brouillant les frontières de la représentation et de la réalité, mais aussi les places respectivement assignées à l'artiste et au public ; il s'agit d'une œuvre en train de se faire (comme le mot l'indique), d'un événement unique souvent assez provoquant puisque le public est invité à participer. Pratiquer un art vivant, contaminer la réalité avec l'art, remplacer le "talent" spécialisé par le "génie" ordinaire de chacun, montrer grâce à l'art (en le détournant) que "la vie est plus importante que l'art" : telle était par exemple l'ambition d'un artiste inclassable comme Robert Filliou (cf. plus bas).
- L’exemple du ready-made. - L'art contemporain, en tant que contemporain (ce qui veut dire : présent, actuel, historique) a pris toute sa signification avec l'apparition du "ready-made" (cf. Marcel Duchamp, Andy Warhol,…), méthode qui semble être la négation même de toute "création", au sens habituel du terme, puisqu'elle consiste à (ré)utiliser des objets déjà-fabriqués (ce qui veut dire déjà signifiants culturellement), ou des langages déjà utilisés. Comme il s’agit d'objets déjà façonnés par la technique, leur réutilisation impose à son tour quelque moyen technique (la photo, le magnétophone, et maintenant le numérique). Toutes choses qui nous éloignent de l’art au sens traditionnel, encore un peu artisanal, du terme, impliquant un apprentissage et l’utilisation d’outils.
- Un exemple. Robert Filliou (1926-1987) est un artiste franco-américain, proche du mouvement « Fluxus ». Il fut un grand promoteur de l’«art vivant », lui qui a écrit « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. »  Adepte des performances, des happenings, d’installations étranges et surtout du ready-made généralisé, il était capable de faire de la poésie ou de l’art avec n’importe quoi, avec n’importe quel élément de la réalité ordinaire. « Avec lui, faire la vaisselle devient de l’art » disait de lui ses amis. Confondant en somme l’art et la réalité, il se déclare « génie sans talent » et préconise la « création permanente ». Sa religion ? L’Autrisme : « Quoi que tu penses pense autre chose, quoi que tu fasses, fais autre chose ».  Le « talent » une qualité superflue selon Filliou, qui n'a de valeur que conventionnelle. Quant au « génie », renversement de la conception traditionnelle, il ne désigne plus l'artiste inspiré, doué, l'esprit à travers lequel "la nature donne ses règles à l'art" (Kant), mais l'homme ordinaire dans sa naïveté, son innocence, sa créativité enfin libérée. Extrême démocratisation de l'art. Mais aussi Filliou préconise un art collectif, notamment au moyen des performances : le public est invité à participer, de sorte que la distinction artiste/public est abolie, en même temps que la distinction création/action, qui semblait inébranlable depuis Aristote (poïesis/praxis). – Illustration ci-dessus, Robert Filliou : « La bouteille de vin rêvant d’être une bouteille de lait »

d) L’art contemporain, un art qui dérange ?


L’art contemporain dérange et choque, il est fréquemment au centre de vives polémiques qui remettent en cause l’appellation même d’« œuvres d’art » pour qualifier certains créations qui sont considérées comme horribles, ou bien comme « décalées » dans leur style ou leur symbolique, par rapport à l’environnement où elles se trouvent exposées. Cela concerne particulièrement les œuvres monumentales, volumineuses et souvent très onéreuses, que les autorités commandent pour orner les espaces publics. Par exemple l’art contemporain peut être tenté d’utiliser le « kitsch », soit le mauvais goût assumé, comme arme de destruction des préjugés. Lorsque cet art se prétend à l’occasion commémoratif, touchant à des événements douloureux, cela ne « passe pas » pour un certain nombre d’observateurs… En France la dernière polémique en date concerne le « Bouquet de tulipes » géantes de l’artiste Jeff Koons, cadeaux des Etats-Unis à la ville de Paris après les attentats de 2015-2016. Suivre les liens suivant pour comprendre l’affaire : https://www.20minutes.fr/arts-stars/culture/2620507-20191004-apres-trois-ans-polemiques-jeff-koons-devoile-statue-hommage-victimes-attentats - https://www.kazoart.com/blog/retour-sur-la-polemique-jeff-koons/

3) – Et conclusion : L’art et la technique, quelles interactions sociales, pour quelle évolution ?

a) L’art et « le monde de la technique »  

De plus en plus, dans presque tous les domaines, les artistes utilisent les moyens techniques les plus sophistiqués et les plus performants. Certes, dans le principe, l'art vise d'abord la créativité et le plaisir personnel, tandis que la technique vise surtout l'efficacité et la production de biens collectifs. Mais on peut montrer que les deux finalités se rejoignent inexorablement. Pourquoi joindre la création artistique et les technologies de pointe ? D'une part pour innover sur le plan de la créativité ; d'autre part pour diffuser plus largement, plus démocratiquement les œuvres dans la société. Prenons l'exemple d'un instrument comme la guitare. Le passage à la guitare électrique a bien apporté de nouveaux sons (à défaut de nouvelles notes) et de nouveaux jeux, totalement inédits. Il se trouvera toujours des grincheux pour prétendre que la guitare électrique n'offre jamais qu'un son plus bruyant et plus grossier par rapport à l'instrument acoustique. A cela il faut répondre sur le fond, sur la nature même de la jouissance esthétique ; rappeler en l'occurrence que la musique s'écoute avec le corps, et non seulement avec l'oreille (les africains le savent depuis toujours et c'est aussi toute la dimension historique du rock et des musiques électroniques pop). Rappeler éventuellement que la créativité n'est pas synonyme de virtuosité (critère souvent surestimé par le classicisme car lié au travail et au "mérite"), que la musique ne se réduit pas à des notes (idéalités) mais comporte des sons (matérialités). La musique est bien la science des sons, et non la science des notes. Non seulement on écoute la musique avec le corps tout entier, mais on l'écoute nécessairement en fonction du corps social historique auquel on appartient ; il n'est pas surprenant que la musique contemporaine soit électronique, puisque l'électronique constitue notre environnement social quotidien, jusque dans ses aspects sonores. Cela n'enlève rien, évidemment, à la vocation critique et même subversive de l'art ; il n'est pas question de reproduire les habitus sonores véhiculés par les médias, mais de les utiliser pour les détourner, voire pour ne plus les subir passivement.

b) L’art et la technique fusionnent-ils dans le jeu et l’éducation ?

Allons encore plus loin, car nous n'avons encore rien dit sur une "finalité commune" de l'art et de la technique, ou le beau et l'utile, en quelque sorte, se rejoindraient pour le bien commun. Considérons un domaine où l'art et la technique fusionnent d'une certaine façon, à savoir le jeu. La synthèse de l'artistique et du technique dans le ludique est-elle conceptuellement possible ? La plupart du temps, on dénie au jeu toute dimension artistique parce que ce serait confondre deux ordres formellement distingués par Aristote : l'action d'une part, dont participe le jeu (à titre plus moins fictif, ou plutôt mimétique), et la création d'autre part. Nulle création et nulle originalité dans le jeu. Mais là encore, ce serait ignorer le poids des modifications opérées par la technique. D’abord certains jeux vidéo possèdent des qualités esthétiques indéniables : décors, design, etc. Mais surtout, une action virtuelle est par définition même une création, et il en va de même des personnages : des réalités que l’on choisit de faire exister parmi de nombreuses possibilités offertes par le programme. Dans une certaine limite (tout dépend du type de jeu bien sûr et de sa complexité) le joueur créé son propre scénario. Donc d’une certaine façon les beaux-arts s’introduisent dans le jeu vidéo, voire dans l'internet, par la guise des technologies numériques, en brouillant la frontière entre action et création. Et si la synthèse ludique du technique et de l'artistique se doublait d'une vertu pédagogique, voire éducative ? Et si l’art, devenu jeu créatif par la guise des technologies numériques, devenait le meilleur moyen d’apprendre ?