lundi 21 décembre 2020

Qu’est-ce qu’une vérité scientifique ? (cours)

Transition - Nous avons dans un premier temps évoqué la quête d’une Vérité absolue ou Vérité métaphysique (celle qui nous renseignerait sur le Réel par opposition à l’illusion), comme la vérité des Idées selon Platon.

Nous avons ensuite évoqué la vérité purement rationnelle et purement logique, celle qui se tient dans la cohérence même du langage et qui culmine dans les raisonnements formels et les démonstrations logiques.
Mais une démonstration visant à établir des vérités réelles (et pas seulement formelles, comme les mathématiques) doit faire l’objet d’une démarche scientifique complète. La science, contrairement à la métaphysique et aux mathématiques pures, cherche à étudier et à connaître le monde… physique, vivant, voire social, concret dans tous les cas.
Or la science obéit à des principes et à des protocoles de vérification stricts, permettant la production de preuves, véritable critère de la vérité en science. Il faut donc souligner l’importance de la méthode expérimentale - où s’articulent Théorie et Expérience - contre la croyance en une toute puissance de la raison « pure ».
Méthode qui trouve ses limites cependant aux abords des sciences dites « humaines », dont on se demandera si elles sont de « vraies » sciences justement, en développant particulièrement l’exemple de l’Histoire.


- Petite histoire du mot « science » - Or il est intéressant de brosser l’histoire du mot « science » dans la mesure où précisément, aux origines grecques de ce concept, il se confond avec celui d’« histoire » ! Il y a bien un terme en grec qui signifie plus précisément la Science au sens de savoir constitué, c’est Épistémè. Mais la science comme nous la comprenons aujourd’hui est moins le savoir proprement dit que la recherche du savoir. D’où l’intérêt du mot “histoire” (historia en grec) qui signifie originellement étude, enquête ou recherche et, dans un second temps seulement, la connaissance qui en résulte. Chez Platon, l’on trouve déjà une opposition entre deux formes de connaissance : l’une relative aux données sensibles, c’est-à-dire aux faits, dont on cherche à connaître les causes dites “prochaines” (les plus proches) : Historia ; l’autre relative aux Idées ou essences qui constituent les causes dites “premières”, c’est-à-dire les causes principales des choses : Théôria. Il est évident que pour Platon la vraie connaissance est celle des Idées (la philosophie théorique), et non pas celle des données sensibles (l’histoire). Mais à ce premier stade le concept de science, très général, contient encore cette dualité. — Cette opposition se retrouvera aux 17è et 18è siècles entre d’une part la connaissance de fait qui dérive de la perception et que la mémoire conserve, et d’autre part la connaissance qui procède par raisonnement. Généralement on appelle la première histoire, et la seconde philosophie. A son tour, l’histoire se divise en histoire naturelle (« histoire des animaux » par ex. = étude ou science des animaux) et en histoire humaine. Donc, ce qu’on appelle “histoire”, à l’âge classique, n’est autre que ce que nous appelons aujourd’hui la “science”. Cette proximité avec le concept d’histoire montre à quel point la science a pour vocation de se pencher sur les faits, pour en rechercher les causes et pour les expliquer.


PLAN

I – Les règles de la méthode scientifique selon Descartes
II – Théorie et expérience. La méthode expérimentale selon Claude Bernard
III – La vérité scientifique ou « cherchez l’erreur ! » 
IV – Les « sciences humaines » sont-elles de vraies sciences ? L’exemple de l’Histoire

samedi 5 décembre 2020

Qu'est-ce que parler le langage de la raison ? [cours sur Langage et Raison]

Introduction

Nous avons vu que la recherche de la Vérité – sinon la possession de celle-ci – signe en principe toute démarche à prétention philosophique. Or la philosophie a promu le discours rationnel comme condition d’accès à la vérité, comme l’être-vrai des choses, le réel contraire de l’illusion. Pour elle, « parler le langage de la raison » est un impératif, mieux même : c’est une auto-définition !

Certes le langage n’est pas d’emblée ou pas toujours rationnel, il semble bien d’abord expressif, et vise avant tout la communication entre les êtres. Mais le langage comporte une rationalité intrinsèque en tant que système forcément cohérent : toute langue en effet se définit comme un système de communication, conventionnel beaucoup plus que « naturel » chez les humains. De plus, le langage se veut avant tout porteur de sens et de significations. A ce titre il ne sert pas seulement la raison mais aussi l’imagination. Il existe notamment une « fonction poétique » du langage que d’aucuns jugent essentielle.

Nous nous nous demanderons plus particulièrement : qu’est-ce-que "parler" le langage de la raison, de la logique, de la rationalité ? Tout en sachant qu’il ne suffit pas de raisonner pour « apprendre » ou pour « connaître », car la connaissance se veut une perception juste du monde : c’est le but de la science (chapitre suivant) et pas seulement de la raison. La raison est plutôt une perception juste de l’esprit par lui-même, une cohérence davantage qu’une connaissance et aussi une connexion juste avec la pensée d’autrui. En ce sens la raison n’est guère différente de la conscience, qu’elle soit psychologique (le rationnel) ou morale (le raisonnable). Cependant la raison reste une faculté, une faculté spécifique de notre esprit ; elle n’est pas l’esprit lui-même ("l’âme") et encore moins le "vécu" intérieur. Nous verrons comment les philosophes ont élaboré au fil du temps ce concept protéiforme de « raison ». Au-delà de la raison comme « faculté », nous aurons à étudier le « raisonnement » comme mise en œuvre de la raison dans le discours et comme fondement logique (voire mathématique) de la science.

vendredi 4 décembre 2020

L’homme, la nature et l’animal : vers un nouveau "contrat naturel" ? (cours STAV)

Introduction 

En 1762 le philosophe et écrivain français Jean-Jacques Rousseau publiait un ouvrage intitulé Du contrat social ou Principes du droit politique. Ce livre a profondément influencé notre conception moderne de la démocratie et la république. L’idée-force est qu’aucune puissance héritée (noblesse) ou naturelle (force) ne peut légitimer l’exercice du pouvoir politique. Celui-ci est au service du Peuple, seul vrai souverain, en vertu d’une sorte de pacte ou « contrat » (implicite) par lequel chaque individu accepte de s’associer aux autres dans le respect de la liberté de tous. Ce qui implique, pour chacun, le respect de la loi (par devoir) et non plus l’obéissance au plus fort (par crainte) : ainsi passe-t-on de l’« état de nature » à l’« état civil ». Mais Jean-Jacques Rousseau est connu également pour son amour de la nature et pour ses spéculations sur l’ « état naturel » (origines) de l’humanité, justement, un état plutôt bienheureux que nous avons pourtant dû quitter par nécessité, nous engageant alors dans la civilisation et le soi-disant « progrès », non sans avoir perdu en chemin quelques-unes de nos qualités naturelles. Pour J.-J. Rousseau l’homme socialisé et civilisé est bien un être « dénaturé », mais il est trop tard pour revenir en arrière. 

En 1990 le philosophe et académicien français Michel Serres faisait paraitre son ouvrage Le contrat naturel, qui proposait d'élever la Nature au rang de sujet de droit. Selon lui l'état de violence "sans limites" (dont l’urgence environnementale n’est qu’un aspect) entre l'Homme et le monde naturel appelle l'élaboration d'un nouveau Droit, à fonder sur un Contrat naturel qui compléterait le Contrat social établi entre les hommes. Cette solution, juridique, commence à pénétrer les textes législatifs de nombreuses nations, y compris ceux de la France, où l'on parle de citer quelques éléments de nature dans la Constitution. Il est de plus en plus question également d’un « droit des animaux », qui n’est pas totalement nouveau, ni dans les textes de loi ni dans les réflexions des philosophes. Au-delà des aspects juridiques, la visée du livre de Michel Serres se veut profondément éthique, politique, et écologique. Le « contrat naturel » est ce cadre de pensée d’une nouvelle coexistence avec la Terre permettant de renouer intérieurement avec le vivant pour agir avec lui dans une relation d’épanouissement réciproque. Il s’agit avant tout de passer de la prédation de la nature à une relation de soin, de santé partagée entre les humains et le reste de la communauté des vivants. En reconnaissant tous les êtres naturels comme sujets de droits, le contrat naturel imagine une organisation « symbiotique » des interactions entre les humains et les autres vivants pour réapprendre à habiter la Terre. 

Pour autant Michel Serres n’est pas un philosophes « ronchon » « anti-progrès », lui qui - rempli d'admiration face à la dextérité « digitale » de sa petite fille - a publié le fameux Petite Poucette (2012), un livre optimiste et "progressiste" vantant les vertus pédagogiques des technologies numériques. Donc la position de Michel Serres est complexe, elle n’est certainement pas celle d’un « décliniste » reprenant l’idée que l’homme serait un être « dénaturé » courant à sa perte… « Dénaturé » est d’ailleurs un terme fortement péjoratif, sonnant comme une sorte de condamnation morale. Il signifie que l’homme aurait perdu, de son propre fait, ses qualités originelles (mais lesquelles ?), sa « nature propre » (mais laquelle?), qu’il se serait perverti, et qu’il serait peut-être en train de se détruire. Mais qu’aurait-il perdu en se cultivant et en entrant dans la civilisation ? Cela semble paradoxal. 

En attendant l’urgence de protéger la planète, de prendre soin de la vie en général, est bien réelle. L’homme est-il devenu vraiment dangereux pour lui-même et pour son environnement naturel ? Est-il aujourd’hui en train d’en prendre conscience ? Pour répondre à ces questions d’actualité, nous devons affronter quelques questions philosophiques fondamentales telles que : l’homme est-il un être naturel ou un être culturel, ou les deux en même temps ? L’homme est-il un (encore) un animal ? L’homme civilisé est-il vraiment un être « dénaturé », qui aurait « perdu » sa nature originelle Mais que faut-il entendre exactement par Nature, Culture, Civilisation… ? Nous verrons bien au final si le concept de Michel Serres d’un nouveau « contrat naturel » est recevable et utile.


PLAN GENERAL

I. Qu’est-ce que la nature ? 
II. Une “nature humaine” et un “état de nature” originel existent-ils ? 
III. La culture est-elle une négation de la nature ? 
IV. Prendre soin de la nature : un enjeu de civilisation ? 
V. La question animale et les droits des animaux