dimanche 25 septembre 2011

Fiches de suivi et d'auto-évaluation pour la dissertation et l'explication de texte en philosophie


Dissertation



Explication




Avertissement : ces fiches ne sont pas magiques !

Ces fiches peuvent être utiles pour l'élève dans la mesure où elles lui montrent ce qu'il faut faire et ne pas faire, d'une façon générale. Mais elles n'indiquent pas s'il a compris correctement ou non le sujet (question ou  texte) qui lui est proposé en devoir, ce qui reste quand même l'essentiel !
Du côté du professeur, la correction est - bien sûr ! - consciencieuse, mais elle n'est pas une science exacte. Cette fiche lui servira plutôt à vérifier dans le détail le bien-fondé de son premier jugement (y compris la note), lequel est toujours d'abord synthétique, mais là encore d'un point de vue uniquement formel.


mardi 13 septembre 2011

Faut-il parler de la Culture ou des cultures ? (cours)


Plan

I – Qu'est-ce que la Culture ? Définition et problématique
II – Nature et culture : la culture est-elle une négation de la nature ?
III – Culture et civilisation : la civilisation est-elle au-delà des cultures particulières ?



I - Qu'est-ce que la Culture ? Définition et problématique


1) Étymologie

Le mot "culture" vient du verbe latin "colere" qui signifie d’abord "cultiver son champ" ou plus généralement le lieu que l'on habite. Le mot "colture" est pour sa part attesté en 1150. A l'origine il s'agit donc d'un travail de transformation et de valorisation, qui implique de s'approprier un lieu et de le protéger, ainsi que le mode de vie qui s'y rattache. D'où, enfin, l'idée d'honorer, vénérer, comprise dans le noyau même du mot culture : "culte". Toujours la notion de culture gardera cette signification première de "racines", d'appartenance à un lieu, un territoire, et par extension, à des valeurs. L'étymologie noue, dès l'origine du mot, un élément de fait ou "immanent" (habiter un lieu, un pays) et un élément de valeur ou "transcendant" (transformer et honorer ce lieu). La valeur ou la valorisation, l'enrichissement et le perfectionnement sont le propre de la Culture en général.
C'est également ainsi qu'il faut entendre le verbe "se cultiver" appliqué à l'individu : se cultiver revient à se valoriser, s'améliorer, par l'instruction, l'éducation, la transmission des arts et des savoirs.


2) Définitions

Définissons la Culture, en général, comme l'ensemble des processus par lesquels l'homme transforme son environnement et se transforme lui-même en se perfectionnant, à la fois individuellement et collectivement.
- Pour un individu, la culture désigne l'ensemble de ses connaissances acquises par l’esprit. Elle s'assimile à l'éducation dans le domaine intellectuel (instruction) aussi bien que moral ou même affectif.
- Appliqué à la société, le mot culture désigne l'ensemble des règles et des valeurs présentes dans un groupe social. La notion voisine alors avec celle de civilisation. Elle se manifeste d'abord par une langue commune, puis par l'ensemble des coutumes et des institutions, des techniques et des savoirs, des croyances (comme la religion) et des représentations (comme l'art) forgés par une communauté.


3) Caractère principal du culturel : un système de représentations symboliques

La culture est un système de représentations symboliques et s'appuie sur un langage commun. En effet pour être spécifiquement culturels, les actions ou les processus de transformation (relevant en tant que tels d’un simple « travail ») doivent présenter une dimension symbolique, et ne pas être seulement matériels. Ce sont des savoir-faire, des créations ou des institutions – techniques, artistiques, juridiques, religieuses, etc. - toutes choses manifestant un aspect de l’intelligence humaine, obligatoirement transmissibles, valorisées et valorisantes, et chargées de significations communes. Une espèce animale peut bien transformer son environnement, on ne parlera guère de "culture", à peine plus de "travail." Il est important, d'emblée, de caractériser la culture comme étant le pouvoir même des symboles, soit un moyen de communication et de transmission… Un symbole, en général, est une représentation (orale, écrite, ou visuelle) qui peut rassembler des humains dans une compréhension, une célébration, une mémoire communes.
Cette distinction devrait nous permettre, par exemple, de critiquer l'état d'une société (ses injustices, sa violence, etc.) sans que nous soyons obligés de remettre en cause l'ensemble de sa culture, ses traditions, sa "pensée" (même si au prime abord elles peuvent sembler liées).

Emile Benveniste (20è) – "Par la langue, l'homme assimile la culture, la perpétue ou la transforme. Or comme chaque langue, chaque culture met en œuvre un appareil spécifique de symboles en lequel s'identifie chaque société. [...] C'est en définitif le symbole qui noue ce lien vivant entre l'homme, la langue et la culture."


4) L'universalité de la Culture

Ce caractère universel de la Culture s'entend en deux sens.
- Tous les hommes possèdent une culture. En effet le phénomène est universel, la marque même de l'espèce humaine. Il n'y a pas de peuples à l'"état sauvage" au point d'ignorer tout symbole, tout rite, toute règle. La violence ou la "barbarie" de certaines coutumes anciennes ne changent rien à l'affaire : ce sont toujours des coutumes (comme le cannibalisme) ! La culture est donc universelle chez l'homme, mais dans le même temps elle sépare l'homme de la Nature, c'est-à-dire de l'ensemble des phénomènes observables et des lois universelles qui les gouvernent.
-  La culture rapproche les hommes, même si dans le même temps elle signe leur particularité. En effet bien qu'elle soit toujours particulière, toute forme de culture tend plutôt vers la communication, l'union, l'universel, l'ouverture à l'Autre. Si chaque culture est affirmation d'une identité, elle est aussi et surtout une ouverture à l'altérité, à la reconnaissance de l'autre. Enfin si tels ou tels éléments de culture sont toujours particuliers par leur origine, il n'est pas dit qu'ils doivent le rester, et ainsi peuvent-ils se faire universels par destination (par ex. la démocratie, inventée par les Athéniens, est devenu un modèle politique presque universel).


5) La diversité des cultures

Il est légitime de se poser la question : faut-il parler de la Culture ou plutôt des cultures ? "La" culture est une réalité anthropologique universelle (elle concerne tous les hommes) ; "les" cultures sont des réalités ethnologiques (toujours particulières).

On l'a dit, chaque culture est particulière. Elle signe l'identité d'un peuple, et c'est pourquoi a priori elle doit toujours être respectée. Néanmoins, cela n'empêche pas dans les faits une certaine concurrence, voire une incompréhension entre les cultures. "C'est une autre culture", dit-on... faute de comprendre.
Cela pose un problème, qui est celui de la reconnaissance des différences. Mais jusqu'à quel point? Faut-il s'interdire tout à fait de juger les autres cultures ? Toutes les cultures se valent-elles ? Y a-t-il des critères humains universels dans lesquels toutes les cultures pourraient se reconnaître ? Comment répondre à une telle question si l'on ne se donne pas, sinon un "modèle" de Culture, au moins une "Idée" de la Culture au-delà des cultures historiques particulières, ou bien alors un critère différent de celui de la culture, qui pourrait être celui de la Civilisation ? (voir plus bas)
  


II – Nature et culture. La Culture est-elle une négation de la Nature ?


1) Définitions de la Nature

Évoquons et relativisons d'emblée la représentation naïve et immédiate de la nature comme "paysage", "campagne", "végétation"… La nature est aussi une Idée, à définir.

Étymologiquement, le mot nature combine les idées de naissance ("natura" en latin), de production et de croissance ("phusis" en grec), d’organisation et d’ordre (“cosmos” en grec). Ces caractéristiques s’appliquent essentiellement au phénomène de la vie, au vivant, mais aussi dans une moindre mesure à la matière inerte.

La Nature, c'est d'abord l'ensemble des choses physiques et vivantes qui existent, abstraction faite des transformations que l'homme y a produites. L'homme lui-même, en tant qu'organisme vivant, fait certes partie de la Nature.
Mais la "nature", plus précisément le "naturel" désigne aussi ce qui caractérise en propre une chose: son principe, son essence. A la nature en général, comprise comme nature extérieure, s'ajoute la nature d'une chose, comprise comme nature propre et intérieure, l'essence même d'une chose. Ainsi l'on peut parler d'une "nature humaine" ou d'une "nature propre" de l'homme (question débattue plus loin).


2) Les représentations religieuses, philosophiques, et scientifiques de la Nature (bref historique)

Dans ses représentations primitives, la nature a d'abord été vue comme une sorte de divinité, une puissance créatrice. L'animisme, le paganisme, le panthéisme... tous ces termes offrent à des titres divers une vision globale de la nature comme puissance.

La philosophie et la science leur ont substitué une tout autre vision de la nature : celle-ci devient synonyme d'organisation, d'ordre, d'intelligence - ce sont les fameuses "lois de la nature". Éventuellement elle est la création révélatrice d'une intelligence (divine).

Dès l'antiquité, reprenant et rationalisant la vieille idée de "cosmos" (l'univers conçu comme un monde ordonné et clos), Aristote voit dans la nature un ordre essentiel : à la fois comme l'ensemble des choses qui présentent un ordre, et comme le principe actif et vivant qui ordonne chaque chose, qui lui donne son mouvement, sa forme, et même son lieu.

Puis les philosophes et les savants du 17è siècle développent une conception nettement plus rationnelle, mécaniste et mathématicienne de la nature. L'idée surgit que la nature fonctionnerait comme une sorte de machine parfaitement réglée. Et surtout les savants considèrent la nature comme un objet d'étude, dont la principale qualité est d'être mesurable, calculable, décomposable :
Galilée (17è) - "La nature est écrite en langage mathématique."
Descartes (17è) – "Sachez donc premièrement, que par la Nature je n'entends point ici quelque déesse, ou quelque autre sorte de puissance imaginaire, mais que je me sers de ce mot pour signifier la Matière même en tant que je la considère avec toutes les qualités que je lui ai attribuées comprises toutes ensemble (…)"

C'est Kant qui, au 18è siècle, fournit la définition philosophique la plus synthétique et la plus recevable, parce qu'elle intègre les deux aspects initiaux (nature extérieure, nature propre), en même temps qu'elle reprend et modernise l'idée d'"ordre naturel" en lui substituant la notion plus précise et plus conséquente de "loi universelle" : La nature ne connaît pas le chaos ou le hasard, elle se définit par ses lois ou ses constantes.
Kant (18è) - "La nature est l'ensemble des choses en tant que gouvernées par des lois universelles".
Donc, en résumé, il ne faut surtout pas confondre nature et réalité : la nature est déjà une détermination, une première détermination de la réalité.


3) Le problème de la "Nature humaine"

L'expression "nature humaine" ne désigne pas l'homme à l'"état naturel" ou l'aspect "naturel" de l'homme au sens physique et biologique, en l'occurrence le corps humain et d'éventuelles survivances animales. Au sens philosophique, la nature humaine équivaut à « la nature propre », l'essence de l'homme, ce qui définit essentiellement un homme, ce qui ne peut lui être retiré sans qu'il perde immédiatement son humanité. On voit bien que cette caractéristique ne correspond pas à la part physique ou animale de l'homme. Il s'agit plutôt, paradoxalement, de ce qui ne trouve nulle part ailleurs dans la nature, soit l'intelligence ou la raison

1° La raison ? Aristote"L'homme est un animal rationnel". C'est ainsi qu'Aristote définit l'être humain comme étant essentiellement possesseur d'une âme raisonnable. Il s’agit bien d’une détermination naturelle, mais l’homme serait le seul à posséder une telle âme (en plus de son âme végétative). Une telle “nature” implique de se fixer pour but, dans la vie, un usage prioritaire de cette faculté proprement essentielle. Le sens de la vie humaine est ultimement, pour Aristote, la vie contemplative (ou savante).
Certes l’homme est un être rationnel. Mais n’oublions pas que la notion d’essence détermine l’être de l’homme. L'inconvénient d'une telle définition de la nature humaine, dans le contexte de la pensée antique, c'est qu'elle rabaisse les êtres - y compris humains : esclaves, enfants, femmes... - censés être défaillant rationnellement au rang de sous-hommes, d'êtres inférieurs!

2° La pensée consciente ? — A l'époque moderne, au XVIIè siècle, la plupart des philosophes proposent également une définition précise de la "nature humaine". Ainsi, pour Descartes ou pour Pascal, c'est la pensée (critère plus large que la seule raison) qui représente l'essence et la nature propre de l'homme.
Pascal (17è) - "L'homme est un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant".
Descartes (17è) – "Je connus de là que j'étais une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser".
Cela ne veut pas dire que l'homme se réduise à la pensée et que le corps ne compte pas ; Descartes comme Pascal reconnaissent l'union de l'âme et du corps, mais lorsqu'il s'agit de définir le propre de l'homme et de fixer sa priorité, c'est la pensée (ou l'âme) qui reprend le dessus.
Le propre de la conscience, c’est non seulement la perception et la représentation de toute chose, mais la faculté de se représenter soi-même, d’avoir un “moi” ; et de ce fait d’être considéré comme une personne. Les animaux généralement ne sont pas considérés comme des personnes, non pas à cause de leur manque d’intelligence, mais plutôt pour leur défaut de conscience personnelle. Ce qui reste à prouver…
L’inconvénient de cette définition de l’essence humaine par la pensée consciente, c’est qu’elle réduit tout être humain non conscient, mentalement (par ex. le coma) ou moralement, au statut d’animal… Ce qui est pour le moins problématique. Elle tend à réduire tout acte supposé inconscient à un acte purement instinctif, donc là encore animal, ou purement mécanique. Donc nos actes inconscients feraient de nous des êtres inhumains ...que l’on pourrait traiter en retour de façon inhumaine ? C’est bien sur la base d’un tel raisonnement que l’on traite certaines personnes de “monstres” ne méritant pas de vivre, qu’on prétend leur infliger la torture en guise de punition… etc.

3° La perfectibilité ? Au XVIIIè siècle c'est encore la notion de nature humaine - quelque chose au fond comme une égalité essentielle des êtres humains - qui sous-tend les principes universalistes de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen. Ce texte insiste particulièrement sur la liberté essentielle de l'être humain. Mais les notions de liberté et de nature ne sont-elles pas contradictoires ? En effet une nature n'est pas autre chose qu'une détermination fixe, une permanence ; or il semble que l'homme se caractérise justement par sa mobilité essentielle, par sa faculté de se transformer et presque de se "créer" lui-même. C'est pourquoi les philosophes ont dû concilier l'idée d’une essence de l'homme avec celle de liberté : c'est ce que Rousseau appelle la "perfectibilité". La perfectibilité, qualité essentielle de la nature humaine, fait de l’homme un être inachevé, mais donc perfectible, devant se réaliser par lui-même. Or ce perfectionnement ne se réalise pas à l’échelle de l’individu, au contraire de l’animal qui peut développer en une vie et de façon autonome toutes ses facultés (à part le nourrissage) ; chez l’homme il s’effectue à l’échelle de l’espèce tout entière, car un homme a besoin d’être éduqué, et pas seulement par ses parents, mais grâce au savoir de tous les hommes !  

Jean-Jacques Rousseau (18è) - "Mais (…) sur cette différence de l’homme et de l’animal, il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation, c’est la faculté de se perfectionner ; faculté qui, à l’aide des circonstances, développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l’espèce que dans l’individu, au lieu qu’un animal est, au bout de quelques mois, ce qu’il sera toute sa vie, et son espèce, au bout de mille ans, ce qu’elle était la première année de ces mille ans."

Le dépassement est inscrit dans la nature humaine, qui est finalement une disposition de l’homme à la culture. En effet qu'est-ce que cette auto-transformation sinon ce qu'on appelle la culture ? Donc à quoi bon cette notion de “nature humaine” s’il s’avère que le propre de l’homme, c’est d’avoir une existence sociale et une culture qui est la vraie condition de cette perfectibilité ?

4° L’existence. Au 20è siècle se répand l’idée que l’homme n’a pas de nature mais seulement une histoire. Une histoire libre et imprévisible. Pour un philosophe “existentialiste” comme Jean-Paul Sartre par exemple, l’homme existe avant d’avoir une nature propre, une essence, une personnalité ou une finalité (un but) car c’est manifestement son existence dont le cours est imprévisible (l’homme doté de conscience est libre) qui va déterminer tout ceci, sans que cela soit jamais définitif. Jean-Paul Sartre déclare : il y a au moins un être chez qui l’existence précède l’essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept (.... Qu’est-ce que signifie ici que l’existence précède l’essence ? Cela signifie que l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu’il se définit après.”


4) La fiction d’un "état de nature" de l'Humanité

L’intérêt de cette notion d’”état de nature”. — "L'état de nature" de l'humanité n'a pas la même signification que la "nature humaine" : cela ne correspond pas à une définition théorique de l'homme mais à une hypothèse sur son origine, son existence d'"avant" la culture ou la civilisation. Quelle peut être l'utilité d'une telle notion si la culture est posée comme principe même de l'existence humaine ?
Jean-Jacques Rousseau (18è) – "Tant que nous ne connaîtrons point l'homme naturel, c'est en vain que nous voudrons déterminer la loi qu'il a reçue ou celle qui convient le mieux à sa constitution."
Donc pourquoi imaginer un tel être fantomatique ou mythique ? Si les hommes n'ont cessé d'émettre des suppositions sur leurs origines lointaines, c'est avant tout parce qu'ils s'interrogent sur le fondement et la valeur de leur culture. C'était comment à l'origine ? La nature originaire constitue le premier repère pour établir ce qui est bien ou mal, normal ou anormal. Elle peut être une valeur négative aussi bien qu'une valeur positive.
Répétons qu’il ne s’agit que d’une hypothèse, même dans l’esprit de J.J. Rousseau. S'il y a des hommes, ils possèdent un minimum de culture, donc il ne peut pas y avoir d'"état de nature". L'homme à l'état animal était donc un animal, pas un être humain ! C'est pourquoi nous parlons de fiction ou d'hypothèse. “L’homme naturel” n'est pas une réalité, passé ou présente, mais une construction intellectuelle, le concept même de l'homme une fois qu'on a effacé de celui-ci toute donnée liée à l'évolution et à la civilisation. Aucun exemple ne saurait montrer ce qu'est ou ce qu'était l'"homme originel", l'"homme à l'état de nature". L'”homme des bois" ou l'"enfant sauvage" peuvent bien se rencontrer ci ou là, mais ce n'est que par accident, suite à un abandon de la civilisation : la cause de cette aberration faussement "naturelle" reste bien culturelle! (voir fiche "l'enfant sauvage").

Rejeter l’”état de nature” ? — En Occident c'est d'abord une "vieille histoire" biblique : le paradis est souvent décrit comme une douce harmonie entre l'homme et la nature, puis avec le péché de désobéissance (lui-même dit "originel"), c'est toute la nature et pas seulement la nature humaine qui devient corrompue. Depuis ces "évènements" originaires, il est entendu selon le christianisme et pour la plupart des philosophes jusqu'au XVIIIè siècle que l'homme "à l'état de nature" (le "sauvage" aussi bien que l'enfant) est un être non pas "innocent" mais corrompu, pécheur et finalement mauvais, qui doit d'abord être puni, puis redressé et éduqué sans la moindre faiblesse. A l'état de nature, "l'homme est un loup pour l'homme" écrit Thomas Hobbes (17è), c'est pourquoi il est nécessaire de le contraindre par un pouvoir politique fort, car il vaut mieux être tyrannisé par un seul plutôt que de risquer de l'être par tous ("la guerre de tous contre tous", toujours selon Hobbes)... C'est encore ce que pensait Hegel :

Friedrich Hegel (19è) – « L'état de nature est l'état de rudesse, de violence et d'injustice. Il faut que les hommes sortent de cet état pour constituer une société qui soit État, car c'est là seulement que la relation de droit possède une effective réalité. Éclaircissement. On décrit souvent l'état de nature comme un état parfait de l'homme, en ce qui concerne, tant le bonheur que la bonté morale. Il faut d'abord noter que l'innocence est dépourvue, comme telle, de toute valeur morale, dans la mesure où elle est ignorance du mal et tient à l'absence des besoins d'où peut naître la méchanceté. D'autre part, cet état est bien plutôt celui où règne la violence et l'injustice, précisément parce que les hommes ne s'y considèrent que du seul point de vue de la nature. Or, de ce point de vue là, ils sont inégaux tout à la fois quant aux forces du corps et quant aux dispositions de l'esprit, et c'est par la violence et la ruse qu'ils font valoir l'un contre l'autre leur différence. Sans doute la raison appartient aussi à l'état de nature, mais c'est l'élément naturel qui a en lui prééminence. Il est donc indispensable que les hommes échappent à cet état pour accéder à un autre état où prédomine le vouloir raisonnable. »

S’inspirer de l’”état de nature” ?Mais au XVIIIè siècle, Jean-Jacques Rousseau fait subir à cette question une révolution étonnante : puisque que l'injustice du siècle se prévaut d'une supposée loi naturelle qui tend à justifier les inégalités, la domination nobiliaire, le "droit du sang", etc., faisons plutôt l'hypothèse inverse d'une nature originelle de l'humanité dictant l'égalité et une certaine liberté. Non pas que l'homme soit absolument juste et bon "à l'origine", mais c'est bien la société qui l'a rendu à ce point pervers et dominateur, notamment après que fût inventée la "propriété" tueuse d'égalité ; c'est donc la société - un “contrat social” - qui doit rétablir l'humanité dans ses fondements “originels”. Non pas qu’il faille “revenir” à l’état de nature - c’est impossible, d’autant plus s’il ne s’agit après tout que d’une hypothèse et non d’une réalité historique, mais il s’agit de s’en inspirer pour établir une société plus juste et plus conforme aux aspirations naturelles de l’homme : égalité, liberté, fraternité. 

Jean-Jacques Rousseau (18è) – "Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu'ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou à embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique, en un mot tant qu'ils ne s'appliquèrent qu'à des ouvrages qu'un seul pouvait faire, et à des arts qui n'avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu'ils pouvaient l'être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d'un commerce indépendant. Mais dès l'instant qu'un homme eut besoin du secours d'un autre, dès qu'on s'aperçut qu'il était utile à un seul d'avoir des provisions pour deux, l'égalité disparut, la propriété s'introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu'il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l'esclavage et la misère germer et croître avec les moissons."

L'Ancien Régime vacillera sous le poids de telles idées qui posent d'emblée comme naturelles les valeurs qui seront celles de la Révolution de 1789 et de la République. Donc l'"état de nature" n'est qu'une fiction, mais une fiction politiquement et philosophiquement nécessaire. La Nature est devenue une référence, une valeur positive pour la Culture.
Cela ne veut pas dire que la culture copie la nature... Rousseau avec sa théorie du "Contrat social" affirme qu'il n'est pas question de "retrouver" l'hypothétique état naturel et qu'il faut plutôt assumer politiquement cette perte irrémédiable.
D'une façon générale on ne peut pas affirmer que la culture imite la nature, ou qu'elle aurait intérêt à le faire. Pour ce qui concerne les principales caractéristiques de la culture, elles font bien apparaître une différence et même une opposition nette entre la nature et la culture, la plupart du temps celle-ci prenant le contre-pied de celle-là.


5) Lois de nature et lois de culture : la prohibition de l'inceste

Claude Lévi-Strauss (20è) - "La nature, c'est tout ce qui est en nous par hérédité biologique ; la culture, c'est au contraire, tout ce que nous tenons de la tradition externe."

1° Lois de nature et lois de culture.  La nature est "ce qui est en nous par hérédité biologique" : c'est l'inné. La culture est "tout ce que nous tenons de la tradition externe" : c'est l'acquis. On ne peut rien contre la nature et contre l'hérédité. En revanche la culture est transmise (ou n'est pas transmise : cela reste contingent, dépendant de la volonté et des circonstances) par la société, les parents, l'éducation.
Les règles naturelles et les règles culturelles ne sont pas du tout fondées sur les mêmes principes : les premières sont universelles et décrivent ce qui est nécessairement, les secondes sont particulières et dictent - selon la volonté des hommes eux-mêmes - ce qui doit être ou ne doit pas être.

2° Une règle culturelle universelle : la prohibition de l’inceste.  Cependant, la culture est un phénomène universel chez l'homme, on l'a dit, parce que l'homme vit en société, parce qu'il parle. Le langage est cet élément fondamental sur lequel la culture est bâtie. Or la société comme d'ailleurs le langage sont structurés par des règles. Les règles culturelles sont des soubassements structuraux parfois inconscients, elles ne sont pas comme les "lois" politiques établies consciemment par les hommes. C'est pourquoi, bien que chaque culture possède ses règles et ses caractéristiques, il existe un certain nombre de traits communs entre les cultures.

Claude Lévi-Strauss (20è) - "Posons donc que tout ce qui est universel chez l'homme relève de l'ordre de la nature et se caractérise par la spontanéité, que tout ce qui est astreint à une norme appartient à la culture et présente les attributs du relatif et du particulier. Nous nous trouvons alors confrontés avec un fait qui n'est pas loin à la lumière des définitions précédentes d'apparaître comme un scandale, nous voulons dire cet ensemble complexe de croyances, de coutumes, de stipulations et d'institutions que l'on désigne sommairement sous le nom de la prohibition de l'inceste. (…) Elle constitue une règle, mais une règle qui, seule entre toutes les règles sociales, possède en même temps un caractère d'universalité."

Selon l'anthropologue Claude Lévi-Strauss il existe au moins une règle commune à toutes les cultures, au point qu'elle peut paraître comme fondatrice de la culture en général : c'est la prohibition de l'inceste. Cette règle n'est pas comme les autres, elle est nécessaire et universelle - bien plus que l'interdiction du meurtre par exemple - comme une loi naturelle, mais elle est indéniablement la condition de toute culture, au point qu'elle pourrait être l'exacte frontière, le point de passage de la nature à la culture. L'inceste est la relation sexuelle entre des individus liés par un certain degré de parenté. Dans toutes les sociétés il y a des règles qui interdisent les unions incestueuses, aussi bien sous la forme de relations sexuelles que sous la forme de mariages officiels.
L'inceste est couramment pratiqué chez les animaux, alors pourquoi pas les hommes ? Les raisons morales souvent invoquées (c'est mal ! monstrueux ! contre-nature ! criminel !) ne sont pas guère convaincantes si on se place dans le contexte de sociétés anciennes pas forcément soucieuses de "principes moraux". La prohibition de l'inceste est capitale pour assurer le développement ou même la survie économique d'une communauté. (Notons que cette règle est tellement fondatrice, évidente, donc en un sens inconsciente, que de nombreux Etats omettent de signaler cet interdit - du moins dans son aspect sexuel - dans leur code juridique. Il ne faut évidemment pas confondre, comme on le fait souvent, l'inceste avec la pédophilie, laquelle est un crime perpétré sur mineur : mais la plupart du temps, l'inceste sexuel pratiqué entre majeurs consentants n'entraîne aucune conséquence judiciaire.)


6) La Culture, négation (disparition ?) de la Nature

Georges Bataille (20è) - "Je pose en principe un fait peu contestable: que l'homme est l'animal qui n'accepte pas simplement le donné naturel, qui le nie. Il change ainsi le monde extérieur naturel, il en tire des outils et des objets fabriqués qui composent un monde nouveau, le monde humain. L'homme parallèlement se nie lui-même, il s'éduque, il refuse par exemple de donner à la satisfaction de ses besoins animaux ce cours libre, auquel l'animal n'apporte pas de réserve. Il est nécessaire encore d'accorder que les deux négations que, d'une part, l'homme fait du monde donné et, d'autre part, de sa propre animalité, sont liées. Il ne nous appartient pas de donner une priorité à l'une ou à l'autre, de chercher si l'éducation (qui apparaît sous la forme des interdits religieux) est la conséquence du travail, ou le travail la conséquence d'une mutation morale. Mais en tant qu'il y a homme, il y a d'une part travail et de l'autre négation par interdits de l'animalité de l'homme."

D’après Georges Bataille il s'agit bien d'une opposition, et même d'une négation de la nature par la culture ; non pas le résultat d'une évolution plus ou moins prévisible, mais une véritable rupture, opérée par le surgissement d'un phénomène foncièrement nouveau, sans équivalent dans la nature : l'ordre symbolique du langage. D'une certaine façon "le mot est le meurtre de la chose" comme l'écrit Lacan à la suite de Hegel. Le langage est négateur, il substitue à la chose un symbole, un signe (il "tue" symboliquement la chose). Donc la culture "règle son compte à la nature" en la déréglant totalement. Ainsi ce que nous offre la nature extérieure est par nous transformé, nié comme tel par le travail et la technique. Puis l'animalité en nous est à son tour niée par l'éducation, la religion, la morale, la société tout entière. Ces formes de négation (intérieure et extérieure) sont d'ailleurs essentiellement liées.


7) Que reste-t-il de naturel en l'homme ?

Que reste-t-il de naturel en l'homme ? Il semble que le culturel s'étende à toutes les dimensions de l'existence humaine, y compris à ce que la nature nous a légué : le corps. Ainsi l'habillement, la cuisine, sont évidemment des phénomènes culturels, des arts tout autant que des besoins. Il en va de même pour la sexualité : celle-ci ne conserve plus grand-chose de naturel, largement détachée de sa finalité reproductrice.
Par ailleurs la parure du corps, le tatouage par exemple est une coutume ancienne, et le "piercing" n'a pas été inventé par la jeunesse d'aujourd'hui. Que nous réserve le futur proche en matière de modifications corporelles ? Le "Transhumanisme" désigne cette doctrine qui envisage une radicale transformation, une mutation physique de l'être humain grâce aux apports des nanotechnologies, implants d'organes artificiels et autres puces intra-corporelles... Par ce processus d'hybridation, l'homme deviendrait machine au fur et à mesure que la machine deviendrait intelligente ? On se doute que les questions d'ordre éthique sont aussi nombreuses dans ce domaine que les questions scientifiques !


8) L'utopie nécessaire d'un "retour à la nature"

1° Une culture écologique. — Pourtant, l'envahissement de la nature par la culture, ou par une certaine culture irréfléchie du “progrès”, n'est pas sans poser de réels problèmes. On se demande tout simplement si l'homme ne court pas ainsi à sa perte, s'il n'est pas en train de pervertir le sens même de la civilisation. Qu'est-ce qu'une civilisation incapable de préserver la nature ? La manière dont nous traitons la nature (les animaux, mais aussi l’environnement), aujourd’hui, ne serait-elle pas révélatrice de notre véritable degré de civilisation ? On a pu penser pendant un certain temps, à la suite de Descartes, que l'homme pourrait "se rendre comme maître et possesseur de la nature" ; mais aujourd'hui, le maître n’est-il pas pris à son propre piège ?
Quoi de plus urgent et de plus vital que de développer une culture écologique, en somme une nouvelle culture pour la nature et pour les humains ?

2° Une nouvelle utopie : la “nature”. Nous avions présenté la notion d'"état de nature" comme un mythe nécessaire ; nous pourrions dire du "retour à la nature" qu'il est une utopie nécessaire... Évidemment, personne, pas même les plus fervents "défenseurs de la nature", ne souhaite "revenir" à quelque état primitif ou antérieur. Nous avons toujours cru, du moins en Occident, que la Nature était derrière nous, et que la Culture (y compris sous la forme d'une exploitation de la nature) était notre horizon, notre seul avenir. Et si la Nature (avec ce qu'elle implique aussi de liberté, de simplicité, de respect, d'authenticité) n'était pas un mythe dépassé, mais une nouvelle utopie ? Et si la nature était, non pas le passé de l'humanité, mais son avenir ? N'est-il pas stimulant de penser que l'animalité n'est pas dernière nous mais devant nous, comme une nouvelle sensibilité, une nouvelle manière d'habiter le monde ?

Transition. - Élever la Culture vers la Civilisation, relever ce défi, implique au moins de distinguer effectivement ces deux concepts. Il est temps d'affronter le problème de la valeur de la Culture et surtout des cultures.


III - Culture et civilisation : la civilisation est-elle au-delà des cultures particulières ?


1) A-t-on le droit de juger une autre culture que la sienne ?

"C'est une autre culture"... Il est bien rare que, sous cette phrase souvent lancée avec une légère pointe d'ironie, ne se dissimule quelque jugement de valeur inavoué ou inavouable. Si l'on part du principe que la culture, en général, est civilisatrice et porteuse de valeurs, comment résister à la tentation de comparer les cultures et donc de les juger ? On établit toujours plus ou moins consciemment, de manière plus ou moins fondée, une hiérarchie. Et ceci doublement. D'abord concernant la Culture, en général : lorsque nous affirmons d'une personne qu'elle est plus ou moins cultivée (voulant dire par là éduquée, instruite, etc.), nous opérons une évaluation, c'est-à-dire une distinction qualitative. Ensuite concernant les cultures, au pluriel : nous disons bien (ou du moins nous le pensons tout bas) que certains peuples sont plus "civilisés" que d'autres, en tout cas sous tels ou tels aspects.

La culture est un ensemble de représentations, de symboles, de croyances collectives, toute une tradition héritée et respectée. Elle représente l'identité ou l'âme d'un peuple, son être… Or on ne juge jamais une personne en soi, une identité, un être, on juge un acte. On ne porte pas de jugements sur ce que sont les hommes, mais sur ce qu'ils font. Donc nier ou rabaisser la culture d'un peuple, revient à nier, à rabaisser la valeur ou l'identité de celui-ci. Par elle-même une culture est toujours respectable. Qui peut s'arroger le droit de juger, du haut de sa propre culture particulière? Mais doit-on pour autant tout accepter ce qui se passe dans certaines sociétés… « au nom » de leur culture ? Si l’« ethnocentrisme » parait évidemment condamnable, « le relativisme culturel » n’est-il pas lui-même un piège ?


2) Le piège de l'ethnocentrisme

Claude Lévi-Strauss (20è) - "Habitudes de sauvages», «cela n'est pas de chez nous», etc. Autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson, cette même répulsion en présence de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères. Ainsi l'Antiquité confondait-elle tout ce qui ne participait pas de la culture grecque (puis gréco-romaine) sous le même nom de barbare ; la civilisation occidentale a ensuite utilisé le terme de sauvage dans le même sens. (…) Dans les deux cas, on refuse d'admettre le fait même de la diversité culturelle; on préfère rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit."

L'"ethnocentrisme" consiste à porter un jugement sur les cultures étrangères en fonction de nos propres valeurs, ce qui revient à supposer que notre culture est la meilleure de toutes, voire la seule... L'ethnocentrisme est un rejet de l'Autre qui s'explique, soit par la méconnaissance engendrant le mépris, soit par l'incompréhension radicale engendrant la haine. Comme l'explique Lévi-Strauss cela revient à rejeter l'autre en dehors de l'humanité, dans la barbarie ou la sauvagerie.

Cependant l'ethnocentrisme prend rarement la forme naïve d'une survalorisation de sa culture propre; elle consiste le plus souvent à mettre en balance une culture universelle – La Culture – et les cultures trop particulières, refermées sur elles-mêmes, jusqu'à les ramener justement au rang de non-cultures : cela dispense par conséquent de vanter sa propre culture particulière, il suffit de se réclamer de La Culture ! Or l'on ne peut s'empêcher de suspecter celui qui défend la Culture contre les cultures de promouvoir en réalité, par ignorance ou par choix délibéré, une culture particulière, la sienne ! De ce point de vue, nul ne peut nier une sorte de complexe de supériorité de la part de la culture européenne, souvent assimilée à la Culture : la culture intellectuelle jugée "supérieure" à la culture concrète, le rationalisme "supérieur" au symbolisme, la technique "supérieure" à l'artisanat, etc. Qu'est-ce qui caractérise l'Europe ? Une volonté, et sans doute une capacité réelle, à intégrer et à dépasser les particularismes ? Sans aucun doute, et l'on peut remercier en cela le génie grec associé au génie romain, d'avoir su tracer cette "voie". Mais dans quelles intentions réelles ? Et avec quel succès ? En suivant les leçons de l'Histoire, certains pourraient être tentés d'assimiler purement et simplement l'"universalisme militant" de la "vieille Europe avec une forme d'ethnocentrisme (le colonialisme serait un élément à charge parmi d'autres).


3) Le piège du relativisme : confondre les pratiques (sociales) et les représentations (symboliques)

Il faut se garder d'un danger inverse qui consisterait à dire que « tout se vaut » (relativisme) et que tout ce qui se passe dans une société relèverait de sa culture propre, donc d’une sorte de « dignité culturelle » intouchable. Nous avons prévenu qu'il était nécessaire de caractériser la culture avec précision comme l'univers du symbolique, des valeurs et des représentations communes. Clairement, tout n’est pas culturel ! Ce que ces symboles et ces représentations peuvent, par ailleurs, engendrer ou servir à justifier comme pratiques sociales ne rentre pas directement dans le cadre de la "culture" concernée. Si l'on confond action et représentation, tout jugement devient impossible. Or la barbarie (des actes) existe effectivement, aussi bien "chez nous" qu'à l'étranger, et la condamner n'implique aucune discrimination culturelle comme le relevait Montaigne dans le chapitre 31 des célèbres Essais :

Montaigne (16è) - "Je pense qu'il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu'à le manger mort, à déchirer par tourments et par géhennes un corps encore plein de sentiment, le faire rôtir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux (comme nous l'avons non seulement lu, mais vu de fraîche mémoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion), que de le rôtir et manger après qu'il est trépassé."

Pensons par exemple à l'"excision" pratiquée encore aujourd'hui sur beaucoup de fillettes africaines: il ne s'agit en aucun cas d'une coutume "culturelle" (symbolique de quoi ?) mais simplement d'une pratique "de fait", simplement ancestrale, hypocritement reprise par la religion ou le pouvoir pour servir d'alibi à une domination masculine multimillénaire (puisqu'il s'agit de préserver cette domination en empêchant le plaisir féminin, en réduisant la femme à son statut d'épouse et de mère). Sur tous ces sujets il est clair que la morale (qui s'assoie sur l'égalité des personnes) prime sur la culture, surtout si l'on confond la culture avec ces pratiques. Il est encore plus clair que le Droit prime sur la coutume et c'est aussi en sens aussi que la Civilisation prime sur la Culture. Ces pratiques quasiment criminelles car relevant de la torture, comme l'excision, heurtent légitimement notre sens de la justice et de l'égalité (chèrement acquises d'ailleurs) entre les hommes et les femmes. On peut se permettre de juger cela.

Donc il y a bien des pratiques barbares, et cela dans tous les pays - si l'on tient que la barbarie est le contraire de la civilisation, et la sauvagerie le contraire de la culture. Des pratiques condamnables qui n'ont plus rien de culturelles dans la mesure où la dimension symbolique y est absente, déniée ou pervertie.


4) Qu'est-ce que la Civilisation ?

Comme nous le disions, une culture ne saurait être jugée en tant que telle. Pourtant certaines choses, idées ou coutumes nous paraissant liées à certaines cultures ne nous semblent pas acceptables. D'où la tentation de juger quand même. Et nous le faisons alors en fonction de critères moraux, juridiques ou philosophiques, que nous ne considérons pas comme appartenant à notre culture particulière mais comme étant universels. Toute la difficulté est là : malgré la diversité des cultures y a-t-il des valeurs universelles, constitutives de l'Humanité, de la Civilisation en général ?

1° La différence entre culture et civilisation. Il semble bien en effet que la notion de Civilisation se détache, en la dépassant, de celle de Culture. Il semble bien que la civilisation englobe non seulement la culture, la pensée, mais également l'état réel global d'une société, sa justice, son raffinement, sa richesse, son développement, etc.
- Déjà observons que le contraire de la culture est la sauvagerie (vivre comme un animal) ; tandis que le contraire de la civilisation est la barbarie (vivre sans règles, ou en pervertissant les règles, dans la violence). Dans civilisation nous entendons bien la référence à la « civilité », à la « cité », soit l’existence de règles communes éradiquant ou canalisant la violence, assurant une existence sociale paisible et juste.
- La Civilisation n'est donc pas identique à la Culture, elle s'ajoute à la Culture : ce sont des valeurs communes et universelles, qui engagent l'humanité tout entière et plus seulement tel ou tel peuple, mais aussi un respect de fait des personnes et des populations. D'une part ce sont les valeurs morales et politiques qui ne sont pas inscrites spontanément dans le tissu culturel et qu'il faut y ajouter par décision. D'autres part ce ne sont pas seulement des représentations ou des idées mais aussi des règles, des pratiques, des méthodes….

- Enfin la civilisation n'est pas un fait comme la culture mais un processus historique. En effet si l'on reconnaît volontiers les "différences" de cultures, l'on parle plutôt de "degrés" de civilisation, comme si la civilisation état davantage liée à l’histoire, à l’Histoire en tant qu’universelle. De ce point de vue, la civilisation serait plutôt synonyme de progrès tandis que la culture serait plutôt synonyme de tradition. Encore faut-il relativiser cette opposition, car il est possible que cela soit au nom du progrès ou du développement, parfois, que l’on puisse tomber dans la barbarie (écologique, transhumaniste… etc.).

2° Les critères de civilisation. — La civilisation est un ensemble de critères de raffinement et de développement qui caractérisent sociétés et cultures, bien sûr de façon différenciée. Par exemples certains peuples se sont plutôt distingués par leur raffinement, d’autres par leur sens de la tradition, d'autres plutôt par leur souci du développement...
Peut-on établir une liste de ces critères ? Nous n'avons pas d'autre choix que de les repérer au sein même des cultures de tous les pays et de toutes les époques (puisque nous avons dit que la civilisation n’appartient pas à un seul groupe humain), tout en soulignant leur forte propension à l’universalité (ex. la démocratie, née en Grèce, dans la culture grecque, puis généralisée… ou presque)
Quels sont donc ces indices de civilisation apparus au cours de l'Histoire de l'Humanité, qui d'un côté font partie intégrante de la culture et d'un autre côté s'ajoutent à elle ?

- On a souvent prétendu, non sans raison, que l'Écriture était le premier critère de civilisation et de développement. L'écriture est la mémoire d'un peuple, mais aussi la mémoire de l'humanité. Elle correspond à une certaine conscience de l'Histoire. (Cela n’empêche pas les cultures « orales » d’exister et d’être respectables, ni d’enrichir le fonds commun de l’humanité.)

- Le second critère pourrait être religieux. Ce qu'apporte de décisif le monothéisme est bien connu: en un mot, la découverte de la liberté humaine (le péché). Ajoutons : la référence à des Ecritures où la part historique, morale et juridique prime sur le mythe et le merveilleux, la foi en un Dieu unique et un culte qui se substitue aux rites innombrables et surtout la condamnation de la violence sacrificielle... (Cela n’empêche pas les religions polythéistes de continuer d’exister et d’être respectables, voire de transmettre des valeurs irremplaçables et bannies justement par le monothéisme, comme le respect sacré de la nature ou parfois les « charmes » du matriarcat contre les excès du patriarcat que l’on impute souvent au judéo-christianisme).

- Le troisième critère décisif serait constitué par la philosophie, soit d'abord la décision typiquement philosophique de conférer à la raison seule la détermination de la vérité. Car la rationalité se conjugue avec l’autonomie (la faculté de penser par soi-même) et donc encore la liberté. Progrès indéniable que l'on doit aux anciens grecs. Concernant la philosophie, ses ambitions sont universelles par essence (c'est l'essence de la raison) et selon E. Husserl elle ne peut que combattre les particularismes culturels (assimilés par lui à la tradition et aux nationalismes) en faveur de la Culture universelle de la Raison.
Edmund Husserl (début 20è) - "Les conservateurs, satisfaits dans la tradition, et le cercle des philosophes vont se combattre mutuellement, et leur combat va sûrement se répercuter sur le plan des forces politiques. Dès le début de la philosophie on commence à persécuter, à mépriser les philosophes. Et pourtant les idées sont plus fortes que toutes les forces empiriques. Ici il faut encore faire entrer en ligne de compte un nouveau fait : la philosophie tire sa croissance de son attitude critique universelle, dirigée contre toutes les données préalables de la tradition ; aussi n'est-elle limitée dans son extension par aucune barrière nationale (...). Ainsi la subversion de la culture nationale peut se répandre, d'abord à mesure que la science universelle, elle-même en voie de progrès, devient le bien commun des nations auparavant étrangères l'une à l'autre, et que l'unité d'une communauté scientifique et culturelle traverse de part en part la multiplicité des nations."

- De plus, il est difficile de ne pas associer à l'idée de civilisation l’idée de Démocratie et les Droits de l'Homme, malgré les origines européennes récentes de ce texte (d'ailleurs imparfait, incomplet et contestable sous bien des aspects). C'est bien au nom des Droits de l'Homme qu'il n'est pas permis d'hésiter lorsqu'il s'agit de condamner certaines coutumes archaïques portant atteinte à l'intégrité physique des personnes par exemple.

- L’une des conséquences de la philosophie est le projet plus moderne d'une connaissance scientifique du monde, pour le transformer et améliorer les conditions de vie sur terre. Sciences et techniques - assez peu culturelles en tant que telles – sont évidemment des facteurs civilisationnels. Il est incontestable, en dépit de critiques plus ou moins récurrentes, que le "confort" et le "progrès" technique - que l'on songe seulement au domaine médical - participent de l'idée même de civilisation. Il en va de même aujourd'hui avec les technologies de pointe et les nouveaux moyens de communication. La technique domine et structure la civilisation actuelle qui peut recevoir un certain nombre de qualificatifs plus ou moins « flatteurs » : matérialiste, mondialiste, médiatique, de plus en plus virtuelle …jusqu'à la future "civilisation des machines" imaginée par la science-fiction et qui signerait à proprement parler la fin de l'humanité. Il est clair que le danger inhérent à toute technique fait aussi partie du destin de la civilisation.


Conclusion : la Culture et les cultures (solution)

La culture est très clairement la transformation de la nature et la transformation de l'homme par lui-même. Cela ne signifie pas que la nature puisse être éliminée de l'humaine condition : elle reste d'abord une origine, une condition de survie, un environnement à préserver, mais encore au-delà une valeur, une idée "à creuser".
Il y a bien des caractéristiques communes à toutes les cultures - le langage, l'élément symbolique, l'interdit de l'inceste, etc. - et cela suffit pour distinguer l'essence de la Culture des cultures particulières. La notion de Culture, existe donc. Mais la particularité de chaque culture reste un fait établi, légitime et durable.
En tant qu'elles représentent l'identité d'un groupe social, toutes les cultures sont respectables. On ne devient pas "barbare" à cause de sa culture autochtone ; au contraire c'est quand on oublie sa propre culture, ses racines, que l'on peut verser dans le non-sens et la barbarie. La notion distincte de civilisation permet d'ajouter à chaque culture des valeurs universelles qui sont autant de ponts entre les cultures. De plus, un peuple est d'autant plus civilisé qu'il respecte sa propre culture ainsi que celle des autres. Le meilleur de la civilisation n'est-il pas atteint avec le mélange et le métissage des cultures ?