samedi 23 mai 2009

La matière et l'esprit : deux réalités opposées ou deux aspects d'une même réalité ? (cours)

Niveau : terminales



« Il suffit d’un atome pour troubler l’œil de l’esprit. » Shakespeare, Hamlet

Introduction

1) Distinction des concepts

Quel constat semble s’imposer quand on rapproche ces deux notions ? Elles s’opposent !
- La matière, en première approximation, désigne tout ce qui existe « concrètement » et « visiblement » hors de notre esprit, c’est-à-dire ce qui est perçu par nos sens (visible, audible, palpable…). Ce serait donc le concret (opposé à l’abstrait) et le sensible (opposé à l’intellectuel).
Mais plus précisément le mot français « matière » vient du latin materia, dérivé de mater (mère, nourrice), équivalent de hulê en grec, littéralement le bois en tant qu’il est destiné à être travaillé. En ce sens la matière est le matériau servant à la construction, le substrat, voir le contenu auquel va être apporté une organisation, une structure. C’est en ce sens aussi que l’on parle de la « table des matières », soit l’ensemble des objets, des contenus d’un ouvrage en tant qu’ils sont visés par une réflexion (de l’esprit). Donc, la matière est plus précisément ce qui est destiné à revoir une forme.

- L’esprit. L'étymologie latine fournit le premier sens : 1) spiritus, « le souffle », « le vent », donc le souffle divin, les « esprits » (êtres surnaturels) ou l'Esprit-Saint – 2) l’ensemble des facultés intellectuelles et psychiques de l’homme, voire son caractère (d'où des expressions comme « avoir l’esprit d’à-propos », « faire de l’esprit », « avoir l’esprit large ou étroit ») – 3) au sens métaphysique, l’Esprit, une réalité transcendante qui dépasse même l’esprit humain individuel, soit l’ensemble des œuvres humaines (la Culture), soit encore une entité supérieure et créatrice (Dieu).

2) Sens de leur opposition (problème et plan)

- Une « opposition » n’est pas une simple « distinction » ou « différence » : cela renvoie à deux qualités ou à deux réalités qui se présentent, soit comme étant contraires (la matière contre l’esprit – comme si, par exemple, la matière était le mal et l’esprit le bien), soit comme étant complémentaires (la matière avec l’esprit, comme si la matière était un principe féminin par exemple, et l’esprit un principe masculin, ou l’inverse…).
Dans ce cas, il reste à déterminer laquelle des deux est « supérieure » dans l’ordre des réalités, ou bien laquelle est prioritaire s’il s’avère qu’elles participent toutes deux d’une même et unique réalité.
Mais il se pourrait aussi que ces deux réalités soient exclusives l’une de l’autre (la matière ou l’esprit) : une seule existerait vraiment. Mais laquelle ? la matière ou l’esprit ?
- D’où les deux questions qui se posent : 1) matière et esprit sont-elles deux réalités opposées ou bien deux aspects d'une même réalité ? Autrement dit faut-il être dualiste (les deux réalités, matière et esprit, existent distinctement) ou faut-il être moniste (une seule réalité existe, soit l’esprit seul, soit la matière seule, soit un composé des deux). 2) Lequel de la matière ou de l’esprit domine l’autre, lequel est le plus important, ou même lequel existe vraiment, autrement dit faut-il être matérialiste ou bien spiritualiste ?

- Le problème revêt d'abord un aspect métaphysique ou plus précisément ontologique. Celui de l’être (onto) et la réalité respective de la matière et de l'esprit. Tout ce que l’on appelle en général l’esprit existe-t-il vraiment ? L'esprit est-il une authentique réalité, de type immatériel, ou simplement une forme plus subtile de la matière, voire une simple évolution de la matière, sans qu’elle cesse d’être de la matière (matérialisme) ? De son côté, si la matière est bien la réalité concrète, sensible, atomique, etc., ne peut-on pas imaginer que toutes ces réalités, en tant que perçues, pensées, définies par nous, ne sont que des constructions de l'esprit (spiritualisme) ?
- Le problème revêt ensuite un aspect épistémologique (problème de la connaissance et de la science) : il apparait assez évident en effet qu’esprit et matière s’opposent comme sujet et objet, au sens où c’est l’esprit qui sert à connaître la matière. Si l’on niait complètement l’existence de l’esprit, il faudrait supposer que la matière se connait elle-même, ce qui est absurde ; et si l’on niait totalement l’existence de la matière, il faudrait supposer de même que l’esprit se connait lui-même, un peu comme un serpent se dévorant lui-même : à quoi cela mènerait-il ? D'une façon générale, on ne peut accéder à l'esprit humain en dehors de ses manifestations (notamment langagières, qui ont bien un aspect sensible) et de ses œuvres, plus ou moins matérielles.
Donc, en termes de « connaissance », l’esprit et la matière semblent bien co-exister l’un avec l’autre, reste à voir de quelle façon.
- Le problème revêt enfin un aspect anthropologique. Concernant la nature de l'être humain, l'opposition de l'esprit et de la matière recoupe classiquement l'opposition de l'âme et du corps. S'agit-il de deux substances distinctes comme le pensait Descartes ? Peut-on réduire l'une à l'autre : par exemple peut-on réduire l'esprit à l'activité cérébrale (physicalisme) ? Ou faut-il supposer une 3è substance intermédiaire, assez énigmatique, l'"union" de l'âme et du corps, comme le pensait encore Descartes ? La" vie" ne serait-elle pas, finalement, une synthèse de l'âme et du corps, de l'esprit et de la matière ?