lundi 21 décembre 2020

Qu’est-ce qu’une vérité scientifique ? (cours)

Transition - Nous avons dans un premier temps évoqué la quête d’une Vérité absolue ou Vérité métaphysique (celle qui nous renseignerait sur le Réel par opposition à l’illusion), comme la vérité des Idées selon Platon.

Nous avons ensuite évoqué la vérité purement rationnelle et purement logique, celle qui se tient dans la cohérence même du langage et qui culmine dans les raisonnements formels et les démonstrations logiques.
Mais une démonstration visant à établir des vérités réelles (et pas seulement formelles, comme les mathématiques) doit faire l’objet d’une démarche scientifique complète. La science, contrairement à la métaphysique et aux mathématiques pures, cherche à étudier et à connaître le monde… physique, vivant, voire social, concret dans tous les cas.
Or la science obéit à des principes et à des protocoles de vérification stricts, permettant la production de preuves, véritable critère de la vérité en science. Il faut donc souligner l’importance de la méthode expérimentale - où s’articulent Théorie et Expérience - contre la croyance en une toute puissance de la raison « pure ».
Méthode qui trouve ses limites cependant aux abords des sciences dites « humaines », dont on se demandera si elles sont de « vraies » sciences justement, en développant particulièrement l’exemple de l’Histoire.


- Petite histoire du mot « science » - Or il est intéressant de brosser l’histoire du mot « science » dans la mesure où précisément, aux origines grecques de ce concept, il se confond avec celui d’« histoire » ! Il y a bien un terme en grec qui signifie plus précisément la Science au sens de savoir constitué, c’est Épistémè. Mais la science comme nous la comprenons aujourd’hui est moins le savoir proprement dit que la recherche du savoir. D’où l’intérêt du mot “histoire” (historia en grec) qui signifie originellement étude, enquête ou recherche et, dans un second temps seulement, la connaissance qui en résulte. Chez Platon, l’on trouve déjà une opposition entre deux formes de connaissance : l’une relative aux données sensibles, c’est-à-dire aux faits, dont on cherche à connaître les causes dites “prochaines” (les plus proches) : Historia ; l’autre relative aux Idées ou essences qui constituent les causes dites “premières”, c’est-à-dire les causes principales des choses : Théôria. Il est évident que pour Platon la vraie connaissance est celle des Idées (la philosophie théorique), et non pas celle des données sensibles (l’histoire). Mais à ce premier stade le concept de science, très général, contient encore cette dualité. — Cette opposition se retrouvera aux 17è et 18è siècles entre d’une part la connaissance de fait qui dérive de la perception et que la mémoire conserve, et d’autre part la connaissance qui procède par raisonnement. Généralement on appelle la première histoire, et la seconde philosophie. A son tour, l’histoire se divise en histoire naturelle (« histoire des animaux » par ex. = étude ou science des animaux) et en histoire humaine. Donc, ce qu’on appelle “histoire”, à l’âge classique, n’est autre que ce que nous appelons aujourd’hui la “science”. Cette proximité avec le concept d’histoire montre à quel point la science a pour vocation de se pencher sur les faits, pour en rechercher les causes et pour les expliquer.


PLAN

I – Les règles de la méthode scientifique selon Descartes
II – Théorie et expérience. La méthode expérimentale selon Claude Bernard
III – La vérité scientifique ou « cherchez l’erreur ! » 
IV – Les « sciences humaines » sont-elles de vraies sciences ? L’exemple de l’Histoire


I – Les règles de la méthode scientifique selon Descartes


a) Les quatre règles du Discours de la méthode (1637) de Descartes

René Descartes était à la fois mathématicien, physicien, philosophe… Dans son Discours de la méthode il indique 4 règles propres à fixer un véritable état d’esprit scientifique :
- Première règle : « Ne recevoir aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle ». C'est la règle d'évidence. N'admettre pour vrai que l'évident, le certain et non le probable. Une idée est évidente pour Descartes lorsqu’elle est à la fois « claire » (contraire d’obscur, « présente et manifeste à un esprit attentif » dit-il) et « distincte » (contraire de confus, « précise et différente de toutes les autres »). Partant, une telle idée sera mémorisable, exprimable, communicable… Et surtout elle pourra servir de départ – ou bien de relai – à une déduction, elle fécondera d’autres idées vraies.
- Deuxième règle : « Diviser chacune des difficultés que j'examinerais, en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour les mieux résoudre ». C'est la règle de la division du complexe en éléments simples (analyse). Il faut examiner les objets de la connaissance, voir ce qui est simple et composé, analyser ce qui est composé et l'expliquer par ses constituants simples. 
- Troisième règle : « Conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître pour monter peu à peu, comme par degrés, jusqu'à la connaissance des plus composés ». C'est la règle de l'ordre, l'ordre des raisons et non des matières : on ne commence pas nécessairement par le plus important ou le plus fondamental, il faut partir de l'évident et déduire. C’est une précision importante apportée à la règle et la suite inverse de la règle 2 : aller cette fois du simple au complexe.
- Quatrième règle : « Faire partout des dénombrements si entiers, et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre ». C'est la règle du dénombrement. Faire une revue entière, générale des objets ce qui fait intervenir la prudence, la circonspection. Cette dernière règle semblera essentielle pour tout esprit scientifique, elle compte en elle l’idée de vérification.

Ces règles lui furent inspirées par l’esprit et la méthode des mathématiques, qui deviennent donc un modèle de rigueur pour toute science (et aussi un outil de formalisation pour de nombreuses sciences, de sorte que l’on peut difficilement apprendre la physique ou l’économie, aujourd’hui, sans notions de mathématique) : « il me parut enfin clair de rapporter à la Mathématique tout ce en quoi seulement on examine l’ordre et la mesure (…). Il en résulte qu’il doit y avoir une science générale qui explique tout ce qu’on peut chercher concernant l’ordre et la mesure (…) : cette science se désigne (…) par le nom (…) de Mathématique universelle. »

b) Procéder par ordre…

- Telle était la consigne de Descartes dont le nom désigne une doctrine souvent incomprise, notamment par ceux qui brandissent les vertus libératoires de la fantaisie et de l’imagination face à une supposée « sécheresse » de la raison. Ce qui importe pour un philosophe comme Descartes, ce n’est pas l’ordre en lui-même, mais bien de procéder par ordre, ce qui définit la rigueur. 
- Or qu’il s’agisse du calcul mathématique ou de la réflexion philosophique, la rigueur impose de commencer par le commencement, puis d’avancer par déductions et enchaînements, en évitant surtout la précipitation. En effet une suite de raisons ne vaut que si elle est ordonnée précisément à un commencement, lequel définit une « première » priorité puis d’autres en cascade, du seul fait de la déduction. Le point de départ, pour Descartes, n’est jamais un principe abstrait hétéronome mais au contraire une évidence de la pensée vécue, ce que l’on peut appeler un fondement. Tel est le cas du fameux « cogito », première de toutes les vérités du fait de son évidence indubitable, à partir de laquelle sont déduites toutes les vérités secondaires : l’existence de Dieu et du monde, la nature spirituelle de l’âme, etc. 
Dans son ouvrage Les principes de la philosophie, Descartes énumère justement une suite de principes mais également une liste de sciences utiles et légitimes. L’« arbre du savoir » qui en est l'illustration ne ressemble pas aux anciens systèmes, ces nomenclatures rigides colportées depuis l’antiquité, figées dans une pseudo cohérence. Les anciennes métaphysiques, pour schématiser, se contentaient de partir d’un « haut » pour aller vers un « bas », à la manière religieuse, et consistaient en une somme immuable de principes non démontrés. Ancienne définition de la hiérarchie. A l’inverses les branches de l’arbre de Descartes, non seulement tirent leur sève des racines de la métaphysique (le cogito) et de cette science-tronc qu’est selon lui la physique, mais elles sont tournées vers des finalités éminemment pratiques (les 3 branches) : favoriser le bonheur individuel et collectif grâce aux progrès de la médecine et des techniques, ainsi que la constitution d'une morale à dimension d’homme.
Descartes a fixé la forme de l’esprit scientifique, mais il n’était pas très porté lui-même sur l’expérimentation. Le XIXè s. nous a livré des expositions plus précises de la méthode scientifique en faisant droit d’abord à l’expérimentation, comme L’introduction à l’étude de la médecine expérimentale (1865), de Claude Bernard.


II – Théorie et expérience. La méthode expérimentale selon Claude Bernard


a) Théorie + expérience = connaissance (rationalisme, empirisme, criticisme).

Théorie et Expérience sont les deux aspects d’une connaissance objective et scientifique. Cette opposition reprend, à l’intérieur de l’investigation scientifique, l’opposition générale de la Raison et du Réel. L’objet « réel » de la science est le monde physique ou vivant, parfois humain. La théorie est un ensemble cohérent de thèses et lois explicatives, applicables à un domaine donné du Réel. L’expérience est au premier sens la mise en relation du sujet avec le Réel par l’intermédiaire des sens (intuition sensible, perception) ; elle peut désigner d’une façon très générale le « vécu » d’une personne ; mais c’est surtout dans le cadre de l’expérimentation scientifique, l’expérience est une façon de tester et de vérifier la théorie.

Avant que la corrélation théorie expérience ne soit clairement établie, deux grandes doctrines philosophiques se sont affrontées sur la question de savoir si la connaissance du réel relevait plutôt de la théorie ou plutôt de l’expérience. Ces deux doctrines sont le rationalisme et l’empirisme. 1) Le rationalisme fait procéder la connaissance de principes a priori. Si l’on tient à l’expérience, selon Spinoza, "on ne percevra jamais autre chose que des accidents dans les choses de la nature, et de ces derniers nous n'avons d'idée claire que si les essences nous sont d'abord connues." 2) A l’inverse, l’empiriste Hume déclare : "toutes les lois de la nature sans exception se connaissent seulement par l'expérience." 3) Une fois de plus la solution est apportée par le criticisme de Kant : celui-ci montre bien que la connaissance ne saurait dériver entièrement de l'expérience : ses énoncés, en tant qu'ils ont universels, ne sauraient reposer sur elle. La connaissance procède donc d’un composé d’expérience et de concepts a priori de l’entendement : « Si toute notre connaissance débute AVEC l'expérience, cela ne prouve pas qu'elle dérive toute DE l'expérience, car il se pourrait bien que même notre connaissance par expérience fût un composé de ce que nous recevons des impressions sensibles et de ce que notre propre pouvoir de connaître (simplement excité par des impressions sensibles) produit de lui-même... » De ce fait, théorie et expérience sont requises toutes deux pour définir une connaissance objective. 

Dans le texte suivant Friedrich Hegel fait une série de distinctions fondamentales dégageant le processus de la connaissance : d’abord la perception toujours singulière qui est l’origine de la connaissance, puis l’expérience qui la généralise (non pas ici au sens d’expérimentation, mais comme perception répétée et vérifiée), ensuite la conception qui en donne la cause ou la raison et enfin la conscience qui reste le « fondement » et la condition ultime pour que l’on puisse parler de connaissance.

« La source première de notre connaissance est l'expérience. Pour qu'il y ait expérience, il faut, absolument parlant, que nous ayons perçu une chose elle-même. Mais on doit, en outre, distinguer perception et expérience. D'entrée de jeu la perception ne contient qu'un unique objet qui est maintenant, de façon fortuite, ainsi constituée, mais qui, une autre fois, peut être autrement constituée. Or, si je répète la perception et que, dans cette perception répétée, je remarque et retienne fermement ce qui reste égal à soi-même en toutes ces perceptions, c'est là une expérience. L'expérience contient avant tout des lois, c'est-à-dire une liaison entre deux phénomènes tels que, si l'un est présent, l'autre aussi suit toujours. Mais l'expérience ne contient que l'universalité d'un tel phénomène, non la nécessité de la corrélation. L'expérience enseigne seulement qu'une chose est ainsi, c'est-à-dire comme elle se trouve, ou donnée, mais non encore les fondements ou le pourquoi.
(...) Si l'on veut connaître ce qu'est véritablement une rose, un œillet, un chêne etc., c'est-à-dire en saisir le concept, il faut tout d'abord saisir le concept supérieur sur lequel se fondent ces êtres, ici par conséquent le concept de plante ; et, pour saisir le concept de plante, il faut derechef saisir le concept plus élevé d'où dépend le concept de plante, c'est-à-dire le concept de corps organisé. - Pour avoir la représentation de corps, de surfaces, de lignes et de points, il est nécessaire d'abord qu'on ait la représentation de l'espace, car l'espace est l'universel tandis que les corps, les surfaces, etc., ne sont que des déterminations particulières dans l'espace. De même l'avenir, le passé et le présent présupposent le temps comme leur fondement universel, et la même règle vaut aussi pour le droit, pour le devoir et pour la religion, déterminations particulières de la conscience qui en est le fondement universel. » (Hegel, Propédeutique philosophique)

b) L’introduction à l’étude de la médecine expérimentale (1865), de Claude Bernard.

Selon les termes de Claude Bernard : « La méthode expérimentale considérée en elle-même, n’est rien d’autre qu’un raisonnement à l’aide duquel nous soumettons méthodiquement nos idées à l’expérience des faits. » Le raisonnement expérimental se décompose en trois étapes :
1) D'abord il y a l’observation des faits relatifs au domaine étudié par le savant. Ces faits doivent paraître énigmatiques et demander une explication inédite, autrement dit l’observation inclut la perception d’un problème. C’est pourquoi la méthode n’est nullement inductive, l’observation par elle-même n’apprend rien mais interroge au regard d’une théorie ancienne qui doit être connue.
2) Ensuite est élaborée une hypothèse valant comme "explication anticipée", à la fois suggérée par les faits et inventée par le savant, hypothèse qui conduit à un remodelage de la théorie. La démarche est donc hypothético-déductive : on formule une hypothèse comme solution anticipée d’un problème.
3) Enfin a lieu l'expérimentation proprement dite, c’est-à-dire l'élaboration d'un montage savant (= nécessitant de connaître les théories afférentes au problème), qui permettra d'éprouver la validité de l'hypothèse. Mais comme dispositif technique, l’expérimentation n’est qu’une application de la théorie globale servant de référence et d’une certaine façon elle en fait partie : son pouvoir de sanction par rapport à la théorie est donc limité ! Enfin elle donne lieu à une seconde observation qui s’avère concluante ou non.

Les lois et les faits. - On en arrive à cette affirmation de Gaston Bachelard (20è) : « Rien n'est donné, tout est construit », phrase qui rejoint le dicton : « les faits sont faits ». La science cherche à expliquer les phénomènes, ce qui apparaît à chacun, et une fois expliqués par la théorie, ceux-là deviennent des faits établis, reconnaissables, en tant que vérifiés par l'expérience. Pour cela il aura fallu entre-temps établir une loi des phénomènes observés. Une loi est un rapport constant entre des phénomènes qui justement les explique, en ce sens qu'il est possible, dans une certaine mesure, de les prédire, ou même de les provoquer. Le rapport entre les lois et les faits semble analogue à celui de la théorie et de l'expérience.
Illustration : la découverte de Neptune https://www.youtube.com/watch?v=okOu2HpPFi8


III – La vérité scientifique ou « cherchez l’erreur ! »


a) Une vérité relative et « technique »

Rappelons les 3 critères de la vérité scientifique :
1) la validité logique (cohérence) des raisonnements et des théories ; 2) la vérifiabilité, ou nécessité d’apporter la preuve matérielle d’un fait ou d’une loi à partir de l’expérimentation ; 3) le consensus, ou l’accord entre les chercheurs.
Ne revenons pas sur le premier critère.
Le troisième critère, souvent méconnu, souligne que la vérité scientifique est collective, provisoire, évolutive.
Le deuxième critère renvoie au fait que bien des hypothèses scientifiques aujourd’hui attendent encore d’être vérifiées. Autrement dit les connaissances scientifiques par définition sont incomplètes et relatives, relatives notamment aux moyens techniques d’observation de recherche et d’expérimentation, qui eux-mêmes attendent les progrès de la science proprement dite pour être développés ! 
Ces caractères « relatif » et « technique » (ou utilitaire) de la vérité scientifique sont liés. La recherche scientifique n’est jamais désintéressée et la vérité qu’elle vise n’est jamais purement théorique : elle vise des applications pratiques (comme soigner des maladies), et d’autre part elle nécessite des moyens techniques qui sont toujours utilitaires par définition. C’est ce que souligne ce texte de Bertrand Russell (20è) qui oppose vérité absolue (religieuse, dogmatique) et vérité relative (scientifique).

« Un credo religieux diffère d'une théorie scientifique en ce qu'il prétend exprimer la vérité éternelle et absolument certaine, tandis que la science garde un caractère provisoire : elle s'attend à ce que des modifications de ses théories actuelles deviennent tôt ou tard nécessaires, et se rend compte que sa méthode est logiquement incapable d'arriver à une démonstration complète et définitive. Mais, dans une science évoluée, les changements nécessaires ne servent généralement qu'à obtenir une exactitude légèrement plus grande ; les vieilles théories restent utilisables quand il s'agit d'approximations grossières, mais ne suffisent plus quand une observation plus minutieuse devient possible. En outre, les inventions techniques issues des vieilles théories continuent à témoigner que celles-ci possédaient un certain degré de vérité pratique, si l'on peut dire. La science nous incite donc à abandonner la recherche de la vérité absolue, et à y substituer ce qu'on peut appeler la vérité "technique", qui est le propre de toute théorie permettant de faire des inventions ou de prévoir l'avenir. La vérité "technique" est une affaire de degré : une théorie est d'autant plus vraie qu'elle donne naissance à un plus grand nombre d'inventions utiles et de prévisions exactes. La "connaissance" cesse d'être un miroir mental de l'univers, pour devenir un simple instrument à manipuler la matière. » (Bertrand Russell, Science et religion)

b) Cherchez l’erreur !

- Le droit à l’erreur. - Le chercheur n’est pas ou n’est plus le « savant » isolé et génial accumulant les connaissances, un encyclopédiste, mais plutôt quelqu’un d’attiré par ce qu’il ne connait pas.
D’où la positivité de l’erreur dans les sciences et dans la recherche. 
D’abord, il est courant de dire : ne se trompe que celui qui cherche, celui qui prend des risques. Du point de vue du simple raisonnement, l’erreur paraitra le signe d’une faiblesse. C’est un mauvais jugement, un jugement anticipé sur la base d’informations précaires et insuffisantes : il faudrait y faire attention. De ce point de vue la frontière entre l’erreur et la faute reste mince. Les cartésiens « dogmatiques » - de même que les éducateurs à l’ancienne ! - ont tendance à voir les choses ainsi.
Mais du point de vue de la recherche scientifique, le droit à l’erreur fait partie intégrante de la méthode expérimentale. Il est une revendication traditionnelle de l’empirisme qui associe erreur, essais, expériences…
Comme déjà dit, le scientifique aujourd’hui n’est plus le « savant » traditionnel au cerveau rempli de connaissances, faisant de lui un sage ; il est un « chercheur » avide de découvertes apprenant de ses erreurs et qui se définit plutôt par ce qu’il ne sait pas…

- Chercher l’erreur mais chasser l’illusion ! (et les obstacles épistémologiques) – Pourquoi nous trompons-nous ? Et surtout, si l’erreur reste en soi positive, qu’est-ce qui empêche d’accéder aux connaissances et donc de découvrir des vérités ? D’après Descartes, seul notre jugement peut être considéré comme vrai ou au contraire comme erroné ; seuls les sens (et à leur suite l’imagination) en revanche nous illusionnent car contrairement à la raison ils manquent par nature d’objectivité, ils sont du domaine de l’expérience immédiate et donc de la subjectivité (corporelle, puis affective), voire de l’intérêt. Henri Bergson ne disait-il pas : « Notre esprit a une irrésistible tendance à considérer comme plus claire l’idée qui lui sert le plus souvent. » ?
L’épistémologue français Gaston Bachelard a souligné le caractère profondément subjectif de ce qu’il appelle pour sa part des « obstacles épistémologiques ». Ce sont des dispositions de l’esprit très répandues, en ce sens très générales, qui prennent l’apparence de préjugés, d’illusions ou de croyances et qui fonctionnent comme autant de résistances psychologiques freinant l’accès à la connaissance scientifique. Car toute découverte scientifique, selon Bachelard, est le résultat d’une lutte gagnée contre de tels obstacles épistémologiques. L’esprit, même d’un scientifique, n’est jamais vierge ou innocent, il est vieux de théories confuses ou simplistes venues du fond des âges de la raison, contre lesquelles il doit constamment batailler. Et si l’esprit d’un élève ne comprend pas tel ou tel théorème, ce n’est pas faute d’intelligence ni seulement faute d’attention, mais parce qu’il répugne à comprendre certaines vérités : « J’ai été souvent frappé du fait que les professeurs de sciences, plus encore que les autres si c’est possible, ne comprennent pas qu’on ne comprenne pas. » écrit Bachelard. Parmi les obstacles les plus récurrents, on peut citer le substantialisme (la notion de substance n’explique rien), l’animisme ou la notion d’énergie appliquée au vivant, l’obstacle verbal (un mot suffisamment général peut sembler tout embrasser)… 

- Vérifiabilité et falsifiabilité. – On pourrait s’imaginer que la science cherche le vrai, par définition, mais en réalité elle cherche l’erreur pour mieux éradiquer l’illusion. Bien sûr la méthode expérimentale revient à produire des preuves qui indiquent des vérités, soit la correspondance entre une hypothèse (ou une théorie) et le réel. Mais la preuve n’est jamais établie définitivement, car la preuve n’est jamais indépendante de la théorie qui l’a… imaginée avant de la réaliser. La preuve n’est pas le réel qu’il s’agit d’expliquer : elle n’est qu’un dispositif (technique, emprunté à la théorie), puis une observation mesurée (« cela semble fonctionner »), puis un jugement final (« cette expérience est concluante »). Mais provisoire.
L’épistémologue allemand Karl Popper (20è) énonce un principe falsifiabilité, qui reprend la notion d’« expérience cruciale » développée par le britannique Francis Bacon (Novum organum, 1620). Le caractère scientifique d’une théorie ne réside pas dans son infaillibilité, mais au contraire dans sa capacité à envisager ses limites, ses failles. Sa capacité à mettre en place des tests, à provoquer des expériences au-delà de laquelle la théorie ne tient plus. Donc il faut compléter le principe de vérifiabilité (fondement de la méthode expérimentale : une théorie est vraie si elle est vérifiée par plusieurs expériences) par le critère de falsifiabilité (une théorie est vraie tant qu’elle n’est pas infirmée par au moins une expérience). Ces deux principes – mais surtout le second - forment une véritable éthique de la science (« cherchez l’erreur ! »), une science toujours disposée à l’auto-critique, n’établissant des vérités que dûment contrôlées, provisoires, jamais absolues.

- Science et complotisme. - Donc les théories scientifiques peuvent toujours être critiquées… mais pas n’importe comment…. ni par n’importe qui ! Une thèse scientifique ne peut être critiquée que par une autre proposition scientifique – non par des croyances, des préjugés, une tendance au doute irraisonnée (complotisme) –, établie selon les mêmes règles éthiques de la recherche, et par des personnes elles-mêmes scientifiquement informées...
Le complotisme ne se résume pas à la simple naïveté ou à la seule inculture scientifique. Celui qui pense et qui soutient que la terre est plate, malgré la science qui dit et prouve le contraire, n’est pas seulement la victime de ses sens. Certes nous voyons la terre plate de nos propres yeux et nous pourrions nous en tenir à cette impression première. Mais l’adepte du « platisme » n’est pas naïf à ce point ; il n’est pas victime d’une illusion des sens mais d’une illusion de sa raison qui fait de lui un fou. Sa raison s’est faite résolument et systématiquement incrédule, méfiante, accusatrice et revendicatrice contre le « Système » que forme à ses yeux l’union fatale de l’Etat (ou du Capital) et de la Science, système n’ayant d’autre but que de nous tromper et de profiter de nous… La nature de son illusion est donc politique. Obstacle d’un type nouveau (semble-t-il) que nous pouvons donc ajouter à ceux qu’avait déjà répertorié Gaston Bachelard.


IV – Les « sciences humaines » sont-elles de vraies sciences ? L’exemple de l’Histoire


Position du problème

Les sciences dites « humaines » (parce qu’elles prennent l’humain comme objet) sont toujours suspectées de n’être pas de « vraies » sciences. L’argument principal étant que ces sciences ne sauraient être suffisamment objectives dans la mesure où elles observent des subjectivités ; partant elles ne pourraient pas expliquer mais seulement interpréter, parvenant au mieux à une certaine compréhension de l’humain.
L’histoire est un cas intéressant et paradoxal car 1) rien n’est plus attaché à la vérité (des faits) que l’historien, lequel pourrait être comparé à une sorte de détective, alors même son objet fait défaut, par nature, puisqu’il s’agit du passé. Un passé toujours singulier dont on ne saurait extrapoler des « lois » et encore moins des prédictions pour l’avenir. Enfin l’objectivité de l’historien est souvent mise en question tant il est vrai qu’une part de subjectivité (une bonne et une mauvaise comme nous le verrons) est requise dans l’exercice de cette discipline…


1) La scientificité des sciences humaines en question

1) Expliquer et comprendre

Le terme de « sciences humaines » pour désigner la psychologie, l’histoire, la sociologie etc. est d'un usage assez récent. Autrefois, au XIXème siècle, on employait plutôt le terme de « sciences morales ». Le terme « morales » mettait l’accent sur le caractère distinct de l’esprit humain par rapport à l’ordre de la nature. Le terme de « sciences de l’esprit » a aussi été employé en référence à l’œuvre de Hegel. Mais désigner une science par la moralité de son objet semble assez étrange, pas du tout scientifique. La science porte essentiellement sur des jugements de fait et non des jugements de valeur. Les considérations morales, en pratique, ne devraient pas avoir leur place dans une démarche d’investigation objective. 
La formule « science humaine » est donc plus épurée. Mais elle a aussi un aspect inquiétant. Elle sous-entend que l’homme est un objet comme les autres, qu'il doit lui aussi pouvoir être connu scientifiquement, comme on connaît les phénomènes naturels. Car l'homme est à la fois celui qui étudie et celui qui est étudié. Faut-il écarter la subjectivité (comme le faisaient les matérialistes du 18è), la réduire au minimum, au risque de retirer tout ce qu'il y a d'humain dans les phénomènes humains ? Ou bien l'affronter comme une dimension essentielle de l'homme ? Si on l'affronte, doit-on l'affronter avec des méthodes radicalement différentes de celles des sciences de la nature ? 
Telle est la solution proposée à la fin du 19è siècle par un certain nombre de sociologues philosophes : entre expliquer, qui conviendrait aux sciences de la nature, et comprendre, qui serait adapté aux sciences humaines, il y aurait un abîme infranchissable. "Nous expliquons la nature, nous comprenons la vie psychique" écrit Diltey (1883). C’est en fait l’idée même de déterminisme qui s’applique mal à l’ordre humain. Ce n’est pas la causalité qui rend compte de l’humain, c’est l’intentionnalité. Les prédictions dans les sciences humaines sont très rares et aléatoires en raison de la grande complexité des phénomènes humains. Tout ce que l’on peut obtenir, ce sont des probabilités d’événement, ou une sorte de probabilité de comportement. 
Cependant, l'opposition entre explication et compréhension s'avère elle-même problématique. Ne faudrait-il pas expliquer, justement, pourquoi les hommes généralement ne se comprennent pas ?! C'est bien pourquoi une science de l'homme s'avère nécessaire, non pour nier la subjectivité, mais pour en rendre compte. Comme l'écrit l'historien Paul Veyne : "les valeurs ne se trouvent pas dans ce que les gens disent, mais dans ce qu'ils font... Les mentalités ne sont pas mentales." Autrement dit : la subjectivité humaine n'est pas une terre inviolable, un intérieur inaccessible. Les intentions se transforment en actes que l'on peut toujours analyser, ou en signes que l'on peut toujours interpréter. Et puis les intentions forment elles-mêmes une sorte de réseau – on parle alors de structures.

2) L'apport du structuralisme

Comme l’homme n’est pas un pur esprit, il faut bien qu’il s’insère dans des structures existantes qui sont des structures humaines, qui existent de fait avant lui. Le structuralisme est la doctrine (milieu du 20è s.) qui soutient que l’individualité humaine est préformée par des structures. La structure est, par-delà les comportements observables de l’homme, un ordre caché sous-jacent qui fournit la clé de leur compréhension. Appliquée aux sciences humaines, l'idée de structure revient à considérer l’homme comme le produit de séries de déterminations, qui sont celles de la parenté, des règles sociales, du langage, de l’inconscient, des systèmes économiques etc. Lévi-Strauss, en anthropologie, a montré que les mœurs, les coutumes, et surtout l'organisation familiale n'étaient pas arbitraires, donc barbares, mais qu'ils formaient une structure cohérente et rationnelle. Autre exemple, les résultats théoriques de la psychanalyse peuvent être interprétés à travers la notion de structure. Lacan a énoncé : "l'Inconscient est structuré comme un langage". Interpréter revient à retrouver la structure invisible. Finalement, dans le cadre du structuralisme, on peut établir une équivalence entre interpréter et analyser, car d'une certaine façon ce sont toujours des signes qui se donnent à interpréter, non pas séparément, mais structurellement.

3) La scientificité relative et problématique des sciences humaines

Cela dit, on peut montrer que l'objectivité reconnue des sciences humaines, structuralisme ou non, reste très relative. Qu’implique l’idée d’objectivité du savoir scientifique ? 1) qu’une science possède un objet défini, un ordre de faits que l’on puisse être en mesure d’étudier. 2) que l’on puisse faire abstraction de toute partialité, au sens d’opinions subjectives, de préférences idéologiques qui pourraient fausser le travail de la raison 3) que le savoir développe une connaissance générale et ne se cantonne pas à une énumération de cas particuliers. 4) Enfin, il y a objectivité si une discipline dispose de méthodes spécifiques de recherche, d’expérimentation et de falsifiabilité.
Le premier point est admis. Chaque science humaine peut définir ses propres objets, ses propres faits. Le second point est déjà plus délicat. S’il existe autant d’écoles, autant de doctrines dans les sciences humaines, n’est-ce pas justement parce qu’un point de vue y est à chaque fois posé comme prédominant ? Il y a une sociologie positiviste de Durkheim, une sociologie américaine et une sociologie marxiste. En psychologie, il y a presque autant de psychologies que de psychologues...  Dans tous ces domaines, toute interprétation d’une donnée, d’une découverte archéologique, ou d’une observation statistique, est une prise de position. Nous voyons bien comment la presse commente un sondage d’opinion. Les mêmes chiffres peuvent être lus de manières très différentes ! Sur le troisième point, il n’est pas exclu que l’on puisse formuler des généralités et des lois générales dans les sciences humaines, mais leur formulation enveloppe une grande complexité. Enfin, concernant le quatrième critère, on dira qu’il y a bien objectivité dans la mesure où effectivement les sciences humaines ont dû leur essor à la formulation d’une méthode, liée à leur cadre théorique d’investigation. Il y a une méthode de test en psychologie, une méthode de sondage en sociologie, une méthode critique de l’histoire. Cependant, il y a ici une séparation assez nette avec les sciences de la nature dans la mesure où le recours à l'expérimentation n'est pas concevable si elle doit mettre le sujet (psycho) ou les individus (socio) en danger. Or celle-ci a le pouvoir soit de falsifier définitivement la théorie, soit de la confirmer de manière provisoire. La falsifiabilité permet à une théorie d’être réfutée par les faits, d’être testée. Pour Popper, une théorie n'est scientifique que si elle peut être mise en défaut.

Conclusion : en matière de sciences humaines, l'on est confronté à la fois à la nécessité et à l'impossibilité d'expliquer tout à fait objectivement les phénomènes humains. Il ne reste plus qu'à interpréter cette difficulté, cette limite elle-même... En effet cette relativité, cette semi-objectivité des sciences humaines ne doit pas être vue comme un échec, mais au contraire comme le signe du caractère irréductible de l'existence humaine, qui ne prend pas son sens d'être expliquée, analysée, mais seulement comprise pour ce qu'elle est vraiment, à savoir que l'existence n'est pas définissable, elle n'est pas une essence mais une histoire pour chaque sujet existant. Il n’y a pas de science de l’existence mais une philosophie de l’existence.


2) L’exemple de l’Histoire


a) L’Histoire, science/récit des faits du passés

D’emblée le mot « histoire » est double puisqu’il désigne à la fois la réalité de l’évolution humaine, avec ses péripéties, et l’étude de cette réalité, que l’on peut envisager plutôt comme un récit ou plutôt comme une science…
Mais les deux ne sont pas contradictoires. Nous avons commencé ce chapitre en soulignant la parenté étymologique des notions de « recherche » et de « récit » avec le mot historia.
Effectivement, il y a un rapport nécessaire entre la recherche scientifique des causes et l’écriture de l’histoire comme récit : 1° parce que ces causes appartiennent nécessairement au passé (une cause est antérieure à son effet, de même que l’histoire est une évolution dans le temps) ; 2° parce qu’elles appartiennent au domaine des faits (ce sont des faits que l’on explique de même que ce sont des faits que l’on raconte). Donc expliquer c’est raconter (voir exemple de la cosmologie : expliquer l’univers, c’est raconter l’histoire de l’univers). Comme l’écrit Karl MarxNous ne connaissons qu’une seule science, celle de l’histoire. (...) On peut la scinder en histoire de la nature et histoire des hommes. Les deux aspects cependant ne sont pas séparables : aussi longtemps qu’existent des hommes, leur histoire et celle de la nature se conditionnent réciproquement”. Donc, pour l'instant, l'Histoire nous apparaît bien comme une science.

b) La construction du fait : fait et phénomène

Même si on peut le présenter sous forme de récit, le discours historique est une reconstruction intellectuelle et méthodique du passé, une re-création. L’établissement du fait historique représente le produit d’une d’abstraction. Tout d'abord, comme en toute science, l'historien étudie des "phénomènes" (= ce qui nous apparaît) – signes, traces, témoignages : il "s'est passé quelque chose ici, par ex. une bataille" – et il lui appartient d'en tirer la connaissance des "faits" (quelle bataille, dans quelles circonstances, pourquoi ?). Son travail consiste à établir des faits dans leur vérité, avec le plus de précision et d'exactitude possibles.
Une masse immense de matériaux est à la disposition de l’historien sous forme d’archives, de témoignages; il faut choisir, sélectionner et construire des faits historiques privilégiés qui rassemblent et expliquent ces éléments épars. Pour qualifier ce travail de l’historien, on pourrait reprendre l’image de la “trame” (appartenant au domaine du tissage), laquelle illustre bien cette nécessité de raconter, mais en renouant les fils, en retrouvant une cohérence. Ainsi c’est l’historien qui produit le fait historique véritable, et non l’histoire qui en elle-même est une succession incohérente de phénomènes.

c) Il n’y a pas de « lois » historiques

Cependant, il existe un autre argument susceptible de mettre en question la scientificité des recherches historiques. Il consiste à prétendre que l’histoire ne saurait être une science en raison de la singularité de ses objets. Depuis Aristote, on soutient en effet qu’"il n’y a de science que du général". C’est-à-dire des objets à partir desquels l’on puisse établir des principes. Depuis Descartes et Galilée, les conditions sont plus strictes encore puisque, avec le principe du déterminisme ("les mêmes causes produisent les mêmes effets"), une vraie science a pour but d’établir des lois à partir desquelles l’on puisse reproduire et donc prédire un phénomène. Or en histoire, il est clair qu’on ne peut, à partir d’un fait historique singulier, tirer une loi générale telle que l’on puisse prévoir sa répétition. En effet le comportement des hommes et des sociétés n'est pas prévisible à ce point ; il faut bien admettre qu'une part d'imprévu, de hasard, d’indétermination voire de …liberté sert de moteur à l'Histoire.
Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation, 1819 :  "L'histoire est une connaissance, sans être une science, car nulle part elle ne connaît le particulier par le moyen de l'universel, mais elle doit saisir immédiatement le fait individuel, et pour ainsi dire, elle est condamnée à ramper sur le terrain de l'expérience. (...) Les sciences (...) ne parlent jamais que des genres ; l'histoire ne traite que des individus. Elle serait donc une science des individus, ce qui implique contradiction. Il s'ensuit encore que les sciences parlent toutes de ce qui est toujours, tandis que l'histoire rapporte ce qui a été une seule fois et n'existe plus jamais ensuite. De plus si l'histoire s'occupe exclusivement du particulier et de l'individuel, qui, de sa nature, est inépuisable, elle ne parviendra qu'à une demi-connaissance toujours imparfaite. Elle doit encore se résigner à ce que chaque jour nouveau, dans sa vulgaire monotonie, lui apprenne ce qu'elle ignorait auparavant." 
Il n'y a pas de lois historiques. L'Histoire reste donc une science singulière, puisqu'elle a pour objet des singularités dont elle ne tire aucune loi, sinon toutefois des liaisons, les trames qui unissent ces singularités (faits, événements…): cette trame n'est rien d'autre que l'Histoire (réelle…), objet de l'Histoire ! Notons que l’Histoire n’est pas la seule science « singulière » : on pourrait en dire autant de la psychologie et surtout de la psychanalyse pour qui chaque « sujet » est « singulier ».

d) L’objectivité ET la subjectivité de l’historien

Mais une science doit être objective, et non subjective ou partisane. Or s’il existe des conditions géographiques, linguistiques, culturelles au sens large qui peuvent créer une sorte de structure mentale invariante, comme des a priori inconscients, ne peut-on par ce même argument mettre en doute, sinon forcément la sincérité de l’historien, du moins peut-être la lucidité et donc l’objectivité de son travail ? Par exemple, l’historien européen peut-il faire une histoire de l’Orient, de la Chine ou de l'Inde, sans projeter abusivement sur une autre civilisation ses propres modes de pensée ? L’historien est-il fatalement ethnocentriste ? Le colonialisme par exemple n'a-t-il pas laissé des traces, des habitudes de pensée plus ou moins inconscientes ? Problème inverse : peut-on faire l’histoire de son propre pays, de sa propre famille ? N’est-ce pas en quelque sorte vouloir écrire son autobiographie, en étant à la fois l’observateur et l’observé ?
Rappelons donc ce que doit être une connaissance objective et rigoureuse, et est-ce le cas de l'Histoire ? Plusieurs critères sont à retenir. 
1) Toute science doit porter sur un "objet" précis et défini : c'est la première condition, évidente, de l'objectivité. De ce point de vue, l'Historien possède bien un objet précis, ne serait-ce que les faits et leur trame qu'il s'agit d'établir dans leur vérité. On dira que l'Histoire est une science positive ou empirique (au sens où empirique s'oppose à "transcendantal"). (La philosophie n'est pas une science positive pour cette même raison : elle n'a pas d'"objet" factuel défini.) 
2) Les désirs, les opinions, les croyances – bref la subjectivité - du chercheur doivent être mis à l'écart, justement pour laisser place à l'objectivité (au sens où objectif s'oppose à subjectif). Or, on l'a dit, de ce point de vue l'Histoire n'est pas toujours objective : il est très difficile, pour l'Historien, de s'effacer en tant qu'être humain lorsqu'il s'agit d'expliquer les comportements d'êtres humains. 
3) D'autre part une science doit disposer d'une méthodologie précise et rigoureuse, lui permettant de progresser et de vérifier ses résultats selon des protocoles stricts. C'est le cas en Histoire : que cela soit les préhistoriens travaillant sur les vestiges et les historiens proprement dit travaillant sur les archives, les enquêtes se font désormais avec grand renfort de procédures et de moyens scientifiques (carbone 14 utilisé pour la datation, etc.). 
4) Enfin la vérité scientifique est plutôt collégiale, voire consensuelle, elle est le fruit d'un ensemble de travaux collectifs où chacun apporte sa pierre à l'édifice de la connaissance (ce n'est pas forcément le cas en philosophie). Ce principe s'applique manifestement à l'Histoire.
Dans le texte suivant, Paul Ricœur (20è) explique que l’histoire, comme toute science humaine, comporte une part d’objectivité et une part de subjectivité. L’histoire est une discipline qui doit composer avec un certain nombre de manques, de frustrations, et donc d’imprécisions : en particulier parce que les faits étudiés sont passés par définition, donc jamais observables au présent. La compréhension, l’empathie, voire la culture générale sont autant de qualités en quelque sorte « interprétatives » que l’historien peut utiliser pour recomposer la trame de l’histoire, quand les données empiriques se révèlent insuffisantes. Mais aussi son désir de chercheur, ses obsessions, son obstination, son génie propre d’homme et de sujet… Cette remarque vaut pour tout scientifique en tant que génie potentiel, en tant qu’il « découvre » quelque loi ou quelque fait remarquable : Darwin, Einstein…
Paul Ricœur (20è), Histoire et Vérité, 1955 – « Nous attendons de l'histoire une certaine objectivité, l'objectivité qui lui convient : c'est de là que nous devons partir et non de l'autre terme. Or qu'attendons-nous sous ce titre ? L'objectivité ici doit être prise en son sens épistémologique strict : est objectif ce que la pensée méthodique a élaboré, mis en ordre, compris et ce qu'elle peut ainsi faire comprendre. Cela est vrai des sciences physiques, des sciences biologiques ; cela est vrai aussi de l'histoire. Nous attendons par conséquent de l'histoire qu'elle fasse accéder le passé des sociétés humaines à cette dignité de l'objectivité. Cela ne veut pas dire que cette objectivité soit celle de la physique ou de la biologie : il y a autant de niveaux d'objectivité qu'il y a de comportements méthodiques. Nous attendons donc que l'histoire ajoute une nouvelle province à l'empire varié de l'objectivité. Cette attente en implique une autre : nous attendons de l'historien une certaine qualité de subjectivité, non pas une subjectivité quelconque, mais une subjectivité qui soit précisément appropriée à l'objectivité qui convient à l'histoire. Il s'agit donc d'une subjectivité impliquée, impliquée par l'objectivité attendue. Nous pressentons par conséquent qu'il y a une bonne et une mauvaise subjectivité, et nous attendons un départage de la bonne et de la mauvaise subjectivité, par l'exercice même du métier d'historien. »

En fin de compte, l'Histoire nous apparaît plutôt comme une science ou en tout cas comme une connaissance véritable, laissant une certaine part à l’interprétation. Certes, il n’y a pas de « lois historiques » comme il y en a dans le domaine de la physique. Certes, le savoir historique ne vise pas une objectivité comparable à celle des sciences de la nature, et l’historien ne s’efface jamais totalement derrière les documents. L’établissement des faits historiques s’appuie cependant sur des règles de recherche très strictes (critique et multiplicité des documents) qui en font une connaissance acceptable.


Conclusion

Qu’est-ce qu’une vérité scientifique ? Le texte de Bertrand Russell présenté plus haut répond remarquablement à cette question : une vérité objective certes mais relative, provisoire, et techniqueLe Réel ne serait-il donc pas entièrement rationnel et donc connaissable ? 
Kant avait critiqué le dogmatisme cartésien, la croyance en une raison toute puissante ; il avait circoncis drastiquement le domaine de la connaissance humaine – pour autant il n’interdisait pas à la pensée ni surtout à la raison pratique de poursuivre les nécessaires spéculations métaphysiques, mais sans pouvoir prétendre à une quelconque vérité objective.
Puis Hegel avait – au nom de la dialectique historique – projeté à nouveau le réel comme entièrement rationnel… Et pour lui la philosophie n’était pas autre chose que la Science absolue du Réel devenu entièrement rationnel… Il faut pourtant relativiser cette ambition, pour plusieurs raisons.
Les sciences expérimentales par définition ne visent aucune connaissance absolue, elles se contentent d’« avancer » modestement, partiellement, et ne peuvent se projeter au-delà d’1 ou 2 générations.
Les connaissances scientifiques n’ont pas la « Connaissance » ou la « Vérité » pures comme objectif : elles se fixent d’abord des objectifs pratiques (technologiques, industriels, médicaux, etc.).
Les sciences humaines, faisant cas de l’interprétation du sens, relativisent la notion même de connaissance objective, puisque leur domaine est le « subjectif » et le vécu humain…
Quant à la philosophie, il n’est pas possible de lui octroyer le statut de science « positive », son objet (rien moins que l’existence) étant bien trop général pour être constitué en « fait » - sauf à la réduire à une étude de la logique et de la science justement (épistémologie, histoire des sciences)… et donc à perdre son objet !