mercredi 10 décembre 2014

La violence exprime-t-elle quelque chose ? (cours)

0.0.0. - Introduction : expression et violence

0.0.1. — 1è possibilite : la violence exprime quelque chose. C’est le discours le plus commun, une sorte de credo : la violence a bien “une raison”, un motif, et naturellement, on “s’exprime” par la violence... Sans doute. On tente de répondre ainsi à la question : pourquoi la violence ? Faut-il dire pour autant que la violence exprime à sa façon, laisse apparaître les motifs et les raisons qui l’ont fait naître ? De ce point de vue, la violence “exprime” au sens où elle révèle, lève le voile sur ce qui est caché, occulté (volontairement ou non) ; elle est la traduction, la trahison, ou encore le symptôme, l’indice d’une vérité oubliée ou refoulée : par exemple une injustice, un déséquilibre social, un désir inassouvi. — On peut sans doute expliquer cet enchaînement de causes psychologiques, psychanalytiques, sociologiques, politiques..., c’est-à-dire les sources de la violence. On peut aussi expliquer comment un individu ou une société se sert de cette violence, éventuellement pour s’en dégager.
0.0.2. — 2è possibilite : la violence n’exprime rien. Mais expliquer ne suffit pas ; il faut pouvoir justifier, accepter, c’est-à-dire “comprendre” la violence. De ce point de vue, aucune explication ne suffit. Notre point de vue de philosophes sera beaucoup plus éthique que scientifique : que faire face à la violence ? — Nous avions pris le parti d’assimiler la Liberté et l’Expression (cf. cours sur la Liberté), au point de faire de la “liberté d’expression” une sorte de pléonasme (exprimer c’est toujours libérer quelque chose). Comment alors prétendre que la violence, que l’on suppose être le contraire de la liberté, puisse représenter un quelconque moyen d’expression ? De ce point de vue, la violence n’exprime rien car elle est justement le refus de l’expression. Violenter ou exprimer, frapper ou parler : il faut choisir ! — Mais avant d’entrée dans cette problématique, proposons une définition de la violence qui prenne en compte toute sa dimension subjective et morale.

mardi 18 novembre 2014

Faire des listes est-il toujours raisonnable ?


1) Au commencement était une liste… 

Peut-on dire qu'une grande partie de la civilisation « occidentale » est fondée par la liste première, les 10 commandements de Moïse ? On compte plusieurs versions légèrement différentes des fameuses dix « paroles » bibliques appelées couramment « dix commandements ». Spécificité du judaïsme, ces paroles relèvent aussi d’un écrit, nommément des Ecritures. Il en va de même des listes en général : elles n’ont d’utilité que d’être écrites, notées, consignées (les premiers écrits furent probablement des listes… de marchandises) après quoi elles peuvent bien être mémorisées et récitées « par cœur » (comme le catéchisme à l’ancienne). Pourtant il y a une grande différence entre réciter et lister. Prières, paroles incantatoires, et peut-être poésies (en tant que suites de vers) se prêtent initialement à la récitation orale, tandis que des listes de choses, de tâches ou de règles réclament le concours de l’écrit. Avec les listes écrites, il s’agit précisément de pallier les insuffisances de la mémoire naturelle. Paradoxe, l’avantage mnémotechnique des listes et leur efficacité au plan oral apparaît bien comme un privilège et une conséquence de l’écrit.


samedi 20 septembre 2014

La Philosophie en Terminale I - L’organisation du travail


;
Avertissement : les précisons données ci-dessous quant à l'organisation du cours de philosophie ne font que refléter la pratique personnelle d'un professeur exerçant ce métier depuis plus de vingt ans, elles ne constituent en aucun cas une "règle" générale, elles ne s'apparentent pas – faut-il le préciser ? à des "conseils" distribués aux collègues enseignants et encore moins elles ne se substituent (!) aux Recommandations émanant des Inspecteurs pédagogiques. Elles ne s'adressent qu'à nos élèves et il n'y a d'autre raison de les publier – ceci vaut pour tous les cours et documents mis en ligne sur ce blog – que de permettre aux élèves d'en disposer dans une version plus longue et en quelque sorte "standard ", afin de compléter leurs propres notes (qu'il ne s'agit absolument pas de nier dans leur singularité d'ailleurs, tant il est essentiel pour l'élève de s'approprier personnellement le cours du professeur).


1.0.0. - Le travail en classe

1.1.0. - Les leçons

1.1.1. - Fréquence : environ ⅔ du volume horaire (variable selon les séries)

1.1.2. - La leçon, définition : une leçon (de philosophie) correspond au traitement d’une question en rapport avec une ou plusieurs notions du programme (cf. infra). Le programme complet se divise en parties, et chaque partie en différents chapitres. Ce sont ces chapitres qui forment les différentes leçons. Plusieurs séquences (entre 4h et 8h) sont nécessaires pour couvrir une leçon. Dans la mesure du possible, nous faisons en sorte de traiter une partie (ou sous-partie) cohérente de la leçon lors de chaque séquence (une question par séquence). (Voir annexe infra : quelle est la particularité d’une leçon de philosophie ?)

1.1.3. - Le déroulement d’une séquence de leçon. 1) Il est possible de commencer par visionner un document (photographie, extrait de film, reportage, etc.) en guise d’approche du sujet, suivi d’une brève discussion. 2) Clarification du vocabulaire et formulation de la question : de quoi va t'on parler exactement ? quel est le problème ? 3) On envisage ensuite les théories philosophiques traitant cette question en s’appuyant sur la lecture d’un ou plusieurs textes d’auteurs (textes distribués lors de la séance précédente, donc déjà lus par les élèves, puis expliqués en classe, résumés et collés dans le cahier au fur et à mesure), 4) Rédaction d’une synthèse écrite rendant compte du traitement de la question. Puis passage à la suite de la leçon...

La Philosophie en Terminale II – Le Programme



1.0.0. - Auteurs, Notions et Problèmes

"Dans les classes terminales conduisant au baccalauréat des séries générales, le programme se compose d’une liste de notions et d’une liste d’auteurs. Les notions définissent les champs de problèmes abordés dans l’enseignement, et les auteurs fournissent les textes, en nombre limité, qui font l’objet d’une étude suivie."

1.1.0 - Liste des auteurs mis au programme

Les textes à expliquer à l'examen sont choisis parmi cet ensemble d’auteurs. Il est évidemment possible de lire en classe maints auteurs ne figurant pas dans cette liste.

1.1.1. - Antiquité et Moyen-Age - Platon ; Aristote ; Épicure ; Lucrèce ; Sénèque ; Cicéron ; Épictète ; Marc Aurèle ; Sextus Empiricus ; Plotin ; Augustin ; Averroès ; Anselme ; Thomas d’Aquin ; Guillaume d’Ockham.

1.1.2. - Epoque moderne - Machiavel ; Montaigne ; Bacon ; Hobbes ; Descartes ; Pascal ; Spinoza ; Locke ; Malebranche ; Leibniz ; Vico ; Berkeley ; Condillac ; Montesquieu ; Hume ; Rousseau ; Diderot ; Kant.

1.1.3. - Epoque contemporaine - Hegel ; Schopenhauer ; Tocqueville ; Comte ; Cournot ; Mill ; Kierkegaard ; Marx ; Nietzsche ; Freud ; Durkheim ; Husserl ; Bergson ; Alain ; Russell ; Bachelard ; Heidegger ; Wittgenstein ; Popper ; Sartre ; Arendt ; Merleau-Ponty ; Levinas ; Foucault.

La Philosophie en Terminale III - Qu’est-ce que la philosophie ?



1.0.0. - Représentations communes et anecdotes

1.1.0. -“Voir les choses avec philosophie

Ou bien : "il faut prendre les choses avec philosophie" ! Bien sûr ces expressions ne sont rien d'autre que des “lieux-communs” ou des “clichés”, guère plus subtils ou profonds que la maxime “dans la vie faut pas s’en faire”. Or cette dernière formule révèle soit un optimisme niais, soit une forme de fatalisme qui semblent tout le contraire de la philosophie ! Cela ne semble pas très sérieux, et surtout, dans ces conditions, en quoi la philosophie serait-elle une discipline enseignable ?

1.2.0. - Bonne ou mauvaise image du philosophe ?
- Diogène (à propos de) – « Ayant vu un jour une souris qui courait sans se soucier de trouver un gîte, sans crainte de l'obscurité, et sans aucun désir de tout ce qui rend la vie agréable, il la prit pour modèle et trouva le remède à son dénuement. Il fit d'abord doubler son manteau, pour sa commodité, et pour y dormir la nuit enveloppé, puis il prit une besace, pour y mettre ses vivres, et résolut de manger, dormir et parler en n'importe quel lieu. (...) Il s'étonnait de voir les grammairiens tant étudier les mœurs d'Ulysse, et négliger les leurs, de voir les musiciens si bien accorder leur lyre, et oublier d'accorder leur âme, de voir les mathématiciens étudier le soleil et la lune, et oublier ce qu'ils ont sous les pieds, de voir les orateurs pleins de zèle pour bien dire, mais jamais pressés de bien faire, de voir les avares blâmer l'argent, et pourtant l'aimer comme des fous. (...) Il affirmait opposer à la fortune son assurance, à la loi sa nature, à la douleur sa raison. Dans le Cranéion [une colline de Corinthe], à une heure où il faisait soleil, Alexandre le rencontrant lui dit : «Demande-moi ce que tu veux, tu l'auras.» Il lui répondit : «Ôte-toi de mon soleil !» (...) Il se promenait en plein jour avec une lanterne et répétait : «Je cherche un homme.»»
Le personnage du philosophe est à la fois admiré comme un sage et ridiculisé comme un "doux rêveur" , un marginal… à l’image de "Diogène-le-chien", tout à tour sublime et ridicule. Diogène est "sage" en ce sens qu’il dénonce l’hypocrisie des conventions sociales en se fondant sur la seule raison et sur la "nature". Il apparaît comme le champion de l'honnêteté, de l'authenticité et finalement de la vérité. Quoi de plus moral finalement que la conduite de Diogène, malgré ses provocations, son aspect asociable ? Il est permis de voir dans ce "courage de la vérité" la vertu cardinale du philosophe, même si, en l'occurrence, l'assimilation du "vrai" et du "naturel" reste discutable.

La Philosophie en terminale IV - Pourquoi apprendre la philosophie ? L’esprit et la finalité du programme.



1.0.0. - Une double finalité

"L’enseignement de la philosophie en classes terminales a pour objectif de favoriser l’accès de chaque élève à l’exercice réfléchi du jugement, et de lui offrir une culture philosophique initiale. Ces deux finalités sont substantiellement unies." (Référence. : Arrêté du 27 mai 2003, JO du 6 juin 2003 Cf. BO n°25 du 19 juin 2003)

1.1.0. - "L’exercice réfléchi du jugement"
 Epictète « Voici le point de départ de la philosophie : la conscience du conflit qui met aux prises les hommes entre eux, la recherche de l'origine de ce conflit, la condamnation de la simple opinion et la défiance à son égard, une sorte de critique de l'opinion pour déterminer si on a raison de la tenir, l'invention d'une norme, de même que nous avons inventé la balance pour la détermination du poids, ou le cordeau pour distinguer ce qui est droit et ce qui est tordu. » 
- Hegel « Une opinion est une représentation subjective, une idée quelconque, fantaisiste, que je conçois ainsi et qu’un autre peut concevoir autrement. Une opinion est mienne ; ce n’est pas une idée en soi générale, existant en soi et pour soi. Or la philosophie ne renferme pas d’opinions, il n’existe pas d’opinions philosophiques. »
Le premier objectif affiché contient un sous-entendu : les jugements que nous portons, nos jugements "de valeur", nos "opinions" sur les choses et les gens ne seraient pas toujours réfléchis… Or, une opinion réfléchie n’est déjà plus une simple opinion, elle devient une Idée philosophique. Pourquoi faut-il dépasser les simples opinions ? Parce qu’elles s’assimilent à des préjugés ou à des croyances et qu’elles génèrent, comme telles, de vaines disputes sans vraies solutions.

Le programme de philosophie en terminale




... faut pas s'en faire une "montagne" ! euh si...

jeudi 24 juillet 2014

Les névroses selon la psychanalyse



I






Le terme de névrose n’apparaît qu’en 1769 sous la plume du médecin écossais William Cullen. Durant le Moyen-Âge la maladie s’apparentait comme toute forme de comportement louche, étrange ou irrationnel, à une sorte de « possession » démoniaque et son « traitement » relevait probablement de l’exorcisme.

Au siècle classique, l’on résume sous le terme commun de « folie » toutes sortes d’affections mentales ou simplement de comportements marginaux, et l’on commence à parquer les malades dans des « asiles d’aliénés ». Le critère retenu n’est plus Satan mais une perte manifeste de la raison. Puisque la folie représente le contraire de la clarté rationnelle, le but de la réclusion est donc de cerner, de surveiller et de contrôler ; le fou n’est plus admis en liberté comme autrefois. La preuve : en 1657, a lieu une vaste opération de « nettoyage » de la Capitale. Sur décret du roi, les Archers de Paris raflent les mendiants, les clochards, les aveugles et les sourds, les louches, les boiteux et les borgnes, les siphonnés toute catégorie, et déversent ce trop-plein dans les cellules moites et insalubres de la Salpêtrière, qui devient très vite le plus grand hospice européen.

mardi 15 juillet 2014

Charcot, en attendant Freud


« Le voyageur franchit les portes de la Salpêtrière et découvre un vaste bâtiment formé de maisons à un étage disposées en quadrilatères et entourées de jardins. Cet ancien arsenal construit sous Louis XIV et destiné à la fabrique du salpêtre abritait autrefois une étrange population d’aliénés. (...) Les femmes alcooliques, les prostituées voisinent avec les vieillards déments et les enfants débiles. Les folles sont isolées dans le quartier spécial des incurables et enchaînées ; on les abandonne ainsi à demi nues, au milieu de leurs immondices (...). Les épileptiques racontent des cauchemars, des histoires de membres tronqués, de mers enflammées ; elles sont dévorées par des sortes de crustacées à tête d’oiseau ; les cris, les pleurs, les lamentations, les contorsions donnent à ces bâtiments l’allure d’une demeure hantée, surgie des ténèbres du Moyen-Age. Les hystériques soignent leurs compagnes en simulant à merveille leurs maladies ; elles sont possédées par la manie de mettre en scène la souffrance des autres : elles ont le génie du rire, des tragédies et du sanglot ; elles ressemblent aux acrobates, aux bouffons ; mouillées, hurlantes, déguenillées, elles enseignent la folie du monde, la misère du peuple. »


Voici le décor, superbement planté par Elisabeth Roudinesco dans son livre La bataille de cent ans (p. 23, cf. biblio). Nous sommes en 1657 ; sur décret du roi, les Archers de Paris raflent les clochards et les mendiants, les aveugles et les sourds, les boiteux et les borgnes, les louches, les siphonnés toutes catégories, et déversent ce trop-plein dans les cellules moites et insalubres de la Salpêtrière qui devient très vite le plus grand hospice européen. Du temps de Charcot, on n’en est plus là : le mouroir, le dépotoir se transforme en clinique, c’est-à-dire en théâtre. Certes, on y meurt encore abondamment, mais non sans avoir des centaines de fois joué et répété son rôle d’« aliéné », de « malade nerveux », d’« épileptique » ou d’« hystérique »... La troupe hétéroclite qui répète inlassablement dans ce lieu étrange connait ses stars, ses chouchous, ses vedettes : Charcot, patron de l’établissement, n’a d’yeux que pour les hystériques. Hommes ou femmes. Il faut dire que l’hystérie était tombée fort en discrédit à l’époque ; on n’y croyait plus trop. On pensait qu’en regard d’autres maladies tout autant spectaculaires, ces élucubrations de femmes n’avaient rien de scientifiquement palpable, de probant, de sûr, qu’on pouvait y fourrer trop de choses contradictoires ; par conséquent l’hystérique devait simuler, c’était plus simple. Charcot vint et imposa une véritable révolution dans la clinique de l’hystérie. Tout d’abord il réhabilita, si l’on peut dire, le mal : de toute son autorité, il attesta, il certifia l’authenticité et l’objectivité des troubles manifestés, c’est-à-dire leur non-simulation. Ensuite il caractérisa fermement l’hystérie comme « maladie nerveuse », autonome et fonctionnelle, sans traces lésionnelles. L’absence des telles traces ne signifie pas l’absence d’intérêt pour l'anatomie : si l’examen anatomo-pathologique ne donne pas la clef de l’hystérie, cela n’empêche pas le maître d’anatomie pathologique que fut d’abord Charcot de fonder toute sa typologie des névroses hystériques sur leur localisation corporelle, voire leur expressivité. Quant à l’étiologie proprement dite, c’est Freud — radicalement opposé à cette conception — qui la résume le mieux : « Charcot posa pour celle-ci une formule simple : l’hérédité doit être prise comme cause unique, l’hystérie est par conséquent une forme de la dégénérescence, un membre de la famille névropathique ; tous les autres facteurs étiologiques jouent le rôle de causes occasionnelles, d'agents provocateurs ». C’est évidemment au rôle de la sexualité que Freud fait ici allusion. Charcot reconnaît la nature génitale des causes organiques, mais comme par ailleurs ces causes incidentes ne déterminent pas la nature du phénomène, la sexualité n’est à aucun moment citée comme telle ; corrélativement, l’excentricité sexuelle qui s’étalait néanmoins partout dans les chambres et les couloirs de la Salpêtrière passait pour un débordement caractéristique, sans plus ... L’on restait obstinément aveugle, c’est qui est vraiment un comble vu la suite.

dimanche 29 juin 2014

Ce que la morale autorise l'État peut-il l'interdire ? (copie d'élève)

Par Jérémie, élève de terminale L (copie très légèrement retouchée au niveau de l'expression).


L’on se demande souvent si ce que la morale condamne, l’État pourrait se le permettre. Mais l’on peut également se poser la question inverse : ce que la morale autorise, l’État peut-il l'interdire ? Qu'est-ce que la morale, et qu'est-ce qu'elle censée nous autoriser ? Si on la distingue des mœurs, particulières à un groupe social, la morale définit des principes, un ensemble de valeurs universelles. La morale fait appel à nos facultés personnelles comme la raison, la conscience, la volonté, le devoir, afin de guider nos actions vers le bien commun et dans le respect inconditionnel de la personne humaine. On peut également s’intéresser au terme « autoriser » qui prend place entre « exiger » ou « prescrire » et inversement interdire. 
L’État est une personne morale représentant une Nation et dépositaire de la souveraineté d'un peuple. C'est également l'ensemble des institutions dirigeant un pays, promulgateur des lois et dépositaire de la force publique. Il est censé interdire tout ce qui nuit à la société c'est à dire la violence, le désordre, l'injustice, etc. 
Le problème est de savoir si l’État doit se laisser guider par la morale. Est-ce que malgré leur différence ces deux instances doivent être en harmonie. Nous verrons dans une première partie que les principes de la morale sont naturellement repris par l’État puisqu’ils visent tous deux le bien. La morale doit guider l’État : c'est le point de vu idéaliste. Dans une deuxième partie nous soutiendrons plutôt que la morale et la loi civile n'ont pas la même portée, car l’État ne s'occupe que de la collectivité, donc il possède ses propres règles. Enfin dans une dernière partie nous verrons que du point de vue du progrès de la civilisation et de la liberté, le rapprochement de la morale et de l’État est inévitable. 

***

Dans notre première partie nous développerons que naturellement les principes de la morale doivent être repris par l’État car ils visent tous deux au bien, la morale doit guider l’État. La morale et l’État ont été créés pour lutter contre mal et la violence. Nous ne vivons pas dans un monde tout rose c'est pour cela que certains commettent des actes immoraux c'est à dire contraires au bien. Le désir de possession, la jalousie, la soif de puissance, en sont des exemples ; il semble que l’homme ne puisse pas s’empêcher de nuire à son prochain. C’est pour cela que des règles faisant appel au devoir et à la conscience «morale» ont été imposées. Mais l’origine ces règles sont aussi bien sociales que morales, un peu comme l'est l’autorité des parents sur leurs enfants. Il n’y a pas de distinction à ce stade entre règle morale intérieure et règle sociale extérieure. La morale et l’autorité politique, sans doute également l’autorité religieuse, ont été créées pour favoriser le bien dans le monde et éviter les mauvaises actions. Prenons l'exemple de choses que la morale interdit, comme le manque de respect envers autrui ou la maltraitance. Cette interdiction est reprise par l’Etat. 

Mais le fait de vouloir faire régner le bien, l'harmonie, implique de dépasser la lutte entre les hommes; cela suppose donc la connaissance morale (et intellectuelle) du bien. Selon Platon cette connaissance est le propre des philosophes : ce sont eux qui doivent enseigner la morale et aussi gouverner la cité. La République doit être gouverné par un homme qui possède la connaissance du bien. Le philosophe. 
Qu’encourage ou qu’autorise la morale ? Tout ce qui va dans le sens de la bienveillance, et là encore il s’agit d’une vertu morale mais aussi sociale. Par exemple une vertu comme le courage profite à la personne et à la société. Il y a aussi l'honneur qui est une qualité qui doit être recherchée individuellement, et pour cela elle devient sociale, on ne voit pas pourquoi l’Etat l’interdirait. 
Autre argument, selon Rousseau le Contrat Social est un acte de liberté d'abord personnel, et après collectif. Cet acte de liberté autonome consiste à accepter de me soumettre à la même règle que les autres. Donc ce que la morale autorise, tout ce qui vient de l’autorité de la morale, l’Etat va aussi le favoriser 

*

Nous avons vu dans cette première partie que la morale devait guider l’État pour viser tous deux au bien. Dans cette deuxième partie nous allons voir que la morale et les lois civiles n'ont pas la même portée car l’État ne s'occupe que de la collectivité tandis que la morale s’occupe de la personne. 
Les fondements sont différents, ils peuvent être opposés 
Par exemple prenons Machiavel dans Le Prince qui défend l'autonomie de l’État et du Prince, par rapport à toute autorité extérieure comme la religion, et donc aussi par rapport à la morale. Il s'agit de donner les moyens d’être efficace à l’État et en utilisant la force s’il le faut. 
Beaucoup de choses sont autorisées par la morale mais interdites par l’État. Par exemple au nom de la bienveillance et de la générosité je peux vouloir adopter un enfant. Mais l’Etat au nom de la sécurité de l’enfant peut m’en empêcher ou bien me fixer des conditions très contraignantes. Ces règles sont sans doute nécessaires même si l’intention de départ aussi était bonne. 
Prenons à l’inverse un acte que la morale réprouve mais que l’État autorise (même problème mais formulé à l’envers). Prenons l'exemple de la guerre qui n’est qu’une extension et une justification du meurtre collectif. Même si la légitime défense est morale (se tuer n’est pas moral, c’est faire du mal à la personne humaine que je suis) le meurtre ne l’est pas. Donc c’est difficile de dire que la guerre est morale, elle est presque toujours immorale à cause des violences et des excès qu’elle entraîne. Et pourtant elle peut être justifiée s’il s’agit de se défendre contre une agression d’un pays voisin. 
Autre exemple, frapper les enfants a longtemps été une pratique courante. Cette pratique n’a jamais été morale car elle ne fait aucun bien, et elle n’aide même pas à éduquer, et pourtant elle était autorisée et courante chez les maîtres. La loi ne l’interdisait pas, mais maintenant oui. 
Donc nous pouvons conclure cette partie en affirmant que l’Etat ne suit pas toujours les interdictions ou les autorisations de la morale. 


Dans une troisième partie nous pouvons voir que du point de vue du progrès de la civilisation, au nom de la liberté et de la justice, le rapprochement de la morale et l’État est inévitable. 
Appuyons-nous sur une doctrine : l'utilitarisme. Pour celle-ci le but de la morale est exactement le même que celui de la société : c'est le bonheur. Il faut concilier le bien pour moi avec celui des autres, dans la mesure où nos intérêts sont communs. Il n'y a plus de contradiction entre les deux à partir du moment il faut se donner comme but le bonheur commun. 

Par exemple la liberté d'expression est quelque chose que la morale autorise et recommande puisqu’elle permet à la personne de s’épanouir. Bien sûr elle réprouve aussi certains excès de cette liberté, comme le fait de porter atteinte à l’honneur d’autrui. C’est exactement aussi le point de vue de l’Etat : non pas parce que celui-ci devrait « suivre » la morale, comme s’il prenait sa source dans la morale ainsi que nous le disons dans la première partie, mais parce que le but est le même : s’épanouir individuellement à partir du moment où la société s’épanouit aussi dans la liberté. 

Prenons un dernier exemple : une attitude morale et pleinement généreuse prône l'entre-aide et la solidarité à l’égard des migrants, ou même des étrangers en situation irrégulière. La morale va l'autoriser mais l’État non. L’Etat est dans son droit de veiller au maintien de l’ordre. Mais la question à se poser est plutôt : quel est l’intérêt de tous ? quelle est la solution la plus réaliste et la plus intelligente ? L’Etat ne risque-t-il pas d’engendrer la violence en voulant uniquement l’Ordre tout en se moquant de la morale ? Finalement l’Etat tente d’être juste en permettant la solidarité, tout en l’organisant et en la limitant dans le cadre de la loi. La justice ce n’est pas de permettre n’importe quoi et la générosité pure des « belles âmes » n’est pas toujours juste. 

*** 

Chacun voudrait spontanément que la loi soit « morale » ou que le fonctionnement de l’Etat soit « parfait ». Mais ceci n’est qu’un fantasme idéaliste pouvant s’avérer dangereux. Par définition la loi a pour but de limiter nos libertés tout en les garantissant. La loi elle-même doit limiter ses ambitions. Donc quelques fois elle interdit des actes que la morale condamne et inversement elle en permet d’autres que la morale réprouve. En effet la loi étant essentiellement sociale, elle fournit des règles plus précises et moins universelles que ne le sont les principes moraux. Le fait que la morale entre parfois en contradiction avec la loi ne paraît pas anormal, c’est peut-être l'une des conditions pour conserver notre sens critique. Au final la Justice basée sur l’intérêt commun est la valeur intermédiaire qui doit être prise en considération entre le Bien moral et l’ordre social.