vendredi 12 octobre 2018

mardi 21 juin 2016

Phénoménologie et "conscience malheureuse"

1. La Phénoménologie de l’esprit dans l’œuvre de Hegel

Parue en 1807, La Phénoménologie de l’esprit constitue une sorte d’introduction au « Système de la Science », la philosophie hégélienne dans toute son amplitude, déjà conçue mais non réalisée ; elle correspond en fait à la phase de constitution du système. Puis, par rapport à l’Encyclopédie des sciences philosophiques parue une première fois en 1817, où le Système hégélien se réalise, comprenant la Science de la Logique, la Philosophie de la Nature et la Philosophie de l’Esprit, elle devient une partie de cette dernière. Rappelons le plan de cette Philosophie de l’esprit, troisième partie de l’Encyclopédie : I. L’Esprit subjectif : éléments individuels de l’Homme (A : âme ou anthropologie, B : conscience ou phénoménologie, C : esprit – Geist – ou psychologie) ; II. L’Esprit objectif : éléments qui ne se réalisent que dans la Société (droit, moralité, moralité sociale) ; III. Esprit absolu (art, religion, philosophie). Alexandre Kojève dans sa célèbre Introduction à la lecture de Hegel (1947) note que I, B correspond aux deux premiers chapitres de la Phénoménologie de 1807, et I, C au reste de cette Phénoménologie. Elle est donc inclue dans le Système mais en même temps, pour un certain nombre de commentateurs, elle a un statut particulier qui excède largement cette place, y compris le statut d’introduction générale au Système. Signalons enfin une troisième phase de manifestation du Système, avec les parutions de l’Esthétique, de la Philosophie de la Religion et des Principes de la Philosophie du Droit, enfin les fameuses Leçons sur la Philosophie de l’Histoire. 

samedi 18 juillet 2015

Le cinéma ou l’amour de la technique (et de la philosophie)

Que peut le cinéma dans un « monde d'images » ? Par là je n’entends pas spécialement un monde d’apparences ou d’ombres (comme dans la Caverne de Platon) qui éloignerait de la vraie réalité, celle des Essences idéales (toujours chez Platon) ou plus simplement celle de la nature, concrète et authentique. J’entends bien un monde réel de plus en plus fabriqué, recomposé par les images et leur circulation dans les différentes strates de l’économie, de la société, de la culture. Ces images sont conçues et fabriquées au moyen de certaines techniques, des techniques très diverses qui ont elles-mêmes beaucoup évolué avec le temps. Or le cinéma – qui a priori n’est pas en soi une technique mais plutôt un art, ou un ensemble de techniques et de technologies au service d’un art – emploie évidemment certaines de ces techniques destinées à produire des images. En quoi les techniques utilisées par le cinéma diffèrent-elles éventuellement de celles qu’utilisent les autres gros producteurs ou diffuseurs d’images comme l’affichage publicitaire, la télévision, ou les nouveaux médias numériques ? Comme les moyens techniques utilisés ne diffèrent pas fondamentalement, il faut surtout se demander quel écart spécifique, quelle liberté dans l’utilisation de ces techniques signerait le propre du discours cinématographique, qu’on le conçoive plutôt comme un art, un spectacle, un discours critique engagé, ou autre.

vendredi 17 juillet 2015

Une sale note ? relativisez !

Mais vous savez je ne crois pas qu'il y ait de "bonnes" ou de "mauvaises" copies. Moi, si je devais résumer ma vie de prof aujourd'hui avec vous, je dirais que lire des copies, c'est d'abord, euh… euh… des rencontres… Et c'est assez curieux de se dire que les hasards, les rencontres forgent une pensée parce que, quand on a le goût de la chose, qu'on a le goût de la belle copie, le beau discours, parfois on ne trouve pas l'interlocuteur en face. Alors ce n'est pas mon cas… euh… comme je disais là, puisque moi, au contraire, j'ai pu. Et je dis merci à la philo, je lui merci, je chante la philo, je danse la philo. Je ne suis que beau discours. Et finalement quand beaucoup de gens aujourd'hui me disent mais comment fais-tu pour avoir cette humanité, cette intelligence, et bien je leur réponds très simplement, je leur dis, c'est ce goût du beau discours. Ce goût, donc, qui m'a poussé aujourd'hui à entreprendre d'écrire un livre mais demain, qui sait, peut-être simplement à me mettre au service des élèves et à faire le don… euh… le don de …de soi.







DESCARTES, Lettre-préface aux Principes de la philosophie (étude d'une oeuvre)


Les titres des paragraphes ont été ajoutés pour plus de commodité, ils n’apparaissent pas dans l’ouvrage. Les astérisques indiquent les passages les plus importants qui peuvent, vraisemblablement, être proposés à l’explication orale du baccalauréat.
§ 1 – L’objet de ce livre
L’auteur se réjouit de donner à lire une version en français de son ouvrage (Les Principes de la philosophie, 1649), car il pense qu’il sera lu par davantage d’« honnêtes hommes » selon le concept en vigueur au 17è s. Descartes attend beaucoup de ces nouveaux lecteurs car il se méfie des érudits et des philosophes institutionnels.

jeudi 16 juillet 2015

Karl Popper : « L’extrémisme est fatalement irrationnel » - Explication

« L’extrémisme est fatalement irrationnel, car il est déraisonnable de supposer qu’une transformation totale de l’organisation de la société puisse conduire tout de suite à son système qui fonctionne de façon convenable. Il y a toutes les chances que, faute d’expérience, de nombreuses erreurs soient commises. Elles n’en pourront être réparées, que par une série de retouches, autrement dit par la méthode même d’inventions limitées que nous recommandons, sans quoi, il faudrait à nouveau faire table rase de la société qu’on vient de reconstruire, et on se retrouverait au point de départ. Ainsi, l’esthétisme et l’extrémisme ne peuvent conduire qu’à sacrifier la raison pour se réfugier dans l’attente désespérée de miracles politiques. Ce rêve envoûtant d’un monde merveilleux n’est qu’une vision romantique. Cherchant la cité divine tantôt dans le passé tantôt dans l’avenir, prônant le retour à la nature ou à la marche vers un monde d’amour et de beauté, faisant chaque fois appel à nos sentiments et non à notre raison, il finit toujours par faire de la terre un enfer en voulant en faire un paradis. »
Karl POPPER, La société ouverte et ses ennemis, Tome 1

dimanche 5 juillet 2015

L'interprétation est-elle une forme de connaissance ? (cours)

Introduction

Nous savons que la connaissance objective promue par la science reste souvent partielle et provisoire ; nous savons d’autre part qu’il est impossible de tout démontrer. Faut-il pour autant renoncer à comprendre ce que l’on ne peut connaître ou démontrer avec exactitude ?
L'interprétation a pour fonction d'élucider le sens d'un texte, d'un acte ou d'un évènement à chaque fois que ce sens n’apparaît pas clair. L’interprétation a donc à voir avec la part d’inconnu, d'énigme, peut-être la part d’irrationnel qui nous entoure, mais toujours dans l’optique de parvenir à une forme d’élucidation et de compréhension.

La notion de sens reçoit plusieurs acceptions. 1) Le sens désigne d’abord une fonction sensorielle, la faculté d’éprouver une sensation. Après tout, il n’est pas exclu que le « sens des choses » n’ait un rapport avec cela, avec une capacité de sentir, de goûter, de jouir de la vie. 2) La seconde acception est plus intellectuelle : le sens est synonyme de signification, il est ce que communique à l’esprit un mot ou un signe. La signification peut être expliquée. 3) Enfin le sens évoque la direction, comme par exemple le sens des aiguilles d’une montre. C’est la dimension spatio-temporelle du sens. Temporelle parce que la bonne direction, a priori, est celle de l’avenir ; or, par excellence, c’est la dimension temporelle de la conscience (tournée vers). Du point de vue de la conscience, point de vue subjectif, on parlera plutôt d’orientation. Se demander quel est le sens de la vie, par exemple, cela revient à se demander comment orienter sa propre vie.

L’interprétation prend plusieurs formes et s’exerce dans plusieurs domaines. La discipline initiale prend le nom d’"Herméneutique", d'un mot grec qui signifie interprète, dérivé d'un nom propre, Hermès, nom du messager des dieux et interprète de leurs ordres. L'herméneutique est d'abord l'interprétation des textes bibliques. Par extension, on parle d'herméneutique pour tout dévoilement du sens d'un texte, voire même de réalités énigmatiques (oeuvres d'art, types de sociétés, modes de comportement). On tentera donc de définir le type de vérités que peuvent délivrer un mythe ou une fiction, objets respectivement de l'"exégèse" et de la "critique : cela se présente-t-il sous la forme d’un savoir ? Et comment éviter les conflits d’interprétation si sensibles notamment en matière de religion…
Ensuite l’interprétation prend place dans le champ des sciences humaines : l’homme ne peut être étudié comme un simple phénomène naturel, précisément parce qu’il n’est pas objet mais sujet, de sorte que le projet de connaître l’homme rejoint la nécessité de le comprendre par l’interprétation de ses paroles et de ses comportements. Question : ces disciplines interprétantes sont-elles des sciences, et dans quel sens ? C’est pourquoi l’on se demande si l’interprétation est une forme de connaissance
Les philosophes ne séparent pas l'interprétation de la réflexion autonome. Pour cela, il faut supposer un ordre de réalité sous-jacent, implicite ou inconscient, déterminant la réalité explicite ; c'est ce qu'admettent chacun à leur manière des penseurs comme Nietzsche, Marx ou Freud, surnommés pour cela les "maîtres du soupçon". Enfin c’est encore le propre des philosophies de l’existence de baser la réflexion sur l’interprétation : elles assignent à l’homme en tant que projet et producteur de sens le devoir d’interpréter le sens de sa présence au monde…

vendredi 19 juin 2015

Explication d'un texte de BERKEKEY (existence et perception)


" Que ni nos pensées, ni nos passions, ni les idées formées par l'imagination n'existent hors de l'esprit, c'est que tout le monde accordera. Et il semble non moins évident que les diverses sensations ou idées imprimées sur le sens, de quelque manière qu'elles soient mélangées ou combinées ensemble (c'est-à-dire quels que soient les objets qu'elles composent) ne peuvent pas exister autrement que dans l'esprit de quelqu'un qui les perçoit. Je pense qu'une connaissance intuitive de cela peut être obtenue par quiconque prête attention à ce qu'on entend par le mot exister quand il s'applique aux choses sensibles. La table sur laquelle j'écris, je dis qu'elle existe : c'est-à-dire je la vois, je la sens ; et si j'étais hors de mon cabinet je dirais qu'elle existe, entendant par-là que si j'étais dans mon cabinet, je pourrais la percevoir, ou que quelque autre intelligence la perçoit effectivement. Il y avait une odeur, c'est-à-dire : elle était sentie ; il y avait un son: c'est-à-dire, il était entendu; une couleur ou une figure: elle était perçue par la vue ou le toucher. C'est tout ce que je peux comprendre par ces expressions et autres semblables. Car, quant à ce qu'on dit de l'existence absolue des choses non pensantes, sans aucune relation avec le fait qu'elles sont perçues, cela semble parfaitement inintelligible. Leur esse [= "être" en latin] est percipi [= "être perçu"], et il n'est pas possible qu'elles aient quelque existence en dehors des esprits ou choses pensantes qui les perçoivent."

Berkeley, Principes de la connaissance humaine (1710)

vendredi 2 janvier 2015

Tout peut-il être objet d'échange ? (cours)


Introduction

Il s'agit d'un phénomène social fondamental. En fait s'il n’y avait pas d'échanges, il n'y aurait pas de société. Il y a des échanges parce que l'individu est incapable de survivre seul. L'homme a toujours vécu en société, il est "un animal sociable" comme le dit Aristote. De fait les échanges s'effectuent à tous les niveaux : entre les individus, entre les individus et la société, entre groupes sociaux, et même entre différentes cultures.
On échange de tout : des marchandises, de l'argent, des coups et des insultes, des baisers, des services, des paroles etc.

Pourtant l'échange est un type de relation humaine spécifique, qu'il faut distinguer soigneusement de la prise de possession d'un côté, du don de l'autre. La possession résulte d'un rapport de force, c'est une appropriation unilatérale. Le don est lui aussi unilatéral : il résulte de la décision d'offrir un bien ou un service sans rien réclamer en échange.
Au contraire l'échange proprement dit est bilatéral, réciproque. Il consiste à donner une chose pour en recevoir une autre de valeur égale. Ce qui implique que l'on dispose d'une mesure commune pour pouvoir comparer les choses échangées. Cette mesure est conventionnelle, par exemple dans les échanges économiques, c'est l'argent. L'échange est librement consenti (contrairement à la prise de possession violente) mais il est donc soumis à des règles (contrairement au don) : c'est en ceci que l'échange est si étroitement lié à l'organisation sociale et à ses règles.

mercredi 10 décembre 2014

La violence exprime-t-elle quelque chose ? (cours)

0.0.0. - Introduction : expression et violence

0.0.1. — 1è possibilite : la violence exprime quelque chose. C’est le discours le plus commun, une sorte de credo : la violence a bien “une raison”, un motif, et naturellement, on “s’exprime” par la violence... Sans doute. On tente de répondre ainsi à la question : pourquoi la violence ? Faut-il dire pour autant que la violence exprime à sa façon, laisse apparaître les motifs et les raisons qui l’ont fait naître ? De ce point de vue, la violence “exprime” au sens où elle révèle, lève le voile sur ce qui est caché, occulté (volontairement ou non) ; elle est la traduction, la trahison, ou encore le symptôme, l’indice d’une vérité oubliée ou refoulée : par exemple une injustice, un déséquilibre social, un désir inassouvi. — On peut sans doute expliquer cet enchaînement de causes psychologiques, psychanalytiques, sociologiques, politiques..., c’est-à-dire les sources de la violence. On peut aussi expliquer comment un individu ou une société se sert de cette violence, éventuellement pour s’en dégager.
0.0.2. — 2è possibilite : la violence n’exprime rien. Mais expliquer ne suffit pas ; il faut pouvoir justifier, accepter, c’est-à-dire “comprendre” la violence. De ce point de vue, aucune explication ne suffit. Notre point de vue de philosophes sera beaucoup plus éthique que scientifique : que faire face à la violence ? — Nous avions pris le parti d’assimiler la Liberté et l’Expression (cf. cours sur la Liberté), au point de faire de la “liberté d’expression” une sorte de pléonasme (exprimer c’est toujours libérer quelque chose). Comment alors prétendre que la violence, que l’on suppose être le contraire de la liberté, puisse représenter un quelconque moyen d’expression ? De ce point de vue, la violence n’exprime rien car elle est justement le refus de l’expression. Violenter ou exprimer, frapper ou parler : il faut choisir ! — Mais avant d’entrée dans cette problématique, proposons une définition de la violence qui prenne en compte toute sa dimension subjective et morale.